Gontran lui envoia une lettre au nom de Brunehaut qui lui mandoit, si
comme les lettres feignoient, que il despartist toutes les gens que il
avoit assamblés pour ostoier[496], et que il alast à Bordiaus pour
yverner: ainsi le fit, comme les lettres le dévisèrent. Quant les
chevetains de l'ost le roy Gontran, qui s'estoient logiés sur l'eau de
Dordogne, surent que Gondoald avoit passé le fleuve de Gironde, ils
prirent des meilleurs chevaliers et des plus hardis que ils eussent,
puis ordonèrent comment ils passeroient amont l'eaue de Gironde. Là
furent aucuns noiés, pour ce que l'eaue estoit fort et raide, et ils
estoient mauvèsement montés. Mais quant ils furent de l'autre part
arrivés, ils trouvèrent grant plenté de mules et de chamiaus chargiés
d'or et d'argent et d'autres richesces que leurs ennemis, qui devant eus
s'enfuioient, avoient lessiés: à l'autre partie de l'ost qui demourée
estoit, les envoièrent. Puis chevauchièrent après Gondoald au plus
isnelement que ils purent: au terroir de Gaune[497] vinrent; au moustier
saint Vincent cuidèrent entrer: mais ceus du païs qui leurs meubles y
avoient mis pour garantir, leur fermèrent les portes. Maintenant
boutèrent ens le feu et les ardirent, puis emportèrent tout ce que ils
en purent porter, comme crois et calices et ornemens d'autel: mais
tantost furent punis de la vengeance nostre Seigneur; car les uns eurent
les mains arses du feu d'enfer, les autres devenoient hors du sens, les
autres s'occioient à leurs propres mains. Aucuns qui pas ne furent punis
pour ce, par aventure, que ils n'avoient rien meffait au martyr, vinrent
devant la cité où Gondoald estoit et les siens, aus champs tendirent
leurs tentes: le forbourg [498] et la contrée d'entour ardirent et
gastèrent premièrement; mais aucuns qui furent ardens et convoiteus de
corir en proie s'esloignièrent plus des autres que mestier ne leur fust:
car ils furent pris et occis de ceus qui gardoient les villes voisines.
Quant la cité fu assise, aucuns qui plus estoient hardis que les autres
montèrent sur une montaigne qui assez près estoit; lors commencièrent à
laidengier Gondoald par telles paroles: «O tu, Ballomire! dont te vient
telle présumpcion, que tu te fais roy apeler? pour tes bobans et pour
tes outrages te firent les roys de France tondre et te dampnèrent pour
envoier en exil. Chetif, mauvais! respons-nous, et nous nomme ceus qui
sont en ton aide et qui te font telle chose faire. Il ne peut estre que
tu ne soies pris prochainement, si seras puni et tormenté par ton
orgueil.» Pour telles vilenies ni pour semblables ne se mouvoit de rien
Gondoald; mais il disoit engigneusement que bien lui souvenoit des
vilenies que son père lui avoit faites, et que ses proches l'avoient
exilié de son païs. Des estrangers estoit reçu en amour et en
miséricorde, et ses amis le haïssoient comme ses mortels ennemis: quant
il estoit en estranges terres, les princes et les roys lui donnoient
grans dons et grandes richesces, dont il estoit aimé et chéri de
l'empereonr de Constantinople, quant Gontran-Boson le deçu par ses
fallaces: «Il me trouva», dit-il, «en Constantinople, quant il aloit en
Jérusalem en pélerinage: je qui estoie curieus de mon père et de mon
païs, lui demandai de lui et de mes frères et de l'estat du royaume.
Lors me respondi ainsi: Tu demandes de ton père, je te dis que lui et
ses frères sont morts, à peine en y a un tout seul demeuré en vie;
Gontran tout seul est demeuré, mais tous ses enfans sont morts, si n'y a
demeuré que un sien petit neveu qui fu fils le roy Sigebert. Et lors lui
dis: Biau dous ami, que me loes-tu que je fasse? Adonc me loa que je
retornasse en France, et me dit que les François me desiroieut moult, et
que volentiers me bailleroient le royaume, et mesmement ceus du royaume
mon neveu Childebert, pour ce que il n'avoit pas sens ni aage du royaume
gouverner. Vous donques biaus seigneurs, povez bien savoir que je suis
vostre sire. Ostez donques le siège dont vous m'avez enclos en cette
cité, et faites tant que je puisse avoir la pais et l'accordance le roy
Gontran mon frère.» Quant Gondoald eut ainsi parlé à ceux qui sur la
montaigne estoient, ils commencièrent à maudire et à menachier, et lui
lançoient dars et javelots dedans la cité.
Note 495: _Aimoin. lib. III, cap. 70_.
Note 496: _Ostoier_. Guerroyer.
Note 497: _Gaune_. Variante: _Ginnes_. Il falloit _Agen_, ou
plutôt _Saint-Vincent_. «Venientes ad basilicam sancti
Vincentis, Agennensis territorii.» (Aimoin.) Saint-Vincent
aujourd'hui est une commune du département de Lot-et-Garonne,
à sept lieues d'Agen.
Note 498: _Forbourg_. D'où nous avons _faubourg_.
(Forisburgum.)
III.
ANNEE 584.
_Comment Gondoald fu traï de sa gent_.
Cinq jours avoit jà que ils avoient la cité assise: Leudegesile[499]
prevot et connestable, que le roy Gontran avoit fait maistre et
capitaine de tout l'ost, commanda que l'on aprochast les tormens et les
engins pour les murs acraventer. Ces engins estoient fais en la manière
de chars couvers de gras entablemens, du grans futs et de claies par
dessus. Dedans estoient les creuseurs qui minoient les murs; mais ces
instrumens leur valurent peu: car ceux de dedans qui fortement se
deffendoient, leur laschoient grans mairins[500] aigus et grandes
pierres pesantes, dont ils refreignoient leurs effors; et les moutons
n'estoient moult convenables, pour ce que on les povoit légièrement
ardoir: car ils leur lançoient menuement souffre et poix boulliant et
buches sèches tout ardans, si que ceus de defors n'osoient près
aprochier. Toute jour dura la deffense et l'assaut en telle manière;
l'endemain se pourpensèrent ceus de defors comment ils porroient ceus
dedans grever. Un moult grant assemblement firent de verges et ramiaus
d'arbres pour emplir la valée qui moult estoit parfonde; mais envahi se
traveillièrent pour la valée qui trop estoit grande, et pour ce que ceux
de la forteresce leur lançoient pierres et feu ardant si durement que
ils ne s'osoient près approchier.
Note 499: _Prevot et connestable_. «Regalium propositus
equorum, quem vulga comistabilem vocant.» (Aimoin.)
Note 500: _Mairins_. Madriers. Blocs de bois.
Leudegesile vit bien que leurs effors estoient vains et que pour néant
se traveilloient: lors se pourpensa comment il les porroit decevoir par
traïson. Mummole fit apeler pour parler à lui privéement; lors le
commença à blasmer et à reprendre de ce que il avoit laissié le roy
Gontran, qui tant estoit miséricord et débonnaire, et de ce que s'estoit
alié à un felon tiran. «Que demeures-tu tant?» dit-il, «attens-tu que la
cité soit prise et que tu périsses par ta déserte? retrai-toi de lui et
repaires à ton droit seigneur: car il sera pris en brief tems et puni
selon ce qu'il a desservi.» Mummole lui respondi que moult volentiers
s'en conseilleroit; arrière retourna, si apela Sagittaire et Galdon. Car
Bladaste qui se doutoit que la cité ne fust prise, bouta le feu au
moustier et tandis que les autres entendoient au feu estaindre, il
s'enfui repostement. Avec ces deux apela un citoien de la ville qui
avoit nom Cariulphe, de ses biens vivoit qui estoient grans; car il
estoit moult riche homme. Puis leur monstra comment leurs choses
estoient establies en felon lieu, et comment ils estoient haineus à
toute gent, pour ce que ils avoient fait roy d'un homme et s'estoient à
lui soumis, de quelle nacion ils n'estoient pas certains. A la parfin
les amonesta que ils donnassent lieu à fortune qui si leur estoit
contraire, et que s'il leur voloient donner seurté que ils n'auroient
garde de perdre vie ni membre, ils leur rendroient la cité qui jà estoit
au prendre, et le faus roy à qui ils s'estoient aliés: à ce
s'accordèrent tous. Mummole fit savoir à Leudegesile que il venist
parler à lui: lors lui raconta ce que il avoit trouvé en son conseil, et
que bien plaisoit cette chose à lui et à ses compagnons. Leudegesile
loua moult leur sens et leur prudence de ce que ils avoient tel conseil
eu: le serment leur fit que il empetreroit leur pais vers le roy
Gontran: et s'il advenoit par aventure que la volenté le roy durast
longuement en ire envers eus, il les encloroit en un moustier jusques à
tant que le maltalent le roy fust refroidi. Mummole qui par cette malice
fu deceu, s'en ala à Gondoald et lui dit ainsi: «Tu as bien esprouvé que
je ai toujours este loyal envers toi, et que je t'ai servi de bon cuer
et de pensée enterrine. Et le peus-tu savoir par ce que je t'ai toujours
donné bons conseils et loiaus, et me suis combattu contre tes ennemis;
et tant comme tu as usé de mon conseil, tes choses sont venues en
prospérité: aussi grant talent ai-je encore de toi conseillier
loiaument, comme je eus onques: car tu l'as bien vers moi desservi. Si
te dis ore cette chose, pour ce que je ai parlé à nos adversaires qui là
hors sont, pour sentir et pour essaier quel courage[501] ils ont vers
nous; mais de tant comme je en puis percevoir, ils n'ont pas male
volenté vers toi: ains dient que ils s'esmerveillent moult pourquoi tu
fuis et eschives ton frère le roy, et dient encore que ils cuident que
ce soit pour ce que tu ne veus pas disputer à ceus qui savent la
généalogie de ton lignage, pour ce que tu n'en es pas certain: pour ce
ne veus venir en la présence de ton frère qui volentiers te verroit. Si
tu me veus donques oyr de ce que je te dirai, je te loue que tu ailles
au roy Gontran ton frère avec eus et avec moi; ainsi te metras hors de
soupeçon, car je crois que ce sera cause de ta pais et de ta santé.»
Note 501: _Courage_. Coeur.
IV.
ANNEE 585.
_Comment Gondoald fu tué, et ceus qui traï l'avoient occis_.
Gondoald bien s'aperçut qu'il ne lui disoit telles paroles fors que pour
lui decevoir: il lui respondi en telle manière: «Je deguerpis jadis ces
parties contre ma volenté, et m'en alai en Europe[502] par vous et par
vos amonestemens. Mais toutes-voies ai-je toujours vos parties
soustenues en bonne volenté et en bonne foy. Et bien que la desloiauté
soit aperte de celui qui en ces parties me fit retourner, en ce que il
s'en est fui et m'a laissié en tel péril, emportant une partie de mes
trésors; je vous ai toujours amé comme mes frères et comme ceus de qui
je avoie bonne opinion qeu vous fussiez garde de mon corps et de ma
santé. S'il est donques ainsi que vous autrement le vueilliez faire et
que vous me vueilliez decevoir ou traïr, comme je ai mis en vos mains
mon corps, ma vie, et mes richesces, celui qui sait et connoist le
secret des cuers des hommes vous avertisse et vous doint empeschement
que vous ne puissiez ce faire.» Quant il lui eut ce dit, il lui otroia
que il iroit aus tentes de leurs ennemis avec eus. Mummole lui dit que
il n'y alast pas si orgueilleusement ni en si noble habit, et que il lui
baillast le baudrier d'or que il avoit çaint et que il lui avoit jadis
donné, et çaingnist le sien qui pas n'estoit si riche ni si
resplendisant. «En ce», dit Gondoald, «paroit bien ta desloiauté, que tu
demandes maintenant ce que tu m'as pieça donné, et que je ai eu jusques
à cette heure.» Le traistre lui respondi que pas ne se doutast; car en
nulle manière il ne le boiseroit[503]. A la porte vinrent ainsi parlant;
là les atendoient leurs ennemis, Boson et Bollon[504] le quens de
Bourges, à grande compaignie de chevaliers et de sergens bien armés et
bien apareilliés. Mummole fit les portes ouvrir, Gondoald leur livra;
puis retourna en la cité et fit les portes refermer.
Note 502: _En Europe_. Vers Constantinople, contrée à
laquelle étoit spécialement donne le nom d'_Europe_.
Note 503: _Boiseroit_. Tromperoit.
Note 504: _Bollon_. _Ollone_, dit Grégoire de Tours.
Quant Gondoald vit que les siens l'eurent ainsi traï et livré ès mains
de ses ennemis morteus, les portes de la cité fermées, et il se vit sans
espérance de retour, il leva ses mains vers le ciel en grans gémissemens
et en grant doleur de cuer et pria nostre Seigneur par telles paroles:
«Dieu qui es juge pardurable et vengieur des inocens, à qui tous secrets
sont révélés, à qui la tricherie de nul ne plaist, qui pas ne te delites
en la boisdie[505] des mauvais; soies vengieur de mes injures et
retourne les laz de déception en ceus qui m'ont traï et livré ès mains
de mes ennemis.» Quant il eut ce dit, il garni son front et son corps du
signe de la sainte crois. Lors le menèrent aus herberges, ainsi comme un
autre prisonnier; mais ils n'avoient encore pas passé un haut tertre qui
apert pardessus la cité, quant Boson le bouta si raidement que il cheut
tout aussitôt sur son viaire[506], et roula de ce mesme coup en la valée
qui moult estoit parfonde. Quant il fu redrescié et il eut levé le chief
contremont pour regarder, Boson lui lança une pierre si roidement que il
le féri parmi le chief et tout l'escervela. Sachié fu contremont[507]
parmi les piés à cordes; le haubert que il avoit vestu lui
despoillièrent, et jà fust-ce que il fu mort, le trespercièrent-ils de
glaives en plusieurs lieus et d'espies[508]; puis le firent trainer par
tout l'ost, ainsi comme un murtrier. Mummole le traitre, qui en la cité
fu retourné, prit tandis tous les trésors Gondoald et les cacha en
divers lieus. Lendemain ouvrit les portes de la cité à ceus qui dehors
estoient: lors firent si grande occision que ils n'espargnoient ni homme
ni femme, ni petit ni grant, et estoient si enragiés et si encharnés en
l'occision, qu'ils occioient les prestres qui célébroient aus autels. A
la parfin boutèrent le feu partout et ardirent la vile et le remanant du
peuple qui par aucune aventure estoit eschapé de la mortalité. Le duc
Leudegesile, qui de l'ost estoit capitaine, manda au roy Gontran que
sentence il donnast des traitres qui leur seigneur et la cité avoient
traïe: et il lui remanda que ils fussent occis, pour que cette coustume
fust ostée du royaume de France, que un tiran n'aidast l'autre contre
son seigneur. Galdon et Cariolphe, qui cela surent, s'enfuirent. Quant
Mummole vit que aucuns courroient aus armes parmi l'ost, il s'aperçu
bien que ce estoit pour lui, et que on lui voloit courir sus; droit en
la tente Leudegesile s'enfui et commença à crier que il gardast bien son
serment que il avoit envers lui. Leudegesile lui respondi qu'il
istroit[509] hors et qu'il les feroit tous tenir en pais. Lors mit un
des piés hors de son tref et fit signe aus siens que ils occissent
Mummole et l'évesque Sagitaire. Quant ils eurent ce signe entendu, ils
s'apareillièrent de faire son commandement; mais Mummole commanda à ses
serjens, dont il avoit aucuns avec lui, que ils deffendissent l'entrée
du paveillon jusques à tant que il eust son corps armé. A l'huis du
pavillon vint et se mit contre ses ennemis, si vertueusement se deffendi
que il les fit traire en sus et les enchasça arrière. Mais il
s'abandonna trop, car il issi du paveillon et s'esloigna de sa
forteresce; avironné fu de toutes pars, il ne put retourner quant il
volut; tant reçut coups d'espées et de glaives que il morut en la place.
L'évesque Sagittaire, qui moult grant peur avoit, se tenoit tout esbahi
tant que l'un lui dit: «Evesque, que fais-tu ici, ainsi comme homme fors
du sens, pourquoi ne cuevres-tu ton chief, et ne t'enfuies au bois
isneleinent?» Sagittaire, qui s'averti, couvri sa teste et se mit à la
fuite: mais un autre qui l'aperçu courru après et le féri d'une espée,
si que il lui fit la teste voler à toute la couverture. Leudegesile
retorna en France après que il eut esploitié ainsi: mais de ce que il ne
deffendi pas à sa gent de tolir et de voler, ils gastèrent tout le païs
par là où ils passèrent.
Note 505: _Boisdie_. Tromperie.
Note 506: _Viaire_. Visage.
Note 507: _Sachié fut contremont_. Il fut tiré en haut.
Note 508: _Espies_. Epieux.
Note 509: _Istroit_. Sortiroit.
V.
ANNEE 585.
_Comment Frédégonde envoia quérir sa fille qui estoit en exil, et de la
promotion saint Grigoire_.
[510]Frédégonde, qui moult estoit à grant douleur et mesaise à cause de
sa fille, envoia un sien chamberlenc, si avoit nom Cupane, pour enquerir
en quel point elle estoit, et lui commanda que il l'en amenast, s'il
povoit en nule manière. Celui-ci qui moult se penoit de son commandement
accomplir, vint à Thoulouse, où la damoiselle demeuroit en exil. En
povre point et en grande humelité la trouva, au plus coiement et au plus
sagement que il put la ramena.
Note 510: _Aimoini lib. III, cap. 71_.
Le roy Gontran commanda que on lui aportast le trésor Mummole, qui ainsi
avoit esté occis, comme vous avez oï: à sa femme en laissa une partie
par grace pour ce que elle estoit noble et estraite de haute gent. La
somme de ces trésors fu prisée à trente mille besans d'or et deux cents
cinquante d'argent. Le roy Gontran et le roy Childebert les départirent
également, si en prirent chacun leur partie; mais ils n'en laissièrent
rien à l'enfant Clotaire le fils de Chilperic. Le roy Gontran n'en
voulut onques rien retenir; ains départi toute sa part aus églyses et en
autres aumosnes. Lors lui fu présenté un homme de la mesnie Mummole, qui
estoit trois piés plus grans que un autre homme[511].
Note 511: A compter d'ici, Aimoin et par conséquent nos
Chroniques, cessent de s'appuyer sur l'histoire de Grégoire
de Tours. Il faut croire que le manuscrit unique qu'en
possédoit Aimoin n'alloit pas au-delà du quarante-unième
chapitre du VIIème livre. Car, au quarante-deuxième, Grégoire
continue les récita précédoes, et l'on ne voit pas pourquoi
Aimoin se seroit arrêté précisément là. Nous aurons soin
maintenant d'indiquer les différentes sources auxquelles il
va puiser le reste de sa narration.
[512]_Incidence_. En ce tems régnoit le roy Autharis sur les Lombars.
Lors fu si grant déluge d'eaue en la terre de Venise, en une partie de
Lombardie qui est apelée Ligurie, et en maintes autres terres d'Italie,
que on cuidoit que onques mais n'eust esté si grant abondance d'eaue,
puis le tems de Noé. En cette grant tempeste, le Tibre qui parmi Rome
cort surabonda si durement que il surmonta les murs de la ville, et
porprist moult de régions du païs. Ce second déluge ensuivi une
pestilence que on apèle esquinancie[513]: le pape Pélage estraignit
premièrement. Tant s'espandi et seurmonta cette maladie que ils
mouroient par grans monciaus en la cité de Rome.
Note 512: _Aimoini_, selon _P. Diacre, lib. III, cap. 11_.
Note 513: _Esquinancie_. «Quam inguinariam vocant.» (Aimoin.)
[514]En ce point que ils estoient en telle tribulation, mesire saint
Grigoire qui lors estoit diacre sous le pape Pelage, et garde des
trésors et de la vaissele d'argent, fu esleu de tout le clergié et de
tout le peuple à la dignité. En l'élection et en l'ordination des
apostoles ne falloit autre chose, en ce tems, fors que l'assentiment et
le commandement l'empereour de Constantinoble; et pas ne povoit-on
eslire qui que on vousist, sans son assentiment. Le saint homme messire
saint Grigoire, à qui l'élection qui de lui estoit faite ne plesoit pas,
envoia une lettre à l'empereour qui Maurice estoit apelé: moult le
prioit que il ne s'asentist point à l'élection que le peuple avoit de
lui célébrée. Mais le prévot de la cité toli les lettres au message, et
les dérompi toutes par pièces; puis inscrivit à l'empereour l'asentiment
du clergé et du peuple. De cette chose fut l'empereour moult lié, pour
ce que il avoit occasion et lieu d'honourer son diacre, que il aimoit de
grant amour, et qu'il avoit en grant familiarité pour sa sainteté et
pour ce que il estoit son compère. Lors commanda que il fust tantost
ordoné: sacré fu donques et assis au siège. Le glorieux messire saint
Grigoire tant fut sage et tant fu humble en tous ses fais que (comme
l'on poroit savoir par ses livres et par les saintes escriptures que il
compila, dont sainte églyse est enluminée,) puis son tems ne fu nul qui
à lui peust estre comparé en flour d'éloquence, en pureté de doctrine,
ni en sainteté de vie.
Note 514: _Aimoini lib. III, cap. 73_. Selon _P. Diacre, id.,
id_.
[515]En ce tems S. Grigoire envoia Augustin, Mellite et Jehan, et autres
preecheours de la foi crestienne en la grant Bretaigne, qui ore est
apelée Engleterre, pour le peuple convertir en la foi Jésus-Christ. Par
ses lettres les recommanda au roy de France et aus prélats de son
royaume, car par là devoient passer. A la prédication de ces preudomes
fu destruite l'errour et la mécréandise, et la sainte foi semée et
preschiée. De cette chose eut le saint si grant joie, que il en fait
mention au livre des Moralités que il fist, et s'esjoï à nostre Seigneur
du fruit de ses oeuvres, et dist ainsi: «La langue des Bretons, qui ne
soloit faire autre chose que bretonner divers langages[516], s'estudie
aujourd'hui à chanter Alleluya en loenge de son Créatour.
Note 515: _Aimoini. id., id_. Selon _P. Diacre, lib. III,
cap. 12_.
Note 516: _Bretonner divers langages_. «Barbarum frendere.»
(Aimoin.)
VI.
ANNEE 586.
_De plusieurs incidences, qui en ce temps advinrent_.
[517]_Incidence_. En l'an vingt-cinquiesme du règne le roy Gontran, fu
Mummole occis en la cité de Sens, par son commandement, pour ce que il
s'estoit contre lui relevé. Domnule et Gandalmare les chamberlens le roy
lui amenèrent sa femme et tous ses trésors.
Note 517: _Aimoini lib. III, cap. 74_. Selon _Fredegarii
chronicon, cap. 4, 5 et 6_. On voit qu'Aimoin revient ici sur
ses pas, pour se mettre au courant de Fredegaire.
En l'an qui après fu, il ostoia en Espaigne; mais pour ce que l'air fu
cette année plus désatemprée que il souloit, il ramena ses osts sans
perfection de nule grant besoigne. En l'an après, Leudegesile fu
séneschal en Provence. En cet an mesme reçut le roy Childebert un fils,
qui eut nom Théodebert.
En cette année fu si grant crue en Bourgoigne que les eaues des fleuves
issirent hors des chanels. Un grant brandon de feu cheut du ciel tout
ardant en grans escrois et en grans tonnerres.
Le roy Gontran envoia cette année en Constantinoble le comte Siagre pour
réfermer et renouveler pais envers l'empereour: là se pena moult
d'aquérir une comtée par guille et par boisdie[518]. La besoigne
commença, mais il ne la put mener à perfection.
Note 518: _Une comtée_. Il falloit le _patriciat_. «Inibi
fraude patriciatum assumere voluit», dit Aimoin. Et
Fredegaire: «Ibique fraude patricius ordinatur.»
Leuvigilde le roy d'Espaigne mourut en cette année. Ricarede son fils fu
après lui roy.
[519]En l'an vingt-huitiesme du règne le roy Gontran, il eut nouvele que
le roy Childebert avoit un enfant receu qui eut nom Théoderic; de cette
chose fu moult liés. Pour ce le manda et sa mère Brunehaut qu'ils
venissent à lui en un lieu qui est nommé Andelaon[520]. Son testament
renovela et le fist hoir de toute sa terre. Là furent présens la femme
et la serour le roy Childebert, et maint baron de France et de
Bourgoigne; pour ce que chacun seust que le roy Childebert devoit avoir
le royaume de Bourgoigne après la mort le roy Gontran son oncle.
Note 519: _Aimoini lib. III, cap. 76_.--_Fredegarius, cap.
7_.
Note 520: _Andelaon_. C'est Andelot, aujourd'hui petite ville
du département de la Haute-Marne (Champagne).
[521]Setacechingue, Gontran-Boson, Ursie et Berthefrois, barons du
royaume Childebert, furent en cette année occis, pour ce qu'ils
vouloient le roy murtrir en traïson. Leudefrois un duc d'Alemaigne eut
le mautalent le roy Childebert; pour ce s'enfui et se cacha que il ne
fust occis. Un autre qui eut à nom Uncelène fu duc après lui de la
duchée que il tenoit.
Note 521: _Aimoini lib. III, cap. 76.--Fredag., cap,8_.
[522]Thassile fu roy de Bavière après Caribaut par le don le roy
Childebert. Assez tost entra en Esclavonnie à grans osts, la terre gasta
et destruit, puis retorna à grant victoire et à grans proies.[523] Ce
Caribaut fu gendre le roy Authaire de Lombardie en telle manière comme
je vous dirai. Il advint que il alla au païs en guise de message: sa
fille[524] Theudelinde vit au palais, qui moult estoit bele; tant lui
plut qu'il l'aima moult en son cuer. Quant il fu retorné en son païs, il
la manda par ses messages et le roy Authaire la lui envoia volentiers.
Note 522: _Paul Diacre, lib. IV, cap.2_.
Note 523: _Paul Diacre, lib. III, cap. 14_.
Note 524: _Sa fille_. La fille d'Authaire, ou Autaric.
Ricarède le roy des Ghotiens n'ensuivi pas l'errour ni la mauvaise
créance son père le roy Levigilde, mais la droite foi de sainte Églyse
que son frère Ermenigilde avoit tenue; baptisié fu par les mains
l'évesque Léandre. Puis esploita tant que il fist baptisier tous les
Ghotiens qui estoient de la secte arrienne, et les ramena à l'unité de
sainte Églyse. Tous les livres qui cette erreur contenoient fist querir
et puis les fist tous ardoir en la cité de Thoulète.
[525]Le roy Gontran assambla ses osts de Bourgoigne pour ostoier en
Espaigne au vingt-neuviesme an de son règne; au conduit du prince Boson
les livra. Quant ils furent en Espaigne entrés, les Ghotiens qui leur
païs deffendoient en occirent la plus grant partie par la négligence et
par la paresse de lui; tant perdi de sa gent que à peine put-il retorner
en son païs.
Note 525: _Fredegar., cap. 10_.--En Espagne, ou plutôt en
_Septimanie_, comme l'atteste Grégoire de Tours. (_Lib. IX,
cap. 31_.)
VII.
ANNEE 591.
_Comment la cote nostre Seigneur Jésus-Christ fu trouvée outre mer en
une cité qui a nom Zaphas, et aportée en Jérusalem_.
[526]Au trentiesme an du règne le roy Gontran vola une nouvelle par tout
le royaume de France, que l'on avoit trouvé outre mer la cote nostre
Seigneur J. C. que il eut vestue le jour de sa passion: et estoit cette
mesine dont l'Evangile parole[527], sur quoi les tirants[528] getèrent
leur sort au quel elle seroit, pour accomplir la prophétie. De cette
cote dist-on que elle estoit sans cousture et que Nostre-Dame l'avoit
faite de ses précieuses mains; mais l'Evangile n'en parole pas. Par un
homme fu encusée qui avoit nom Simon, fils d'un autre qui avoit nom
Jacques: par quatorze jours fu contraint, avant que il la vousist
enseignier. En la parfin reconnu que elle estoit en une cité qui avoit
nom Zaphas[529], loin de Jérusalem, en une huche de marbre. Grigoire
d'Anthioce, Thomas de Jérusalem, Jehan de Constantinoble patriarche et
maint archevesque et évesque allèrent là en dévotion. Mais, avant,
eurent-ils esté, eus et tout le peuple, en oroisons et en jeunes par
trois jours et par trois nuits; le précieux Saintuaire trouvèrent, comme
celui-ci l'avoit dit, et le translatèrent en grant léesce et en grant
révérence en Jérusalem, comme il estoit en la huche de marbre, qui si
légière sambloit à ceus qui la portoient, que il leur estoit avis
qu'elle ne pesoit comme nules riens. En la cité fu mise là où la sainte
Crois estoit adorée.
Note 526: _Aimoini lib. III, cap. 77.--Fredeg., cap. 11_.
Note 527: _Parole_. Parle.
Note 528: _Les tirants_. Les persécuteurs, les bourreaux.
Note 529: _Zaphas_. Jaffa.
[530]En cette année devint la lune toute obscure; si eut grant bataille
entre les Bretons et les François sur l'eaue de Wisone[521]. Un duc de
France qui avoit nom Bépeline, fu là occis par la traïson d'un autre duc
qui avoit nom Ebrechaire. Cet Ebrechaire cheu puis en grant povreté,
pour ce que il fu contraint à rendre la grant somme d'avoir que la loi
commande que l'on rende aus enfans dont le père est occis.
Note 530: _Fredeg., cap. 12_.
Note 531: _Wisone_. «Wisnona.» (Aimoin.) C'est la _Vilaine_.