[407]Etherie évesque de Lexovie[408] racheta un clerc trente deniers

d'or: ce clerc estoit jugié à mort pour une femme qu'il avoit esforciée.

L'évesque lui donna les escoles de cette cité, pour ce qu'il disoit

qu'il estoit maistre d'escole de gramaire. Souvent l'apeloient les

bourgeois, de qui les enfans il aprenoit, pour mengier avec eus: tant

fréquenta leur ostel qu'il en ama la mère à l'un de ses escoliers; de

foles amours la requist; celle-ci qui fu preude femme le dist à son

seignour. Le bourgeois fist tant qu'il tint le clerc pour lui occirre.

L'évesque qui ce sut le délivra et lui rendit ses escoles. Un jour

advint que cet évesque estoit issu aus chans pour soi esbattre; le

malheureux clerc, qui tost eut oublié les bénéfices qu'il lui avoit

fais, courut après lui une hache à son col; lors se retourna vers lui et

lui demanda pourquoi il le suivoit avec cette coignié. Celui-ci lui

chait maintenant aus piez, et lui dist: «Biau père, aies merci de moi,

et me pardonnes les péchiés dont je me suis envers toi meffait. Si te

dis pour vérité que je ne fais pas ce de moi, mais, par l'enortement de

l'archidiacre, je te voloie tuer.» L'évesque lui commanda que il celast

cette chose, puis retourna à sa maison. Bien vit l'archidiacre qu'il ne

le porroit pas légièrement grever par autrui: par soi mesme faint

l'esclande, et dist qu'il avoit veu une foie femme issir de sa chambre.

Tout maintenant lui courut sus, lui et le devant dit clerc et ses autres

aides, et commanda qu'il fust fortement lié. Par les mains donques fut

pris et lié qu'il avoit plusieurs fois des liens délivré; par celui fu

emprisonné qu'il avoit plusieurs fois racheté. Bien vit qu'il avoit

perdu tout confort et qu'il n'avoit espérance à nule humaine aide. Pour

ce converti toute pensée à nostre Seignour et à nostre Dame, et leur

pria de bon cuer qu'ils le confortassent. Les liens lui chaïrent tantost

et ceus qui le gardoient s'endormirent. Quant il se vit en tel point, il

s'enfuit hors de la prison, et s'en vint au roy Gontran. Ses adversaires

feignirent leur accusation contre lui, et mandèrent au roy Chilperic

qu'il voloit la cité trahir; mais le peuple de la vile, qui moult estoit

dolent des griefs qu'on lui avoit faits, suplièrent au roy qu'il leur

rendist leur évesque. Lors manda le roy Chilperic au roy Gontran, qu'il

lui renvoiast et qu'il n'avoit nule male volonté vers lui. Car il ne

savoit cas nul par quoi il feust coupable. Le roy Gontran l'en fist

retourner en son siége à la requeste de son frère: assez lui donna

richesses et autres choses: aus évesques de son roiaume manda par ses

lettres qu'ils l'onorassent de dons et de présens. Tant lui donna-on

d'avoir et de richesses, en cette voie, comme il en put porter.

Note 407: _Aimoin. lib. III, cap. 25_.

Note 408: _Lexovie_. Lisieux.

[409]Le roy Chilperic fist mettre gardes aus ponts de Paris[410], pour

ce que les espies[411] le roy Gontran fussent retenues, et commanda que

tous les trespas[412] fussent bien gardés. Le duc Esclepie surprist une

nuit ces gardes, qui les ponts gardoient: tous les occist et roba toutes

les rues qui près des ponts estoient[413]. De cette chose fu le roy

Chilperic si esmeu qu'il voulut mouvoir contre le roy Gontran à

ostbanie[414]. Mais toutes-voies changea son propos par le conseil de

preudomes; et manda à son frère qu'il lui amendast le mal et domage

qu'on lui avoit fait par lui: et celui-ci qui aimoit droiture et

loyauté, l'amenda tout à sa volenté: mais le roy Chilperic, comme il

estoit pervers homme de sa nature, ne s'en tint pas à tant; ains lui

toli aucune de ses cités qui appartenoient à son roiaume; provos et

baillis y mist de par lui, et commanda que les rentes fussent aportées

en ses trésors.

Note 409: _Aimoin. lib. III, cap. 47_.

Note 410: _Aus ponts de Paris_. L'erreur est ici le fait

d'Aimoin qui entend l'_apud Pontem urbiensem civitatis

parisiensis_, par _apud pontem parisiacæ urbis_. Mais _Pons

urbiensis_ est _Pont-sur-Orge;_ aujourd'hui, suivant toutes

les probabilités, _Savigny-sur-Orge_, bourgade du territoire

de Paris qui séparoit les états des deux rois Chilperic et

Gontran.

Note 411: _Espies_. Espions.

Note 412: _Trespas_. Passages.

Note 413: Traduction inexacte. «Pagumque ponti proximum.»

(Aimoin.)

Note 414: _Banie_. Convoquée.

[415]La roine Frédégonde se délivra d'un fils; baptisié fu à Paris, et

eut nom Théoderic.

Note 415: _Aimoini lib. III, cap. 48_.

XVII.

ANNEE 583.

_Comment les deux rois murent guerre contre le tiers, et comment ils

firent pais_.

[416]Le roy Childebert envoia Gillon l'archevesque de Rains et aucuns

des princes de son règne en mesage au roy Chilperic son oncle, pour

confermer pais et aliances. L'archevesque commença la parole et dist

ainsi: «Chilperic noble roy, nostre sire le roy Childebert ton neveu te

requiert que la pais et l'aliance qui entre vous deux fu pieça establie,

soit du tout en tout confirmée. Il ne puet avoir l'amour ni la bonne

volenté le roy Gontran ton frère, pour ce qu'il demande la moitié de

Marseille qu'il retient sans raison, ni rendre ne lui veult les fugitifs

de son roiaume: si vous vouliez donques estre d'un accord et d'une

volente, et joindre vos deux forces ensemble, assez tost pourriez

prendre vengeance des tors qu'il vous fait.» Lors respondi le roy et dit

ainsi: «La colpe et le meffait de mon frère est si apert qu'il ne puet

pas légièrement estre celé: et si mon doux neveu recensoit bien et

diligemment en son cuer comment les choses sont allées, il trouveroit

que son père fu occis par la tricherie et par la desloiauté de lui. Pour

laquelle chose je lui promets aide et secours en toutes manières, et moi

et mes compagnons, de aidier de vengier la mort son père, de laquelle je

suis moult dolent. Car j'ai perdu mon frère et mon ami, qui moult

m'amast, s'il fust en vie.» Après ces paroles ils confermèrent les

aliances et donnèrent ostages d'une part et d'autre: puis partirent à

tant les mesages[417]. Le roy Chilperic fist ses osts assembler, et mut

pour le païs gaster et pour prendre les cités et les villes du roiaume

Gontran; les ducs et les chevetains envoia en diverses parties pour

prendre la cité de Bourges. D'une part, le duc Bérulphe les envaï lequel

estoit chevetain des Touranjaus et des Angevins; Desier et Bladaste

d'autre part atout grant multitude de gent. Le roy leur avoit commandé

qu'ils préissent les fois et les sermens des cités qu'ils prendroient en

son nom. Mes les Biturigiens, qui de leur venue furent avisés, vindrent

encontre le duc Desier à quinze mile hommes, à un chastel qui estoit

nomé Mediolens[418]. A lui se combatirent, et pendant qu'ils se

combatoient, les autres ducs assistrent la cité. Le roy Chilperic se

hasta moult d'eus ensuivre, tous ses osts fist passer parmi Paris, ja

soit que les osts Childebert son neveu ne feussent pas encore venues,

mais il avoit aucuns de ses princes en sa compaignie; tout le païs

alèrent gastant et robant jusques à Meleun, puis que ils eurent passé le

terroir de Paris. Le roy Gontran, qui bien se refut pourquis, ne redouta

pas à venir contre eus à bataille; ses conforts et son espérance estoit

tout en nostre Seigneur. La nuit après issi hors de ses herberges, ainsi

comme pour son ost escharguetier, une compaignie de ses anemis encontra

qui des autres s'estoient partis pour gaaignier; sus leur courut, et les

desconfi assez briement. Lendemain quant les osts furent armés et

apareilliés d'une part et d'autre, et qu'ils estoient ainsi comme à

l'assambler, aucuns preudomes qui avoient pitié de la perdicion du

pueple et des rois qui frères estoient germains, se travaillièrent tant

que à la pais vinrent, et fu entr'eus concorde et aliance fermée: si

promirent que l'un amenderoit à l'autre tout ce que il lui auroit

meffait. Le roy Chilperic commanda à sa gent qu'ils se tenissent de

tolir et de rober le païs: pas ne s'en voulurent tenir, dont le roy fu

si courroucié qu'il férit le conte de Rouan d'un glaive parmi le corps:

en telle manière restreint et refrena la rapine des autres: les proies

qu'ils avoient prises fist rendre, et les prisons qu'ils avoient pris

aussi. A ceus qui la cité de Bourges avoient assise manda qu'ils s'en

retournassent: mais en leur retour fu pris aus mains tout ce que ils

porent à eus choisir.

Note 416: _Aimoini lib. III, cap. 49_.

Note 417: _Les messages_. Les hommes chargés de réunir

l'armée.

Note 418: _Mediolens_. «Mediolanense castrum, quod nunc

Magdunum dicitur.» On croit que cette explication a été

ajoutée plus tard au texte d'Aimoin, et l'abbé Lebeuf a

soutenu avec beaucoup de vraisemblance qu'il falloit

reconnoître dans ce nom, _Château-Meillan_, petite ville du

Berry, aujourd'hui département du Cher, arrondissement de

Saint-Amand.

[419]Le roy Childebert tenoit son ost d'autre part tout assamblé en une

champaigne: les murmures et la noise du menu pueple monta à mie-nuit.

Tous frémissoient de ire et de mautalent contre Gilon l'archevesque de

Rhains et vers les autres ducs de l'ost, et crioient en telle manière:

«Ceus-ci devroient estre ostés de la présence et de la compaignie le

roy, qui son roiaume lui honnissent et le soumettent à autrui

seignourie.» Au plustost qu'ils purent le jour apercevoir, ils vindrent

au tref le roy tout apensséément, pour occire l'archevesque Gilon. Quant

il aperçu le péril où il estoit, il monta et s'enfuit à peu de gent au

plustost qu'il put; tant avoit grant paour qu'il n'osa reprendre une

bande dont il couvroit son chief, qui cheue lui estoit. A celui fu grand

bénéfice que ses anemis n'avoient pas chevaus apareilliés pour lui

ensuivre. En la cité de Rhains se feri, tandis comme ils

s'appareilloient pour lui chascier.

Note 419: _Aimoini lib. III, cap. 50_.

Le roy Gontran rendi au roy Childebert sa part de la cité de Marseille,

qu'il tenoit contre sa volenté. Le roy Chilperic retarda les noces de sa

fille, qu'il avoit promise au roi d'Espaigne, pour le doel qu'il avoit

de la mort d'un sien fils, dont nous avons lasus parlé. Les mesages qui

estoient meus en Espaigne fist rapeler. Après eus renvoia autres, qui

denoncièrent qu'il ne povoit célébrer les noces au temps qu'il avoit

establi, pour le duel de son fils. Mais les mesages qui retournés

furent, se tinrent moult près de la besoigne; pour ce se pourpensa que

il envoieroit là une sienne fille qu'il avoit eue de la royne Audovère

sa première femme. Cette damoisele avoit mis en reclus en un moustier en

la cité de Poitiers; mais Frédégonde sa marastre destourna cette

besoigne[420].

Note 420: _Mais Frédégonde_. Etourderie du traducteur. C'est

la bienheureuse Radegonde, la veuve de Clotaire, qui détourna

Chilperic de la marier. «Sed à beata Redegonde prohibitus

est?» (Aimoin.)--Resistente præcipuè beata Redegunde, et

dicente: _non est dignum ut puella Christo dicata iterùm ad

sæculi voluptatis revertatur_. (Gregori Tur., lib. IV, cap.

24.)

XVIII.

ANNEES 583/584.

_Comment Frédégonde fist justice des sorcières; et comment le roy

Chilperic envoia sa fille en Espaigne_.

L'on fist entendant à la royne Frédégonde que son fils qui nouvelement

estoit mort, dont elle et le roy avoient si grant duel conceu, estoit

péri par le provost Mummole, et qu'il devoit avoir tant fait vers

aucunes femmes sorcières, que elles avoient l'enfant fait morir. La

royne crut plus légièrement ces paroles, pour ce qu'elle n'amoit pas le

baillif Mummole: les femmes fist prendre et mètre à gehene: bien

reconnurent qu'elles avoient tué maint inocent par leurs sorceries et

par leurs charmes; après reconnurent qu'elles avoient donné la vie de

son fils pour la santé Mummole. Lors devint la royne aussi comme

foursenée; les unes en fist ardoir toutes vives, les autres fist lier en

roues, et tourmenter en tournoiant. Après fist sa complainte au roy de

Mummole. Le roy le fist venir devant lui estraint et lié de bonnes

chainnes, pendre le fist à un tref les mains derrière le dos; puis lui

demanda s'il savoit rien du cas dont les femmes l'avoient acusé. Il

respondi que de la mort de son fils ne savoit-il rien; mais il reconnut

bien qu'il avoit aucunes fois receu de leurs bevrages et de divers

charmes pour aquerre la grace du roy et de la royne. Lors le fist le roy

despendre et geter en prison; puis lui manda Mummole quant il fu en

prison que de ce que l'on lui avoit fait de tourmens il ne sentoit ni

mal ni doleur. Moult s'en esmerveilla le roy et dit que c'estoit un

enchanteur: en telle haine le cueilli pour cette parole, qu'il commanda

qu'il fust occis: toutes-voies pria la royne que sa vie lui fu respitée,

mais ce ne fut pas moult longuement: car assez tost morut après pour la

dolour des tourmens qu'il avoit avant soufferts. La royne fist prendre

les robes et les trésors de son enfant: ses vestemens fist ardoir, et

l'or et l'argent fist fondre en fornaise et jeter en terre bien

parfonde, pour ce que elle ne voloit rien veoir qui son fils lui

ramenast en mémoire pour son duel renouveler.[421] Ne demoura pas après

longuement que elle eut un moult biau fils, Clotaire fu apelé. Le roy en

eut si grant joie que il commanda que les prisons et les geoles fussent

ouvertes par tout son roiaume, et que tous les prisonniers, pour quelque

cas que ce fust, s'en allassent tout quites et délivrés. A Paris vint le

roy et y entra ainsi comme par force, contre les convenances qu'il avoit

aus citoiens, c'est à savoir qu'il ne devoit jamais entrer en la vile à

armes, par raison de seignourie: pour ce dut-il perdre par droit telle

porcion et telle seignourie comme il avoit en la vile.

Note 421: _Aimoini lib. III, cap. 53_.

[422]_Incidence_. Théodosie l'évesque de Rodais trespassa de ce siècle.

En ce tems Innocent, conte d'une cité qui est apelée Gaiète[423], reçut

après lui l'éveschié par le décret et par l'esgart la royne Brunehaut.

Remi l'archevesque de Bourges moru: Suplice fu après lui en la dignité,

par l'assentiment le roy Gontran, jasoit que maint y béassent ou par don

ou par prières; dont le roy dist une parole qui bien fait à noter. «Ce

n'est pas,» dist-il, «la coustume de nostre débonnaireté que nous

vendons les églyses de nostre Seignour, ni les bénéfices de son

patrimoine pour dons ni pour services; car ce seroit simonie.» (A

l'exemple de ce prince seculier devroient prendre garde les prélats, qui

autrement les donnent que ils ne doivent.)[424]

Note 422: _Aimoini lib. III, cap. 54_.

Note 423: Gavalitanorum. Javoulx.

Note 424: Cette parenthèse est une réflexion du traducteur.

_Incidence_. En cette année furent veues roses au mois de janvier; et

les arbres, qui avoient porté fruit en juin, reflourirent en septembre.

[425]Le roy Chilperic qui se doutoit que son frère, le roy Gontran, et

son nepveu, le roy Childebert, ne feissent conspiracion contre lui, fist

ses trésors porter en la cité de Cambrai: tout son povoir et sa deffense

fist et establi en cette ville; souvent faisoit assembler et gesir[426]

ès chans, en paveillons, ainsi comme s'il deust ostoier[427]. [428]Es

calendes de septembre envoia sa fille en Espaigne pour espouser, en

telle manière comme nous vous dirons. Quant il fu à Paris reparié, il

sépara les fils des pères qui estoient ses hommes de fief, et les

contraignit par force d'aler en Espaigne avec sa fille, desquels aucuns

se pendirent pour ce que ils ne vouloient pas laisser leur contrée ni

leurs parens; et aucuns de ceus qui furent contraints à aler là, firent

leur testament ainsi comme s'ils deussent morir. Tels cris et tels

plours y eut lors à Paris, comme il eut jadis en Egypte, quant les

Egypciens virent morts les aisnés de leurs fils. Lors manda le roy

Childebert au roi Chilperic que il ne donnast à sa fille nul des trésors

ni des richèces que il avoit ravies ès cités que il lui avoit tolues, ni

des chetifs que il avoit emprisonnés. L'un de ces mesages fu occis

secretement: le roy mesme fu soupeçonné du fait. Par les deus autres

mesages manda à son nepveu que il ne feroit nule presumcion[429] contre

la deffense que il lui avoit faite et que il avoit assez à donner à sa

fille d'autres choses, de ses propres trésors. La royne lui donna tant

en or et en argent et en joiaus que il sembloit au roy que il demouroit

povre. Elle s'apercu bien que il ne plaisoit pas bien à son seigneur,

que elle lui donnast tant; pour ce dist, une heure, aus François qui

entour lui estoient, si apertement et si haut que le roy l'entendi bien:

«Seigneurs,» dist-elle, «vous ne devez pas cuider que ce jouel que nous

avons donné à nostre fille soient des trésors le roy; le roy mesme m'en

donna une partie en douaire, l'autre partie j'ai aquise et conquestée

par mon propre labour: et vous mesmes, seigneurs François, m'en avez

donné une partie.» Par telle satisfacion apaisa le courage le roy. Les

plus nobles des barons de France firent à la damoisèle présens de

diverses manières de joiaus. La royne et les barons lui donnèrent si

largement que sept chars furent tout chargiés de ses trésors et de ses

joiaus. De Paris issi à grans plours et à grans soupirs: droitement

ainsi que elle issoit de la porte de la cité, une des roues de son char

brisa si qu'elle cheï à terre: pluseurs furent qui cette chose notèrent

en male senificacion, et dist le peuple que ce estoit signe de mauvaise

fortune. Quant ceus qui la demoisèle conduisoient l'eurent convoié près

de huit lieues, ils tendirent leurs tentes pour eus reposer. Tandis que

ils faisoient ce, cinquante homes ravirent cent de leurs chevaus tous

enselés et tout enfrenés de lorains[430] dorés, et s'enfuirent au roy

Childebert. Quant le roy Chilperic oy ce, il se douta moult que son

nepveu ou ses frères n'eussent agais basti pour sa fille desrober:

quatre mille homes fist armer pour lui conduire; livrés furent à deus

chevetains qui avoient nom Bobon et Wadon: et manda le roy que leurs

despens fussent pris sur le peuple et sur les povres gens, tant comme

ils la conduiroient, pour que ses trésors n'apétissassent. A telle

procession et à tel plenté de mesnie d'homes et de femmes s'en

aloit-elle en Espaigne. Ceus qui la conduisoient gastoient tout le païs

avant eus. A tel boban parti de France comme vous avez oy; mais sa

prospérité fu puis muée en adversité, ains que elle fust hors du royaume

si comme vous oirez assez tost après.

Note 425: _Aimoini lib. III, cap. 53_.

Note 426: _Gésir_. Coucher. De _jacere_.

Note 427: _Ostoier_. Guerroyer.

Note 428: Aimoini lib. III, cap. 55.

Note 429: _Presumcion_. Prise préalable.

Note 430: _Lorains_. Mords.

XIX.

ANNEE 584.

_Comment Fredegonde fit occire le roy Chilperic, son seigneur_.

[431]Moult estoit bele femme la royne Fredegonde, en conseil sage et

cavilleuse[432], en tricherie ni en malice n'a voit son pareil fors

Brunehault tant seulement. Le roi Chilperic avoit si deceu et si

aveuglé, par la gloutonnie de luxure, comme telles femmes savent faire à

ceus qni à elles s'abandonnent trop, que il mesme la servoit ainsi comme

féist un garson[433]. Un jour s'apareilla pour aler chacier en bois, il

commanda que les seles feussent mises; du palais descendi en la cour. La

royne qui cuida qu'il deust monter sans plus retourner amont, entra en

une garde-robe pour son chief laver. Le roy retourna en la sale avant

que il montast; il entra là où elle estoit, si coiement qu'elle ne s'en

aperçut mie et comme elle se fu adentée sur un banc[434] sus oreilliers

et sus carriaus. Il la féri en riant au-dessous des rains d'un bastoncel

que il tenoit. Elle ne se retourna pas pour lui regarder; car elle cuida

certainement que ce fust un autre. Lors dist: «Landri, Landri! mar y

fais[435], comment oses-tu ce faire?» Ce Landri estoit cuens du palais

et le graindre[436] de la maison le roy, il honnissoit le de sa femme et

la maintenoit en adultère. Quant le roy oy cette parole, il cheï en un

soupeçon de jalousie et devint ainsi comme tout foursené; il sailli de

la sale et deçà et delà aloit, angoisseux et destrois de cuer comme

celui qui ne savoit que il peust faire ni dire: toutes-voies ala en bois

pour oublier et pour assouagier la tristèce de son cuer. Fredegonde

aperçu bien que ce avoit été le roy; et que il n'avoit pas porté de bon

cuer la parole que elle avoit dite. Lors pensa bien que elle estoit en

péril, si elle attendoit sa revenue; pour ce jeta jus toute paour, et

prist toute hardiesse de femme; Landri manda que il venist à elle

parler. Lors lui dist: «Landri, la cause de ton chief est en

présent[437]: pense plus de ta sépulture que de ton lit, si tu ne

t'avertis comment tu pouras guérir.» Lors lui conta comment la parole

avoit esté dite. Moult fut Landri esbahi, quant il oy ce; il commença à

recorder et à réciter ses meffais à lui-mesme en grant douleur de cuer.

L'aiguillon de conscience le poignoit moult aigrement; il ne véoit lieu

où il peust fuir, ni comment il peust eschaper; il lui sambloit que il

fust pris et retenu ainsi comme le poisson à la roie[438]; fortement

prist à gemir et à soupirer et à dire: «Hélas, malheureux! pourquoi

ajourna[439] hui ce jour au quel je suis cheu en si grant amertume de

cuer? Las, chetif, je suis tourmenté en ma conscience; je ne sais que je

puisse faire, ni où je puisse vertir ni tourner.» Lors lui dist

Fredegonde: «Escoute, Landri, si oiras ce que je veuil que tu faces qui

pourfitable nous sera. Quant il viendra de chascier tout tart, si comme

il a de coustume de venir par nuit aucune fois, garde que tu aies

apareillié homicides[440], et que tu faces tant vers eus par dons que

ils veuillent mettre leur vie en péril, si que tantost que il sera

descendu, il soit occis de coutiaus. Quant ce sera fait, nous serons

asseurés[441] de la mort, et régnerons entre nous et notre fils

Clotaire.» Landri loua moult ce conseil, il se pourvut de son afaire.

Tout tart vint le roy du bois: ceus qui avec lui furent venus

n'atendirent pas à lui, ainsi alèrent les uns çà et les autres là, comme

coustume est de chaceours. Les murtriers qui entour lui furent tout

prests, le ferirent de coutiaus parmi le cors et l'occirent en telle

manière. Lors commencièrent ceus mesmes qui occis l'a voient à crier:

«Hai! hai! mors est le roy Chilperic. Son nepveu Childebert l'a fait

occire par ses espies, qui maintenant tournent en fuie.» Tous

retournèrent en la place où le roy gisoit mors, quand ils oïrent cris:

aucuns montèrent sus leurs chevaus et commencièrent à chascier ceus

qu'ils ne veoient pas: quant ils eurent une grant pièce chascié ceus que

pas ne trouvassent légièrement, ils retournèrent arrière. Madulphes,

l'évesque de Senlis, qui trois jours avoit jà demouré à court, ni au roy

ne povoit parler pour le grant orgueil dont il estoit plain, vint avant

quant il sut qu'il fu occi; le cors fist atourner, puis le fist metre en

une nef et le fist mener à Paris. Ce cas avint à une ville qui siet sur

Marne et soloit être et encore est appelée Chielle. Il fu mis en

sépoulture en l'églyse Saint-Vincent, à qui il avoit donné moult de

possessions et de franchises.

Note 431: _Aimoini lib. III, cap. 56_.

Note 432: _Cavilleuse_. Subtile.

Note 433: _Garson_. Valet. Ce mot se prenoit au moyen âge

presque toujours en aussi mauvaise part qu'aujourd'hui son

acception féminine.

Note 434: «Ut jacebat super scamnum acclinem.»

(Aimoin).--_Adentée_, c'est-à-dire couchée sur les dents.

Note 435: _Mar y fais_. Tu fais mal. _Mar_ est la vieille

traduction de l'adverbe _malè_.

Note 436: _Graindre_. Le plus grand. De _grandior_.--_Cuens_.

Comte.

Note 437: _La cause_, etc. Il s'agit de la tête maintenant.

Note 438: _A la roie_. Aux rets. «Velut circumventum

quibusdam retibus.» (Aimoin.)

Note 439: _Ajourna_. Arriva.

Note 440: _Appareillié homicides_. Disposé des assassins.

Note 441: _Asseurés_. Mis en securité contre la mort.

En son tems furent mis peu de clers en éveschiés; volontiers

contredisoit les églyses à ceus qui nouvelement estoient convertis à la

foi. Homme fu plain de si grande présompcion que il cuidoit estre plus

sage que tous ceus de son temps. Il compila deus livres ainsi comme

Sedule avoit fait, par vers estoient ces livres bailliés; les sillabes

brièves estoient mises pour longues et longues pour brièves; et ne

povoient estre receus par nule raison ni ne devoient: pour ce furent

ostés et effaciés de toute mémoire d'homme, après sa mort. Les querelles

des povres gens ne lessoit-il pas légièrement venir devant lui; les

églyses et les abaïes avoit en trop grant despit, dont il disoit aucunes

fois devant tous, quant il séoit en son palais: «Toutes nos richesces

descendent aus églyses; clers et prélats règnent et sont honorés sur

toutes autres gens.» Des prestres et des ministres de sainte églyse se

gaboit et les avoit tournés en proverbe et en dérision. Pourquoi

raconterions-nous plus de ses meurs? l'on peut dire qu'il n'aima onques

nului ni de nului ne fu aimé. Ainsi périt, comme vous avez oï; aus siens

haineus et non aimé des estrangers.

XX.

ANNEE 584.

_Comment Frédégonde mit elle et son fils en la garde du roy Gontran_.

Après la mort du roi Chilperic, les Orlénois et les Blesois coururent

soudainement sur les Dunois[442]; tous les meubles que ils purent trover

ravirent, les maisons et autres choses ardirent. Quant retournés furent

en leur païs, les Chartrains et les Dunois s'allièrent et retournèrent

sur les Orlénois et les Blesois, et leur firent grand dommage. A la

parfin ils consentirent à venir à pais, par les chefs des deux parties.

Note 442: _Dunois_. Les habitants de _Dunum_, aujourd'hui

_Châteaudun_.

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 17 / 30 段