[495]Ci commence la manière comment Gondoald fu assis en la cité. Le roy

Gontran lui envoia une lettre au nom de Brunehaut qui lui mandoit, si

comme les lettres feignoient, que il despartist toutes les gens que il

avoit assamblés pour ostoier[496], et que il alast à Bordiaus pour

yverner: ainsi le fit, comme les lettres le dévisèrent. Quant les

chevetains de l'ost le roy Gontran, qui s'estoient logiés sur l'eau de

Dordogne, surent que Gondoald avoit passé le fleuve de Gironde, ils

prirent des meilleurs chevaliers et des plus hardis que ils eussent,

puis ordonèrent comment ils passeroient amont l'eaue de Gironde. Là

furent aucuns noiés, pour ce que l'eaue estoit fort et raide, et ils

estoient mauvèsement montés. Mais quant ils furent de l'autre part

arrivés, ils trouvèrent grant plenté de mules et de chamiaus chargiés

d'or et d'argent et d'autres richesces que leurs ennemis, qui devant eus

s'enfuioient, avoient lessiés: à l'autre partie de l'ost qui demourée

estoit, les envoièrent. Puis chevauchièrent après Gondoald au plus

isnelement que ils purent: au terroir de Gaune[497] vinrent; au moustier

saint Vincent cuidèrent entrer: mais ceus du païs qui leurs meubles y

avoient mis pour garantir, leur fermèrent les portes. Maintenant

boutèrent ens le feu et les ardirent, puis emportèrent tout ce que ils

en purent porter, comme crois et calices et ornemens d'autel: mais

tantost furent punis de la vengeance nostre Seigneur; car les uns eurent

les mains arses du feu d'enfer, les autres devenoient hors du sens, les

autres s'occioient à leurs propres mains. Aucuns qui pas ne furent punis

pour ce, par aventure, que ils n'avoient rien meffait au martyr, vinrent

devant la cité où Gondoald estoit et les siens, aus champs tendirent

leurs tentes: le forbourg [498] et la contrée d'entour ardirent et

gastèrent premièrement; mais aucuns qui furent ardens et convoiteus de

corir en proie s'esloignièrent plus des autres que mestier ne leur fust:

car ils furent pris et occis de ceus qui gardoient les villes voisines.

Quant la cité fu assise, aucuns qui plus estoient hardis que les autres

montèrent sur une montaigne qui assez près estoit; lors commencièrent à

laidengier Gondoald par telles paroles: «O tu, Ballomire! dont te vient

telle présumpcion, que tu te fais roy apeler? pour tes bobans et pour

tes outrages te firent les roys de France tondre et te dampnèrent pour

envoier en exil. Chetif, mauvais! respons-nous, et nous nomme ceus qui

sont en ton aide et qui te font telle chose faire. Il ne peut estre que

tu ne soies pris prochainement, si seras puni et tormenté par ton

orgueil.» Pour telles vilenies ni pour semblables ne se mouvoit de rien

Gondoald; mais il disoit engigneusement que bien lui souvenoit des

vilenies que son père lui avoit faites, et que ses proches l'avoient

exilié de son païs. Des estrangers estoit reçu en amour et en

miséricorde, et ses amis le haïssoient comme ses mortels ennemis: quant

il estoit en estranges terres, les princes et les roys lui donnoient

grans dons et grandes richesces, dont il estoit aimé et chéri de

l'empereonr de Constantinople, quant Gontran-Boson le deçu par ses

fallaces: «Il me trouva», dit-il, «en Constantinople, quant il aloit en

Jérusalem en pélerinage: je qui estoie curieus de mon père et de mon

païs, lui demandai de lui et de mes frères et de l'estat du royaume.

Lors me respondi ainsi: Tu demandes de ton père, je te dis que lui et

ses frères sont morts, à peine en y a un tout seul demeuré en vie;

Gontran tout seul est demeuré, mais tous ses enfans sont morts, si n'y a

demeuré que un sien petit neveu qui fu fils le roy Sigebert. Et lors lui

dis: Biau dous ami, que me loes-tu que je fasse? Adonc me loa que je

retornasse en France, et me dit que les François me desiroieut moult, et

que volentiers me bailleroient le royaume, et mesmement ceus du royaume

mon neveu Childebert, pour ce que il n'avoit pas sens ni aage du royaume

gouverner. Vous donques biaus seigneurs, povez bien savoir que je suis

vostre sire. Ostez donques le siège dont vous m'avez enclos en cette

cité, et faites tant que je puisse avoir la pais et l'accordance le roy

Gontran mon frère.» Quant Gondoald eut ainsi parlé à ceux qui sur la

montaigne estoient, ils commencièrent à maudire et à menachier, et lui

lançoient dars et javelots dedans la cité.

Note 495: _Aimoin. lib. III, cap. 70_.

Note 496: _Ostoier_. Guerroyer.

Note 497: _Gaune_. Variante: _Ginnes_. Il falloit _Agen_, ou

plutôt _Saint-Vincent_. «Venientes ad basilicam sancti

Vincentis, Agennensis territorii.» (Aimoin.) Saint-Vincent

aujourd'hui est une commune du département de Lot-et-Garonne,

à sept lieues d'Agen.

Note 498: _Forbourg_. D'où nous avons _faubourg_.

(Forisburgum.)

III.

ANNEE 584.

_Comment Gondoald fu traï de sa gent_.

Cinq jours avoit jà que ils avoient la cité assise: Leudegesile[499]

prevot et connestable, que le roy Gontran avoit fait maistre et

capitaine de tout l'ost, commanda que l'on aprochast les tormens et les

engins pour les murs acraventer. Ces engins estoient fais en la manière

de chars couvers de gras entablemens, du grans futs et de claies par

dessus. Dedans estoient les creuseurs qui minoient les murs; mais ces

instrumens leur valurent peu: car ceux de dedans qui fortement se

deffendoient, leur laschoient grans mairins[500] aigus et grandes

pierres pesantes, dont ils refreignoient leurs effors; et les moutons

n'estoient moult convenables, pour ce que on les povoit légièrement

ardoir: car ils leur lançoient menuement souffre et poix boulliant et

buches sèches tout ardans, si que ceus de defors n'osoient près

aprochier. Toute jour dura la deffense et l'assaut en telle manière;

l'endemain se pourpensèrent ceus de defors comment ils porroient ceus

dedans grever. Un moult grant assemblement firent de verges et ramiaus

d'arbres pour emplir la valée qui moult estoit parfonde; mais envahi se

traveillièrent pour la valée qui trop estoit grande, et pour ce que ceux

de la forteresce leur lançoient pierres et feu ardant si durement que

ils ne s'osoient près approchier.

Note 499: _Prevot et connestable_. «Regalium propositus

equorum, quem vulga comistabilem vocant.» (Aimoin.)

Note 500: _Mairins_. Madriers. Blocs de bois.

Leudegesile vit bien que leurs effors estoient vains et que pour néant

se traveilloient: lors se pourpensa comment il les porroit decevoir par

traïson. Mummole fit apeler pour parler à lui privéement; lors le

commença à blasmer et à reprendre de ce que il avoit laissié le roy

Gontran, qui tant estoit miséricord et débonnaire, et de ce que s'estoit

alié à un felon tiran. «Que demeures-tu tant?» dit-il, «attens-tu que la

cité soit prise et que tu périsses par ta déserte? retrai-toi de lui et

repaires à ton droit seigneur: car il sera pris en brief tems et puni

selon ce qu'il a desservi.» Mummole lui respondi que moult volentiers

s'en conseilleroit; arrière retourna, si apela Sagittaire et Galdon. Car

Bladaste qui se doutoit que la cité ne fust prise, bouta le feu au

moustier et tandis que les autres entendoient au feu estaindre, il

s'enfui repostement. Avec ces deux apela un citoien de la ville qui

avoit nom Cariulphe, de ses biens vivoit qui estoient grans; car il

estoit moult riche homme. Puis leur monstra comment leurs choses

estoient establies en felon lieu, et comment ils estoient haineus à

toute gent, pour ce que ils avoient fait roy d'un homme et s'estoient à

lui soumis, de quelle nacion ils n'estoient pas certains. A la parfin

les amonesta que ils donnassent lieu à fortune qui si leur estoit

contraire, et que s'il leur voloient donner seurté que ils n'auroient

garde de perdre vie ni membre, ils leur rendroient la cité qui jà estoit

au prendre, et le faus roy à qui ils s'estoient aliés: à ce

s'accordèrent tous. Mummole fit savoir à Leudegesile que il venist

parler à lui: lors lui raconta ce que il avoit trouvé en son conseil, et

que bien plaisoit cette chose à lui et à ses compagnons. Leudegesile

loua moult leur sens et leur prudence de ce que ils avoient tel conseil

eu: le serment leur fit que il empetreroit leur pais vers le roy

Gontran: et s'il advenoit par aventure que la volenté le roy durast

longuement en ire envers eus, il les encloroit en un moustier jusques à

tant que le maltalent le roy fust refroidi. Mummole qui par cette malice

fu deceu, s'en ala à Gondoald et lui dit ainsi: «Tu as bien esprouvé que

je ai toujours este loyal envers toi, et que je t'ai servi de bon cuer

et de pensée enterrine. Et le peus-tu savoir par ce que je t'ai toujours

donné bons conseils et loiaus, et me suis combattu contre tes ennemis;

et tant comme tu as usé de mon conseil, tes choses sont venues en

prospérité: aussi grant talent ai-je encore de toi conseillier

loiaument, comme je eus onques: car tu l'as bien vers moi desservi. Si

te dis ore cette chose, pour ce que je ai parlé à nos adversaires qui là

hors sont, pour sentir et pour essaier quel courage[501] ils ont vers

nous; mais de tant comme je en puis percevoir, ils n'ont pas male

volenté vers toi: ains dient que ils s'esmerveillent moult pourquoi tu

fuis et eschives ton frère le roy, et dient encore que ils cuident que

ce soit pour ce que tu ne veus pas disputer à ceus qui savent la

généalogie de ton lignage, pour ce que tu n'en es pas certain: pour ce

ne veus venir en la présence de ton frère qui volentiers te verroit. Si

tu me veus donques oyr de ce que je te dirai, je te loue que tu ailles

au roy Gontran ton frère avec eus et avec moi; ainsi te metras hors de

soupeçon, car je crois que ce sera cause de ta pais et de ta santé.»

Note 501: _Courage_. Coeur.

IV.

ANNEE 585.

_Comment Gondoald fu tué, et ceus qui traï l'avoient occis_.

Gondoald bien s'aperçut qu'il ne lui disoit telles paroles fors que pour

lui decevoir: il lui respondi en telle manière: «Je deguerpis jadis ces

parties contre ma volenté, et m'en alai en Europe[502] par vous et par

vos amonestemens. Mais toutes-voies ai-je toujours vos parties

soustenues en bonne volenté et en bonne foy. Et bien que la desloiauté

soit aperte de celui qui en ces parties me fit retourner, en ce que il

s'en est fui et m'a laissié en tel péril, emportant une partie de mes

trésors; je vous ai toujours amé comme mes frères et comme ceus de qui

je avoie bonne opinion qeu vous fussiez garde de mon corps et de ma

santé. S'il est donques ainsi que vous autrement le vueilliez faire et

que vous me vueilliez decevoir ou traïr, comme je ai mis en vos mains

mon corps, ma vie, et mes richesces, celui qui sait et connoist le

secret des cuers des hommes vous avertisse et vous doint empeschement

que vous ne puissiez ce faire.» Quant il lui eut ce dit, il lui otroia

que il iroit aus tentes de leurs ennemis avec eus. Mummole lui dit que

il n'y alast pas si orgueilleusement ni en si noble habit, et que il lui

baillast le baudrier d'or que il avoit çaint et que il lui avoit jadis

donné, et çaingnist le sien qui pas n'estoit si riche ni si

resplendisant. «En ce», dit Gondoald, «paroit bien ta desloiauté, que tu

demandes maintenant ce que tu m'as pieça donné, et que je ai eu jusques

à cette heure.» Le traistre lui respondi que pas ne se doutast; car en

nulle manière il ne le boiseroit[503]. A la porte vinrent ainsi parlant;

là les atendoient leurs ennemis, Boson et Bollon[504] le quens de

Bourges, à grande compaignie de chevaliers et de sergens bien armés et

bien apareilliés. Mummole fit les portes ouvrir, Gondoald leur livra;

puis retourna en la cité et fit les portes refermer.

Note 502: _En Europe_. Vers Constantinople, contrée à

laquelle étoit spécialement donne le nom d'_Europe_.

Note 503: _Boiseroit_. Tromperoit.

Note 504: _Bollon_. _Ollone_, dit Grégoire de Tours.

Quant Gondoald vit que les siens l'eurent ainsi traï et livré ès mains

de ses ennemis morteus, les portes de la cité fermées, et il se vit sans

espérance de retour, il leva ses mains vers le ciel en grans gémissemens

et en grant doleur de cuer et pria nostre Seigneur par telles paroles:

«Dieu qui es juge pardurable et vengieur des inocens, à qui tous secrets

sont révélés, à qui la tricherie de nul ne plaist, qui pas ne te delites

en la boisdie[505] des mauvais; soies vengieur de mes injures et

retourne les laz de déception en ceus qui m'ont traï et livré ès mains

de mes ennemis.» Quant il eut ce dit, il garni son front et son corps du

signe de la sainte crois. Lors le menèrent aus herberges, ainsi comme un

autre prisonnier; mais ils n'avoient encore pas passé un haut tertre qui

apert pardessus la cité, quant Boson le bouta si raidement que il cheut

tout aussitôt sur son viaire[506], et roula de ce mesme coup en la valée

qui moult estoit parfonde. Quant il fu redrescié et il eut levé le chief

contremont pour regarder, Boson lui lança une pierre si roidement que il

le féri parmi le chief et tout l'escervela. Sachié fu contremont[507]

parmi les piés à cordes; le haubert que il avoit vestu lui

despoillièrent, et jà fust-ce que il fu mort, le trespercièrent-ils de

glaives en plusieurs lieus et d'espies[508]; puis le firent trainer par

tout l'ost, ainsi comme un murtrier. Mummole le traitre, qui en la cité

fu retourné, prit tandis tous les trésors Gondoald et les cacha en

divers lieus. Lendemain ouvrit les portes de la cité à ceus qui dehors

estoient: lors firent si grande occision que ils n'espargnoient ni homme

ni femme, ni petit ni grant, et estoient si enragiés et si encharnés en

l'occision, qu'ils occioient les prestres qui célébroient aus autels. A

la parfin boutèrent le feu partout et ardirent la vile et le remanant du

peuple qui par aucune aventure estoit eschapé de la mortalité. Le duc

Leudegesile, qui de l'ost estoit capitaine, manda au roy Gontran que

sentence il donnast des traitres qui leur seigneur et la cité avoient

traïe: et il lui remanda que ils fussent occis, pour que cette coustume

fust ostée du royaume de France, que un tiran n'aidast l'autre contre

son seigneur. Galdon et Cariolphe, qui cela surent, s'enfuirent. Quant

Mummole vit que aucuns courroient aus armes parmi l'ost, il s'aperçu

bien que ce estoit pour lui, et que on lui voloit courir sus; droit en

la tente Leudegesile s'enfui et commença à crier que il gardast bien son

serment que il avoit envers lui. Leudegesile lui respondi qu'il

istroit[509] hors et qu'il les feroit tous tenir en pais. Lors mit un

des piés hors de son tref et fit signe aus siens que ils occissent

Mummole et l'évesque Sagitaire. Quant ils eurent ce signe entendu, ils

s'apareillièrent de faire son commandement; mais Mummole commanda à ses

serjens, dont il avoit aucuns avec lui, que ils deffendissent l'entrée

du paveillon jusques à tant que il eust son corps armé. A l'huis du

pavillon vint et se mit contre ses ennemis, si vertueusement se deffendi

que il les fit traire en sus et les enchasça arrière. Mais il

s'abandonna trop, car il issi du paveillon et s'esloigna de sa

forteresce; avironné fu de toutes pars, il ne put retourner quant il

volut; tant reçut coups d'espées et de glaives que il morut en la place.

L'évesque Sagittaire, qui moult grant peur avoit, se tenoit tout esbahi

tant que l'un lui dit: «Evesque, que fais-tu ici, ainsi comme homme fors

du sens, pourquoi ne cuevres-tu ton chief, et ne t'enfuies au bois

isneleinent?» Sagittaire, qui s'averti, couvri sa teste et se mit à la

fuite: mais un autre qui l'aperçu courru après et le féri d'une espée,

si que il lui fit la teste voler à toute la couverture. Leudegesile

retorna en France après que il eut esploitié ainsi: mais de ce que il ne

deffendi pas à sa gent de tolir et de voler, ils gastèrent tout le païs

par là où ils passèrent.

Note 505: _Boisdie_. Tromperie.

Note 506: _Viaire_. Visage.

Note 507: _Sachié fut contremont_. Il fut tiré en haut.

Note 508: _Espies_. Epieux.

Note 509: _Istroit_. Sortiroit.

V.

ANNEE 585.

_Comment Frédégonde envoia quérir sa fille qui estoit en exil, et de la

promotion saint Grigoire_.

[510]Frédégonde, qui moult estoit à grant douleur et mesaise à cause de

sa fille, envoia un sien chamberlenc, si avoit nom Cupane, pour enquerir

en quel point elle estoit, et lui commanda que il l'en amenast, s'il

povoit en nule manière. Celui-ci qui moult se penoit de son commandement

accomplir, vint à Thoulouse, où la damoiselle demeuroit en exil. En

povre point et en grande humelité la trouva, au plus coiement et au plus

sagement que il put la ramena.

Note 510: _Aimoini lib. III, cap. 71_.

Le roy Gontran commanda que on lui aportast le trésor Mummole, qui ainsi

avoit esté occis, comme vous avez oï: à sa femme en laissa une partie

par grace pour ce que elle estoit noble et estraite de haute gent. La

somme de ces trésors fu prisée à trente mille besans d'or et deux cents

cinquante d'argent. Le roy Gontran et le roy Childebert les départirent

également, si en prirent chacun leur partie; mais ils n'en laissièrent

rien à l'enfant Clotaire le fils de Chilperic. Le roy Gontran n'en

voulut onques rien retenir; ains départi toute sa part aus églyses et en

autres aumosnes. Lors lui fu présenté un homme de la mesnie Mummole, qui

estoit trois piés plus grans que un autre homme[511].

Note 511: A compter d'ici, Aimoin et par conséquent nos

Chroniques, cessent de s'appuyer sur l'histoire de Grégoire

de Tours. Il faut croire que le manuscrit unique qu'en

possédoit Aimoin n'alloit pas au-delà du quarante-unième

chapitre du VIIème livre. Car, au quarante-deuxième, Grégoire

continue les récita précédoes, et l'on ne voit pas pourquoi

Aimoin se seroit arrêté précisément là. Nous aurons soin

maintenant d'indiquer les différentes sources auxquelles il

va puiser le reste de sa narration.

[512]_Incidence_. En ce tems régnoit le roy Autharis sur les Lombars.

Lors fu si grant déluge d'eaue en la terre de Venise, en une partie de

Lombardie qui est apelée Ligurie, et en maintes autres terres d'Italie,

que on cuidoit que onques mais n'eust esté si grant abondance d'eaue,

puis le tems de Noé. En cette grant tempeste, le Tibre qui parmi Rome

cort surabonda si durement que il surmonta les murs de la ville, et

porprist moult de régions du païs. Ce second déluge ensuivi une

pestilence que on apèle esquinancie[513]: le pape Pélage estraignit

premièrement. Tant s'espandi et seurmonta cette maladie que ils

mouroient par grans monciaus en la cité de Rome.

Note 512: _Aimoini_, selon _P. Diacre, lib. III, cap. 11_.

Note 513: _Esquinancie_. «Quam inguinariam vocant.» (Aimoin.)

[514]En ce point que ils estoient en telle tribulation, mesire saint

Grigoire qui lors estoit diacre sous le pape Pelage, et garde des

trésors et de la vaissele d'argent, fu esleu de tout le clergié et de

tout le peuple à la dignité. En l'élection et en l'ordination des

apostoles ne falloit autre chose, en ce tems, fors que l'assentiment et

le commandement l'empereour de Constantinoble; et pas ne povoit-on

eslire qui que on vousist, sans son assentiment. Le saint homme messire

saint Grigoire, à qui l'élection qui de lui estoit faite ne plesoit pas,

envoia une lettre à l'empereour qui Maurice estoit apelé: moult le

prioit que il ne s'asentist point à l'élection que le peuple avoit de

lui célébrée. Mais le prévot de la cité toli les lettres au message, et

les dérompi toutes par pièces; puis inscrivit à l'empereour l'asentiment

du clergé et du peuple. De cette chose fut l'empereour moult lié, pour

ce que il avoit occasion et lieu d'honourer son diacre, que il aimoit de

grant amour, et qu'il avoit en grant familiarité pour sa sainteté et

pour ce que il estoit son compère. Lors commanda que il fust tantost

ordoné: sacré fu donques et assis au siège. Le glorieux messire saint

Grigoire tant fut sage et tant fu humble en tous ses fais que (comme

l'on poroit savoir par ses livres et par les saintes escriptures que il

compila, dont sainte églyse est enluminée,) puis son tems ne fu nul qui

à lui peust estre comparé en flour d'éloquence, en pureté de doctrine,

ni en sainteté de vie.

Note 514: _Aimoini lib. III, cap. 73_. Selon _P. Diacre, id.,

id_.

[515]En ce tems S. Grigoire envoia Augustin, Mellite et Jehan, et autres

preecheours de la foi crestienne en la grant Bretaigne, qui ore est

apelée Engleterre, pour le peuple convertir en la foi Jésus-Christ. Par

ses lettres les recommanda au roy de France et aus prélats de son

royaume, car par là devoient passer. A la prédication de ces preudomes

fu destruite l'errour et la mécréandise, et la sainte foi semée et

preschiée. De cette chose eut le saint si grant joie, que il en fait

mention au livre des Moralités que il fist, et s'esjoï à nostre Seigneur

du fruit de ses oeuvres, et dist ainsi: «La langue des Bretons, qui ne

soloit faire autre chose que bretonner divers langages[516], s'estudie

aujourd'hui à chanter Alleluya en loenge de son Créatour.

Note 515: _Aimoini. id., id_. Selon _P. Diacre, lib. III,

cap. 12_.

Note 516: _Bretonner divers langages_. «Barbarum frendere.»

(Aimoin.)

VI.

ANNEE 586.

_De plusieurs incidences, qui en ce temps advinrent_.

[517]_Incidence_. En l'an vingt-cinquiesme du règne le roy Gontran, fu

Mummole occis en la cité de Sens, par son commandement, pour ce que il

s'estoit contre lui relevé. Domnule et Gandalmare les chamberlens le roy

lui amenèrent sa femme et tous ses trésors.

Note 517: _Aimoini lib. III, cap. 74_. Selon _Fredegarii

chronicon, cap. 4, 5 et 6_. On voit qu'Aimoin revient ici sur

ses pas, pour se mettre au courant de Fredegaire.

En l'an qui après fu, il ostoia en Espaigne; mais pour ce que l'air fu

cette année plus désatemprée que il souloit, il ramena ses osts sans

perfection de nule grant besoigne. En l'an après, Leudegesile fu

séneschal en Provence. En cet an mesme reçut le roy Childebert un fils,

qui eut nom Théodebert.

En cette année fu si grant crue en Bourgoigne que les eaues des fleuves

issirent hors des chanels. Un grant brandon de feu cheut du ciel tout

ardant en grans escrois et en grans tonnerres.

Le roy Gontran envoia cette année en Constantinoble le comte Siagre pour

réfermer et renouveler pais envers l'empereour: là se pena moult

d'aquérir une comtée par guille et par boisdie[518]. La besoigne

commença, mais il ne la put mener à perfection.

Note 518: _Une comtée_. Il falloit le _patriciat_. «Inibi

fraude patriciatum assumere voluit», dit Aimoin. Et

Fredegaire: «Ibique fraude patricius ordinatur.»

Leuvigilde le roy d'Espaigne mourut en cette année. Ricarede son fils fu

après lui roy.

[519]En l'an vingt-huitiesme du règne le roy Gontran, il eut nouvele que

le roy Childebert avoit un enfant receu qui eut nom Théoderic; de cette

chose fu moult liés. Pour ce le manda et sa mère Brunehaut qu'ils

venissent à lui en un lieu qui est nommé Andelaon[520]. Son testament

renovela et le fist hoir de toute sa terre. Là furent présens la femme

et la serour le roy Childebert, et maint baron de France et de

Bourgoigne; pour ce que chacun seust que le roy Childebert devoit avoir

le royaume de Bourgoigne après la mort le roy Gontran son oncle.

Note 519: _Aimoini lib. III, cap. 76_.--_Fredegarius, cap.

7_.

Note 520: _Andelaon_. C'est Andelot, aujourd'hui petite ville

du département de la Haute-Marne (Champagne).

[521]Setacechingue, Gontran-Boson, Ursie et Berthefrois, barons du

royaume Childebert, furent en cette année occis, pour ce qu'ils

vouloient le roy murtrir en traïson. Leudefrois un duc d'Alemaigne eut

le mautalent le roy Childebert; pour ce s'enfui et se cacha que il ne

fust occis. Un autre qui eut à nom Uncelène fu duc après lui de la

duchée que il tenoit.

Note 521: _Aimoini lib. III, cap. 76.--Fredag., cap,8_.

[522]Thassile fu roy de Bavière après Caribaut par le don le roy

Childebert. Assez tost entra en Esclavonnie à grans osts, la terre gasta

et destruit, puis retorna à grant victoire et à grans proies.[523] Ce

Caribaut fu gendre le roy Authaire de Lombardie en telle manière comme

je vous dirai. Il advint que il alla au païs en guise de message: sa

fille[524] Theudelinde vit au palais, qui moult estoit bele; tant lui

plut qu'il l'aima moult en son cuer. Quant il fu retorné en son païs, il

la manda par ses messages et le roy Authaire la lui envoia volentiers.

Note 522: _Paul Diacre, lib. IV, cap.2_.

Note 523: _Paul Diacre, lib. III, cap. 14_.

Note 524: _Sa fille_. La fille d'Authaire, ou Autaric.

Ricarède le roy des Ghotiens n'ensuivi pas l'errour ni la mauvaise

créance son père le roy Levigilde, mais la droite foi de sainte Églyse

que son frère Ermenigilde avoit tenue; baptisié fu par les mains

l'évesque Léandre. Puis esploita tant que il fist baptisier tous les

Ghotiens qui estoient de la secte arrienne, et les ramena à l'unité de

sainte Églyse. Tous les livres qui cette erreur contenoient fist querir

et puis les fist tous ardoir en la cité de Thoulète.

[525]Le roy Gontran assambla ses osts de Bourgoigne pour ostoier en

Espaigne au vingt-neuviesme an de son règne; au conduit du prince Boson

les livra. Quant ils furent en Espaigne entrés, les Ghotiens qui leur

païs deffendoient en occirent la plus grant partie par la négligence et

par la paresse de lui; tant perdi de sa gent que à peine put-il retorner

en son païs.

Note 525: _Fredegar., cap. 10_.--En Espagne, ou plutôt en

_Septimanie_, comme l'atteste Grégoire de Tours. (_Lib. IX,

cap. 31_.)

VII.

ANNEE 591.

_Comment la cote nostre Seigneur Jésus-Christ fu trouvée outre mer en

une cité qui a nom Zaphas, et aportée en Jérusalem_.

[526]Au trentiesme an du règne le roy Gontran vola une nouvelle par tout

le royaume de France, que l'on avoit trouvé outre mer la cote nostre

Seigneur J. C. que il eut vestue le jour de sa passion: et estoit cette

mesine dont l'Evangile parole[527], sur quoi les tirants[528] getèrent

leur sort au quel elle seroit, pour accomplir la prophétie. De cette

cote dist-on que elle estoit sans cousture et que Nostre-Dame l'avoit

faite de ses précieuses mains; mais l'Evangile n'en parole pas. Par un

homme fu encusée qui avoit nom Simon, fils d'un autre qui avoit nom

Jacques: par quatorze jours fu contraint, avant que il la vousist

enseignier. En la parfin reconnu que elle estoit en une cité qui avoit

nom Zaphas[529], loin de Jérusalem, en une huche de marbre. Grigoire

d'Anthioce, Thomas de Jérusalem, Jehan de Constantinoble patriarche et

maint archevesque et évesque allèrent là en dévotion. Mais, avant,

eurent-ils esté, eus et tout le peuple, en oroisons et en jeunes par

trois jours et par trois nuits; le précieux Saintuaire trouvèrent, comme

celui-ci l'avoit dit, et le translatèrent en grant léesce et en grant

révérence en Jérusalem, comme il estoit en la huche de marbre, qui si

légière sambloit à ceus qui la portoient, que il leur estoit avis

qu'elle ne pesoit comme nules riens. En la cité fu mise là où la sainte

Crois estoit adorée.

Note 526: _Aimoini lib. III, cap. 77.--Fredeg., cap. 11_.

Note 527: _Parole_. Parle.

Note 528: _Les tirants_. Les persécuteurs, les bourreaux.

Note 529: _Zaphas_. Jaffa.

[530]En cette année devint la lune toute obscure; si eut grant bataille

entre les Bretons et les François sur l'eaue de Wisone[521]. Un duc de

France qui avoit nom Bépeline, fu là occis par la traïson d'un autre duc

qui avoit nom Ebrechaire. Cet Ebrechaire cheu puis en grant povreté,

pour ce que il fu contraint à rendre la grant somme d'avoir que la loi

commande que l'on rende aus enfans dont le père est occis.

Note 530: _Fredeg., cap. 12_.

Note 531: _Wisone_. «Wisnona.» (Aimoin.) C'est la _Vilaine_.

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 20 / 30 段