frère, qui sa terre lui avoit ainsi tolue: pour ce, se conseilla à sa
gent comment il porroit le grever. Par le conseil de ses barons manda au
roy Clotaire telles paroles: «Je bée à prendre vengeance de mon frère
des injures et des torts que il m'a fait, si j'estoie sûr que tu ne lui
deusses aidier: pour laquelle chose je te pri que tu te tiegnes en pais,
et que tu me prometes que tu ne lui feras nul secours contre moi: et si
je puis avoir victoire et que je lui puisse tolir la vie et le royaume,
je te promets loiaument que je te rendrai la duchée Dentelène[614] que
il t'a tolue à force.»[615] Le roy Clotaire s'acorda volentiers à cette
chose, par la condition devant dite. Lors assambla ses osts le roy
Theoderic à une ville qui est apelée Langres. Il prist tous les
meilleurs chevaliers que il put avoir et toute la flour de son royaume,
puis marcha à ost banie contre son frère. Par la cité de Verdun
trespassa qui lors premièrement estoit commenciée, delà s'en ala droit à
la cité de Toul[616]. Là vint d'autre part le roy Theodebert à moult
grant ost et à tout l'effort du royaume d'Austrasie. Lors assamblèrent à
bataille; fort estour et pesant y eut, et grant occision d'une part et
d'autre. Mais à la parfin fu l'ost du roy Theodebert desconfi; quant il
vit le meschief, il se mist à la fuite, la cité de Metz trespassa et les
landes de Vosage[617]; il vint à la cité de Couloigne. Le roy Theoderic
se hasta tant comme il put de le suivre. Tandis que il chassoit son
frère, il encontra S. Eleusin évesque de Magonce: le saint homme lui
prescha tant que il se retrait et retourna, parmi Ardane trespassa, puis
vint à une ville qui est apelée Tulbie[618]. Et retorna plus volentiers,
pour les paroles du saint homme parce que il savoit bien que il lui
disoit pour son preu, que il l'amoit et haïssoit le péchié de son frère
et sa folie.
Note 614: _Dentelène_. Ce duché, nommé pour la première fois
par Frédegaire, est écrit _Dentilonis ducatus_, par l'auteur
des _Gesta Dagoberti_. Suivant toutes les apparences, il
comprenoit, à peu de chose pres, ce qu'on a depuis désigné
sous le nom de _Picardie_.
Note 615: _Fredegar., cap. 38_.
Note 616: Il faut, dans la poursuite de ces marches, remonter
au texte primitif, celui de Fredegaire. «Dirigensque per
_Andelaum, Nasio_ castro capto, _Tullum_ civitatem perrexit.»
Ainsi Theoderic s'avance vers Andelot, puis prend le château
de Nasium, le _Naisil_ du roman de Garin le Loherain, et
entre dans Toul. J'ignore d'après quelle autorité Aimoin a
mis à la place de l'_Andelaum_ de Fredegaire, le «_Vernona_
castrum, tunc temporis æddificari coeptum.» Verdun ou Vernon
n'etoient pas sur la route de Theoderic.
Note 617: _Les Landes de Vosage_ «Saltum Vosagum, dit
Aimoin.--«Transito Vosago», dit Fredegaire. C'est les
_Vosges_.
Note 618: _Tulbie_ Ici notre traducteur a mal démêlé
l'obscurité du texte d'Aimoin. Le saint évêque de Magonce ou
Mayence avoit excité Theoderic à poursuivre Theodebort, et
c'étoit pour suivre ses avis charitables que de la campagne
de Toul Theoderic marchoit par les Ardennes sur Tulbie, ou
Tolbiac.
En ces entrefaites le roy Theodebert qui à Couloigne s'estoit enfui,
rapareilla de ses forces ce que il put; les Saisnes et les autres
nacions d'Alemaigne la supérieure apela en son aide: puis vint à
bataille[619] contre son frère au devant dit chastel de Tulbie;
aigrement et longuement se combatirent. Le roy Theodebert se tint comme
il put, la bataille soustenoit à grant meschief, bien que ses ennemis
tronçonnassent ses gens comme brebis. Mais quant il vit que fortune lui
fu contraire et que le domage grandissoit durement sur lui, il vit bien
que il ne porroit longuement souffrir le faix de la bataille; il s'enfui
et donna lieu à fortune et à ses ennemis; tous les siens se mirent à la
fuite après lui. Car gent concueillie de diverses nations est tost
desconfite, et mesmement quant ils n'ont point de chief. La plus grande
partie fu occise en fuiant, le remenant s'enfui à Coloigne avec le roy.
Es premières venues de cette bataille avoit esté l'estour si aspre et si
fort d'une part et d'autre, et si hardiment s'estoient entrevaïs, que
les occis demeuroient sur les chevaus ainsi comme tout vifs, et que
chéoir ne povoient pour les vifs qui les pressoient; et ils estoient
boutés deçà et delà, comme la bataille les demenoit. Mais quant la
partie Theodebert se prit à desconfire et les presses à laschier, les
morts churent à terre à si grant plenté que les voies, les champs et les
bois estoient couverts de morts et que à paine y parut-il si charoignes
non[620].
Note 619: _Puis vint à bataille_. Il falloit dire avec
Fredegaire que Theodebert cessa de fuir quand il eut atteint
Cologne, et que même ayant trouvé là un renfort de Saxons et
de Turingiens, il accepta la bataille qu'on lui offroit.
Note 620: _Si charoignes non_. Sinon des charognes, ou
cadavres.
XVII.
ANNEE 612.
_Comment le roy Theodebert fu occis en la cité par ceus du païs_.
[621]Quant le roy Theoderic sut que son frère fu eschapé, il proposa que
il le suivroit, pour ce que il pensoit bien que il auroit la guerre et
les batailles afinées, si tel prince estoit occis. Lors se prit-il et
les siens à l'enchacier, en la contrée de Ribuairie entra[622], tout
ardit et gasta devant lui. Ceus de cette terre lui vinrent au devant, et
le prièrent que il espargnast leur païs et que il ne le destruisist mie
pour la coulpe d'un seul homme: car eus et la terre estoient toute à son
commandement commue à celui qui l'avoit conquise par droit de bataille.
Le roy respondi et dit ainsi: «Vous ne vueil-je pas occire, mais
Theodebert mon frère; et si vous voulez avoir ma grace et que je
espargne le païs, il convient que vous m'aportiez son chief ou que vous
me le rendiez pris.» Ceus-ci vinrent à Coloigne et entrèrent au palais;
au roy Theodebert parlèrent en telle manière: «Ce te mande le roi
Theoderic ton frère, que si tu lui veus rendre la partie des trésors de
son père que tu as saisis, il retornera à tant en son païs et déguerpira
cette contrée. Pour ce, te prions que tu lui rendes telle part comme il
en doit avoir, et que tu ne soufres pas que ce pais soit destruit pour
ochoison de cette chose.» Le roy s'assenti à eus certainement, et cuida
que ils lui dissent vérité; au trésor où les grandes richesses estoient
les mena. Tandis que il pensoit quel don il lui doneroit en manière que
il n'en fust adomagié, l'un de ceus qui entour lui estoient tira l'espée
et lui coupa le chief, après le geta hors par dessus les murs de la
cité. Le roy Theoderic, qui bien aperçut cette chose, entra maintenant
en la ville et prit toutes les richesses qui ès trésors estoient de long
tems amassées. Après fit venir devant lui tous les haus hommes de la
cité en l'églyse Saint-Gerion, pour les homages recevoir; à ce les
contraignit que ils lui firent tous homage. Tandis que il prenoit les
sermens en ladite églyse, il lui sembla que un homme le férist un trop
grain coup du poing au costé. Lors se retorna devers ses gens, et leur
commanda tantost que ils fermassent les portes du moustier, pour que nul
n'en pust issir hors: car il cuidoit que quelqu'un des parjures le
vousist occire. Quant les portes du moustier furent fermées, ses
chambellans le despoillèrent de sa robe pour garder s'il avoit nule
plaie: mais ils ne trouvèrent nul coup d'armes, fors seulement le signe
d'un coup tout rouge, qui lui paroissoit au costé, et cuide-on que ce ne
fu autre chose fors signe et démonstrance que il devoit mourir
prochainement. Quant il eut les choses ordonées comme il lui plut, il
parti chargé de grans despoilles; ses neveus, les fils de son frère,
enmena et une de leurs seurs qui moult estoit bele: à Mets vint, là
trouva Brunehaut son aieule qui lui estoit à l'encontre venue. Elle prit
ses neveus les enfans du roy Theodebert et les occit tout maintenant;
Merovée, le plus jeune de tous qui encore estoit en aube, féri si
raidement à un pilier que elle lui fit la cervele voler[623].
Note 621: _Gesta regum Francorum_, cap. 38.
Note 622: _Ribuairie_. «In Ribuariorum fines.» (Aimoin.) Sur
le territoire des Ripuaires.
Note 623: Aimoin, dans le récit de ces derniers événemens,
n'a suivi ni les _Gesta regum_, ni _Fredegaire_; il a ajouté
ce qu'ils n'avoient osé imputer à Brunehaut. Les _Gestes_
laissent croire que ce fut Theoderic qui tua les deux enfans
de Theodebert; Fredegaire ne parle que d'un de ses fils dans
les termes suivans: «Filius ejus, nomine Meroveus parvulus,
jussu Theoderici adprehensus, _à quodam_ per pedem ad petram
percutitur.» (Cap. 38.)
XVIII.
ANNEE 612.
_Comment Brunehaut empoisonna son neveu le roy Theoderic_.
Ainsi fu le roy Theodebert occis, lui et ses enfans, comme vous avez oï,
en l'an de son règne dis-septiesme; bien que quelques auteurs aient
escrit[624] que, après cette grande victoire que le roy Theoderic avoit
eue de lui, il s'en ala outre le Rhin: et que quant le roy Theoderic eut
prise Çoloigne, il envoia après lui, pour le prendre, un sien chambellan
qui avoit nom Berthaire: quant il l'eut pris et amené devant lui, il lui
fit oster les garnemens royaus, puis l'envoia en exil en la cité de
Chaslons: à ce Berthaire qui pris l'avoit, donna son cheval et une ymage
roiale,[625] en guerredon de son servise.
Note 624: _Aient escrit_. Entr'autres Fredegaire, le plus
ancien de tous.
Note 625: _Une image roiale_. Notre traducteur a lu _statuia_
ou _statura_ au lieu de _stratura_, qui se prenoit dans le
sens de notre _harnois_ ou _équipement_. Voyez Ducange au mot
_Stratorium_. 3.
[626]Le roy Theoderic rendit au roy Clotaire la duchée devant dite,
selon ce que il lui avoit en convenant, pour ce que il ne fist nul
secours à son frère contre lui. Mais après ce, quant il vit qu'il estoit
sire des deus royaumes, et que tous les barons du royaume qui à son
frère avoit esté obéissoient à lui volentiers, il lui remanda que il lui
rendist la duchée que il lui avoit donnée: et si ce ne voloit faire,
bien seust-il que il le greveroit prochainement en toutes les manières
que il porroit.
Note 626: _Aimoini lib. III, cap. 98_.
[627]Tandis que le roy Theoderic demeuroit en la cité de Mets, il fu
surpris de l'amour sa nièce que il avoit amenée de Couloigne: espouser
la voulut; mais Brunehaut lui deffendi; et quant il lui demanda quelle
offense et quels maus ce seroit s'il la prenoit par mariage, elle
respondi que il ne devoit pas espouser sa nièce, fille de son frère.
Quant le roy entendi cette parole, il fu merveilleusement courroucié et
dit ainsi: «O toi desloiale, haïe de Dieu et du monde, et contraire à
tout bien, ne m'avoies-tu donques fait entendre que il n'estoit pas mon
frère et que il estoit fils d'un cortiller? Pourquoi m'as-tu mis en tel
péchié que je l'ai occis et suis, par toi, homicide de mon frère[628]?»
Quant il eut ce dit, il tira l'espée et lui courut sus pour lui occire;
mais ceus qui entour lui estoient, se mirent au devant et l'enmenèrent
en dehors de la sale. Ainsi eschapa du péril de mort.
Note 627: _Aimoini lib. III, cap. 99_.--_Gesta reg. Franc.,
cap. 39_.
Note 628: Pour admettre la vérité de cette querelle, il faut
supposer la mort violente de Theoderic que dément Fredegaire,
le plus partial des ennemis de Brunehaut.
De là en avant se pourpensa la desloiale Brunehaut comment elle pourroit
vengier cette honte, et comment elle le pourroit faire mourir. Elle
esgarda pour ce faire une heure que le roy se baignoit; aus ministres
d'entour lui que elle eut deceue par promesses et par dons bailla
poisons, et leur commanda que ils les tendissent au roy pour boire,
quant il devroit issir du bain. Le roy but le venin que ceus-ci lui
tendirent; tantost fu mort sans confession et sans repentance des grans
péchiés que il avoit fais tout le tems de sa vie[629].
Note 629: Dans tout ce qui regarde Brunehaut, le traducteur
de Saint-Denis a renchéri sur Aimoin; Aimoin a renchéri sur
l'auteur des _Gesta_, et celui-ci sur Fredegaire, lequel a
évidemment calomnié cette princesse en plusieurs
circonstances. Fredegaire fait mourir Theoderic à Metz d'un
flux de ventre. C'est lui qu'il faut croire ici.
XIX.
ANNEE 613.
_Comment Brunehaut fu prise et au roy Clotaire présentée, et ses deus
neveus occis_.
[630]Quant tous les roys qui de la ligniée le fort roy Clovis estoient
descendus eurent ainsi esté morts et occis, et ils eurent régné puis le
tems leur bisaieul[631] entour cinquante et un ans, tous les quatre
royaumes revinrent en la main le roy Clotaire fils du roy Chilperic (et
père du bon roy Dagobert, qui puis fonda l'églyse de Saint-Denis en
France[632].) Plus n'y avoit demouré de drois hoirs qui déussent estre
héritiers: pour ce convenoit par droit que toute la monarchie revenist à
lui. Mais Brunehaut cherchoit moult comment Sigebert le fils Theoderic,
qui bastart estoit, peust avoir le règne d'Austrasie, dont le siège est
à Mets. Car ce Theoderic avoit eu quatre fils de meschines qui pas
n'estoient ses espouses, Sigebert, Corbe, Childebert et Merovée: et pour
ce que ils n'estoient pas nobles ni gentils par devers les mères,
n'estoient-ils pas égaux de lignage, ni dignes de royaume gouverner.
Autre raison y avoit pour quoi ils ne povoient régner: car on pensoit
bien que Brunehaut en avoit un esleu, pour que il portast seulement le
nom de roy sans nul autre povoir et que elle fust par dessus, pour le
royaume gouverner et aus besoignes ordoner, et que elle eust la cure par
dessus tous. Et les barons du païs ne vouloient pas estre si longuement
au gouvernement d'une tele femme. Pour telles raisons ne povoit pas
parvenir Brunehaut à ce que elle tendoit.
Note 630: _Aimoini lib. IV, cap. 1_.
Note 631: _Leur bisaieul_, c'est-à-dire Clotaire, bisaïeul de
Theoderic et de Theodebert.
Note 632: Cette parenthèse est du traducteur; le reste de
l'alinéa est d'Aimoin seul.
[633]En ces entrefaites, Ernoul et Pepin qui estoient les deus plus
puissans des barons austrasiens, firent à savoir au roy Clotaire que il
venist à l'encontre d'eus, au chastel de Cathoniac[634]. Quant
Brunehaut, qui estoit en un autre chastel qui avoit nom Garmat[635], sut
que le roy Clotaire venoit en ces parties, elle lui manda et conjura que
il issist du royaume le roy Theoderic que il avoit laissié à ses fils.
Le roy Clotaire lui remanda que elle devroit asambler le parlement des
barons, et se devroit à eus conseillier, comment elle devroit ouvrer des
choses communes du royaume, et que il estoit tout préparé d'obéir à leur
commandement et à leur ordonnance. Brunehaut s'aperçut bien que elle
estoit deçeue par paroles et que elle avoit sa cause perdue, si elle
s'atendoit à ce. Pour ce, envoia en Toringe outre le Rhin Sigebert
l'aisné fils du roy Theoderic, et Garnier le maistre du palais, et
Alboin l'un des plus grans maistres des Austrasiens, pour alier à lui
les gens du païs contre le roy Clotaire. Elle eut souspeçon de Garnier
le maistre du palais, qu'il n'eust traïson pourpensée contre lui et que
il ne se tournast devers le roy Clotaire. Pour ce, manda par ses lettres
à Alboin que il fist tantost occire Garnier. Quant il eut les lettres
leues, il les desrompi et geta les pièces à terre. L'un des amis Garnier
les recueilli et les assambla, et escrivi la sentence en ses
tables[636], puis lui dit privéement le mandement Brunehaut. Garnier
pensa bien que sa vie estoit en péril quant il eut cette chose oye. Lors
se commença à pourpenser comment les fils Theoderic seroient occis et
comment il se rendroit seurement au roy Clotaire. Quant ils furent venus
à cette gent où ils estoient envoiés pour avoir secours et aide, il fit
tout le contraire de la besoigne: car il leur tolli par ses paroles les
cuers et les volentés pour que ils ne s'aliassent à Brunehaut ni à ses
neveus. Quant il fu de là retorné, il vint en Borgoigne avec Brunehaut
et avec son neveu Sigebert, là tourna à son accort tous les barons et
les prélats privéement, par paroles telles que il avoit les Toringiens
convertis. Et pour ce mesmement que ils avoient Brunehaut en haine pour
sa cruauté et pour son orgueil, lui promirent-ils plus volentiers que
ils estoient tous prests de faire sa volenté.
Note 633: _Fredegar., cap. 40_.
Note 634: _Cathoniac_. Fredegaire dit _Antonnacum_, et Aimoin
_Captonnacum_. On croit que c'est _Andernach_, sur le Rhin.
Note 635: _Garmat_. Le _Warmatia_ d'Aimoin. C'est _Wormes_.
Note 636: _En ses tables_. C'est-à-dire: _les transcrivit sur
une tablette de cire_. «Ac in tabula cera lita transcripti,
eidem sunt ostensi.»
Quant Garnier eut ainsi sa besoigne atournée, il manda au roy Clotaire
que s'il le voloit asseurer loiaument que il ne perdroit ni honeur ni
vie, il venist hardiement, et que il lui rendroit les deus royaumes et
toute la baronnie.[637] Lors vint Sigebert et les Borguignons en
Champaigne près de la cité de Chaslons sur une rivière qui est apelée
Ayne. Le roy Clotaire vint d'autre part avec ses Austrasiens: si avoit
jà grande partie des barons du royaume d'Austrasie en sa compaignie qui
à lui s'estoient tournés, et ainsi estoient nommés: Arethée, Roque,
Sigoal et Eulane. Tous ceus-ci estoient ducs et les plus grans seigneurs
de leur païs; ainsi furent les batailles ordenées d'une part et d'autre.
En ce point que ils durent asembler, Garnier monstra signe à ceus qui de
son accort estoient, comme il les en avoit devant prevenus. A tant se
départi du champ avant que la bataille fust commenciée; tout ainsi
firent ceus qui pas n'avoient plus grant talent de combattre que il
avoit. Le roy Clotaire ala après tout belement, qui nul mal ne leur
vouloit faire, pour ce que il savoit bien que ils seroient encore siens:
ainsi alèrent avant et lui après jusques à une rivière qui est apelée
Sagone[638]. Là furent pris trois des fils Theoderic, Sigebert, Corbe,
Merovée. Mais Childebert le quatriesme s'enfui et eschapa par
l'isneleté[639] du cheval; ains puis ne sut-on onques que il devint. Le
roy Clotaire repaira à une ville qui est apelée Rionne; sur une eaue
siet qui a nom Vincenne[640]. Là lui fu présentée Brunehaut et
Theudeline seur le roy Theoderic, que Garnier et ceus qui de son accort
estoient avoient prises. Lors fit le roy occire en sa présence Sigebert
et Corbe les neveus Brunehaut. Mais il fit norrir Merovée diligemment et
chièrement, pour ce seulement que il estoit son filleul.
Note 637: _Fredegar., cap. 42_.
Note 638: _Sagonne_. Saône.
Note 639: _Isneleté_. Rapidité.
Note 640: _Vincenne_. La Vigenne qui prend sa source à peu de
distance de Langres et va se jeter dans la Saône, au-dessous
de Gray.--_Rionne_, le _Rionna_ d'Aimoin, est dans Fredegaire
nommé _Rionova_. Je ne l'ai pas retrouvé.
XX.
ANNEE 613.
_Comment Brunehaut fut tormentée en vengeance des roys de France que
elle avait fait morir_.
Le roy commanda que Brunehaut fust devant lui amenée, en la présence de
toute la baronnie qui là estoit assamblée de France et de Borgoigne,
d'Austrasie et de Normendie. Lors eut-il raison et ochoison de
descouvrir la grande haine que il avoit de pieça contre elle conceue.
Par quatre fois la fist battre et tormenter; après la fist metre sur un
chamel, et la fist ainsi fuster[641] parmi tout l'ost. Avant que elle
fust destruite, lui reprocha-il, voiant toute la baronnie, les cruautés
et les très grandes desloiautés que elle avoit faites et parla en telle
manière: «O toi, femme mauldite entre toutes les autres femmes,
soubtille et engigneuse à controuver art pour le monde decevoir; comment
put onques entrer en ton cuer si grandes cruautés et si desmesurée
desloiauté, que tu n'aies pas eu honte ni doutance d'occire,
d'empoisonner ni de murdrir si grandes et si nobles généracions des roys
de France?--Dix roys as fait mourir dont les uns sont morts par ton
conseil, et les autres par tes propres mains; les autres par poisons que
tu leur faisois donner, sans les autres comtes et ducs qui sont morts
par ta malice. Tu dois périr pour donner exemple au monde, qui es
coupable de si grandes félonnies. Nous savons bien que le roy Sigebert,
qui fu ton sire et mon oncle, se rebéla par ton conseil contre son
frère, pour laquelle chose il reçut mort. Merovée qui mon frère fu, eut
la haine son père par toi, dont il morut de crueuse mort: le roy
Chilperic mon père feis-tu occire en traïson par tes murtriers. Je ne
puis raconter la mort de mon chier père sans dolour et sans larmes, de
cui confort et de cui aide je demourois veuf et orphelin. Je ai honte de
raconter les osts des frères charnels, les batailles des prochains amis
et les mortelles haines que tu as semées ès cuers des princes et des
barons; comme le torment et la tempeste du palais et de tout le royaume,
ne meus-tu la guerre entre tes neveus, si que l'un en fu occis? car
Theoderic qui tes paroles creoit, occist le roy Theodebert son frère,
pour ce que tu lui feis entendre que il estoit fils d'un courtillier, et
que il ne lui apartenoit de rien: son propre fils Mérovée occist-il
aussi à ses propres mains par toi. Bien sait-on que l'aisné fils
Theodebert ton neveu fu par toi occis: le moins âgé qui nouvelement
estoit né et baptizié hurtas-tu si durement à un pilier, que tu lui feis
les yeus de la teste voler: plus encore, le roy Theoderic ton neveu, par
qui tu estois à honnour, empoisonnas-tu nouvelement: ses fils qui
bastars sont nés pas ne devoient estre héritiers; mais tu as esmeus
contre moi bataille, des quels les trois sont jà péris par toi. Des
autres occisions des ducs et barons, qui par toi sont avenues, ne
parlerai-je ore mie.»[642]
Note 641: _Fuster_. Battre de verges.
Note 642: _Fredegaire_ et les _Gesta_ donnent le sommaire de
ce discours. Il est bien dans le caractère des _rois
Merovingiens_, qui firent toujours un grand usage de l'ironie
atroce.--Un fils de Clovis, de Clotaire et de Chilperic
pouvoit seul froidement accuser Brunehaut de la mort de
ceux-là qu'il venoit de faire étrangler lui-même, sous les
yeux de la malheureuse reine.
Quant le roy eut toutes ces choses recitées devant le peuple, il se
torna vers les barons et leur dist: «Seigneurs, nobles princes de
France, mes compagnons et mes chevaliers, jugiez par quel mort et par
quels torments doit morir femme qui tant de dolours a faites?» Ils
s'écrièrpnt tous que elle devoit périr par la plus crueuse mort que l'on
porroit penser. Lors commanda le roy que elle fu liée parmi les bras et
par les cheveux à la queue d'un jeune cheval qui onques n'eust esté
dompté, et traînée par tout l'ost. Ainsi comme le roy le commanda fu
fait: au premier coup que celui qui estoit sur le cheval feri des
esperons, il lança si raidement que il lui fist la cervelle voler des
deux piés de derrière. Le cors fu traîné parmi les buissons, par
espines, par mons, par valées, tant que elle fu toute dérompue par
membres. Lors fu acomplie la prophétie Sébile[643] qui grant tems devant
avoit esté dite, que Brunehaut vendroit d'Espaigne, par qui morroient
grant partie des roys de France; et qu'elle seroit dérompue des piés de
chevaus.
Note 643: _Sebille_. De la Sibylle.
XXI.
ANNEE 613.
_Des églises que Brunehaut fonda en son tems, et comment Austragesile fu
archevesque de Bourges_.
Ainsi feni la royne Brunehaut, femme exercitée et usée en la mort de ses
prochains. Tantost comme ils estoient occis, elle saisissoit leurs
trésors et leurs possessions. Le povoir et la prospérité des choses
temporelles dont elle usoit à sa volenté la metoient en orgueil; parquoi
elle estoit élevée sur toutes autres femmes[644]. Mais toutes-voies ne
fu-elle pas si defrénée de tout en tout, que elle n'eut en grant
révérence les églises des saints et des saintes, que le roy et les
preudomes avoient fondées. Elle mesme fist fonder en son tems mainte
abbaie et mainte église; elle fonda l'abbaie Saint-Vincent au dehors des
murs de Loon[645], une autre en la cité d'Ostun en l'honneur de saint
Martin, dont Siagre, le noble évesque de la cité, estoit procurère de
l'euvre en lieu d'elle[646]. Mainte autre église fonda en autres lieux
en l'honneur de saint Martin: car tousjours se fioit plus en lui et plus
le réclamoit que nul des autres saints. Tant fonda d'églises et d'autres
édifices qui encore sont, au royaume de France, en Avanterre[647] et en
Bourgoigne, que l'on ne trouveroit pas légièrement que une seule femme
en eust tant édifié à son tems.
Note 644: _Sur toutes autres femmes_. «Ut muliebris
impotentia suprâ modum sese extolleret.» (Aimoin.) Tout le
reste du paragraphe est l'ouvrage d'Aimoin, qui ne l'avoit
emprunté à _Fredegaire_ ni aux _Gesta_.
Note 645: _Loon_. Laon.
Note 646: _En lieu d'elle_. C'est-à-dire, avec les secours et
la coopération de Siagre. «Usa necessarius ad hoc opus
ministeriis venerabilis viri Siagrii, prædictæ urbis
episcopi» (Aimoin.)
Note 647: _Avanterre_. En Austrasie.
En ce tems que elle régnoit, fleurissoient au royaume de France, en
sainte opinion de bonnes oeuvres, les saints Pères que je vous nommerai;
saint Etherie archevesque de Lyon, saint Siagre évesque d'Ostun, saint
Desier archevesque de Vienne, saint Auvère évesque d'Aucerre, saint
Autrene son frère évesque d'Orliens, saint Leu archevesque de Sens, et
saint Colombin en ermitage, duquel nous avons dessus parlé.