[376]Le roy Chilperic, qui voloit mouteplier une nouvelle hirésie,

escrit aus évesques de son royaume que ils dejetassent le nom de la

Trinité et dénonçassent celui mesme qui Père est, Fils et Saint-Esperit,

et celui qui est Fils et Saint-Esperit, Père, si que nulle division ne

fust de personnes en Dieu. De ce amonesta l'archevesque Grigoire de

Tours qui tous les autres prélats passoit en bonne vie et sainteté, et

lui dist que saint Hilaire et saint Augustin estoient contraires à cette

raison. Saint Grigoire lui respondi: «Roy, tu dois garder que celui ne

se courrouce à toi, en la foi duquel furent ces prescheurs que tu

connois contraires à cette pesme[377] doctrine que tu nous veus élever.»

Quant le roy lui eut respondu assez orgueilleusement que il conviendroit

demander conseil à plus sages que il n'estoit, le saint homme dist que

celui-là ne seroit pas sage qui autrement sentiroit de la foy. Salvie,

un des évesques d'Albijois, entra en ces paroles au palais; le roy

l'admonesta que il se consentist à lui; puis lui lut en l'oreille la

chartre de l'hirésie que il avoit compilée. Quant l'évesque eut la

boulgrerie[378] entendue, il en eut si grant horreur et si grant

abominacion, que il l'eust rompue ou arse au feu, s'il la pust avoir

tenue. Le roy vit bien que tous les évesques estoient contraires de

cette perverse hirésie que il vouloit alever contre la foy: pour ce se

retrait-il de ce propos et de cette intention. Mais toutes-voies

ajousta-il au nombre de nos lettres _omega_, cette lettre grecque qui

vaut _ô_, et trois autres dont l'on trouve les caractères ès chartres

que il donna et qui furent seelées en son temps. Il manda par toutes les

cités du royaume que les enfans fussent introduits en ces lettres, et

les livres ponciés et rescrits[379].

Note 376: _Aimoini lib. III, cap. 40_.

Note 377: _Pesme_. Très-mauvaise. De _pessima_.

Note 378: _Boulgrerie_. Hérésie. Nom formé de celui des

_Bulgares_ ou _Boulgres_, qui passoient pour hérétiques.

Note 379: _Ponciés et rescrits_. Ce passage curieux est

corrompu dans la plupart des manuscrits. Grégoire de Tours a

dit: «Ac libri antiquitus scripti, planati pumice,

rescriberentur.» C'est-à-dire que les livres anciennement

écrits fussent effacés avec la pierre ponce et de nouveau

transcrits.--Chilperic a sans doute détruit, par cet absurde

caprice, bien des manuscrits de l'antiquité.

[380]Lors fu Leudaste osté de la comté de Tours, pour ce que il grevoit

le peuple sans raison et pour la vilenie que il laisoit à l'évesque

Grigoire; et si, lui avoit juré que il ne feroit nul grief. Après lui fu

comte Eunomie. (En ce temps mettoit-on les comtes ès comtées, ainsi

comme l'on fait ore les baillifs ès bailliages; et n'y estoient-ils fors

au temps)[381]. Quant Leudaste fu bouté hors, il fu moult esmeu contre

l'archevesque Grigoire, soupeçonneux l'avoit que ce ne fust par lui. Le

desloial se pourpensa comment il le pourroit meller au courroux du roy.

Au roy et à la royne fist entendre que il voloit délivrer la cité au roy

Gontran[382]; que moult de foles paroles dist du roy qui tournoient à

honte et à diffame de la royne; que plainement affirmoit que Bertran

l'archevesque de Bordiaus la maintenoit. En ce malice avoit coadjucteur

et compaignon un clerc, Rigulphe avoit nom, qui contre son maistre

Grigoire ouvroit malicieusement en toutes les manières que il povoit. Le

roy qui moult fu esmeu pour cette chose, et mesmement pour les laides

paroles qui dites estoient de la royne, fist assambler le senne des

évesques à une ville qui a nom Bretueil[383]. Quant assamblés furent les

prélats, l'archevesque Bertran se complaint moult du blasme dont il

estoit diffamé sans raison. L'archevesque Grigoire se purgea de ce que

l'on lui metoit sus; selon le décret et selon l'esgard des frères, jura

par trois fois que onques n'avoit dites paroles qui tournassent à honte

ni à diffame du roy ni de la royne. Les prélats savoient bien que ce

estoit contre droit et contraire aus canons et aus auctorités, que nul

prélat fist telle manière de purgacion: mais toutes-voies le firent pour

le roy apaisier, qui moult estoit dolent des vilaines paroles qui dites

eurent esté. Pour ce dirent après au roy en telle manière: «Grigoire

nostre frère s'est rendu innocent des cas, par serement. Que juges-tu

donque que l'on doive faire de toi et de l'archevesque Bertran, par qui

il est scandalisé, fors que vous soiez escommeniés?» Le roy leur

respondi lors que il ne disoit pas ces paroles de soi, mais par Leudaste

qui ce lui avoit fait entendant. Il fut demandé et quis; mais il ne fu

pas trouvé, car il s'enfuit quant il sut que les prélats devoient

assambler, comme celui qui bien se sentoit coupable. Tous les prélats

qui là furent, l'escommunièrent; aus autres qui pas là n'estoient

rescrirent que ils l'escommuniassent. Moult s'esmerveillèrent tous de la

pacience que le roy eut en ce point: car jà soit ce que telle vilenie

fust dite de la royne, onques pource n'en fist nul grief à nul sans

raison, ce que il n'avoit pas de coustume; fors tant seulement que il

commanda que Leudaste, qui estoit escommunié, fust banni de son royaume

pour la fausseté que il avoit dite contre l'archevesque Grigoire. Toutes

ses choses et tout ce que il lui avoit souffert à avoir fist prendre,

saisir et apporter de Tours à Bourges. Longuement erra par le païs amont

et aval; puis fist tant que il fu réconcilié à sainte Eglyse, et que le

roy le reçut en grâce. L'archevesque Grigoire qui pas ne se prenoit

garde aus vilenies et aus griefs que l'on lui avoit fait, le fist

sage[384] que il se gardast des agais la royne, qui encore povoit estre

esmeue contre lui. Mais il ne mist pas à oeuvre l'admonicion du saint

homme, dont il fist que fou. Un jour entra en une chapelle où elle

estoit ainsi comme en oroison; à ses piés se laissa choir pour soi

réconcilier à elle, s'il peust; mais elle l'eut en grant despit, quand

elle le vit devant lui, et le rejeta de soi. Il issi de la chapelle

moult dolent, quant il vit que elle l'eut ainsi refusé: en maintes

manières se pourpensa comment il porroit avoir son amour: à ce mena son

propos que il acheteroit joiaus pour lui présenter. En ce point que il

estoit en la mercerie pour ce faire, elle envoia sergens pour lui

occire; mais quant il se vit ainsi enclos, il en féri l'un de son espée,

tant fist que il eschapa de leurs mains et se mist à la fuite parmi

Paris. En ce que il fuioit ainsi, le pié lui coula si laidement entre

les ais du pont de fust,[385] que il eut la jambe brisiée. Le roy le

fist porter hors de la cité, et commanda que on le fist garir: mais la

royne, qui pas ne pensoit à sa garison, lui fist la gorge rompre entre

deus fusts; en telle manière fenist sa vie le maleureus, qui devant

avoit maint homme jeté en prison, batu, vilené et contraint à faus

tesmoignage, pour diffamer saint Grigoire; mais il ne forlignoit pas de

mal faire; car assez lui venoit par nature de lignage. Serf avoit

premièrement esté, tant fist que il fu au service du palais; mais pour

ce que il avoit les ieulz chachieus, fu mis en l'office du pestrin; là

se prouva si honteusement que il en fu bouté hors par larrecin. Arrière

revint par plusours fois; mais pour ce qu'il ne se put tenir d'embler,

eut-il au derrenier l'oreille coupée. Bien vit que il ne porroit cette

chose celer: à la femme le roy Caribert s'en ala; tant fist par flaterie

que il eut sa grâce et que il fu garde des chevaus, et mestre par-dessus

tous. Ses affaires mena puis tant, que le roy Caribert lui bailla la

comtée de Tours après la mort la royne, dont il fu geté honteusement,

comme vous avez oy. Riculphe le clerc, qui avoit avec lui porté faus

tesmoignage contre son archevesque, fu pris par le commandement le roy:

tormenté fu si cruellement et si longuement, que s'il fust tout de fer

et de cuivre, si fust-ce merveille comment il povoit tant de tourmens

endurer. Le chief lui eust le roy fait couper, si ne fust la prière

l'archevesque Grigoire. Il reconnut ès tourmens que il avoit telles

paroles dites de la royne, pour que elle fust jetée du royaume, et que

Clovis, qui tout seul estoit demeuré des fils de Chilperic, fust roy

après son décès.

Note 380: _Aimoini lib. III, cap_.

Note 381: _Fors au temps_. Si ce n'est temporairement. Cette

réflexion est du traducteur.

Note 382: _Gontran_. Aimoin s'est trompé; Grégoire de Tours

dit: «Filio Sigiberti.» C'est-à-dire, à _Childebert_.

Note 383: _Breteuil_. «Britannicum.» (Aimoin.) C'est une

faute; il falloit comme dans Grégoire de Tours, _Brennacum_,

Braine.--_Senne_. Synode.

Note 384: _Le fit sage_. Lui fit savoir.

Note 385: _Le pont de fust_. Sans doute _le petit pont_.

Ce Clovis estoit fils le roy Chilperic d'une autre femme: il l'avoit

envoié au chastel de Braine, quant ses fils que il avoit eus de

Frédégonde furent morts: tout ce fist-il par le conseil sa marrastre;

car elle cuidoit que il deust là morir d'une maladie que on apèle

disenterie, dont les autres estoient morts, pour ce que cette maladie

couroit plus en cette terre que ailleurs. Quant il fu tout eschapé de

cette pestilence, il s'aperçut bien de la malice de sa marrastre: trop

présompcieument la desprisoit et se vantoit que il estoit tout seul

demeuré hoir du royaume son père. Assez fu qui ces paroles reporta à sa

marastre, et non mie tant seulement ce que il disoit contre elle, mais

autres mençonges dont il n'avoit onques parlé: plus, lui firent entendre

que ses enfans estoient morts par les enchantemens et par les sorceries

d'une vieille qui estoit mère à une meschine[386] qui se couchoit avec

Clovis. La royne qui fu ainsi comme toute forsenée après ces paroles,

fist la meschine prendre et tormenter de divers tourmens, et puis la

fist enhaster en un pel[387] et ficher en terre, droit devant l'hostel

Clovis: la vieille fist tant battre et tourmenter, que elle lui fist

regehir[388], fust voir ou mençonge, ce que on lui metoit sus: après

demanda au roy vengeance de son fils. Au bois ala le roy chacer; son

fils manda que il venist parler à lui: quant il fu venu, il le fist lier

et puis l'envoia à sa marastre; elle, en prison le fist mettre, en

maintes manières le tenta et lui demanda la vérité de cette chose et

lesquels barons du royaume se tenoient à lui. Il ne reconnut pas ce que

elle l'avoit soupeçonneux; mais il accusa ses familiers. Deux jours

après elle l'envoia en une ville qui a nom Noçai[389]; à ceus qui le

gardoient manda qu'ils lui boutassent un coutel parmi les entrailles

sans retraire hors: puis fist entendre au roy par personnes introduites

qu'il mesme s'estoit occis par désespérance, et que le coutiau estoit

encore en la plaie. Le roy qui pour lui ne fist ni duel ni plour, manda

que il fust là mesme mis en sépulture. Audovère qui mère estoit Clovis

et que le roy eut premièrement espousée, fu occise: sa fille que le roy

eut en lui engendrée, fu honnie et corrompue par les sergens Frédégonde;

puis fu mise et recluse en un moustier. La vieille, qui mère estoit à la

meschine Clovis, fu jugée à ardoir; fortement se deffendi du cas que la

royne lui mettoit sus, et disoit que ce que elle avoit reconneu estoit

par l'angoisse des tormens que on lui faisoit: liée fu à une

estache[390], arse fu toute vive. Le trésorier Clovis, qui Cupane avoit

nom, fu pris et lié, à la royne fu mené; mais il fu délivré par la

prière l'archevesque Grigoire de Tours.

Note 386: _Meschine_. Fille. Servante.

Note 387: _Enhaster en un pel_. Embrocher en un pieu.

Note 388: _Regehir_. Confesser.

Note 389: _Noçai_. «Trans matronam in villam _Nocetum_

nomine.» C'est _Noisy-le-Sec_.

Note 390: _Estache_. Poteau.

XV.

ANNEES 580/581.

_D'une manière de jeux que le roy Chilperic establi; et de la discorde

du roy Childebert et du roy Gontran_.

[391]En ce temps fist le roy Chilperic establir à Paris et à Soissons

une manière de jeus qui sont apelés cirques, à la manière que les

Romains souloient faire anciennement[392]. (Si vaut autant à dire comme

cerne qui est fait à la ronde, en une place large, dedans laquelle les

chevaus courent, sans issir hors des bornes qui y sont mises. Telles

manières de jeus souloient les anciens, qui paiens estoient, sacrifier à

leurs fausses idoles et à leurs faux dieux: pour les dieux Castor et

Polus fu jadis ce jeu establi, si comme les fables le racontent)[393].

Note 391: _Aimoin. lib. III, cap. 43_.

Note 392: Voyez, note 383.

Note 393: Cette parenthèse est du traducteur françois.

Après cette assamblée d'évesques dont nous avons parlé, saint Grigoire

et saint Salvie estoient un jour à Paris en secret conseil en un jardin

assez près de la salle le roy. Si comme ils parloient ensamble, saint

Salvie torna son vis[394] vers le palais, et vit le glaive de l'ire

nostre Seigneur qui pendoit à la couverture du palais. Il appela saint

Grigoire et lui dist: «Biau frère, ne vois-tu pas ce que je vois?» Saint

Grigoire qui cuida qu'il se jouast ainsi comme il faisoit aucunes fois,

lui dist que il ne veoit rien, fors le palais et la couverture: lors lui

conta saint Salvie ce qu'il avoit veu. Il n'eut pas sans raison cette

avision: car vingt jours après, les deux fils le roy morurent, desquels

nous parlerons ci-après.

Note 394: _Vis_. Visage.

Messire saint Grigoire vit une nuit que il se fu couchié après matines,

en avision, un angel volant par-dessus l'églyse et criant à haute voix:

«Heu, heu, Dieu a feru Chilperic et tous ses fils et nul de ceus qui

vivent ne lui demeureront.» Cette parole dist pour ce que il en avoit

encore quatre vivans.

En ce temps fu le concile à Lyon, par lequel maints évesques qui

négligement vivoient amendèrent leur vie.

[395]Un jour venoit le roi à Paris d'une ville qui es appelée

Nogent[396]. Saint Grigoire, l'archevesque de Tours, qui estoit avec

lui, pria que il baptizast un Juif, qui moult estoit son familier, et

avoit nom Prisque: mais le Juif le refusa et dist que il ne creoit pas

en nostre foy, et la blasmoit tant comme il povoit. Le saint homme

disputa à lui et le rendi confus par moult belles raisons. Quant le roy

vit que le Juif refusoit le baptesme et sa benéicon, il dist à saint

Grigoire: «Pour ce que le desloial refuse la benéicon, elle sera

esloigniée de lui. Mais je te dis en la personne de Jacob et ès paroles

que il dist à l'ange quant il luttoit à lui: Que je ne te laisserai mie

jusques à tant que tu m'aie donné ta benéicon.» Quant le prudomme l'eut

beni et ils eurent mengié ensamble, il se départi de lui et s'en ala à

Tours en son propre siège.

Note 395: _Aimoin. lib. III, cap. 44_.

Note 396: _Nogent_. «Novientum.» Plus tard _Saint-Cloud_.

_Incidence_. En ce temps morut un reclus à Angolesme qui avoit nom

Parchus[397], homme de sainte vie et de grant hautesce, qui resuscita un

homme qui mort estoit et pendu au gibet pour larrecin.

Note 397: _Parchus_. «Eparchius.» (Aimoin.)

[398]En ce temps advint que Dinamie, qui la terre de Provence gardoit,

prist Théodore l'évesque de Marseille; assez lui fist de hontes et de

vilenies sans raison: à la parfin le laissa aler. Mais ainsi que il s'en

aloit au roy Childebert, le roy Gontran le prist: ses chanoines et ses

clercs qui pas ne l'aimoient saisirent les biens de l'églyse, quant ils

surent que il fust pris; ses greniers et ses celiers vidèrent; de maint

crime l'inculpèrent sans raison. Lors manda le roy Childebert au roy

Gontran son oncle, que il lui rendist la moitié de Marseille, que il lui

avoit donnée après la mort son père; et si ce ne voloit faire, il en

prendroit plus grant choses que ce ne montoit. De ce ne voulut le roy

Gontran rien faire: ains commanda que les chemins fussent si bien

gardés, que nul de par lui ne peust ni venir ni aler. Le roy Childebert

fist un duc d'un sien familier: Gondolfe avoit nom, noble homme estoit

de lignage, et descendu de la igniée des sénateurs: puis l'envoia à

Marseille, par la cité de Tours ala: l'archevesque Grigoire le reçut à

grand joie, pour ce que il estoit oncle à sa mère; quinze jours le fist

séjourner; au départir lui livra ses nécessités et ce que il lui falloit

à sa voie parfaire. De la prison le roy Gontran estoit jà eschapé

l'évesque Théodore, qui s'acompaigna à lui en espérance que il fust par

lui restabli en son éveschié et en possession des biens que les clercs

lui avoient tolus. Quant à Marseille furent venus, Dinamie denia à

Gondolfe l'entrée de la cité, et les clercs l'entrée de l'églyse à

Théodore. Gondolfe et l'évesque Théodore enortèrent Dinamie, qu'il

venist parler à eus en l'églyse Saint-Estienne, qui estoit ainsi comme

ajoignant des murs de la cité. Ceus qui l'huis du moustier gardoient le

laissièrent entrer tout seul, et ceus qui avec lui estoient venus

enfermèrent; en un oratoire le menèrent, moult le blasmèrent et

reprirent de ses fais. Ceus qui dehors estoient demourés, eurent grant

despit de ce que ils estoient ainsi forclos et bouté arrière. Gondolfe

commanda que on prist des plus vieux, pour ce que il les voloit envoier

en la cité pour faire ouvrir les portes. Dinamie, qui bien aperçut que

il estoit pris, se laissa couler à leurs piés et leur promist que il

feroit ouvrir les portes de la cité et que désormais il seroit bon et

loial envers le roy Childebert et à l'évesque. Sur ces paroles le

laissièrent aler, bien leur tint leurs convenances; car il leur fist

ouvrir les portes et furent léens receus à grant joie du pueple de la

cité. Les clercs qui si desloiaument avoient ouvré envers leur évesque,

s'enfuirent en leurs hostels; mais le duc Gondolfe les contraigni à ce

que ils lui donnèrent bonne sûreté, que ils se présenteroient au roy

Childebert et s'obligeroient à telle paine comme il jugeroit, en

vengeance de leurs excès. Quant Gondolfe eut ainsi la cité receu et

l'évesque restabli en son siège, il retourna au roy Childebert. Après ce

que il s'en fu parti, Dinamie ne tin pas longuement les convenances

qu'il avoit à l'évesque promises, il manda au roy Gontran que il lui

voloit livrer la cité; mais l'évesque lui contredist[399]; et plus

entendant le fist que les citoyens disoient que ils ne lui obéiroient

ja, s'il n'envoioit l'évesque Théodore en exil. Moult fu le roy Gontran

esmeu de ces paroles: il manda que on le préist, et que on l'amenast

tout lié. L'évesque qui se douta, n'osa pas issir seurement de la cité;

mais il advint nécessité d'une églyse dédier, qui estoit au dehors de la

ville; là convint que il alast par force pour faire l'office à quoi il

estoit tenu. Ceus qui pour lui prendre estoient venus, saillirent

soudainement de leur embuchement, les clercs qui avec lui estoient

batirent et chacièrent en fuite, l'évesque abatirent jus de son cheval,

vilainement au roy le menèrent sur un roncin, à une cité qui estoit

apelée Aquense[400]. Un évesque qui estoit nommé Pience le reçu comme

preudhomme, et donna clercs et mesnie et ce que mestier lui fu en cette

voie. Le roy enquist diligemment s'il avoit coulpe au cas que on l'avoit

accusé, bien trouva que il n'i avoit: et pour ce que il avoit conscience

des hontes et des vilenies que on lui avoit faites sans raison, il lui

donna plusieurs dons et lui dist que il retoumast en pais en son

éveschié. Quant retourné fu arrière, le peuple le reçu à grant joie;

mais les clercs avoient jà saisies toutes ses propres choses. Pour cette

cause et pour autres furent rompues les alliances qui estoient fermées

entre le roy Gontran et le roy Childebert, et la pais muée en grant

discorde.

Note 398: _Aimoini lib. III, cap.45_.

Note 399: Il falloit pour bien traduire: _mais que l'évesque

lui contredisoit, et que les citoyens disoient_, etc.:

«Mittit qui dicerent se quidem urbem tradere velle, sed

Theodorum obstare; nec illi cives ullatenus parituros, nisi

sacerdos alicubi traderetur exilio.» (Aimoin.)

Note 400: _Aquense_. Aix en Provence.

_Incidence_. Un bourgeois de Tours, qui Lous estoit appelé, eut propos

qu'il devint clerc, pour ce que sa femme estoit morte: un sien frère,

qui Ambroise estoit appelé, lui desconseilla cette chose et lui promist

qu'il le pourvoiroit de femme bonne et bele et de lignage, à son

avenant. Tandis comme il pourchaçoit cette besoigne, l'un et l'autre fu

occis d'un avoultre[401] qui maintenoit la femme Ambroise: et quant

celui-ci se penoit de soustraire à Dieu son frère et le rendre aus délis

de ce siècle, ils furent tous deux perdus.

Note 401: _Avoultre_. Homme adultère.

_Incidence_. En ce tems fu esclipse de lune. En Touraine découru vrai

sang de la fraction du pain au sacrement de l'autel, de quoi nul ne doit

douter que ce ne soit le vrai corps et le vrai sang Jésus-Christ. Au

terroir de Senlis se leva un homme au matin, et vit sa maison sanglante

par dedens. En la cité d'Angiers fu croléis[402] et grans mouvemens de

terre: les loups entrèrent en la cité et mangièrent les chiens feu fu

veu parmi le ciel.

Note 402: _Croléis_. Tremblement.

XVI.

ANNEE 582.

_Comment le roy Chilperic faisoit les juis baptisier; et comment il

haoit le roy Gontran_.

[403]Le roy Chilperic fist en ce tems moult baptisier de juis, des fons

les levoit et estoit leur parrain; mais en nule manière ne put onques

convertir Prisque le juis, qui estoit son familier. Pour ce commanda que

il fust mis en prison; mais le juis le deçut par dons, et empetra à lui

que il souffrist[404] tant que il eust envoié un sien fils à sa femme

qui à Marseille demeuroit et puis feroit sa volonté: mais le malicieux,

qui son Créateur ne voloit reconnoistre, descendi en enfer assez tost

après. Car contention mut entre lui et un autre, qui de juis estoit

converti en patarin[405]: tant montèrent leurs paroles que celui-ci le

féri d'un glaive.

Note 403: _Aimoin. lib. III, cap. 46_.

Note 404: _Souffrist_. Prist patience.

Note 405: Le traducteur n'a pas compris Aimoin: «_Nam orto

inter ipsum ac quemdam Patirum ex judoeo conversum jurgio,_

etc.» Patire est un nom propre, et non pas une espèce

d'hérésie. On ne parla des _Patarins_ que bien plus tard.

[406]Nonice le duc de Limoges prist deus hommes qui de par Charthère

l'évesque de Perrigort portoient lettres, ès quelles moult de

malédictions du roy Chilperic estoient contenues. Entre les autres

choses estoit escrit en ces lettres comment cet évesque se complaignoit

de ce qu'il estoit bouté hors de paradis et descendu en enfer; et

c'estoit, selon son entencion, qu'il estoit descendu du roiaume le roy

Gontran en la seignourie le roi Chilperic: pris fu et envoie au roy avec

les mesages. Devant le roy fu amené pour rendre raison pourquoi il avoit

telles lettres escrites; mais pour ce qu'il ne put pas estre légièrement

convaincu, le roy lui donna congié sans nul grief faire de retourner en

son païs.

Note 406: _Aimoin. lib. III, cap. 48_.

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 16 / 30 段