plus diligement que il put, par qui le roy Chilperic avoit esté occis.
De par Frédégonde lui fu dit que Eberulphe qui estoit maistre
chamberlenc du palais avoit esté capitaine et principal du fait. Pour ce
l'accusa que il l'avoit lessiée, et que il ne vouloit demeurer avec
elle. Le roy qui trop fu courroucié, jura que il ne destruiroit pas lui
tant seulement, mais toute sa génération, pour ce que les autres se
chastiassent[468] à l'exemple de lui, et que nul ne fust jamais si osé
que il occist roy de France. Ce Eberulphe qui moult fu espouventé des
menaces le roy s'enfui à garant au moustier Saint-Martin de Tours. Le
roy quant il le sut, fist commander aus Orlénois et aux Blésois que ils
gardassent le moustier chacun à son tour, en telle manière que il n'en
peust eschapper de nulle part. Comme ils alloient ainsi et venoient, ils
faisoient moult de dommages en leurs voies et prenoient et ravissoient
tout ce qu'ils pouvoient bailler: dont il avint que deux de cette gent
ravirent mules qui estoient de la maison de l'églyse Saint-Martin. Ils
tournèrent à la maison d'un vilain pour demander à boire, et il leur
dist que il n'avoit de quoi eus aaisier. L'un sailli avant pour lui
férir; mais le vilain s'avança et le féri tellement d'un glaive qu'il
l'occist. L'autre qui son compaignon vit mort s'enfuit, et eut si grant
paour que il laissa les mules saint Martin que ils avoient ravies. Le
roy donna tout l'avoir et tout le meuble d'Eberulphe, qui moult estoit
grant. Une maison avoit en la cité de Tours, que il fist craventer et
abatre, si que il n'i demeura que les parois toutes nues. Eberulphe
avoit soupeçonneux l'archevesque Grigoire et cuidoit que le roy lui
feist tout ce par son commandement: pour ce le menaçoit fortement, et
disoit que si il povoit jamais recouvrer la grâce le roy, il lui
mériroit ceste bonté[469]: mais le saint homme estoit plus esmu en pitié
et en compassion des griefs que on lui faisoit, que il n'estoit de
mautalent vers lui, pour les vilenies que il lui disoit. Hors de
l'églyse n'osoit issir; en une des parties du moustier demeuroit ainsi
comme en un parloir; les chapelains et ceus qui le moustier gardoient
fermèrent les portes. Un huis avoit en cette part où il estoit, qui pas
ne fu fermé: par là entrèrent léans enfans et pucelles et un autre qui
renverchièrent tous les ornemens de l'églyse: quant les gardes les
aperçurent, ils les boutèrent hors et fermèrent cet huis. L'évesque et
les clers se levèrent entour mie-nuit pour chanter Matines, et pour
faire le service nostre Seigneur. Eberulphe fist grant noise et grant
tempeste par léans, et tant leur dist de vilenies que il convint que ils
laissassent le service Dieu à faire. Il prist un clerc, comme homme qui
ivre estoit, et l'estendi sur un ban, puis le bati tant que presque il
le tua, pour ce que il ne lui voloit donner du vin. Mains autres bati et
féri jusques au sang en l'âtre et au moustier monseigneur saint Martin.
Et ne douloit pas à faire tel cas et telles violences en l'églyse saint
Martin, en laquelle protection il s'estoit mis, et à qui aide il
requérait chacun jour.
Note 467: _Aimoin. lib, III, cap. 65_.
Note 468: _Se chastiassent_. Se corrigeassent.
Note 469: _Il lui mériroit cette bonté_. Il lui vaudroit
cette bonne volonté.
Saint Grigoire l'archevesque vit une nuit une avision en dormant, que il
raconta lendemain à Eberulphe. Il lui sembloit que il estoit à l'autel
saint Martin, et célébrait le précieux sacrement du corps et du sang
nostre Seigneur; en ce point, le roy Gontran entroit en l'églyse et
commandoit à sa gent que ils prissent Eberulphe, qui s'estoit attaché à
la paile de l'autel, et que ils le sachassent hors du moustier à force:
il laissoit son office à faire, et se mettoit au devant du roy et le
tenoit que il n'aprochast de lui: mais celui-ci laissoit la paile, et
fuyoit çà et là en grant doutance. L'archevesque qui moult estoit
dolent, lui faisoit signe que il se tenist à la paile de l'autel. En ce
point s'esveilla saint Grigoire. Quant il eut cette avision racontée,
Eberulphe lui respondi que sa pensée s'accordoit bien à ce songe. Lors
lui demanda saint Grigoire de son propos et que il tendoit à faire: «Je
bee», fait-il, «si le roy Gontran me voloit sachier de ce moustier à
force, à tenir la paile de cet autel à l'une main, et à l'autre occire
toi et tous tes clers.» En ce entendi bien saint Grigoire que il avoit
le deable au corps qui ce lui faisoit dire; ne demeura pas longuement
que la chose commença ainsi comme l'archevesque l'avoit veue en
révélacion. Car le roy fit querre un homme qui par son art et par sa
malice fist tant, que il le traisist du moustier, et l'amenast lié ou
que il l'occist. Un tel homme, qui avoit nom Claudie, se pouroffri au
roy, et lui dit que il avoit trouvé un bon procureour de telle besoigne.
Le roy lui promit grant loier, s'il povoit ce faire. A tant s'en parti
et vint à Eberulphe, et lui jura par Dieu et par ses saints que il ne
trouveroit nului qui mieus lui pust ni vousist aider vers le roy que il
feroit. Le malicieus pensoit bien que il ne le povoit en nule manière
mieus decevoir que par son faus serment: celui-ci le crut et cuida que
il dist voir, pour le serment que il lui avoit fait. Eberulphe le semont
lendemain à mangier avec lui; après mangier s'allèrent esbattre parmi
l'astre du moustier. Claudie le commença fortement à blandir de paroles
et à promettre par serment son amour et tout ce que il porroit faire; et
puis lui dit si l'on péust trouver de très bon vin que volentiers en
bust. Eberulphe lui dit que volentiers lui en donneroit de très bon,
mais que il attendist que il fust aporté de son hostel. Tous ses serjans
envoya querre de ce bon vin, si que il demeura tout seul de sa mesnie.
Quant Claudie le vit tout seul, il tendi ses mains vers la chasse de
monseigneur saint Martin et dit ainsi: «Saint Martin bon confesseur
nostre Seigneur, je te prie que je puisse encore veoir ma femme et mon
fils.» Après ces paroles il sacha l'espée et courut à celui sus: l'un de
ses serjans, qui ces paroles entendi, sailli avant, il embraça Eberulphe
si navré comme il estoit, et le geta tout envers. Claudie, qui l'espée
tint toute nue, lui tresperça les costés: les autres serjans Claudie
saillirent de toutes pars, tant lui getèrent de coups d'espée et de
javelots que ils l'occirent en la place. Claudie qui en lui mesme se
senti coupable de la très grande traïson que il avoit faite, s'enfui en
la celle d'un abbé: blécié estoit au costé et avoit un des pouces perdu;
à l'abbé pria que il le reçust en aucune repostaille[470] lui et ses
serjans. Quant la mesnie Eberulphe furent retournés, et ils l'eurent
trouvé occis, ils coururent après Claudie; la maison de l'abbé qui
l'avoit receté environnèrent de toutes pars; bien apareillés de toutes
armures estoient, glaives et javelots lançoient parmi les fenestres;
deus clers, qui l'huis ouvrirent, sachièrent hors l'abbé à grande peine.
Ceus qui par dehors estoient se férirent ens, quant ils virent l'huis
ouvert: Claudie cerchièrent tant qu'ils le trouvèrent dessous un lit;
lui et tous les serjans occirent, puis sachièrent les corps hors de la
maison. Leurs parens et leurs amis les recueillirent et les mirent en
sépulture. Les povres et les contrets[471], qui assiduement seoient aus
portes de l'églyse, furent si courouciés de l'homicide qui avoit esté
fait en l'âtre, que ils allèrent après, au mieux qu'ils purent à bastons
et à pierres, pour la honte du corps saint vengier. Le roy Gontran fu
premièrement moult courroucié de cette chose, jusques à tant que il eust
la vérité sçeue. Ceus à qui le roy avoit donné les possessions et les
meubles Eberulphe, ravirent premièrement tout et prirent si rez à rez,
que ils laissièrent sa femme à grande pouvreté.
Note 470: _Repostaille_. Lieu retiré. Cachette.
Note 471: _Contrets_. Les contrefaits.
XXV.
ANNEE 584.
_Comment Gondoald transmit ses messages au roy Gontran; et comment
celui-ci saisi une partie du royaume_.
[472]En l'an vingt-quatriesme du règne Gontran et disiesme du règne
Childebert, le roy Gontran assembla son ost de toutes les cités de son
royaume, et vint contre Gondoald. Ceus d'Orlénois et ceus de Bourges
allèrent sur ceus de Poitiers, qui jà s'estoient soustraits de la feauté
le roy; tant les contraindrent que par force les firent venir à
obédience ainsi comme ils estoient devant. Moult estoient esmus contre
l'évesque de la cité et entalentés de lui faire vilenie: mais il leur
donna un calice d'or qui estoit en l'églyse, et par ce délivra soi mesme
d'exil et le peuple de chetivoison[473].
Note 472: _Aimoini lib. III, cap. 66_.
Note 473: _Chetivoison_. Captivité.
[474]En ce point venoit Gondoald de Poitiers; mais quant il sut que
l'ost le roy Gontran estoit là, il retourna à Angolesme; là le reçurent
honorablement l'évesque et les barons. Quant il les eut merciés, il s'en
retourna vers la cité de Perrigort, et pour ce que l'évesque ne le reçut
pas en grace ni en faveur, comme il lui sembla, il le frappa assez
vileinement et lui fit assez de persécucions. De là s'en alla vers
Tholouse; mais avant envoya aucuns de ses chevaliers, et manda à
l'évesque que il lui venist à l'encontre. L'évesque, qui Manulphe eut
nom, assambla le peuple de la cité et les amonesta tant comme il put,
que ils se tenissent vigoureusement contre lui, que ils ne rechaïssent
par avanture en telle subjection comme ils souffrirent jà dessous
Sigulphe[475]. Puis leur dit que bien leur devoit souvenir du duc de la
cité Desier, que trop de mal souffrirent sous lui, quant il les requit
de telle chose. Par telles paroles les enortoit à contester; mais la
peur de l'ost qui sur eus venoit les admonesta des portes ouvrir; ainsi
reçurent donques Gondoald en la cité. L'évesque, qui avec lui mangea,
commença à parler à lui en telle manière: «Bien que tu affirmes que tu
soies fils le roy Clotaire, et que tu dies que tu dois avoir le royaume,
trop nous semble forte chose à parfaire ce que tu as encommencié.»
Gondoald lui respondi: «Je dis que je suis fils Clotaire, et que je ai
jà une partie du royaume conquis, si comme il appert: quant je aurai la
cité de Paris prise, je establirai là le siège de mon royaume».--«Jà»,
dit l'évesque, «si Dieu plaist, ce n'accompliras, ni ce que tu dis
n'adviendra tant comme il y aura hoir de royale ligniée.» Quant
l'évesque eut ce dit, Mummole le féri de la paume parmi la face et puis
lui dit: «Mauvais évesque! n'as-tu pas honte de parler si outrageusement
à nostre seigneur le roy Gondoald?» Quant le duc Desier sut que il avoit
amonesté le peuple contre lui, il le fit battre de bastons et de poings,
les choses de l'églyse ravit et saisit, une corde lui lacha au col, puis
l'envoya en exil.
Note 474: _Aimoini lib. III, cap. 67_.
Note 475: Voy. ci-dessus, _lib. III, cap. 3_.
Les François, qui devant estoient esmus contre Gondoald, vindrent
jusques à un fleuve qui est apelé Dordogne, là attendirent pour savoir
s'ils oiroient de lui nule nouvelle. A lui s'estoit accompagnié Galdon
le chamberlenc Rigonde fille le roy Chilperic, le duc Desier, Mummole et
Bladaste et Sagilaire, à qui il avoit promis l'éveschié de Thoulouse:
tous ceus estoient ses très privés; tout estoit ordoné et fait par leur
conseil. Lors envoya Gondoald à ses amis qui demeuroient en la
souveraine France[476], (ce sont les parties qui sont de la cité de
Rhains jusques à la cité de Mets), deus épitres leur envoya par deus
clers, desquels un qui estoit né de la cité de Cahours prit les lettres
que il portoit et les mit en parfont ès tabliaus d'une table de
fust[477]; puis le couvri de cire pardessus pour ce qu'elles ne fussent
trouvées, qui cerchier les vousist: mais cette cautèle lui valut peu;
car les gens le roy Gontran prirent lui et son compaignon; toute la
cause de leur voie reconnurent; puis furent mis en prison.
Note 476: «In superiori Francia.» (Aimoin.) La parenthèse
explicative est le fait du traducteur.
Note 477: «Ligneam quam ferebat cavans tabulam.» (Aimoin.)
C'est-à-dire: _Creusant une tablette de bois qu'il portoit_.
«Cavata codicis tabula.....» (Grégoire de Tours.)
C'est-a-dire: _Ayant creusé la couverture d'un livre_.
A la cité de Bordiaus vint Gondoald; l'archevesque Bertrau le reçu moult
volentiers; là demeura ne sais combien de jours. A l'archevesque Bertran
demanda une heure[478] par quelle chose il seroit si seur que il ne
peust estre surmonté de ses ennemis. Un de ses familiers lui respondi
que un roy d'Orient avoit eu plusieurs fois victoire de ses ennemis,
tant comme il portoit les reliques de saint Serge le martyr liées sur
son bras. Lors demanda qui avoit les reliques de ce saint martyr:
l'archevesque Bertran lui respondi que un marcheant d'Orient demeuroit
en la ville, qui avoit nom Eufrone, et avoit de là ces reliques
aportées; une églyse avoit faite en sa maison, en quoi il les gardoit en
grant révérence: et entre les autres miracles que nostre Sire fit pour
le martyr, en fist-il un qui bien fait à ramembrer: car la cité
ardi[479] et cette chapelle n'eut garde[480]. L'archevesque et le duc
Mummole furent là envoyés pour les reliques querir; au marcheant dirent
que ils estoient la envoyés de par le roy Gondoald pour les reliques
querir de saint Serge le martyr que il avoit en garde. Eufrone le
marcheant leur respondi: «Seigneurs, je vous prie que vous ne me
traveilliez, moi qui suis vieus et desbrisié, et que vous ne fassiez au
saint force ni vilenie; je vous donerai cent besans d'or, si vous
souffrez de cette chose[481].» Ils lui respondirent s'il leur en donnoit
deus cens que ne s'en soufferroient-ils pas. L'archevesque regarda
amont[482], si vit une filatière[483] qui pendoit à la parois:
maintenant fit drecier une eschièle amont; et commanda à son diacre que
il montast pour ataindre les reliques. Quant il fu monté, une si grande
peur le prit que ceus qui à terre estoient, cuidèrent que il chaïst jus.
Toutes-voies prit la filatière, la tendit à Mummole qui la reçut comme
présumpcieux; le vaissel ouvri à son coutel et départi les reliques en
trois parties. Le saint martyr monstra lors un petit de ses vertus; car
une peur prit à ceus qui là estoient si très grant, que ils furent
merveilleusement espoventés: les reliques saillirent en loin d'eus, et
se perdirent si que nul ne les put voir. Tous se couchièrent en oroisons
et commencièrent à pleurer, mesmement Eufrone le vieillard qui moult se
doloit de son domage, et de ce qu'il estoit despoillié de si précieux
trésor. Soudainement aparurent les reliques delez eus; Mummole en prit
une partie, et ils s'en tornèrent à tant. Le martyr monstra bien que ce
que ils avoient fait ne lui plaisoit pas, car il ne voulut onques
secourir ni aider celui par lequel commandement ses reliques avoient
esté ostées. Ces mesmes messages envoya Gondoald au roy Gontran; il leur
commanda que ils portassent rameaus d'olive[484] selon l'ancienne
coustume de France, pour ce que tous sussent que messages fussent et que
on ne leur fist nulle vilennie; mais ils ne se contindrent pas si
sagement que mestier leur fust. Car ils racontèrent au peuple la cause
de leur voie, avant que ils fussent au roy présentés[485]. Quant devant
lui furent venus, il leur demanda qui ils estoient et qui les avoit
envoyés à lui; leur besoigne racontèrent tout ordenéement, que message
estoient leur seigneur Gondoald, fils le roy Clotaire, si comme il
disoit, lequel lui mandoit que il lui délivrast sa partie de la terre
son père, et si ce ne voloit faire hastivement, bien seust-il que il
entreront en la terre à grande force, gasteroit le païs et saisiroit les
cités et les chastiaus. Car en brief tems auroit grandes osts
assemblées; et sans le peuple d'Aquitaine, qui à lui se tenoit,
atendoit-il grant secours du règne d'Austrie[486] et des plus puissans
barons du royaume Childebert. Ainsi respondirent les messages à la
première demande que le roy leur fit. Lors commanda que ils fussent
estendus ainsi comme sur chevaus de fust[487], et battus longuement. Ce
commandement bien fu fait contre raison et contre la franchise de
légacion. Car messages ne doivent avoir mal ni mal oïr. Puis reconnurent
que Rigonde la fille au roy Chilperic, et Manulphe l'évesque de
Thoulouse estoient envoies en exil[488]. Lors commanda le roy que ils
fussent mis en prison et gardés jusques à l'autre audience.
Note 478: _Une heure_. Un certain jour.
Note 479: _Ardi_. Brûla.
Note 480: _N'eut garde_. N'eut atteinte.--Dans Aimoin, c'est
toujours l'archevêque qui parle.
Note 481: _Si vous souffrez de_. Si vous vous abstenez.
Note 482: _Amont_. En haut.
Note 483: _Filatière_. Chasse. Coffret.
Note 484: _Rameaus d'olive_. «Virgas ferre sacratas,» ou
«consecratas,» disent Aimoin et Grégoire de Tours.
Note 485: Le texte d'Aimoin et surtout celui de Grégoire de
Tours sont ici mal rendus. Ce dernier dit: «Itaque vincti
catenis, in regis præsentiam deducuntur. Tunc.... negare non
ausi,» etc.
Note 486: _Austrie_. Austrasie.
Note 487: _Chevaus de fust_. «Ad trocleas extensi.» (Aimoin.)
La troclée etoit une espèce de roue sur laquelle on lioit de
cordes ceux qu'on vouloit tourmenter. Il en est fréquemment
parlé dans les actes des martyrs.
Note 488: Le traducteur ici rend exactement le texte
d'Aimoin; mais Aimoin n'avoit pas exactement lu le texte de
Grégoire de Tours. Il falloit: «Ils reconnurent que Rigonde
la lille au roy Chilperic, exilée ainsi que l'éveque de
Toulouse Manulphe, avoit rendu à Gondoald les trésors qu'on
lui avoit ravis.» «Aiunt neptem illius, id est regis
Chilperici filiam, cum Magnulfo exillo deputatam, thesauros
omnes ab ipso Gondobaldo sublatos reddidisse.» (Greg. Tur.,
_lib. VII, cap. 32_.) Au reste, ce passage de Grégoire de
Tours est peut-être corrompu lui-même, et il sembleroit plus
naturel de suivre le sens que va lui donner Aimoin dans le
chapitre suivant.
CI COMMENCE LE QUART
LIVRE DES GRANDES
CHRONIQUES.
I.
ANNEE 584.
_Comment le roy Gontran otroia son royaume au roy Childebert son neveu
après sa mort_.
[489]Après ces choses, le roy Gontran manda au roy Childebert son neveu
que il venist au parlement qui avoit esté pris par commun accort. Le roy
Childebert vint à tout grant plenté de ses barons, et le roy Gontran
d'autre part. Quant le parlement fu assamblé, le roy Gontran commanda
que les messages le roy Gondoald fussent amenés avant, en la présence de
tous: lors leur fu commandé que ils racontassent leur message, ainsi
comme ils avoient fait devant. Quant tout l'eurent par ordre récapitulé,
puis y eurent ajousté que Gondoald avoit saisi tous les trésors que le
roy Chilperic avoit donné à Rigonde sa fille en mariage, quant il la dut
envoier au roy d'Espaigne, et que il avoit dit aucune fois que il estoit
retourné en France des parties d'Orient par l'enhortement Gontran-Boson;
et quant ils confessèrent après que les barons du royaume Childebert
savoient bien toutes ces choses, les deux rois chaïrent en soupeçon et
pensèrent que, pour ce, n'estoient pas venus à ce parlement aucuns des
barons du règne Childebert.
Note 489: _Aimoin, lib. III, cap. 68_.
Le roy Gontran tendi à son neveu une hanste[490] qu'il tenoit, et lui
dit ainsi: «Biau très-dous neveu, par ce signe pues-tu savoir que tu
règneras après moi en mon règne; je te baille mon povoir et la
seigneurie de toutes les cités de ma terre, et veuil que tu en ordonnes
et faces tout à ta volenté comme des tiennes choses: si te souviégne
bien que il n'y a demeuré que toi et Clotaire mon autre neveu de toute
notre lignée.» Quant il eut ce dit devant tout le peuple, il trait à une
part son neveu pour conseillier d'aucunes choses: moult le pria qu'il ne
révélast à nului ce que il lui diroit. Lors l'instruisit et enseigna à
qui il se devoit conseillier de ses besoignes et de son royaume
gouverner, lesquels il osteroit de son conseil, et ès quels il se
fieroit pour garder son corps et sa santé; puis lui dit que il se
gardast des agais et malice Brunehaut sa mère[491] et de Gilon
l'archevesque de Rhains, qui estoit parjure et desloial. Quant le
parlement fu finé et ils eurent traitié et ordené des besoignes, ils
s'assirent au mengier. Tandis que le barnage séoit aus tables, le noble
roy Gontran commença à parler aus barons et aus chevaliers, et leur dit
en telle manière: «Seigneurs princes du royaume de France, je vous prie
et requiers que vous portez foi et honeur à mon neveu, qui jà est hoir
de France; et apert bien à son afaire que il doit venir à grant chose,
si Dieu lui donne vie: ne l'aiez pas en despit pour ce que il est
enfant, mais honorez-le comme seigneur.» Lors lui rendi toutes les cités
que son père avoit jadis tenues. Congié prit l'un à l'autre, et retourna
chascun en son règne.
Note 490: _Hanste_. Bois de lance. (Hasta.)
Note 491: Grégoire de Tours ne parle pas ici de Brunehault.
C'est Aimoin qui fait dire cela à Gontran.
[492]Tandis que ces choses advinrent fu la fortune Gondoald muée en un
autre point: car le duc Desier, Mummole, Bladaste, Galdon et Sagitaire
qui à lui s'estoient aliés, le guerpirent[493] comme vous oirez
ci-après. En une cité se mit, qui est outre l'eaue de Gironde, sur le
coupet d'une montagne haute et loin de toutes autres[494]. Au pié du
mont sourd une fontaine, pardessus est une haute tour fermée, qui
deffend les citoiens de leurs ennemis, quant ils descendent par une voie
pour querre l'yaue, ou pour leurs bestes abreuver. Le peuple de la ville
deçut par tel barat que il leur dit et conseilla que ils portassent
leurs biens amont et en leur forteresce pour leurs ennemis qui là
devoient venir: ainsi le firent comme il leur loa. Puis leur fit
entendant que leurs adversaires venoient, si estoient jà assés près, et
que bonne chose seroit que on issist contre eus pour que ils ne fussent
léans soudainement assis. Quant tous furent issis, il bouta hors
l'évesque de la cité et ferma moult bien les portes; après s'apareilla
de deffendre entre lui et les serjans, qui léans s'estoient mis en
garnison. Comme est avuglée la pensée humaine et mal avertie des choses
qui sont à venir! Car il fu puis telle heure que il fu aussi geté de la
cité et que il vousist que il eust ceus retenus dedans que il avoit hors
boutés, et ceus degeté que il avoit léans reçus, lesquels il cuidoit
loials amis.
Note 492: _Aimoin. lit. III, cap. 69_.
Note 493: _Le guerpirent_. Le traducteur a mal interprété la
phrase d'Aimoin qui présente, il est vrai, quelque ambiguïté,
mais que Grégoire de Tours permet de comprendre parfaitement:
«Relictus a Desiderio duce, Garonnam cum Sagittario episcopo,
Mummolo et Bladaste ducibus atque Wuaddone transivit.»
(Grégoire de Tours, lib. VII, cap. 34.) Ainsi, Didier seul
avoit _guerpi_ ou laissé Gondoald.
Note 494: C'étoit la ville de Comminges.--Le _coupet_. La
pointe.
II.
ANNEE 584.
_Comment Gondoald fu assis en la cité de Bordiaus_.