[467]Le roy Gontran alla en la cité de Chalons; là enquist et demanda au

plus diligement que il put, par qui le roy Chilperic avoit esté occis.

De par Frédégonde lui fu dit que Eberulphe qui estoit maistre

chamberlenc du palais avoit esté capitaine et principal du fait. Pour ce

l'accusa que il l'avoit lessiée, et que il ne vouloit demeurer avec

elle. Le roy qui trop fu courroucié, jura que il ne destruiroit pas lui

tant seulement, mais toute sa génération, pour ce que les autres se

chastiassent[468] à l'exemple de lui, et que nul ne fust jamais si osé

que il occist roy de France. Ce Eberulphe qui moult fu espouventé des

menaces le roy s'enfui à garant au moustier Saint-Martin de Tours. Le

roy quant il le sut, fist commander aus Orlénois et aux Blésois que ils

gardassent le moustier chacun à son tour, en telle manière que il n'en

peust eschapper de nulle part. Comme ils alloient ainsi et venoient, ils

faisoient moult de dommages en leurs voies et prenoient et ravissoient

tout ce qu'ils pouvoient bailler: dont il avint que deux de cette gent

ravirent mules qui estoient de la maison de l'églyse Saint-Martin. Ils

tournèrent à la maison d'un vilain pour demander à boire, et il leur

dist que il n'avoit de quoi eus aaisier. L'un sailli avant pour lui

férir; mais le vilain s'avança et le féri tellement d'un glaive qu'il

l'occist. L'autre qui son compaignon vit mort s'enfuit, et eut si grant

paour que il laissa les mules saint Martin que ils avoient ravies. Le

roy donna tout l'avoir et tout le meuble d'Eberulphe, qui moult estoit

grant. Une maison avoit en la cité de Tours, que il fist craventer et

abatre, si que il n'i demeura que les parois toutes nues. Eberulphe

avoit soupeçonneux l'archevesque Grigoire et cuidoit que le roy lui

feist tout ce par son commandement: pour ce le menaçoit fortement, et

disoit que si il povoit jamais recouvrer la grâce le roy, il lui

mériroit ceste bonté[469]: mais le saint homme estoit plus esmu en pitié

et en compassion des griefs que on lui faisoit, que il n'estoit de

mautalent vers lui, pour les vilenies que il lui disoit. Hors de

l'églyse n'osoit issir; en une des parties du moustier demeuroit ainsi

comme en un parloir; les chapelains et ceus qui le moustier gardoient

fermèrent les portes. Un huis avoit en cette part où il estoit, qui pas

ne fu fermé: par là entrèrent léans enfans et pucelles et un autre qui

renverchièrent tous les ornemens de l'églyse: quant les gardes les

aperçurent, ils les boutèrent hors et fermèrent cet huis. L'évesque et

les clers se levèrent entour mie-nuit pour chanter Matines, et pour

faire le service nostre Seigneur. Eberulphe fist grant noise et grant

tempeste par léans, et tant leur dist de vilenies que il convint que ils

laissassent le service Dieu à faire. Il prist un clerc, comme homme qui

ivre estoit, et l'estendi sur un ban, puis le bati tant que presque il

le tua, pour ce que il ne lui voloit donner du vin. Mains autres bati et

féri jusques au sang en l'âtre et au moustier monseigneur saint Martin.

Et ne douloit pas à faire tel cas et telles violences en l'églyse saint

Martin, en laquelle protection il s'estoit mis, et à qui aide il

requérait chacun jour.

Note 467: _Aimoin. lib, III, cap. 65_.

Note 468: _Se chastiassent_. Se corrigeassent.

Note 469: _Il lui mériroit cette bonté_. Il lui vaudroit

cette bonne volonté.

Saint Grigoire l'archevesque vit une nuit une avision en dormant, que il

raconta lendemain à Eberulphe. Il lui sembloit que il estoit à l'autel

saint Martin, et célébrait le précieux sacrement du corps et du sang

nostre Seigneur; en ce point, le roy Gontran entroit en l'églyse et

commandoit à sa gent que ils prissent Eberulphe, qui s'estoit attaché à

la paile de l'autel, et que ils le sachassent hors du moustier à force:

il laissoit son office à faire, et se mettoit au devant du roy et le

tenoit que il n'aprochast de lui: mais celui-ci laissoit la paile, et

fuyoit çà et là en grant doutance. L'archevesque qui moult estoit

dolent, lui faisoit signe que il se tenist à la paile de l'autel. En ce

point s'esveilla saint Grigoire. Quant il eut cette avision racontée,

Eberulphe lui respondi que sa pensée s'accordoit bien à ce songe. Lors

lui demanda saint Grigoire de son propos et que il tendoit à faire: «Je

bee», fait-il, «si le roy Gontran me voloit sachier de ce moustier à

force, à tenir la paile de cet autel à l'une main, et à l'autre occire

toi et tous tes clers.» En ce entendi bien saint Grigoire que il avoit

le deable au corps qui ce lui faisoit dire; ne demeura pas longuement

que la chose commença ainsi comme l'archevesque l'avoit veue en

révélacion. Car le roy fit querre un homme qui par son art et par sa

malice fist tant, que il le traisist du moustier, et l'amenast lié ou

que il l'occist. Un tel homme, qui avoit nom Claudie, se pouroffri au

roy, et lui dit que il avoit trouvé un bon procureour de telle besoigne.

Le roy lui promit grant loier, s'il povoit ce faire. A tant s'en parti

et vint à Eberulphe, et lui jura par Dieu et par ses saints que il ne

trouveroit nului qui mieus lui pust ni vousist aider vers le roy que il

feroit. Le malicieus pensoit bien que il ne le povoit en nule manière

mieus decevoir que par son faus serment: celui-ci le crut et cuida que

il dist voir, pour le serment que il lui avoit fait. Eberulphe le semont

lendemain à mangier avec lui; après mangier s'allèrent esbattre parmi

l'astre du moustier. Claudie le commença fortement à blandir de paroles

et à promettre par serment son amour et tout ce que il porroit faire; et

puis lui dit si l'on péust trouver de très bon vin que volentiers en

bust. Eberulphe lui dit que volentiers lui en donneroit de très bon,

mais que il attendist que il fust aporté de son hostel. Tous ses serjans

envoya querre de ce bon vin, si que il demeura tout seul de sa mesnie.

Quant Claudie le vit tout seul, il tendi ses mains vers la chasse de

monseigneur saint Martin et dit ainsi: «Saint Martin bon confesseur

nostre Seigneur, je te prie que je puisse encore veoir ma femme et mon

fils.» Après ces paroles il sacha l'espée et courut à celui sus: l'un de

ses serjans, qui ces paroles entendi, sailli avant, il embraça Eberulphe

si navré comme il estoit, et le geta tout envers. Claudie, qui l'espée

tint toute nue, lui tresperça les costés: les autres serjans Claudie

saillirent de toutes pars, tant lui getèrent de coups d'espée et de

javelots que ils l'occirent en la place. Claudie qui en lui mesme se

senti coupable de la très grande traïson que il avoit faite, s'enfui en

la celle d'un abbé: blécié estoit au costé et avoit un des pouces perdu;

à l'abbé pria que il le reçust en aucune repostaille[470] lui et ses

serjans. Quant la mesnie Eberulphe furent retournés, et ils l'eurent

trouvé occis, ils coururent après Claudie; la maison de l'abbé qui

l'avoit receté environnèrent de toutes pars; bien apareillés de toutes

armures estoient, glaives et javelots lançoient parmi les fenestres;

deus clers, qui l'huis ouvrirent, sachièrent hors l'abbé à grande peine.

Ceus qui par dehors estoient se férirent ens, quant ils virent l'huis

ouvert: Claudie cerchièrent tant qu'ils le trouvèrent dessous un lit;

lui et tous les serjans occirent, puis sachièrent les corps hors de la

maison. Leurs parens et leurs amis les recueillirent et les mirent en

sépulture. Les povres et les contrets[471], qui assiduement seoient aus

portes de l'églyse, furent si courouciés de l'homicide qui avoit esté

fait en l'âtre, que ils allèrent après, au mieux qu'ils purent à bastons

et à pierres, pour la honte du corps saint vengier. Le roy Gontran fu

premièrement moult courroucié de cette chose, jusques à tant que il eust

la vérité sçeue. Ceus à qui le roy avoit donné les possessions et les

meubles Eberulphe, ravirent premièrement tout et prirent si rez à rez,

que ils laissièrent sa femme à grande pouvreté.

Note 470: _Repostaille_. Lieu retiré. Cachette.

Note 471: _Contrets_. Les contrefaits.

XXV.

ANNEE 584.

_Comment Gondoald transmit ses messages au roy Gontran; et comment

celui-ci saisi une partie du royaume_.

[472]En l'an vingt-quatriesme du règne Gontran et disiesme du règne

Childebert, le roy Gontran assembla son ost de toutes les cités de son

royaume, et vint contre Gondoald. Ceus d'Orlénois et ceus de Bourges

allèrent sur ceus de Poitiers, qui jà s'estoient soustraits de la feauté

le roy; tant les contraindrent que par force les firent venir à

obédience ainsi comme ils estoient devant. Moult estoient esmus contre

l'évesque de la cité et entalentés de lui faire vilenie: mais il leur

donna un calice d'or qui estoit en l'églyse, et par ce délivra soi mesme

d'exil et le peuple de chetivoison[473].

Note 472: _Aimoini lib. III, cap. 66_.

Note 473: _Chetivoison_. Captivité.

[474]En ce point venoit Gondoald de Poitiers; mais quant il sut que

l'ost le roy Gontran estoit là, il retourna à Angolesme; là le reçurent

honorablement l'évesque et les barons. Quant il les eut merciés, il s'en

retourna vers la cité de Perrigort, et pour ce que l'évesque ne le reçut

pas en grace ni en faveur, comme il lui sembla, il le frappa assez

vileinement et lui fit assez de persécucions. De là s'en alla vers

Tholouse; mais avant envoya aucuns de ses chevaliers, et manda à

l'évesque que il lui venist à l'encontre. L'évesque, qui Manulphe eut

nom, assambla le peuple de la cité et les amonesta tant comme il put,

que ils se tenissent vigoureusement contre lui, que ils ne rechaïssent

par avanture en telle subjection comme ils souffrirent jà dessous

Sigulphe[475]. Puis leur dit que bien leur devoit souvenir du duc de la

cité Desier, que trop de mal souffrirent sous lui, quant il les requit

de telle chose. Par telles paroles les enortoit à contester; mais la

peur de l'ost qui sur eus venoit les admonesta des portes ouvrir; ainsi

reçurent donques Gondoald en la cité. L'évesque, qui avec lui mangea,

commença à parler à lui en telle manière: «Bien que tu affirmes que tu

soies fils le roy Clotaire, et que tu dies que tu dois avoir le royaume,

trop nous semble forte chose à parfaire ce que tu as encommencié.»

Gondoald lui respondi: «Je dis que je suis fils Clotaire, et que je ai

jà une partie du royaume conquis, si comme il appert: quant je aurai la

cité de Paris prise, je establirai là le siège de mon royaume».--«Jà»,

dit l'évesque, «si Dieu plaist, ce n'accompliras, ni ce que tu dis

n'adviendra tant comme il y aura hoir de royale ligniée.» Quant

l'évesque eut ce dit, Mummole le féri de la paume parmi la face et puis

lui dit: «Mauvais évesque! n'as-tu pas honte de parler si outrageusement

à nostre seigneur le roy Gondoald?» Quant le duc Desier sut que il avoit

amonesté le peuple contre lui, il le fit battre de bastons et de poings,

les choses de l'églyse ravit et saisit, une corde lui lacha au col, puis

l'envoya en exil.

Note 474: _Aimoini lib. III, cap. 67_.

Note 475: Voy. ci-dessus, _lib. III, cap. 3_.

Les François, qui devant estoient esmus contre Gondoald, vindrent

jusques à un fleuve qui est apelé Dordogne, là attendirent pour savoir

s'ils oiroient de lui nule nouvelle. A lui s'estoit accompagnié Galdon

le chamberlenc Rigonde fille le roy Chilperic, le duc Desier, Mummole et

Bladaste et Sagilaire, à qui il avoit promis l'éveschié de Thoulouse:

tous ceus estoient ses très privés; tout estoit ordoné et fait par leur

conseil. Lors envoya Gondoald à ses amis qui demeuroient en la

souveraine France[476], (ce sont les parties qui sont de la cité de

Rhains jusques à la cité de Mets), deus épitres leur envoya par deus

clers, desquels un qui estoit né de la cité de Cahours prit les lettres

que il portoit et les mit en parfont ès tabliaus d'une table de

fust[477]; puis le couvri de cire pardessus pour ce qu'elles ne fussent

trouvées, qui cerchier les vousist: mais cette cautèle lui valut peu;

car les gens le roy Gontran prirent lui et son compaignon; toute la

cause de leur voie reconnurent; puis furent mis en prison.

Note 476: «In superiori Francia.» (Aimoin.) La parenthèse

explicative est le fait du traducteur.

Note 477: «Ligneam quam ferebat cavans tabulam.» (Aimoin.)

C'est-à-dire: _Creusant une tablette de bois qu'il portoit_.

«Cavata codicis tabula.....» (Grégoire de Tours.)

C'est-a-dire: _Ayant creusé la couverture d'un livre_.

A la cité de Bordiaus vint Gondoald; l'archevesque Bertrau le reçu moult

volentiers; là demeura ne sais combien de jours. A l'archevesque Bertran

demanda une heure[478] par quelle chose il seroit si seur que il ne

peust estre surmonté de ses ennemis. Un de ses familiers lui respondi

que un roy d'Orient avoit eu plusieurs fois victoire de ses ennemis,

tant comme il portoit les reliques de saint Serge le martyr liées sur

son bras. Lors demanda qui avoit les reliques de ce saint martyr:

l'archevesque Bertran lui respondi que un marcheant d'Orient demeuroit

en la ville, qui avoit nom Eufrone, et avoit de là ces reliques

aportées; une églyse avoit faite en sa maison, en quoi il les gardoit en

grant révérence: et entre les autres miracles que nostre Sire fit pour

le martyr, en fist-il un qui bien fait à ramembrer: car la cité

ardi[479] et cette chapelle n'eut garde[480]. L'archevesque et le duc

Mummole furent là envoyés pour les reliques querir; au marcheant dirent

que ils estoient la envoyés de par le roy Gondoald pour les reliques

querir de saint Serge le martyr que il avoit en garde. Eufrone le

marcheant leur respondi: «Seigneurs, je vous prie que vous ne me

traveilliez, moi qui suis vieus et desbrisié, et que vous ne fassiez au

saint force ni vilenie; je vous donerai cent besans d'or, si vous

souffrez de cette chose[481].» Ils lui respondirent s'il leur en donnoit

deus cens que ne s'en soufferroient-ils pas. L'archevesque regarda

amont[482], si vit une filatière[483] qui pendoit à la parois:

maintenant fit drecier une eschièle amont; et commanda à son diacre que

il montast pour ataindre les reliques. Quant il fu monté, une si grande

peur le prit que ceus qui à terre estoient, cuidèrent que il chaïst jus.

Toutes-voies prit la filatière, la tendit à Mummole qui la reçut comme

présumpcieux; le vaissel ouvri à son coutel et départi les reliques en

trois parties. Le saint martyr monstra lors un petit de ses vertus; car

une peur prit à ceus qui là estoient si très grant, que ils furent

merveilleusement espoventés: les reliques saillirent en loin d'eus, et

se perdirent si que nul ne les put voir. Tous se couchièrent en oroisons

et commencièrent à pleurer, mesmement Eufrone le vieillard qui moult se

doloit de son domage, et de ce qu'il estoit despoillié de si précieux

trésor. Soudainement aparurent les reliques delez eus; Mummole en prit

une partie, et ils s'en tornèrent à tant. Le martyr monstra bien que ce

que ils avoient fait ne lui plaisoit pas, car il ne voulut onques

secourir ni aider celui par lequel commandement ses reliques avoient

esté ostées. Ces mesmes messages envoya Gondoald au roy Gontran; il leur

commanda que ils portassent rameaus d'olive[484] selon l'ancienne

coustume de France, pour ce que tous sussent que messages fussent et que

on ne leur fist nulle vilennie; mais ils ne se contindrent pas si

sagement que mestier leur fust. Car ils racontèrent au peuple la cause

de leur voie, avant que ils fussent au roy présentés[485]. Quant devant

lui furent venus, il leur demanda qui ils estoient et qui les avoit

envoyés à lui; leur besoigne racontèrent tout ordenéement, que message

estoient leur seigneur Gondoald, fils le roy Clotaire, si comme il

disoit, lequel lui mandoit que il lui délivrast sa partie de la terre

son père, et si ce ne voloit faire hastivement, bien seust-il que il

entreront en la terre à grande force, gasteroit le païs et saisiroit les

cités et les chastiaus. Car en brief tems auroit grandes osts

assemblées; et sans le peuple d'Aquitaine, qui à lui se tenoit,

atendoit-il grant secours du règne d'Austrie[486] et des plus puissans

barons du royaume Childebert. Ainsi respondirent les messages à la

première demande que le roy leur fit. Lors commanda que ils fussent

estendus ainsi comme sur chevaus de fust[487], et battus longuement. Ce

commandement bien fu fait contre raison et contre la franchise de

légacion. Car messages ne doivent avoir mal ni mal oïr. Puis reconnurent

que Rigonde la fille au roy Chilperic, et Manulphe l'évesque de

Thoulouse estoient envoies en exil[488]. Lors commanda le roy que ils

fussent mis en prison et gardés jusques à l'autre audience.

Note 478: _Une heure_. Un certain jour.

Note 479: _Ardi_. Brûla.

Note 480: _N'eut garde_. N'eut atteinte.--Dans Aimoin, c'est

toujours l'archevêque qui parle.

Note 481: _Si vous souffrez de_. Si vous vous abstenez.

Note 482: _Amont_. En haut.

Note 483: _Filatière_. Chasse. Coffret.

Note 484: _Rameaus d'olive_. «Virgas ferre sacratas,» ou

«consecratas,» disent Aimoin et Grégoire de Tours.

Note 485: Le texte d'Aimoin et surtout celui de Grégoire de

Tours sont ici mal rendus. Ce dernier dit: «Itaque vincti

catenis, in regis præsentiam deducuntur. Tunc.... negare non

ausi,» etc.

Note 486: _Austrie_. Austrasie.

Note 487: _Chevaus de fust_. «Ad trocleas extensi.» (Aimoin.)

La troclée etoit une espèce de roue sur laquelle on lioit de

cordes ceux qu'on vouloit tourmenter. Il en est fréquemment

parlé dans les actes des martyrs.

Note 488: Le traducteur ici rend exactement le texte

d'Aimoin; mais Aimoin n'avoit pas exactement lu le texte de

Grégoire de Tours. Il falloit: «Ils reconnurent que Rigonde

la lille au roy Chilperic, exilée ainsi que l'éveque de

Toulouse Manulphe, avoit rendu à Gondoald les trésors qu'on

lui avoit ravis.» «Aiunt neptem illius, id est regis

Chilperici filiam, cum Magnulfo exillo deputatam, thesauros

omnes ab ipso Gondobaldo sublatos reddidisse.» (Greg. Tur.,

_lib. VII, cap. 32_.) Au reste, ce passage de Grégoire de

Tours est peut-être corrompu lui-même, et il sembleroit plus

naturel de suivre le sens que va lui donner Aimoin dans le

chapitre suivant.

CI COMMENCE LE QUART

LIVRE DES GRANDES

CHRONIQUES.

I.

ANNEE 584.

_Comment le roy Gontran otroia son royaume au roy Childebert son neveu

après sa mort_.

[489]Après ces choses, le roy Gontran manda au roy Childebert son neveu

que il venist au parlement qui avoit esté pris par commun accort. Le roy

Childebert vint à tout grant plenté de ses barons, et le roy Gontran

d'autre part. Quant le parlement fu assamblé, le roy Gontran commanda

que les messages le roy Gondoald fussent amenés avant, en la présence de

tous: lors leur fu commandé que ils racontassent leur message, ainsi

comme ils avoient fait devant. Quant tout l'eurent par ordre récapitulé,

puis y eurent ajousté que Gondoald avoit saisi tous les trésors que le

roy Chilperic avoit donné à Rigonde sa fille en mariage, quant il la dut

envoier au roy d'Espaigne, et que il avoit dit aucune fois que il estoit

retourné en France des parties d'Orient par l'enhortement Gontran-Boson;

et quant ils confessèrent après que les barons du royaume Childebert

savoient bien toutes ces choses, les deux rois chaïrent en soupeçon et

pensèrent que, pour ce, n'estoient pas venus à ce parlement aucuns des

barons du règne Childebert.

Note 489: _Aimoin, lib. III, cap. 68_.

Le roy Gontran tendi à son neveu une hanste[490] qu'il tenoit, et lui

dit ainsi: «Biau très-dous neveu, par ce signe pues-tu savoir que tu

règneras après moi en mon règne; je te baille mon povoir et la

seigneurie de toutes les cités de ma terre, et veuil que tu en ordonnes

et faces tout à ta volenté comme des tiennes choses: si te souviégne

bien que il n'y a demeuré que toi et Clotaire mon autre neveu de toute

notre lignée.» Quant il eut ce dit devant tout le peuple, il trait à une

part son neveu pour conseillier d'aucunes choses: moult le pria qu'il ne

révélast à nului ce que il lui diroit. Lors l'instruisit et enseigna à

qui il se devoit conseillier de ses besoignes et de son royaume

gouverner, lesquels il osteroit de son conseil, et ès quels il se

fieroit pour garder son corps et sa santé; puis lui dit que il se

gardast des agais et malice Brunehaut sa mère[491] et de Gilon

l'archevesque de Rhains, qui estoit parjure et desloial. Quant le

parlement fu finé et ils eurent traitié et ordené des besoignes, ils

s'assirent au mengier. Tandis que le barnage séoit aus tables, le noble

roy Gontran commença à parler aus barons et aus chevaliers, et leur dit

en telle manière: «Seigneurs princes du royaume de France, je vous prie

et requiers que vous portez foi et honeur à mon neveu, qui jà est hoir

de France; et apert bien à son afaire que il doit venir à grant chose,

si Dieu lui donne vie: ne l'aiez pas en despit pour ce que il est

enfant, mais honorez-le comme seigneur.» Lors lui rendi toutes les cités

que son père avoit jadis tenues. Congié prit l'un à l'autre, et retourna

chascun en son règne.

Note 490: _Hanste_. Bois de lance. (Hasta.)

Note 491: Grégoire de Tours ne parle pas ici de Brunehault.

C'est Aimoin qui fait dire cela à Gontran.

[492]Tandis que ces choses advinrent fu la fortune Gondoald muée en un

autre point: car le duc Desier, Mummole, Bladaste, Galdon et Sagitaire

qui à lui s'estoient aliés, le guerpirent[493] comme vous oirez

ci-après. En une cité se mit, qui est outre l'eaue de Gironde, sur le

coupet d'une montagne haute et loin de toutes autres[494]. Au pié du

mont sourd une fontaine, pardessus est une haute tour fermée, qui

deffend les citoiens de leurs ennemis, quant ils descendent par une voie

pour querre l'yaue, ou pour leurs bestes abreuver. Le peuple de la ville

deçut par tel barat que il leur dit et conseilla que ils portassent

leurs biens amont et en leur forteresce pour leurs ennemis qui là

devoient venir: ainsi le firent comme il leur loa. Puis leur fit

entendant que leurs adversaires venoient, si estoient jà assés près, et

que bonne chose seroit que on issist contre eus pour que ils ne fussent

léans soudainement assis. Quant tous furent issis, il bouta hors

l'évesque de la cité et ferma moult bien les portes; après s'apareilla

de deffendre entre lui et les serjans, qui léans s'estoient mis en

garnison. Comme est avuglée la pensée humaine et mal avertie des choses

qui sont à venir! Car il fu puis telle heure que il fu aussi geté de la

cité et que il vousist que il eust ceus retenus dedans que il avoit hors

boutés, et ceus degeté que il avoit léans reçus, lesquels il cuidoit

loials amis.

Note 492: _Aimoin. lit. III, cap. 69_.

Note 493: _Le guerpirent_. Le traducteur a mal interprété la

phrase d'Aimoin qui présente, il est vrai, quelque ambiguïté,

mais que Grégoire de Tours permet de comprendre parfaitement:

«Relictus a Desiderio duce, Garonnam cum Sagittario episcopo,

Mummolo et Bladaste ducibus atque Wuaddone transivit.»

(Grégoire de Tours, lib. VII, cap. 34.) Ainsi, Didier seul

avoit _guerpi_ ou laissé Gondoald.

Note 494: C'étoit la ville de Comminges.--Le _coupet_. La

pointe.

II.

ANNEE 584.

_Comment Gondoald fu assis en la cité de Bordiaus_.

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 19 / 30 段