[580]_Incidence_. Saint Echonius évesque de Therouanne trouva en cette

année les corps de trois glorieus confesseurs, saint Victor, saint

Salodore et saint Ursin, en telle manière comme nous vous dirons. Une

nuit se reposoit en son lit en la cité dont il estoit évesque, amonesté

fu par sainte révélacion que il alast hastivement à une églyse que la

royne Seleube[581] de Bourgoigne avoit faite jadis et fondée au dehors

d'Orliens; et au milieu de l'églyse tronveroit le lieu où les corps

saints estoient enfouis. Le saint homme se leva et s'acompaigna de deux

évesques, Rustic et Patrice; puis alèrent à Orliens: trois jours furent

en abstinences et en oroisons. La nuit après aparut une grant clarté sur

le lieu où les corps saints reposoient: lors levèrent une pierre, dont

les reliques estoient couvertes: et les trouvèrent en une chasse

d'argent; les faces des glorieus amis nostre Seigneur resplendissoient

sept fois plus que de nul homme vivant. A cette sainte invention fu

présent le roy Theoderic, qui donna au lieu grant partie de l'avoir que

Garnicaire le maistre de son palais avoit lessié pour départir aus

povres. Maints miracles fist puis nostre Sire à la sépulture de ces

glorieus confesseurs.

Note 580: _Aimoini lib. III, cap. 89_.--_Fredeg., cap. 22_.

Note 581: _Seleube_. «Sedeleuba, quondam Burgundiorum regina

in suburbano Genabensi construxit.» (Aimoin.) Cette Sedeleube

étoit, dit-on, femme de Gandisele, roi bourguignon mort en

430, et c'est à Genève, la _Genavenisis_ de Fredegaire, non

pas à Orléans, la _Genabum_ des Romains, qu'elle avoit

construit l'église dont il est ici parlé.

En cet an mourut Etherie évesque de Langres. Un autre qui Secun avoit

nom fu après lui ordoné.[582] En cet an reçut le roy Theoderic un fils

d'une sienne concubine; Childebert eut nom ainsi comme son aieul. En cet

an fu un senne d'évesques on la cité de Chaalons de Borgoigne. Lors fu

osté de son siège, Desier l'évesque de Vienne, et l'envoièrent en exil

par la malice Brunehault et Aride l'archevesque de Lyon. Après lui fu

évesque un autre qui Domnile avoit nom. En cet an fu éclipse de

soleil.[583] En l'an neuf du règne Theoderic fu né un sien fils qui eut

à nom Corbes.

Note 582: _Fredeg., cap. 24_.

Note 583: _Aimoini lib. III, cap. 90_.

XII.

ANNEE 604.

_Comment Berthoal comte du palais Theoderic fu occis, et comment le roy

Clotaire fu derechief desconfi_.

A ce temps estoit Berthoal comte du palais Theoderic, sage homme et

cauteleux, fort en bataille, et loial vers son seigneur en ce que il lui

livroit en garde; bien se conformoit aus meurs et à la manière le roy.

Un autre estoit en la court, Prothadie avoit nom, Romain estoit de

nacion; moult paroissoit familier et acointe à Brunehault, comme s'il la

maintenist: pour ce fist tant qu'il fu duc d'une duchée que le duc

Dalmare avoit devant tenue[584]: et tant plus comme l'acoustumance du

pechié croissoit, tant recroissoit plus la volenté la royne de

l'avancier et mettre en plus grant estat. Pour ce pourpensa comment elle

pourroit faire. En si grant presomcion et en si grant hardiesse monta,

que elle pria Theoderic son neveu que il commandast que Berthoal fust

occis, et que Prothadie fust maistre du palais. En ce point avoit envoié

le roy ce Berthoal atout trois cents chevaliers en Neustrie, (qui ore

est apelée Normandie,) pour deffendre ces parties. Mais quant le roy

Clotaire le sut, il envoia là un sien fils Merovée et Landri le maistre

de son palais à grant plenté de bonne gent pour lui prendre. Berthoal

sut certainement par ses espies que ses ennemis venoient sur lui; si vit

bien que il n'avoit gent par quoi il leur peut contrester, ni leur

effort soustenir sans trop grant meschief. Pour ce s'enfui à garant en

la cité d'Orliens. Saint Austrene l'évesque de la ville le reçut moult

volentiers. Landri et Merovée vinrent après atout leur ost, ils

commencièrent à huchier après Berthoal que il issist hors, pour

combattre à eus. Celui-ci respondi: «Vous vous fiez en la grant plenté

de gent que vous avez: car vous savez bien que je n'ai mie avec moi ma

gent, parquoi je vous peusse seurmonter; mais si tu faisois traire ta

gent arrière par tel manière que tu ni je n'eussions aide pour besoin

que nul de nous deus eust, je sortirois pour combattre à toi corps à

corps.» Landri refusa la bataille dont celui-ci le poignoit. Lors lui

dist Berthoal de rechief: «Pour ce que tu n'oses combattre maintenant

contre moi, il ne demourera pas longuement que messire le roy Theoderic

ne vienne ça, pour deffendre la partie de son règne que tu as saisie, et

si sais bien que ton sire le roy Clotaire venra d'autre part. Quant les

deus osts donques se combatront ensamble, nous nous combatrons moi et

toi corps à corps,[585] si tu le veux ainsi otroier; lors porras sentir

ma mauvaistié, et essaier ta proesce et ta valeur.» A cette chose

s'acorda Landri par telle condicion, que eust honte et perpétuel

reproche celui qui des convenances défaudroit.[586] Cette chose avint le

jour d'une feste saint Martin.

Note 584: _Tenue_. «In pago ultrajurano post Wandalmarum ab

ea dux constitutus.» C'est toute la Bourgogne transjurane.

Note 585: _Corps-à-corps_. Fredegaire et, d'après lui, Aimoin

ajoutent les mots: «Induamur, ego et tu, vestibus

_vermiolis_.» Ce passage est curieux. Le dernier mot

_vermeils_ atteste l'existence d'une langue vulgaire, et les

autres celle des moeurs chevaleresques, dès le temps de

Fredegaire, c'est-à-dire des le septième siècle.

Note 586: _Fredeg., cap. 26_.

Quant le roy Theoderic sut après que le roy Clotaire avoit cette partie

de son royaume saisie, il esmeut ses osts le jour mesme de la Nativité

nostre Seigneur; à Estampes vint, de l'une des parties de l'iaue de

Jugne[587] ordona ses batailles contre le roy Clotaire, qui plus

pareceusement ne s'apareilloit pas de l'encontrer; mais pource que le

passage de l'iaue estoit estroit, la bataille fu commenciée avant que

tout l'ost le roy Clotaire fust outre passé. En ce point que la bataille

estoit plénière et l'occision grant d'une partie et d'autre, Berthoal

aloit quérant Landri parmi l'estour, et le huchoit que il venist à lui

jouster selon les convenances que il avoit à lut fermées. Mais Landri

qui bien l'entendi, refusa la bataille et se retrait arrière petit et

petit. Berthoal à qui il ne chaloit mais de sa vie, se féri en la

bataille au plus dru de ses ennemis, et pour ce que il savoit bien que

Brunehault tendoit à l'oster de l'estat et de l'honnour où il estoit et

Prothadie mettre en son lieu, il eut plus chier à morir en l'estour en

honnour, que à parfaire le remanant de sa vie à déshonneur. Lors se

commença à combatre trop vertueusement encontre ses ennemis; ceus qui

vers lui venoient occioit de son espée. En ce que il se combatoit ainsi,

il s'abandonna trop et s'esloigna tant de sa gent, que il fu avironné de

toutes parts; et pour ce que un seul homme ne puet pas durer contre

plusours, il fu occis en combatant. A la parfin courut le meschief sur

les gens le roy Clotaire; son fils Mérovée fu pris en cette bataille.

Lui et Landri tornèrent en fuite, quant ils virent la desconfiture et

les meschiefs de leur gent. Le roy Theoderic, qui l'estour avoit vaincu,

les chaça jusques à Paris et entra en la cité. Ne sais combien de temps

après le roy Theodebert vint à Compiègne avec le roy Clotaire; puis en

firent leurs osts retourner sans bataille.

Note 587: _Jugne_. La Juinne.

XIII.

ANNEE 605.

Comment les deux roys s'esmurent l'un vers l'autre, et comment Prothadie

fu occis.

[588]Au dizième an du règne le roy Theoderic, ce Prothadie dont nous

avons ci-dessus parlé fu toutes-voies maistre du palais par le

commandement le roy, selon la volenté Brunehault: sage homme estoit et

de grant conseil, mais avare et convoiteux sur toutes riens; pour les

trésors le roy emplir et pour soi-mesme enrichir grevoit-il le peuple et

les riches hommes; mesmement tous les plus nobles hommes et les plus

hauts de Bourgoigne grevoit, toutes leurs choses prenoit et ravissoit à

force et sans raison: tous les voloit mettre sous piés, que nul ne le

peust grever ni oster de l'estat où il estoit. Pour ce ne povoit-il nul

puissant homme trouver qui à lui voulut parler débonnairement, ni avoir

amour à lui ni familiarité. Mais la desloiale Brunehault, qui pas

n'avoit encore oublié que son autre neveu le roy Theodebert l'avoit

chaciée d'entour lui et bannie de son royaume, se pourpensa en quelle

manière elle se pourroit vengier. Elle conseilla au roy Theoderic que il

demandast au roy Theodebert son frère les trésors de son père que il

avoit soustraits; entendant lui fist que il estoit fils d'un

courtillier,[589] que il n'avoit onques esté engendré du roy Childebert,

et que pas ne devoit par droit estre héritier. Prothadie lui conseilloit

d'autre part que il escoutast Brunehault son aieule. Le roy Theoderic

qui à la parfin se consenti à leur malice esmut ses osts contre son

frère, à une ville qui est apelée Carici[590] fist tendre ses herberges.

Lendemain proposa à combatre le roy Theodebert, qui pas n'estoit loin de

là avec grant compaignie de bons chevaliers de son royaume. Les barons

et les hauts hommes de son ost lui conseilloient que il pacifiast à son

frère, et que il ne brisast pas la biauté et l'honnour fraternel pour la

convoitise mauvaise: mais Prothadie estoit contraire à la sentence de

tous ceus qui la pais pourchaçoient et disoit que il ne convenoit pas

que l'on feist si légièrement pais. Tous les barons virent bien que il

estoit tout seul contraire à leurs conseils et au profit du royaume;

lors commencièrent à dire entr'eus que meilleure chose serait que il

morut, tout seul, que tout l'ost fust mis en péril. Le roy qui issi hors

de sa tente pour visiter son ost, entendi par aucunes nouvelles que les

barons voloient occirre Prothadie. En ce que il se voult mettre avant

pour refreignier leur mautalent et pour deffendre que on ne lui feist

nule vilenie, ses gens le detinrent aussi comme à force. Lors apela un

chevalier et lui dist qu'il alast aus barons, et leur commandast et

deffendist que ils ne meissent main à Prothadie pour lui mal faire. Ce

chevalier à qui il avoit commandé ce message, qui Uncelin avoit nom, ala

aus barons et tourna la parole en autre sentence. Tous estoient là pour

le fait faire, entour la tente le roy où Prothadie séoit, et jouoit aus

tables[591] à un phisicien qui avoit nom Pierre. Lors leur dit Uncelin:

«Ce commande le roy que Prothadie soit occis, qui est contraire à toute

pais.» Après ces paroles ils saillirent tous au pavillon, et occirent

l'ennemi de pais et de concorde. Après alèrent au roy, et lui

apaisièrent son cuer, et le menèrent à ce que il s'acorda à pais; puis

départirent leur osts et retourna chascun en sa contrée.

Note 588: _Aimoini lib. III, cap. 91_.--_Fredeg., cap. 27_.

Note 589: _Courtillier_. Jardinier. (Hortulano.)

Note 590: _Carici_. C'est Quierzy-sur-Oise (Carisiacum), où

les Mérovingiens avoient un célèbre palais.

Note 591: _Aux tables_. Aux échecs. «Ad tabulas.» Le jeu des

tables est pourtant plus exactement le _tric-trac_.

[592]Après Prothadie, fu maistre du palais un autre qui Romain estoit de

nation ainsi comme son devancier; Claudie avoit nom, sage homme et loial

et de beles paroles estoit, joieux et aimable à tous, et de grant

pourvéance[593]; mais moult cras et pesant: sa pais gardoit envers

chacun, et bien qu'il eust telle manière de sa nature, toutes-voies

devoit-il estre chastié par l'exemple de son devancier[594].

Note 592: _Fredeg., cap. 28_.

Note 593: _De grant pourvéance_. «Providus in cunctis.»

Note 594: _Chastié_. Instruit, averti.

XIV.

ANNEE 607.

_Comment Brunehaut vengea la mort Prothadie, et comment le roy Clotaire,

celui de Lombardie et celui d'Espaigne s'alièrent contre le roy

Theoderic_.

[595]Au douziesme an du règne Theoderic, Uncelin qui avoit esté cause de

la mort Prothadie se garda mauvaisement des agais Brunehaut: car elle

fist tant que il eut un des piés coupés, et lui tollit-on tout ce que il

avoit, tant que il fu en grant povreté. Volfus un autre riche homme fu

occis par le commandement le roy et par l'incitement Brunehaut, à une

ville qui est apelée Phareni[596] pour ce que il s'estoit assenti à la

mort Prothadie. Le roy Theoderic reçut lors un fils d'une meschine,

lequel le roy Clotaire leva de fons et eut nom Mérovée. Le roy Theoderic

rapela lors d'exil Desier l'évesque de Vienne, puis le fist lapider par

l'énortement Brunehaut et Aride l'archevesque de Lyon. Mais nostre Sire

qui en gré reçut sa pascience, fist puis maint miracle à sa sépulture.

Note 595: _Aimoini lib. III, cap. 92_.--_Fredeg., cap. 29_.

Note 596: _Phareni_. «Fariniaco.» C'est Favernay, en

Franche-Comté, aujourd'hui département de la Hauto-Saône.

[597]En ce tems envoia le roy Theoderic ses messages à Bettric le roy

d'Espaigne. Les messages furent cet Aride l'archevesque de Lyon, Roccone

et Eborin qui estoient deux grans seigneurs en son palais: par eus lui

manda que il lui envoiast sa fille, et bien prist, s'il vousist, le

serement des messages que elle seroit royne clamée tous les jours de sa

vie. Le roy Bettric fu moult liés de ceste chose; sa fille livra aus

messages, avoir et joiaus lui chargea assez. Le roy Theoderic la reçut

moult volentiers et moult en fu liés, une pièce de temps l'aima moult.

Mais la desloiale Brunehaut fist tant par ses sorceleries, que il ne la

connut onques charnelement; plus fist le diable que elle le mena à ce

que il lui tollist tout son trésor et ses joiaus, et la renvoiast en

Espaigne. La dame avoit nom Mauberge[598]. Moult fu le roy Bettric

courroucié de ce que il avoit ainsi refusé sa fille; pour ce manda au

roy Clotaire que s'il avoit talent de vengier les vilenies que le roy

Theoderic lui avoit fait, volentiers s'alieroit à lui pour prendre

vengeance de la honte que il avoit faite à sa fille. Le roy Clotaire

s'accorda volentiers à cette chose; puis envoia ces mesmes messages au

roy Theodebert pour savoir s'il s'accompaigneroit à eus en cette

besoigne. Il respondi aus messages que volentiers le feroit. Après

furent les messages au roy Agon de Lombardie pour savoir s'il voudroit

estre le quatriesme, tellement qu'ils coureussent sus au roy Theoderic

tout d'un acort, et lui tollissent règne et vie. Quant le roy Theoderic

sut que ces quatre roys eurent ainsi fait conspiration contre lui, il en

eut moult grant desdain. A tant retournèrent les messages en Espaigne à

leur seigneur, et bien cuidièrent avoir fournie leur besoigne.

Note 597: _Aimoini lib. III, cap. 93_.--_Fredecg., cap. 38_.

Note 598: _Mauberge_. «Hermenbergam.»--_Fredeg., cap. 31_.

XV.

ANNEE 607.

_Comment S. Colombin fu envoié en exil par la desloiale Brunehaut_.

[599]En l'an treiziesme du règne Theoderic et Theodebert, issi d'une île

de mer qui est apelée Islande saint Colombin; au royaume Theodebert

arriva, qui moult volentiers le reçut. Mais quant la vie et la bonté du

saint homme fu conneue au païs, tant vint à lui de peuple de toutes

pars, que il ne voulut là plus demeurer: car il désirroit sur toutes

riens à mener solitaire vie. Pour ce se départi de ce païs, et s'en vint

au royaume Theoderic, et habita en un lieu qui est apelé

Lieu-berbis,[600] par la volenté le roy. Le roy mesme descendoit souvent

à lui pour lui visiter: souvent le blasmoit le saint homme de ce que il

avoit guerpi sa femme espousée et maintenoit en adultère autres foies

femmes, qui pas à lui n'appartenoient: et pour ce escoutoit le roy

volentiers ses chastoiements et ses saintes paroles. Brunehaut qui fu

moult emflambée des amonnestemens du deable qui en elle estoit, conçu

grant ire et grant indignation contre lui. Saint Colombin vint un jour à

elle pour son ire refraindre en une ville qui est apelée Bruquele[601]:

mais toutes voies ala-elle encontre lui, quant elle le vit venir, ses

deux neveus devant elle: si le pria que il leur donnast sa bénéiçon; car

ils estoient de royale lignée. Et il vespondi que ils ne tiendroient jà

le sceptre royal, pour ce que ils estoient bastarts.[602] Moult durement

fu enflée la royne de cette parole que il eut dite; elle commanda aus

enfans que ils s'en allassent: elle mesme s'en alla tantost après eus.

Saint Colombin s'en retourna à tant: comme il issoit de la sale, un

tonnaire cheït soudainement si grant que il sambla que tout le palais

croulast. Mais onques, pour ce, le serpentin cuer de la royne n'en fu

espoventé; ains en fu esprise de plus grant ire et de plus grant

indignation vers le saint homme. Elle ne se povoit souffrir que le roy

se mariast: car s'il preist une haute dame fille de roy, et délaissast

les meschines qui estoient de bas et de povre lignage, elle avoit paour

que elle ne fust abaissiée de tout honour et getée hors du royaume. Elle

deffendi à saint Colombin et à ses desciples qui avec lui demeuroient,

que ils issisent hors de leur moustier. Après commanda aus chevaliers et

aus gens qui près d'eus demeuroient que ils ne les recéussent en leur

ostel. Saint Colombin alla un jour à elle derechief pour la prier que

elle rappelast le commandement que elle avoit fait pour le grever. Un

jour que il vint là à une ville qui a nom Spinsi[603], il avint

d'aventure que le roy estoit avec lui: il lui fu dit que le saint homme

estoit au dehors des portes et que il ne voloit dedens entrer. Lors eut

le roy grant paour du courous nostre Seigneur, et dist que ce estoit

meilleure chose d'honorer l'homme Dieu, et donner ce que mestier lui

seroit, que de desservir l'ire et le mautalent de notre Seigneur, en

despisant ses serviteurs. Lors commanda que l'on lui apareillast à

mengier, et que on lui administrast tout ce que mestier lui seroit: tost

fu fait quant il l'eust commandé. Les serviteurs du palais lui

aportèrent assez viandes pour lui et pour ses compaignons; mais quant le

saint homme les vit, il leur respondi et dist: «Si comme l'Escripture

tesmoigne, les dons des félons ne sont pas agréables à Dieu, pour ce ne

doivent ses serviteurs recevoir les dons de ceus que ils savent que il

het.» Quant il eut ce dit, les vaissels en quoi les serviteurs avoient

la viande aportée cheurent en pièces, et les vaissels aussi en quoi le

vin estoit furent fraints[604] et brisiés, et le vin par terre espandu.

Les serviteurs furent fortement espoventés: au roy retornèrent et lui

racontèrent ce que ils avoient veu. Le roy qui moult eut grant paour

vint au saint homme parler, avec lui son aieule Brunehaut; il lui

requist pardon de ses péchiés, c'est-à-dire que il priast à nostre

Seigneur que il lui pardonnast; et lui promist que il amenderoit sa vie

désormais. Le saint homme apaisa son courage par les proumesses qui le

roy lui fist d'amender sa vie. Lors retourna arrière à son moustier:

mais la promesse que le roy fist ne fist nul fruit, car il se roula en

l'ordure de luxure, comme il avoit devant accoustumé, etle cuer de la

desloiale Brunehaut norri et endurci en sa malice, ne se refraignit

onques pour la sainte correction: car elle fist tant que il fut envoié

en exil en un chastel bien loin de son païs[605]; puis le fist rapeler

pour pis avoir et convoier en la grant Bretaigne, pour ce que quant il

auroit la mer passée il ne retornast plus en France. Le saint homme qui

avoit proposé que jamais en son païs n'enterroit, pour ce ne voulut pas

aller en Engleterre; ains s'en ala par le royaume de Theodebert droit en

Lombardie. Là fonda une abaie qui est apelée Bobion[606]; en peu de tems

après trespassa de ceste mortele vie à la célestiale joie, vieux et

plain de jours.

Note 599: _Aimoini lib. III, cap. 94_.--_Fredeg., cap. 30_.

Note 600: _Lieu-berbis_. «Luxoviuin ou _Lussovium_.» Notre

traducteur aura estimé qu'il falloit lire: _Locus ovium_, ce

qui pourroit bien être en effet l'origine du nom de

_Luxeuil_. Cette ville est dans l'ancienne Franche-Comté,

aujourd'hui département de la Haute-Saône.

Note 601: _Bruquele_. «Burchariaco.» C'est _Bourcheresse_,

alors maison royale, située à peu de distance d'Autun, vers

Châlons-sur-Saône.

Note 602: Je ne puis m'empêcher de remarquer ici que cette

réponse de saint Colomban étoit d'autant plus indiscrète, que

plusieurs exemples antérieurs, entre autres celui de Thierry,

fils de Clovis, attestoient que les bâtards n'etoient pas

alors privés de la couronne.

Note 603: _Spinsi_ «Spinsia.» C'est _Epoisses_, aujourd'hui

bourg du département de la Côte-d'Or.

Note 604: _Fraints_. Rompus.

Note 605: _Bien loin de son païs_. C'est-à-dire à _Besançon_,

qui n'étoit guère éloigné de plus de dix lieues de Luxeuil.

Au reste, notre traducteur n'a pas exprimé toute

l'indignation exagérée d'Aimoin ou de Fredegaire. Le premier

dit: «Eo usquè processit spiritus immanitatis ferox ut nepoti

suaderet sanctum Dei in oppidum Vesuntionum exilio relegari.»

Note 606: _Bobion_. Bobio, entre le Milanais et la Ligurie.

XVI.

ANNEES 609/610.

_Comment le roy Theoderic desconfit le roy Theodebert son frère, et

comment il s'enfui à Couloigne_.

[607]Le roy Theodebert qui cuida aucune chose aquérir et conquester sur

le roy Theoderic son frère, esmut ses osts contre lui au quinziesme an

de son règne: mais par le conseil d'aucun preudome qui de la pais

pourchacier entre les frères se pénèrent, fu pris un jour de pais en un

lieu qui est apelé Saloise[608]: là fut ordené que ils venroient un jour

à peu de compaignie[609], et amenroient de leurs plus grans barons et

des plus sages, pour plustost acorder ensamble. Le roy Theoderic amena

dix mil hommes tant seulement; mais le roy Theodebert amena trop plus

grant compaignie de barons et d'autres gens, en propos de troubler la

pais, si son frère ne lui otroioit sa volenté. Le roy Theoderic eut

grant paour, quant il vit que il avoit amené si grant plenté de gent;

pour ce s'acorda à la pais tele comme il la voulut tailler; mais ce ne

fu pas de bonne volenté. L'accord fu en tele manière ordené, que le roy

Theodebert auroit la comté de Touraine et de Champaigne[610], et les

tendroit à tousjours mais en ses propres ainsi comme les siens. Alors,

se départirent et s'entrecommandèrent à Dieu en grace et en amour par

semblant; mais le cuer ni la volenté ne s'i acordoit pas.

Note 607: _Aimoini lib. III, cap. 95.--Fredeg., cap. 37_.

Note 608: _Saloise_. Aujourd'hui _Seltz_, proche du Rhin,

célèbre par ses eaux minérales.

Note 609: _A peu de compagnie_. «Cum paucis.» Aimoin a ajouté

au texte de Fredegaire ces mots qui rendent la pensée

obscure.

Note 610: _De Touraine et de Champagne_; la bevue d'Aimoin a

entraîné celle de notre traducteur. Le compilateur latin

auroit dû dire avec Fredegaire: _Sugentenses, et Turenses, et

Campanenses_.

[611]En cette année entrèrent Alemans en la contrée des Veniciens: de

cette gent estoient chevetains deux princes: l'un avoit nom Cambelin, et

l'autre Herpin. A eus combatirent les Veniciens; mais vaincus furent et

menés jusques aus montaignes; là se mirent à garant pour la mort

esquiver. Ceus-ci passèrent outre, tout metoient à l'espée, villes

ardoient et prenoient proies, pluseurs mirent en prison, puis

retornèrent en leur païs chargiés de despoilles.

Note 611: _Aimoim lib. III, cap. 96_.--Au lieu _des

Veniciens_, avec Aimoin, lisez avec Frèdegaire _des

Avenciens_. Ceux d'_Avanches_ en Suisse.

[612]En cette année occist le roy Theodebert sa femme, qui avoit nom

Belechilde. Brunehaut lui avoit fait espouser cette femme et l'avoit

achetée de marchéans, pour ce que elle estoit trop bele[613]. Une autre

en spousa après qui avoit nom Theudechilde.

Note 612: _Aimoini lib. III, cap. 97_.

Note 613: _Trop_. Très.

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 22 / 30 段