d'or: ce clerc estoit jugié à mort pour une femme qu'il avoit esforciée.
L'évesque lui donna les escoles de cette cité, pour ce qu'il disoit
qu'il estoit maistre d'escole de gramaire. Souvent l'apeloient les
bourgeois, de qui les enfans il aprenoit, pour mengier avec eus: tant
fréquenta leur ostel qu'il en ama la mère à l'un de ses escoliers; de
foles amours la requist; celle-ci qui fu preude femme le dist à son
seignour. Le bourgeois fist tant qu'il tint le clerc pour lui occirre.
L'évesque qui ce sut le délivra et lui rendit ses escoles. Un jour
advint que cet évesque estoit issu aus chans pour soi esbattre; le
malheureux clerc, qui tost eut oublié les bénéfices qu'il lui avoit
fais, courut après lui une hache à son col; lors se retourna vers lui et
lui demanda pourquoi il le suivoit avec cette coignié. Celui-ci lui
chait maintenant aus piez, et lui dist: «Biau père, aies merci de moi,
et me pardonnes les péchiés dont je me suis envers toi meffait. Si te
dis pour vérité que je ne fais pas ce de moi, mais, par l'enortement de
l'archidiacre, je te voloie tuer.» L'évesque lui commanda que il celast
cette chose, puis retourna à sa maison. Bien vit l'archidiacre qu'il ne
le porroit pas légièrement grever par autrui: par soi mesme faint
l'esclande, et dist qu'il avoit veu une foie femme issir de sa chambre.
Tout maintenant lui courut sus, lui et le devant dit clerc et ses autres
aides, et commanda qu'il fust fortement lié. Par les mains donques fut
pris et lié qu'il avoit plusieurs fois des liens délivré; par celui fu
emprisonné qu'il avoit plusieurs fois racheté. Bien vit qu'il avoit
perdu tout confort et qu'il n'avoit espérance à nule humaine aide. Pour
ce converti toute pensée à nostre Seignour et à nostre Dame, et leur
pria de bon cuer qu'ils le confortassent. Les liens lui chaïrent tantost
et ceus qui le gardoient s'endormirent. Quant il se vit en tel point, il
s'enfuit hors de la prison, et s'en vint au roy Gontran. Ses adversaires
feignirent leur accusation contre lui, et mandèrent au roy Chilperic
qu'il voloit la cité trahir; mais le peuple de la vile, qui moult estoit
dolent des griefs qu'on lui avoit faits, suplièrent au roy qu'il leur
rendist leur évesque. Lors manda le roy Chilperic au roy Gontran, qu'il
lui renvoiast et qu'il n'avoit nule male volonté vers lui. Car il ne
savoit cas nul par quoi il feust coupable. Le roy Gontran l'en fist
retourner en son siége à la requeste de son frère: assez lui donna
richesses et autres choses: aus évesques de son roiaume manda par ses
lettres qu'ils l'onorassent de dons et de présens. Tant lui donna-on
d'avoir et de richesses, en cette voie, comme il en put porter.
Note 407: _Aimoin. lib. III, cap. 25_.
Note 408: _Lexovie_. Lisieux.
[409]Le roy Chilperic fist mettre gardes aus ponts de Paris[410], pour
ce que les espies[411] le roy Gontran fussent retenues, et commanda que
tous les trespas[412] fussent bien gardés. Le duc Esclepie surprist une
nuit ces gardes, qui les ponts gardoient: tous les occist et roba toutes
les rues qui près des ponts estoient[413]. De cette chose fu le roy
Chilperic si esmeu qu'il voulut mouvoir contre le roy Gontran à
ostbanie[414]. Mais toutes-voies changea son propos par le conseil de
preudomes; et manda à son frère qu'il lui amendast le mal et domage
qu'on lui avoit fait par lui: et celui-ci qui aimoit droiture et
loyauté, l'amenda tout à sa volenté: mais le roy Chilperic, comme il
estoit pervers homme de sa nature, ne s'en tint pas à tant; ains lui
toli aucune de ses cités qui appartenoient à son roiaume; provos et
baillis y mist de par lui, et commanda que les rentes fussent aportées
en ses trésors.
Note 409: _Aimoin. lib. III, cap. 47_.
Note 410: _Aus ponts de Paris_. L'erreur est ici le fait
d'Aimoin qui entend l'_apud Pontem urbiensem civitatis
parisiensis_, par _apud pontem parisiacæ urbis_. Mais _Pons
urbiensis_ est _Pont-sur-Orge;_ aujourd'hui, suivant toutes
les probabilités, _Savigny-sur-Orge_, bourgade du territoire
de Paris qui séparoit les états des deux rois Chilperic et
Gontran.
Note 411: _Espies_. Espions.
Note 412: _Trespas_. Passages.
Note 413: Traduction inexacte. «Pagumque ponti proximum.»
(Aimoin.)
Note 414: _Banie_. Convoquée.
[415]La roine Frédégonde se délivra d'un fils; baptisié fu à Paris, et
eut nom Théoderic.
Note 415: _Aimoini lib. III, cap. 48_.
XVII.
ANNEE 583.
_Comment les deux rois murent guerre contre le tiers, et comment ils
firent pais_.
[416]Le roy Childebert envoia Gillon l'archevesque de Rains et aucuns
des princes de son règne en mesage au roy Chilperic son oncle, pour
confermer pais et aliances. L'archevesque commença la parole et dist
ainsi: «Chilperic noble roy, nostre sire le roy Childebert ton neveu te
requiert que la pais et l'aliance qui entre vous deux fu pieça establie,
soit du tout en tout confirmée. Il ne puet avoir l'amour ni la bonne
volenté le roy Gontran ton frère, pour ce qu'il demande la moitié de
Marseille qu'il retient sans raison, ni rendre ne lui veult les fugitifs
de son roiaume: si vous vouliez donques estre d'un accord et d'une
volente, et joindre vos deux forces ensemble, assez tost pourriez
prendre vengeance des tors qu'il vous fait.» Lors respondi le roy et dit
ainsi: «La colpe et le meffait de mon frère est si apert qu'il ne puet
pas légièrement estre celé: et si mon doux neveu recensoit bien et
diligemment en son cuer comment les choses sont allées, il trouveroit
que son père fu occis par la tricherie et par la desloiauté de lui. Pour
laquelle chose je lui promets aide et secours en toutes manières, et moi
et mes compagnons, de aidier de vengier la mort son père, de laquelle je
suis moult dolent. Car j'ai perdu mon frère et mon ami, qui moult
m'amast, s'il fust en vie.» Après ces paroles ils confermèrent les
aliances et donnèrent ostages d'une part et d'autre: puis partirent à
tant les mesages[417]. Le roy Chilperic fist ses osts assembler, et mut
pour le païs gaster et pour prendre les cités et les villes du roiaume
Gontran; les ducs et les chevetains envoia en diverses parties pour
prendre la cité de Bourges. D'une part, le duc Bérulphe les envaï lequel
estoit chevetain des Touranjaus et des Angevins; Desier et Bladaste
d'autre part atout grant multitude de gent. Le roy leur avoit commandé
qu'ils préissent les fois et les sermens des cités qu'ils prendroient en
son nom. Mes les Biturigiens, qui de leur venue furent avisés, vindrent
encontre le duc Desier à quinze mile hommes, à un chastel qui estoit
nomé Mediolens[418]. A lui se combatirent, et pendant qu'ils se
combatoient, les autres ducs assistrent la cité. Le roy Chilperic se
hasta moult d'eus ensuivre, tous ses osts fist passer parmi Paris, ja
soit que les osts Childebert son neveu ne feussent pas encore venues,
mais il avoit aucuns de ses princes en sa compaignie; tout le païs
alèrent gastant et robant jusques à Meleun, puis que ils eurent passé le
terroir de Paris. Le roy Gontran, qui bien se refut pourquis, ne redouta
pas à venir contre eus à bataille; ses conforts et son espérance estoit
tout en nostre Seigneur. La nuit après issi hors de ses herberges, ainsi
comme pour son ost escharguetier, une compaignie de ses anemis encontra
qui des autres s'estoient partis pour gaaignier; sus leur courut, et les
desconfi assez briement. Lendemain quant les osts furent armés et
apareilliés d'une part et d'autre, et qu'ils estoient ainsi comme à
l'assambler, aucuns preudomes qui avoient pitié de la perdicion du
pueple et des rois qui frères estoient germains, se travaillièrent tant
que à la pais vinrent, et fu entr'eus concorde et aliance fermée: si
promirent que l'un amenderoit à l'autre tout ce que il lui auroit
meffait. Le roy Chilperic commanda à sa gent qu'ils se tenissent de
tolir et de rober le païs: pas ne s'en voulurent tenir, dont le roy fu
si courroucié qu'il férit le conte de Rouan d'un glaive parmi le corps:
en telle manière restreint et refrena la rapine des autres: les proies
qu'ils avoient prises fist rendre, et les prisons qu'ils avoient pris
aussi. A ceus qui la cité de Bourges avoient assise manda qu'ils s'en
retournassent: mais en leur retour fu pris aus mains tout ce que ils
porent à eus choisir.
Note 416: _Aimoini lib. III, cap. 49_.
Note 417: _Les messages_. Les hommes chargés de réunir
l'armée.
Note 418: _Mediolens_. «Mediolanense castrum, quod nunc
Magdunum dicitur.» On croit que cette explication a été
ajoutée plus tard au texte d'Aimoin, et l'abbé Lebeuf a
soutenu avec beaucoup de vraisemblance qu'il falloit
reconnoître dans ce nom, _Château-Meillan_, petite ville du
Berry, aujourd'hui département du Cher, arrondissement de
Saint-Amand.
[419]Le roy Childebert tenoit son ost d'autre part tout assamblé en une
champaigne: les murmures et la noise du menu pueple monta à mie-nuit.
Tous frémissoient de ire et de mautalent contre Gilon l'archevesque de
Rhains et vers les autres ducs de l'ost, et crioient en telle manière:
«Ceus-ci devroient estre ostés de la présence et de la compaignie le
roy, qui son roiaume lui honnissent et le soumettent à autrui
seignourie.» Au plustost qu'ils purent le jour apercevoir, ils vindrent
au tref le roy tout apensséément, pour occire l'archevesque Gilon. Quant
il aperçu le péril où il estoit, il monta et s'enfuit à peu de gent au
plustost qu'il put; tant avoit grant paour qu'il n'osa reprendre une
bande dont il couvroit son chief, qui cheue lui estoit. A celui fu grand
bénéfice que ses anemis n'avoient pas chevaus apareilliés pour lui
ensuivre. En la cité de Rhains se feri, tandis comme ils
s'appareilloient pour lui chascier.
Note 419: _Aimoini lib. III, cap. 50_.
Le roy Gontran rendi au roy Childebert sa part de la cité de Marseille,
qu'il tenoit contre sa volenté. Le roy Chilperic retarda les noces de sa
fille, qu'il avoit promise au roi d'Espaigne, pour le doel qu'il avoit
de la mort d'un sien fils, dont nous avons lasus parlé. Les mesages qui
estoient meus en Espaigne fist rapeler. Après eus renvoia autres, qui
denoncièrent qu'il ne povoit célébrer les noces au temps qu'il avoit
establi, pour le duel de son fils. Mais les mesages qui retournés
furent, se tinrent moult près de la besoigne; pour ce se pourpensa que
il envoieroit là une sienne fille qu'il avoit eue de la royne Audovère
sa première femme. Cette damoisele avoit mis en reclus en un moustier en
la cité de Poitiers; mais Frédégonde sa marastre destourna cette
besoigne[420].
Note 420: _Mais Frédégonde_. Etourderie du traducteur. C'est
la bienheureuse Radegonde, la veuve de Clotaire, qui détourna
Chilperic de la marier. «Sed à beata Redegonde prohibitus
est?» (Aimoin.)--Resistente præcipuè beata Redegunde, et
dicente: _non est dignum ut puella Christo dicata iterùm ad
sæculi voluptatis revertatur_. (Gregori Tur., lib. IV, cap.
24.)
XVIII.
ANNEES 583/584.
_Comment Frédégonde fist justice des sorcières; et comment le roy
Chilperic envoia sa fille en Espaigne_.
L'on fist entendant à la royne Frédégonde que son fils qui nouvelement
estoit mort, dont elle et le roy avoient si grant duel conceu, estoit
péri par le provost Mummole, et qu'il devoit avoir tant fait vers
aucunes femmes sorcières, que elles avoient l'enfant fait morir. La
royne crut plus légièrement ces paroles, pour ce qu'elle n'amoit pas le
baillif Mummole: les femmes fist prendre et mètre à gehene: bien
reconnurent qu'elles avoient tué maint inocent par leurs sorceries et
par leurs charmes; après reconnurent qu'elles avoient donné la vie de
son fils pour la santé Mummole. Lors devint la royne aussi comme
foursenée; les unes en fist ardoir toutes vives, les autres fist lier en
roues, et tourmenter en tournoiant. Après fist sa complainte au roy de
Mummole. Le roy le fist venir devant lui estraint et lié de bonnes
chainnes, pendre le fist à un tref les mains derrière le dos; puis lui
demanda s'il savoit rien du cas dont les femmes l'avoient acusé. Il
respondi que de la mort de son fils ne savoit-il rien; mais il reconnut
bien qu'il avoit aucunes fois receu de leurs bevrages et de divers
charmes pour aquerre la grace du roy et de la royne. Lors le fist le roy
despendre et geter en prison; puis lui manda Mummole quant il fu en
prison que de ce que l'on lui avoit fait de tourmens il ne sentoit ni
mal ni doleur. Moult s'en esmerveilla le roy et dit que c'estoit un
enchanteur: en telle haine le cueilli pour cette parole, qu'il commanda
qu'il fust occis: toutes-voies pria la royne que sa vie lui fu respitée,
mais ce ne fut pas moult longuement: car assez tost morut après pour la
dolour des tourmens qu'il avoit avant soufferts. La royne fist prendre
les robes et les trésors de son enfant: ses vestemens fist ardoir, et
l'or et l'argent fist fondre en fornaise et jeter en terre bien
parfonde, pour ce que elle ne voloit rien veoir qui son fils lui
ramenast en mémoire pour son duel renouveler.[421] Ne demoura pas après
longuement que elle eut un moult biau fils, Clotaire fu apelé. Le roy en
eut si grant joie que il commanda que les prisons et les geoles fussent
ouvertes par tout son roiaume, et que tous les prisonniers, pour quelque
cas que ce fust, s'en allassent tout quites et délivrés. A Paris vint le
roy et y entra ainsi comme par force, contre les convenances qu'il avoit
aus citoiens, c'est à savoir qu'il ne devoit jamais entrer en la vile à
armes, par raison de seignourie: pour ce dut-il perdre par droit telle
porcion et telle seignourie comme il avoit en la vile.
Note 421: _Aimoini lib. III, cap. 53_.
[422]_Incidence_. Théodosie l'évesque de Rodais trespassa de ce siècle.
En ce tems Innocent, conte d'une cité qui est apelée Gaiète[423], reçut
après lui l'éveschié par le décret et par l'esgart la royne Brunehaut.
Remi l'archevesque de Bourges moru: Suplice fu après lui en la dignité,
par l'assentiment le roy Gontran, jasoit que maint y béassent ou par don
ou par prières; dont le roy dist une parole qui bien fait à noter. «Ce
n'est pas,» dist-il, «la coustume de nostre débonnaireté que nous
vendons les églyses de nostre Seignour, ni les bénéfices de son
patrimoine pour dons ni pour services; car ce seroit simonie.» (A
l'exemple de ce prince seculier devroient prendre garde les prélats, qui
autrement les donnent que ils ne doivent.)[424]
Note 422: _Aimoini lib. III, cap. 54_.
Note 423: Gavalitanorum. Javoulx.
Note 424: Cette parenthèse est une réflexion du traducteur.
_Incidence_. En cette année furent veues roses au mois de janvier; et
les arbres, qui avoient porté fruit en juin, reflourirent en septembre.
[425]Le roy Chilperic qui se doutoit que son frère, le roy Gontran, et
son nepveu, le roy Childebert, ne feissent conspiracion contre lui, fist
ses trésors porter en la cité de Cambrai: tout son povoir et sa deffense
fist et establi en cette ville; souvent faisoit assembler et gesir[426]
ès chans, en paveillons, ainsi comme s'il deust ostoier[427]. [428]Es
calendes de septembre envoia sa fille en Espaigne pour espouser, en
telle manière comme nous vous dirons. Quant il fu à Paris reparié, il
sépara les fils des pères qui estoient ses hommes de fief, et les
contraignit par force d'aler en Espaigne avec sa fille, desquels aucuns
se pendirent pour ce que ils ne vouloient pas laisser leur contrée ni
leurs parens; et aucuns de ceus qui furent contraints à aler là, firent
leur testament ainsi comme s'ils deussent morir. Tels cris et tels
plours y eut lors à Paris, comme il eut jadis en Egypte, quant les
Egypciens virent morts les aisnés de leurs fils. Lors manda le roy
Childebert au roi Chilperic que il ne donnast à sa fille nul des trésors
ni des richèces que il avoit ravies ès cités que il lui avoit tolues, ni
des chetifs que il avoit emprisonnés. L'un de ces mesages fu occis
secretement: le roy mesme fu soupeçonné du fait. Par les deus autres
mesages manda à son nepveu que il ne feroit nule presumcion[429] contre
la deffense que il lui avoit faite et que il avoit assez à donner à sa
fille d'autres choses, de ses propres trésors. La royne lui donna tant
en or et en argent et en joiaus que il sembloit au roy que il demouroit
povre. Elle s'apercu bien que il ne plaisoit pas bien à son seigneur,
que elle lui donnast tant; pour ce dist, une heure, aus François qui
entour lui estoient, si apertement et si haut que le roy l'entendi bien:
«Seigneurs,» dist-elle, «vous ne devez pas cuider que ce jouel que nous
avons donné à nostre fille soient des trésors le roy; le roy mesme m'en
donna une partie en douaire, l'autre partie j'ai aquise et conquestée
par mon propre labour: et vous mesmes, seigneurs François, m'en avez
donné une partie.» Par telle satisfacion apaisa le courage le roy. Les
plus nobles des barons de France firent à la damoisèle présens de
diverses manières de joiaus. La royne et les barons lui donnèrent si
largement que sept chars furent tout chargiés de ses trésors et de ses
joiaus. De Paris issi à grans plours et à grans soupirs: droitement
ainsi que elle issoit de la porte de la cité, une des roues de son char
brisa si qu'elle cheï à terre: pluseurs furent qui cette chose notèrent
en male senificacion, et dist le peuple que ce estoit signe de mauvaise
fortune. Quant ceus qui la demoisèle conduisoient l'eurent convoié près
de huit lieues, ils tendirent leurs tentes pour eus reposer. Tandis que
ils faisoient ce, cinquante homes ravirent cent de leurs chevaus tous
enselés et tout enfrenés de lorains[430] dorés, et s'enfuirent au roy
Childebert. Quant le roy Chilperic oy ce, il se douta moult que son
nepveu ou ses frères n'eussent agais basti pour sa fille desrober:
quatre mille homes fist armer pour lui conduire; livrés furent à deus
chevetains qui avoient nom Bobon et Wadon: et manda le roy que leurs
despens fussent pris sur le peuple et sur les povres gens, tant comme
ils la conduiroient, pour que ses trésors n'apétissassent. A telle
procession et à tel plenté de mesnie d'homes et de femmes s'en
aloit-elle en Espaigne. Ceus qui la conduisoient gastoient tout le païs
avant eus. A tel boban parti de France comme vous avez oy; mais sa
prospérité fu puis muée en adversité, ains que elle fust hors du royaume
si comme vous oirez assez tost après.
Note 425: _Aimoini lib. III, cap. 53_.
Note 426: _Gésir_. Coucher. De _jacere_.
Note 427: _Ostoier_. Guerroyer.
Note 428: Aimoini lib. III, cap. 55.
Note 429: _Presumcion_. Prise préalable.
Note 430: _Lorains_. Mords.
XIX.
ANNEE 584.
_Comment Fredegonde fit occire le roy Chilperic, son seigneur_.
[431]Moult estoit bele femme la royne Fredegonde, en conseil sage et
cavilleuse[432], en tricherie ni en malice n'a voit son pareil fors
Brunehault tant seulement. Le roi Chilperic avoit si deceu et si
aveuglé, par la gloutonnie de luxure, comme telles femmes savent faire à
ceus qni à elles s'abandonnent trop, que il mesme la servoit ainsi comme
féist un garson[433]. Un jour s'apareilla pour aler chacier en bois, il
commanda que les seles feussent mises; du palais descendi en la cour. La
royne qui cuida qu'il deust monter sans plus retourner amont, entra en
une garde-robe pour son chief laver. Le roy retourna en la sale avant
que il montast; il entra là où elle estoit, si coiement qu'elle ne s'en
aperçut mie et comme elle se fu adentée sur un banc[434] sus oreilliers
et sus carriaus. Il la féri en riant au-dessous des rains d'un bastoncel
que il tenoit. Elle ne se retourna pas pour lui regarder; car elle cuida
certainement que ce fust un autre. Lors dist: «Landri, Landri! mar y
fais[435], comment oses-tu ce faire?» Ce Landri estoit cuens du palais
et le graindre[436] de la maison le roy, il honnissoit le de sa femme et
la maintenoit en adultère. Quant le roy oy cette parole, il cheï en un
soupeçon de jalousie et devint ainsi comme tout foursené; il sailli de
la sale et deçà et delà aloit, angoisseux et destrois de cuer comme
celui qui ne savoit que il peust faire ni dire: toutes-voies ala en bois
pour oublier et pour assouagier la tristèce de son cuer. Fredegonde
aperçu bien que ce avoit été le roy; et que il n'avoit pas porté de bon
cuer la parole que elle avoit dite. Lors pensa bien que elle estoit en
péril, si elle attendoit sa revenue; pour ce jeta jus toute paour, et
prist toute hardiesse de femme; Landri manda que il venist à elle
parler. Lors lui dist: «Landri, la cause de ton chief est en
présent[437]: pense plus de ta sépulture que de ton lit, si tu ne
t'avertis comment tu pouras guérir.» Lors lui conta comment la parole
avoit esté dite. Moult fut Landri esbahi, quant il oy ce; il commença à
recorder et à réciter ses meffais à lui-mesme en grant douleur de cuer.
L'aiguillon de conscience le poignoit moult aigrement; il ne véoit lieu
où il peust fuir, ni comment il peust eschaper; il lui sambloit que il
fust pris et retenu ainsi comme le poisson à la roie[438]; fortement
prist à gemir et à soupirer et à dire: «Hélas, malheureux! pourquoi
ajourna[439] hui ce jour au quel je suis cheu en si grant amertume de
cuer? Las, chetif, je suis tourmenté en ma conscience; je ne sais que je
puisse faire, ni où je puisse vertir ni tourner.» Lors lui dist
Fredegonde: «Escoute, Landri, si oiras ce que je veuil que tu faces qui
pourfitable nous sera. Quant il viendra de chascier tout tart, si comme
il a de coustume de venir par nuit aucune fois, garde que tu aies
apareillié homicides[440], et que tu faces tant vers eus par dons que
ils veuillent mettre leur vie en péril, si que tantost que il sera
descendu, il soit occis de coutiaus. Quant ce sera fait, nous serons
asseurés[441] de la mort, et régnerons entre nous et notre fils
Clotaire.» Landri loua moult ce conseil, il se pourvut de son afaire.
Tout tart vint le roy du bois: ceus qui avec lui furent venus
n'atendirent pas à lui, ainsi alèrent les uns çà et les autres là, comme
coustume est de chaceours. Les murtriers qui entour lui furent tout
prests, le ferirent de coutiaus parmi le cors et l'occirent en telle
manière. Lors commencièrent ceus mesmes qui occis l'a voient à crier:
«Hai! hai! mors est le roy Chilperic. Son nepveu Childebert l'a fait
occire par ses espies, qui maintenant tournent en fuie.» Tous
retournèrent en la place où le roy gisoit mors, quand ils oïrent cris:
aucuns montèrent sus leurs chevaus et commencièrent à chascier ceus
qu'ils ne veoient pas: quant ils eurent une grant pièce chascié ceus que
pas ne trouvassent légièrement, ils retournèrent arrière. Madulphes,
l'évesque de Senlis, qui trois jours avoit jà demouré à court, ni au roy
ne povoit parler pour le grant orgueil dont il estoit plain, vint avant
quant il sut qu'il fu occi; le cors fist atourner, puis le fist metre en
une nef et le fist mener à Paris. Ce cas avint à une ville qui siet sur
Marne et soloit être et encore est appelée Chielle. Il fu mis en
sépoulture en l'églyse Saint-Vincent, à qui il avoit donné moult de
possessions et de franchises.
Note 431: _Aimoini lib. III, cap. 56_.
Note 432: _Cavilleuse_. Subtile.
Note 433: _Garson_. Valet. Ce mot se prenoit au moyen âge
presque toujours en aussi mauvaise part qu'aujourd'hui son
acception féminine.
Note 434: «Ut jacebat super scamnum acclinem.»
(Aimoin).--_Adentée_, c'est-à-dire couchée sur les dents.
Note 435: _Mar y fais_. Tu fais mal. _Mar_ est la vieille
traduction de l'adverbe _malè_.
Note 436: _Graindre_. Le plus grand. De _grandior_.--_Cuens_.
Comte.
Note 437: _La cause_, etc. Il s'agit de la tête maintenant.
Note 438: _A la roie_. Aux rets. «Velut circumventum
quibusdam retibus.» (Aimoin.)
Note 439: _Ajourna_. Arriva.
Note 440: _Appareillié homicides_. Disposé des assassins.
Note 441: _Asseurés_. Mis en securité contre la mort.
En son tems furent mis peu de clers en éveschiés; volontiers
contredisoit les églyses à ceus qui nouvelement estoient convertis à la
foi. Homme fu plain de si grande présompcion que il cuidoit estre plus
sage que tous ceus de son temps. Il compila deus livres ainsi comme
Sedule avoit fait, par vers estoient ces livres bailliés; les sillabes
brièves estoient mises pour longues et longues pour brièves; et ne
povoient estre receus par nule raison ni ne devoient: pour ce furent
ostés et effaciés de toute mémoire d'homme, après sa mort. Les querelles
des povres gens ne lessoit-il pas légièrement venir devant lui; les
églyses et les abaïes avoit en trop grant despit, dont il disoit aucunes
fois devant tous, quant il séoit en son palais: «Toutes nos richesces
descendent aus églyses; clers et prélats règnent et sont honorés sur
toutes autres gens.» Des prestres et des ministres de sainte églyse se
gaboit et les avoit tournés en proverbe et en dérision. Pourquoi
raconterions-nous plus de ses meurs? l'on peut dire qu'il n'aima onques
nului ni de nului ne fu aimé. Ainsi périt, comme vous avez oï; aus siens
haineus et non aimé des estrangers.
XX.
ANNEE 584.
_Comment Frédégonde mit elle et son fils en la garde du roy Gontran_.
Après la mort du roi Chilperic, les Orlénois et les Blesois coururent
soudainement sur les Dunois[442]; tous les meubles que ils purent trover
ravirent, les maisons et autres choses ardirent. Quant retournés furent
en leur païs, les Chartrains et les Dunois s'allièrent et retournèrent
sur les Orlénois et les Blesois, et leur firent grand dommage. A la
parfin ils consentirent à venir à pais, par les chefs des deux parties.
Note 442: _Dunois_. Les habitants de _Dunum_, aujourd'hui
_Châteaudun_.