garant elle et ses trésors en l'églyse Notre-Dame de Paris, et l'évesque
Rainemont la reçut elle et les siens liément. Ceus qui le trésor
Chilperic gardoient, prirent tout ce que ils trouvèrent à Chielle, la
ville où il estoit mort et un vaissel d'or moult riche et moult bel que
il avoit fait faire, puis s'enfuirent au roy Childebert. Frédégonde
manda au roy Gontran que volentiers se mettroit en sa garde lui et son
enfant qui son neveu estoit. Le roy Gontran vint à Paris au plustost que
il put, quant il fu certain de la mort de son frère. Frédégonde alla à
l'encontre de lui et le reçu en la cité. Depuis après revint le roy
Childebert, mais les citoiens lui refusèrent l'entrée et lui fermèrent
les portes; il manda à son oncle qui en la cité estoit que les aliances
que ils avoient jà afermées ensemble tenissent. Quant les messages
furent devant le roy Gontran, il les blasma et les reprit de tricherie
et de desloiauté, pour ce que par eus et par leur mauvais conseil
estoient rompues les amitiés et les aliances. A leur seigneur
raportèrent les paroles, et il lui remanda que il lui délivrast le
royaume qui avoit esté son oncle, que par droit lui estoil-il escheu. Le
roy Gontran lui remanda que il le devoit mieux tenir que lui, qui frère
au mort estoit, et jamais l'héritage qui de son frère lui estoit
descendu à autrui ne lairoit. Après, lui remanda le roy Childebert par
le tiers message que il lui livrast Frédégonde pour tourmenter et pour
faire justice, qui lui avoit son père et son oncle occis. Le roy Gontran
lui remanda que volentiers auroit à lui parlement pour traitier de cette
chose et d'autres: car il soutenoit repostement[444] la partie
Frédégonde, souvent la semonoit[445] pour mangier avec lui. Un jour
advint que ils mangièrent ensamble, elle se leva du mangier; le roy lui
dit que elle se séist et mangeast encore un petit; elle respondit que
elle ne se povoit séoir si longuement, pour le mal de son ventre. Le roy
se prit à merveillier comment ce povoit estre: car il savoit bien tout
certainement que il n'avoit pas encore quatre mois que elle avoit eu
enfant.
Note 443: _Aimoini lib. III, cap.57_.
Note 444: _Repostement_. Secrètement.
Note 445: _Semonoit_. Invitoit.
[446]Ansouald et, aucuns des autres princes du roy Chilperic prirent
Clotaire l'enfant, qui leur sire estoit et hoir du royaume, par toutes
les cités le menèrent et prirent les sermens et reçurent les hommages
des chevaliers et des nobles hommes du règne en son nom et au nom le roy
Gontran. Tous ceus que le roy Chilperic avoit abaissiés et grevés à
tort, le roy Gontran relevoit et dreçoit; aus églyses rendoit les
testamens que il avoit tolus; moult se doutoit de la malice de ceus qui
eutour lui repairoient; pour ce n'aloit nule part sans bonne garde de
gent à armes. Un jour dit au peuple en plaine églyse quant il eut fait
crier que chascun se teust: «Seigneurs,» dit-il, «qui cy estes
assamblés, je vous prie que vous soiez plus loials vers moi que vous
n'avez esté vers mes frères, si que je puisse mes neveus norrir en pais
et vous garder selon droit et selon justice; que il n'aviegne, dont Dieu
vous gart, que ils demeurent sans nourisseurs et vous sans gouverneurs.»
Quant le peuple eut oy le roy parler en telle manière, ils
s'esmerveillièrent tous de sa bonne volenté et de ses douces paroles; si
prièrent tous à nostre Seigneur que il le gardast de mal et lui donnast
bonne santé et bonne vie.
Note 446: _Aimoin lib, III, cap. 58_.
[447]Tandis que ces choses advinrent en France, Rigonde la fille le roy
Chilperic, qui en Espaigne s'en aloit à telle pompe comme vous avez oy,
demeura à Thoulouse pour aucunes nécessités; mais quant Desier le comte
de la cité sut certainement que le roy Chilperic estoit trespassé, il
saisi tous ses trésors, en une fort maison les mit seelés de son seel et
en la commande de bonne gent qui en garde les reçurent. La damoiselle,
ainsi de tous ses biens despoillée, s'enfui an l'églyse Notre-Dame: là
lui fit le comte Desier livrer ses despens assez estroitement, puis s'en
alla à Mummole qui demeuroit en une autre cité.
Note 447: _Aimoin. lib. III, cap. 59_.
XXI.
ANNEE 584.
_Comment Gondoald fu né, et comment il fu fait roy_.
[448]Nouviaus plais et nouvele cause fu meue de rechief contre Théodore
l'évesque de Marseille, pour ce que il avoit receu en la cité Gondoald,
qui se vantoit que il estoit frère le roy Gontran. De ce Gondoald
voudrons brièvement noncier comment il fu norri et comment il vint
avant: car nous deviserons cy-après pluseurs choses de lui et de ses
fais. En France fu né, sa mère le norri selon la coustume que l'on
soloit norrir les rois de France anciennement; les cheveus avoit espars
par les espaules, selon l'ancienne coustume; sa mère le présenta au viel
roy Childebert et lui fit entendant que il estoit fils Clotaire son
frère, si l'amenoit à lui pour ce que son oncle estoit et pour ce que
son père l'avoit cueilli en haine. Le roy Childebert le reçu pour ce que
il n'avoit nul hoir; puis l'envoia au roy Clotaire qui veoir le voloit.
Quant il le vit il lui fit roigner les cheveus et lui dit que son fils
n'estoit-il pas. Mort fu le roi Clotaire: son fils le roy Caribert le
prit et le norri comme son frère; mais le roy Sigebert le rapela puis et
lui refit roigner les cheveus, et le fit garder en prison en la cité de
Couloigne. De cette prison eschapa, à Narsès s'enfui, qui lors gardoit
l'Italie de par l'empereour de Constantinople; d'iluec ala à l'empereour
Justin de qui il fu moult familier. Lors advint que Gontran-Boson le
trouva là qui aloit en Jérusalem en pélerinage au sépulcre; moult
l'exhorta et conseilla que il retournast en France. Gondoald crut son
conseil. Quant à Marseille fu arrivé, l'évesque Théodore le reçut,
chevaus lui pourchaça et autres harnois. D'iluec s'en alla en la cité
d'Avignon au duc Mummole qui s'estoit mal parti du roy Gontran. Quant
Gontran-Boson sut que l'évesque avoit ce fait, il le mit en prison, pour
ce que il avoit reçu en la cité l'espieur et l'ennemi du royaume, si
comme il lui mettoit sus. L'évesque qui en trop fort prison estoit, pria
à nostre Seigneur que il le confortast: tout maintenant, une si grande
clarté resplendi en la prison où il estoit, que le duc Goutran en fu
espoventé et de cette prison fu osté et mené au roy Gontran, entre lui
et un autre évesque qui avoit à nom Epiphane, qui d'une cité de
Lombardie estoit venu à Marseille à l'évesque Theodore. Le roy les refit
tous deux mettre en prison: cet évesque Epiphane mourut; mais Théodore,
qui en nul cas ne fu trouvé coupable, s'en revint à Marseille quite et
délivré. La raison pour quoi il fu délivré si légièrement fu pour ce que
il monstra une lettre que la gent et les familiers le roy Childebert lui
avoient envoiée, qui disoient que il reçust Gondoald honorablement.
Note 448: _Aimoin. lib. III, cap. 60_.
Le duc Gontran et un autre duc du roy Gontran prisrent le trésor
Gondoald et le départirent: d'or et d'argent grand masse en firent
porter en la cité de Clermont en Auvergne. Ce trésor avoit mis Gondoald
en une ile de mer jusques à tant qu'il véist à quoi sa besoigne
torneroit. Après ceste chose s'en alla Gontran-Boson au roy Childebert.
Quant avec lui eut demouré, ne sai combien de tems, et il se fu mis au
retour lui et un sien fils, il fu pris et mené au roy Gontran. Fortement
le menaça le roy et lui dist qu'il lui feroit paine soufrir, pour ce
qu'il avoit receu en la cité Gondoald. Il lui respondi et dist ainsi:
«Je proverai bien que je n'ai colpé[449] en ce que tu me mets sus, si je
te laisse mon fils en ostage jusques à tant que je t'aie livré Mummole
qui est coupable de ce fait.» A ceste chose s'acorda le roy, son fils
retint et lui laissa aller. A tant s'en alla Gontran-Boson, et asiégea
la cité d'Avignon à grant multitude de gent; moult avoit grant désir de
parler à Mummole: sus la rive du fleuve qui près de la cité court se
mist. Mummole, qui en l'autre rive fu, lui cria qu'il passast outre
hardiement, qu'il n'avoit garde de lui[450]. Celui-ci sailli en l'eaue
entre lui et un sien compaignon qui fut noié. Gontran alla tant deçà en
là, si comme les ondes le boutoient, qu'il vint d'autre part à rive;
hors issi par une lance que un chevalier lui tendi. Mummole lui dist
assez d'outrages et de vilenies. Adont vint là le duc Gondolfe, que le
roy Childebert avoit envoie pour lever le siége de la cité; avec lui
enmena Mummole en la cité de Clermont. Quant il eut là demouré une
pièce, il s'en retourna, pour ce que si longue demeure lui tournoit à
anui: il s'acompaigna au duc Desier, qui à lui estoit venu de
Toulousain.[451] Gondoald mandèrent et le firent roy sur eus, sus un
escu le levèrent, voiant tout le peuple, et commencièrent à crier: «Vive
le roy, vive le roy!» selon la coustume que l'en sieut[452] faire
anciennement aus roys de France. Par trois fois le portèrent sur l'escu
tout entor l'ost; mais l'escu leur cheut soudainement, atout leur roy,
si qu'à paine put-il estre relevé.
Note 449: _Colpé_. Failli.
Note 450: _Qu'il n'avoit garde_. Qu'il n'avoit pas sujet de
se garder.
Note 451: _De Toulousain_. «A pago Tholosano.» (Aimoin.)
Note 452: _Sieut_. L'on a coutume.
XXII.
ANNEE 594.
_Comment le roy Gontran traita vilainement les messages le roy
Childebert son neveu_.
[453]Le roy Gontran envoia ses ducs et ses baillis pour prendre et
saisir les cités que le roy Sigebert son frère avoit jà tenues, qui
estoient du royaume Caribert son autre frère, et ceus aussi que le roy
Chilperic avoit tolues au roy Childebert son neveu. Mais le comte
Garrique, qui les parties le roy Childebert deffendoit, tantost comme il
sut la mort Chilperic, prist la foy et les seremens des Limozins au nom
son seigneur; puis s'en revint à Poitiers. Là le reçurent les Poitevins
et lui firent tel serement que ceus de Limoges lui avoient fait. Lors
oït dire que ceus de Bourges, qui estoient de la partie le roy Gontran,
avoient envaï ceux de Tours qui se tenoient au roy Childebert, tout leur
païs avoient destruit et gasté, et une ville arse qui avoit nom
Maroel[454]. En cette ville estoit dédiée une églyse en l'honour S.
Martin, qui toute fu arse et brûlée. Là apparut apertement les vertus du
glorieux confesseur: car la paile qui sur l'autel estoit demora saine et
entière sans nule tache d'arsure ni de corruption, et l'herbe verte, qui
entour l'autel est poudrée, ne fu arse ni blémie par la chaleur du feu.
Grant merveille fu donques, quant le grant tref et toute la couverture
fu arse et brûlée, et la tendrour de la verte herbe et la molesse de la
paile ne furent corrompues ni violées. Le comte Garrique, qui entendi
comment les choses estoient allées, manda à ceus de Tours que en nule
manière ils ne se tinssent de la partie le roy Gontran. Le saint
archevesque de la cité Grigoire respondi ainsi aus messages: «Nous
savons bien,» dist-il, «que tout le royaume de France doit revenir au
roy Gontran, puisque tous ses frères sont mors; et par telle raison
comme le roy Clotaire régna pardessus tous ses fils tant comme il
vesqui, aussi doit le roy Gontran régner pardessus tous ses neveux toute
sa vie, et jà contre lui ne serons. Et fait le roy Childebert grant
folie, quant il cuide contester à si grant prince[455].» Quant le comte
Garrigue sut que ceus de Touraine n'obéiroient pas au commandement son
seigneur, il laissa Eberon le chamberlenc le roy Childebert en la cité
de Poitiers; puis mut et mena son ost en la terre d'Orlénois, le païs
commença fortement à gaster par rapines et par feu. Les Orlénois lui
mandèrent que volontiers feroient une pais avec lui, et que il cessast
les maux que il leur faisoit jusques au parlement qui estoit pris des
deux roys; lors obéiraient volontiers à celui qui leur sire seroit. Le
duc leur respondi que les commandements son seigneur devoient aller
devant leur requeste, et que il ne les trespasseroit mie pour faire leur
volonté. Tandis que le comte estoit en Orlénois, se tournèrent les
Poitevins et furent sermentés et féables au roy Gontran: toute la gent
le roy Childebert jetèrent hors de la cité; mais le serment qu'ils
avoient fait au roy Gontran ne demeura pas après ce moult longuement que
ils ne le brisassent (selon la manière du païs)[456].
Note 453: _Aimoini lib. III, cap. 61_.
Note 454: _Maroel_. «Maroialensis vicus» dit Aimoin. C'est
Mareuil-sur-le-Cher, sur les confins du diocèse de Tours.
Note 455: Cette manière de comprendre l'hérédité est
curieuse; mais Grégoire de Tours ne dit pas précisément cela.
Suivant ce principe, Childebert n'auroit pas dû recueillir la
succession de son père Sigebert, et pourtant personne, même
Chilperic, ne lui en avoit contesté le droit. Au reste, voici
les paroles de Grégoire de Tours: «Nos vero.... adserentes
hunc (Gontramnum) esse nunc patrem super duos filios,
Sigiberti scilicet et Chilperici, _qui ei fuerant adoptati_;
et sic tenere regni _principatum_ ut quondam Chlotarius rex
fecerat pater ejus.» Gontran ne réclamoit peut-être que la
régence, jusqu'à la majorité de ses neveux.
Note 456: _Selon la manière du païs_. Cette parenthèse est du
traducteur et atteste la mauvaise renommée qu'avoient
autrefois les Poitevins. Dans le roman de _Garin le Loherain_
on trouve les mêmes reproches:
«Mauvais traïstres, déléaus, foi-mentis,
»A vos natures devés bien revenir;
»Car vous issites des hoirs aus Poitevins,
»Onques n'amèrent né parens né voisins,
»N'à lor signor ne vourent obéir
»S'il ne le porent engignier ou traïr.
(Tom. II, p. 137.)
Le jour du parlement aprocha. Le roy Childebert envoia ses messages au
roy Gontran avant que le jour en chéust. Giles l'archevesque de Rains en
fu l'un. Quant devant le roy furent venus, Giles commença premier à
parler en telle manière: «O très-noble roy, nous rendons grâces à Dieu
le tout-puissant, pour ce que il ne t'a pas donné tant seulement pais et
tranquillité, mais bonnes avantures et accroissement de seigneurie.» Le
roy lui respondi: «A celui doit-on rendre grace et merci qui est
souverain de tous les roys, non mie à toi qui est le plus desloyal de
tous les hommes qui vivent, par qui conseil mes villes et mes cités sont
arses et gastées; qui sous l'habit de religion ne porte pas l'ordre de
prestre nostre Seigneur, mais de félon et de pessime traitour.» Comme
l'archevesque se tut pour le mautalent et pour la grant indignation que
il avoit des paroles que le roy luy avoit dites, un des autres messages
parla en telle manière: «Ton neveu le glorieux roy Childebert demande
que tu lui restablisses entièrement tout le royaume que son père tint.»
Le roy respondi: «Je cuidoie que je eusse assez suffisament respondu à
cette cause: je en respondis à l'autre parlement cela mesme que je en
respondrai maintenant. Car je di que je le tieng par les convenances qui
jà coururent entre nous, et tous jours le tendrai, si ce n'est par grace
ou par amistié[457].» Après cestui, parla le troisième message et dist
ainsi: «Bon roy, s'il est ainsi que nous ne puissions empétrer nulles
des besoignes que nous requerons, une chose voïlliez faire que nostre
sire te requiert, que tu lui envoies Frédégonde à prendre vengeance de
la mort son père et de son oncle que elle fist occirre.» A ce respondi
le roy: «Frédégonde ne vous doit-on pas livrer. Car elle a fils roy et
engendré de roy; en sus, je ne cuide mie que elle ait colpé en ce que on
lui met sus.»
Note 457: _Si ce n'est par grace ou par amitié_. Il falloit
dire: _A moins que je ne cède en considération de notre
amitié_. «Nec me ulli cis cessurum, nisi gratia amecitiarum.»
(Amoin.)
Après ces paroles Gontran-Boson qui au roy Childebert s'estoit tourné et
fust venu avec les messages, se trait vers le roy tout bellement, aussi
comme s'il voulust dire aucune chose privéement. Le roy, qui vers lui le
vit venir, lui commanda que il se teust, et avant que il peust parler,
il lui dist telles paroles ainsi comme par yronie. (Yronie est une
figure ainsi comme de barbarime; elle est faite quant on dist aucunes
paroles en desdain qui sont contraires à ce que l'on entent)[458]: «Et
vous, sire preudhome, que direz vous,» dit-il, «qui allastes au sépulcre
en Jérusalem, et cerchastes tout le règne d'Orient pour ramener un
bastard[459] (ainsi apeloit-il Gondoald), qui nous a nos cités prises et
gastées? Tousjours as esté traitre, onques ne tins foi ni loyauté aus
choses que tu promis.» Lors lui respondi Boson: «Roi, quant tu sieds en
ton trône royal, nul n'ose à toi parler ni contredire chose que tu dies;
mais si un autre, qui mon pareil fust, me dist telle vilenie et tel
blame comme tu me dis, je le contredirois par mon cors et par mes armes,
et le rendrois connoissant de cette fausseté en ta présence.» Tous se
turent les autres: mais le roi qui courroucié estoit parla encore et
dist: «Tous ceus qui bien veullent se devroient efforcier que ce tiran
fust mis à perdition qui de néant est estrait. Car son père fu munier
premièrement et après fu tisseran[460], et de ces deux mestiers se
soustint toute sa vie.» Et bien que un homme puist bien savoir l'art de
deux mestiers, l'un des messages dist au roy: «Roy, ne di pas telles
paroles; car elles ne sont belles en bouche de roy. En quelle manière
puet-ce estre que un seul homme puist avoir deux pères?» De cette parole
qui fut simplement dite commencièrent à rire tous ceus qui là estoient.
Au congié prendre, parla un des messages et dist: «Roy, nous te
commandons à Dieu: et pour ce que tu ne veux recevoir la pais de ton
neveu, saches que la cogniée qui tes frères à tués, est toute apareillée
pour ton chief coper.» Après ces paroles commanda le roy que on les
boutast hors du palais et que l'on cueillist boue et ordure parmi les
rues pour geter à leurs visages. Pour ces vilenies qui aux messages
furent faites, monta grant haine entre les deux roys.
Note 458: Cette parenthèse est du traducteur, et le mot
_ironia_ ne se trouve même ni dans Aimoin ni dans Grégoire de
Tours.--_Barbarime_. Mot étranger.--Au reste voici la
définition de l'académie: «_Ironie_, figure de rhétorique,
par laquelle on dit le contraire de ce qu'on veut faire
entendre.» L'académie n'auroit-elle pas bien fait d'ajouter
le _en dédain_ de notre texte?
Note 459: _Bastard_. «Ballomerem quemdam.» Du Chesne, dans
son édition de Grégoire de Tours, l'explique: _falsus
princeps_.
Note 460: _Et après_. Le texte d'Aimoin justifie mieux la
réponse du messager: «Cujus pater procurator fuit
molendinorum regalium, et ut vertus fatcor, lanæ opificio
vitam produxit suam.»
[461]_Incidences_. En cette année au mois de décembre apparurent ès
vignes les bourgeons et les raisins tous formés, et les fleurs ès
arbres. Un grant brandon de feu courut à mie-nuit parmi le ciel en si
grant abondance, que l'air en resplendi ainsi comme s'il fust cler jour.
Une grant colonne de feu fu veue aussi comme si elle pendit du ciel;
audessus estoit une estoile. Maints furent en grand soupeçon de ces
signes: car la terre trembla, et maintes autres merveilles aparurent:
aucuns vouloient dire que ce estoit signe de la mort de Gondoald.
Note 461: _Aimoini lib. III, cap. 60_.
XXIII.
ANNEE 584.
_Comment Preteste fust rappelé d'exil, et comment Frédégonde cuida faire
occire Brunehaut_.
[462]Lienar, qui avoit esté l'un des princes le roy Chilperic à son
vivant, vint lors à la royne Frédégonde des parties de Toulouse: encore
estoit-elle en l'églyse Nostre-Dame de Paris[463]. Il lui dist que il
s'estoit échapé par fuite, et que sa fille estoit estroitement gardée et
en grande povreté de robes et de viandes. Frédégonde qui de telles
nouveles fust courrouciée, conçut si grant haine contre lui que elle lui
desceignit le baudrier, et lui tolit toute la dignité que le roy
Chilperic lui avoit donnée: tous ceus qui du service sa fille se furent
partis osta de leurs honneurs, ou elle les tormenta de diverses paines:
et pas ne doutoit à faire ces maus, pour la paour de Dieu ni de sa douce
mère, en laquelle églyse elle estoit tournée à garant et à refuge. Un
pervers compaignon avoit pour les maus que elle faisoit, Audoin avoit
nom; pour sa desloiauté et pour sa malice l'eust un jour le peuple
occis, s'il ne se fust feru au moustier.
Note 462: _Aimoini lib. III, cap. 62_.
Note 463: _En l'églyse Notre-Dame_. «In majore ecclesia
Parrhisiaca.» (Aimoin.)
[464]Le roy Gontran commanda que Préteste l'archevesque de Rouan, que le
roy Chilperic avoit envoié en essil, fust rapelé: mais pour ce faire
fist avant rassambler le concile des prélats, quant Renemon l'évesque de
Paris lui dist que il n'estoit pas mestier; pour ce que il n'avoit pas
esté dampné par concile. Lors fu rapelé et restabli en son siége.
Note 464: _Aimoin. lib. III, cap. 63_.
[465]Un povre homme s'en vint au roy priveement, et lui dist que il se
gardast de Pharulphe qui chamberlenc avoit esté au roy Chilperic; car il
savoit certainement que il avoit pris conseil de lui occire. Le roy fist
celui venir devant lui et lui demanda si ce estoit voire ou non.
Celui-ci nia tout: à tant le laissa aller sans plus faire; mais puis ce
jour se fist si bien garder que il n'alloit nule part ni au moustier que
il n'eust grant plenté de sa gent armée entour lui. Il envoia Frédégonde
en une ville qui est assez près de Rouan pour accomplir le remanant de
sa vie. Aucun des barons de France, qui plus avoient esté amis au roy
Chilperic son seigneur, allèrent à elle et lui dirent qu'ils estoient
apareilliés d'obéir à son enfant Clotaire comme à leur droit seigneur en
lieu et en tems. Là demeura Frédégonde; et fu avec elle Melaine qui
avoit esté de l'archeveschié de Rouan, quant Préteste fu rapelé.
Note 465: _Aimoin. lib. III, cap. 64_.
Frédégonde avoit moult grant duel en son cuer de ce que elle estoit
ainsi dégetée et abaissée de la hautesse et de l'honneur en quoi elle
souloit estre. Et lui faisoit assez pis ce que elle savoit bien, que
Brunehaut estoit plus puissante et plus honorée: pour ce apela un homme
qui Holerique avoit nom[466], et moult estoit malicieux et desloial: si
lui dist que il se pourpensast en toutes les manières comment il
pourroit occire Brunehaut. Celui-ci qui de sa dame voulut accomplir la
male volonté lui dist que il en penseroit bien: à Brunehaut vint et lui
dist que tant estoit Frédégonde diverse et plaine de cruauté, que nul ne
pouvoit entour lui durer: et pour ce que il avoit oï parler de la
débonnaireté et de la grant courtoisie que elle avoit à toutes gens,
estoit-il à elle venu. Tant fist par ses beles paroles que il aquist sa
grace en partie; et avenoit aucunes fois, quant elle alloit couchier,
que il la pourmenoit jusques à l'huis de sa chambre. Tous ceus de son
hostel blandisoit de paroles, l'amour et la bonne volonté avoit de ceus
qui ses pareils estoient; aus souverains estoit suget et obéissant.
Longuement ne se put pas céler que l'on n'eust de lui soupeçon. Il fut
contraint à reconnoistre qui il estoit, et pourquoi il estoit là venu: à
la parfin confessa tout le secret de sa première dame; batu fu et
tourmenté, puis renvoié à Frédégonde: tout lui raconta ce que il lui
estoit avenu: et pour ce que il n'avoit pas accompli son commandement,
elle lui fist couper les piés et les mains, en guerredon de son service.
Note 466: _Qui Holerique avoit nom_. Voilà l'une des fortes
erreurs de notre traducteur. «Clericum quemdam fallendi dolis
instructum ad eam dirigit.» Il falloit donc: _Elle appela un
certain clerc qui moult, etc_. Au reste la bévue appartient à
l'un des copistes d'Aimoin, suivi dans l'édition de 1567. On
y trouve en effet: _Olericum quemdam_.
XXIV.
ANNEE 584.
_Comment le roy Gontran fist occire Eberulphe en l'âtre S. Martin de
Tours_.