escrit aus évesques de son royaume que ils dejetassent le nom de la
Trinité et dénonçassent celui mesme qui Père est, Fils et Saint-Esperit,
et celui qui est Fils et Saint-Esperit, Père, si que nulle division ne
fust de personnes en Dieu. De ce amonesta l'archevesque Grigoire de
Tours qui tous les autres prélats passoit en bonne vie et sainteté, et
lui dist que saint Hilaire et saint Augustin estoient contraires à cette
raison. Saint Grigoire lui respondi: «Roy, tu dois garder que celui ne
se courrouce à toi, en la foi duquel furent ces prescheurs que tu
connois contraires à cette pesme[377] doctrine que tu nous veus élever.»
Quant le roy lui eut respondu assez orgueilleusement que il conviendroit
demander conseil à plus sages que il n'estoit, le saint homme dist que
celui-là ne seroit pas sage qui autrement sentiroit de la foy. Salvie,
un des évesques d'Albijois, entra en ces paroles au palais; le roy
l'admonesta que il se consentist à lui; puis lui lut en l'oreille la
chartre de l'hirésie que il avoit compilée. Quant l'évesque eut la
boulgrerie[378] entendue, il en eut si grant horreur et si grant
abominacion, que il l'eust rompue ou arse au feu, s'il la pust avoir
tenue. Le roy vit bien que tous les évesques estoient contraires de
cette perverse hirésie que il vouloit alever contre la foy: pour ce se
retrait-il de ce propos et de cette intention. Mais toutes-voies
ajousta-il au nombre de nos lettres _omega_, cette lettre grecque qui
vaut _ô_, et trois autres dont l'on trouve les caractères ès chartres
que il donna et qui furent seelées en son temps. Il manda par toutes les
cités du royaume que les enfans fussent introduits en ces lettres, et
les livres ponciés et rescrits[379].
Note 376: _Aimoini lib. III, cap. 40_.
Note 377: _Pesme_. Très-mauvaise. De _pessima_.
Note 378: _Boulgrerie_. Hérésie. Nom formé de celui des
_Bulgares_ ou _Boulgres_, qui passoient pour hérétiques.
Note 379: _Ponciés et rescrits_. Ce passage curieux est
corrompu dans la plupart des manuscrits. Grégoire de Tours a
dit: «Ac libri antiquitus scripti, planati pumice,
rescriberentur.» C'est-à-dire que les livres anciennement
écrits fussent effacés avec la pierre ponce et de nouveau
transcrits.--Chilperic a sans doute détruit, par cet absurde
caprice, bien des manuscrits de l'antiquité.
[380]Lors fu Leudaste osté de la comté de Tours, pour ce que il grevoit
le peuple sans raison et pour la vilenie que il laisoit à l'évesque
Grigoire; et si, lui avoit juré que il ne feroit nul grief. Après lui fu
comte Eunomie. (En ce temps mettoit-on les comtes ès comtées, ainsi
comme l'on fait ore les baillifs ès bailliages; et n'y estoient-ils fors
au temps)[381]. Quant Leudaste fu bouté hors, il fu moult esmeu contre
l'archevesque Grigoire, soupeçonneux l'avoit que ce ne fust par lui. Le
desloial se pourpensa comment il le pourroit meller au courroux du roy.
Au roy et à la royne fist entendre que il voloit délivrer la cité au roy
Gontran[382]; que moult de foles paroles dist du roy qui tournoient à
honte et à diffame de la royne; que plainement affirmoit que Bertran
l'archevesque de Bordiaus la maintenoit. En ce malice avoit coadjucteur
et compaignon un clerc, Rigulphe avoit nom, qui contre son maistre
Grigoire ouvroit malicieusement en toutes les manières que il povoit. Le
roy qui moult fu esmeu pour cette chose, et mesmement pour les laides
paroles qui dites estoient de la royne, fist assambler le senne des
évesques à une ville qui a nom Bretueil[383]. Quant assamblés furent les
prélats, l'archevesque Bertran se complaint moult du blasme dont il
estoit diffamé sans raison. L'archevesque Grigoire se purgea de ce que
l'on lui metoit sus; selon le décret et selon l'esgard des frères, jura
par trois fois que onques n'avoit dites paroles qui tournassent à honte
ni à diffame du roy ni de la royne. Les prélats savoient bien que ce
estoit contre droit et contraire aus canons et aus auctorités, que nul
prélat fist telle manière de purgacion: mais toutes-voies le firent pour
le roy apaisier, qui moult estoit dolent des vilaines paroles qui dites
eurent esté. Pour ce dirent après au roy en telle manière: «Grigoire
nostre frère s'est rendu innocent des cas, par serement. Que juges-tu
donque que l'on doive faire de toi et de l'archevesque Bertran, par qui
il est scandalisé, fors que vous soiez escommeniés?» Le roy leur
respondi lors que il ne disoit pas ces paroles de soi, mais par Leudaste
qui ce lui avoit fait entendant. Il fut demandé et quis; mais il ne fu
pas trouvé, car il s'enfuit quant il sut que les prélats devoient
assambler, comme celui qui bien se sentoit coupable. Tous les prélats
qui là furent, l'escommunièrent; aus autres qui pas là n'estoient
rescrirent que ils l'escommuniassent. Moult s'esmerveillèrent tous de la
pacience que le roy eut en ce point: car jà soit ce que telle vilenie
fust dite de la royne, onques pource n'en fist nul grief à nul sans
raison, ce que il n'avoit pas de coustume; fors tant seulement que il
commanda que Leudaste, qui estoit escommunié, fust banni de son royaume
pour la fausseté que il avoit dite contre l'archevesque Grigoire. Toutes
ses choses et tout ce que il lui avoit souffert à avoir fist prendre,
saisir et apporter de Tours à Bourges. Longuement erra par le païs amont
et aval; puis fist tant que il fu réconcilié à sainte Eglyse, et que le
roy le reçut en grâce. L'archevesque Grigoire qui pas ne se prenoit
garde aus vilenies et aus griefs que l'on lui avoit fait, le fist
sage[384] que il se gardast des agais la royne, qui encore povoit estre
esmeue contre lui. Mais il ne mist pas à oeuvre l'admonicion du saint
homme, dont il fist que fou. Un jour entra en une chapelle où elle
estoit ainsi comme en oroison; à ses piés se laissa choir pour soi
réconcilier à elle, s'il peust; mais elle l'eut en grant despit, quand
elle le vit devant lui, et le rejeta de soi. Il issi de la chapelle
moult dolent, quant il vit que elle l'eut ainsi refusé: en maintes
manières se pourpensa comment il porroit avoir son amour: à ce mena son
propos que il acheteroit joiaus pour lui présenter. En ce point que il
estoit en la mercerie pour ce faire, elle envoia sergens pour lui
occire; mais quant il se vit ainsi enclos, il en féri l'un de son espée,
tant fist que il eschapa de leurs mains et se mist à la fuite parmi
Paris. En ce que il fuioit ainsi, le pié lui coula si laidement entre
les ais du pont de fust,[385] que il eut la jambe brisiée. Le roy le
fist porter hors de la cité, et commanda que on le fist garir: mais la
royne, qui pas ne pensoit à sa garison, lui fist la gorge rompre entre
deus fusts; en telle manière fenist sa vie le maleureus, qui devant
avoit maint homme jeté en prison, batu, vilené et contraint à faus
tesmoignage, pour diffamer saint Grigoire; mais il ne forlignoit pas de
mal faire; car assez lui venoit par nature de lignage. Serf avoit
premièrement esté, tant fist que il fu au service du palais; mais pour
ce que il avoit les ieulz chachieus, fu mis en l'office du pestrin; là
se prouva si honteusement que il en fu bouté hors par larrecin. Arrière
revint par plusours fois; mais pour ce qu'il ne se put tenir d'embler,
eut-il au derrenier l'oreille coupée. Bien vit que il ne porroit cette
chose celer: à la femme le roy Caribert s'en ala; tant fist par flaterie
que il eut sa grâce et que il fu garde des chevaus, et mestre par-dessus
tous. Ses affaires mena puis tant, que le roy Caribert lui bailla la
comtée de Tours après la mort la royne, dont il fu geté honteusement,
comme vous avez oy. Riculphe le clerc, qui avoit avec lui porté faus
tesmoignage contre son archevesque, fu pris par le commandement le roy:
tormenté fu si cruellement et si longuement, que s'il fust tout de fer
et de cuivre, si fust-ce merveille comment il povoit tant de tourmens
endurer. Le chief lui eust le roy fait couper, si ne fust la prière
l'archevesque Grigoire. Il reconnut ès tourmens que il avoit telles
paroles dites de la royne, pour que elle fust jetée du royaume, et que
Clovis, qui tout seul estoit demeuré des fils de Chilperic, fust roy
après son décès.
Note 380: _Aimoini lib. III, cap_.
Note 381: _Fors au temps_. Si ce n'est temporairement. Cette
réflexion est du traducteur.
Note 382: _Gontran_. Aimoin s'est trompé; Grégoire de Tours
dit: «Filio Sigiberti.» C'est-à-dire, à _Childebert_.
Note 383: _Breteuil_. «Britannicum.» (Aimoin.) C'est une
faute; il falloit comme dans Grégoire de Tours, _Brennacum_,
Braine.--_Senne_. Synode.
Note 384: _Le fit sage_. Lui fit savoir.
Note 385: _Le pont de fust_. Sans doute _le petit pont_.
Ce Clovis estoit fils le roy Chilperic d'une autre femme: il l'avoit
envoié au chastel de Braine, quant ses fils que il avoit eus de
Frédégonde furent morts: tout ce fist-il par le conseil sa marrastre;
car elle cuidoit que il deust là morir d'une maladie que on apèle
disenterie, dont les autres estoient morts, pour ce que cette maladie
couroit plus en cette terre que ailleurs. Quant il fu tout eschapé de
cette pestilence, il s'aperçut bien de la malice de sa marrastre: trop
présompcieument la desprisoit et se vantoit que il estoit tout seul
demeuré hoir du royaume son père. Assez fu qui ces paroles reporta à sa
marastre, et non mie tant seulement ce que il disoit contre elle, mais
autres mençonges dont il n'avoit onques parlé: plus, lui firent entendre
que ses enfans estoient morts par les enchantemens et par les sorceries
d'une vieille qui estoit mère à une meschine[386] qui se couchoit avec
Clovis. La royne qui fu ainsi comme toute forsenée après ces paroles,
fist la meschine prendre et tormenter de divers tourmens, et puis la
fist enhaster en un pel[387] et ficher en terre, droit devant l'hostel
Clovis: la vieille fist tant battre et tourmenter, que elle lui fist
regehir[388], fust voir ou mençonge, ce que on lui metoit sus: après
demanda au roy vengeance de son fils. Au bois ala le roy chacer; son
fils manda que il venist parler à lui: quant il fu venu, il le fist lier
et puis l'envoia à sa marastre; elle, en prison le fist mettre, en
maintes manières le tenta et lui demanda la vérité de cette chose et
lesquels barons du royaume se tenoient à lui. Il ne reconnut pas ce que
elle l'avoit soupeçonneux; mais il accusa ses familiers. Deux jours
après elle l'envoia en une ville qui a nom Noçai[389]; à ceus qui le
gardoient manda qu'ils lui boutassent un coutel parmi les entrailles
sans retraire hors: puis fist entendre au roy par personnes introduites
qu'il mesme s'estoit occis par désespérance, et que le coutiau estoit
encore en la plaie. Le roy qui pour lui ne fist ni duel ni plour, manda
que il fust là mesme mis en sépulture. Audovère qui mère estoit Clovis
et que le roy eut premièrement espousée, fu occise: sa fille que le roy
eut en lui engendrée, fu honnie et corrompue par les sergens Frédégonde;
puis fu mise et recluse en un moustier. La vieille, qui mère estoit à la
meschine Clovis, fu jugée à ardoir; fortement se deffendi du cas que la
royne lui mettoit sus, et disoit que ce que elle avoit reconneu estoit
par l'angoisse des tormens que on lui faisoit: liée fu à une
estache[390], arse fu toute vive. Le trésorier Clovis, qui Cupane avoit
nom, fu pris et lié, à la royne fu mené; mais il fu délivré par la
prière l'archevesque Grigoire de Tours.
Note 386: _Meschine_. Fille. Servante.
Note 387: _Enhaster en un pel_. Embrocher en un pieu.
Note 388: _Regehir_. Confesser.
Note 389: _Noçai_. «Trans matronam in villam _Nocetum_
nomine.» C'est _Noisy-le-Sec_.
Note 390: _Estache_. Poteau.
XV.
ANNEES 580/581.
_D'une manière de jeux que le roy Chilperic establi; et de la discorde
du roy Childebert et du roy Gontran_.
[391]En ce temps fist le roy Chilperic establir à Paris et à Soissons
une manière de jeus qui sont apelés cirques, à la manière que les
Romains souloient faire anciennement[392]. (Si vaut autant à dire comme
cerne qui est fait à la ronde, en une place large, dedans laquelle les
chevaus courent, sans issir hors des bornes qui y sont mises. Telles
manières de jeus souloient les anciens, qui paiens estoient, sacrifier à
leurs fausses idoles et à leurs faux dieux: pour les dieux Castor et
Polus fu jadis ce jeu establi, si comme les fables le racontent)[393].
Note 391: _Aimoin. lib. III, cap. 43_.
Note 392: Voyez, note 383.
Note 393: Cette parenthèse est du traducteur françois.
Après cette assamblée d'évesques dont nous avons parlé, saint Grigoire
et saint Salvie estoient un jour à Paris en secret conseil en un jardin
assez près de la salle le roy. Si comme ils parloient ensamble, saint
Salvie torna son vis[394] vers le palais, et vit le glaive de l'ire
nostre Seigneur qui pendoit à la couverture du palais. Il appela saint
Grigoire et lui dist: «Biau frère, ne vois-tu pas ce que je vois?» Saint
Grigoire qui cuida qu'il se jouast ainsi comme il faisoit aucunes fois,
lui dist que il ne veoit rien, fors le palais et la couverture: lors lui
conta saint Salvie ce qu'il avoit veu. Il n'eut pas sans raison cette
avision: car vingt jours après, les deux fils le roy morurent, desquels
nous parlerons ci-après.
Note 394: _Vis_. Visage.
Messire saint Grigoire vit une nuit que il se fu couchié après matines,
en avision, un angel volant par-dessus l'églyse et criant à haute voix:
«Heu, heu, Dieu a feru Chilperic et tous ses fils et nul de ceus qui
vivent ne lui demeureront.» Cette parole dist pour ce que il en avoit
encore quatre vivans.
En ce temps fu le concile à Lyon, par lequel maints évesques qui
négligement vivoient amendèrent leur vie.
[395]Un jour venoit le roi à Paris d'une ville qui es appelée
Nogent[396]. Saint Grigoire, l'archevesque de Tours, qui estoit avec
lui, pria que il baptizast un Juif, qui moult estoit son familier, et
avoit nom Prisque: mais le Juif le refusa et dist que il ne creoit pas
en nostre foy, et la blasmoit tant comme il povoit. Le saint homme
disputa à lui et le rendi confus par moult belles raisons. Quant le roy
vit que le Juif refusoit le baptesme et sa benéicon, il dist à saint
Grigoire: «Pour ce que le desloial refuse la benéicon, elle sera
esloigniée de lui. Mais je te dis en la personne de Jacob et ès paroles
que il dist à l'ange quant il luttoit à lui: Que je ne te laisserai mie
jusques à tant que tu m'aie donné ta benéicon.» Quant le prudomme l'eut
beni et ils eurent mengié ensamble, il se départi de lui et s'en ala à
Tours en son propre siège.
Note 395: _Aimoin. lib. III, cap. 44_.
Note 396: _Nogent_. «Novientum.» Plus tard _Saint-Cloud_.
_Incidence_. En ce temps morut un reclus à Angolesme qui avoit nom
Parchus[397], homme de sainte vie et de grant hautesce, qui resuscita un
homme qui mort estoit et pendu au gibet pour larrecin.
Note 397: _Parchus_. «Eparchius.» (Aimoin.)
[398]En ce temps advint que Dinamie, qui la terre de Provence gardoit,
prist Théodore l'évesque de Marseille; assez lui fist de hontes et de
vilenies sans raison: à la parfin le laissa aler. Mais ainsi que il s'en
aloit au roy Childebert, le roy Gontran le prist: ses chanoines et ses
clercs qui pas ne l'aimoient saisirent les biens de l'églyse, quant ils
surent que il fust pris; ses greniers et ses celiers vidèrent; de maint
crime l'inculpèrent sans raison. Lors manda le roy Childebert au roy
Gontran son oncle, que il lui rendist la moitié de Marseille, que il lui
avoit donnée après la mort son père; et si ce ne voloit faire, il en
prendroit plus grant choses que ce ne montoit. De ce ne voulut le roy
Gontran rien faire: ains commanda que les chemins fussent si bien
gardés, que nul de par lui ne peust ni venir ni aler. Le roy Childebert
fist un duc d'un sien familier: Gondolfe avoit nom, noble homme estoit
de lignage, et descendu de la igniée des sénateurs: puis l'envoia à
Marseille, par la cité de Tours ala: l'archevesque Grigoire le reçut à
grand joie, pour ce que il estoit oncle à sa mère; quinze jours le fist
séjourner; au départir lui livra ses nécessités et ce que il lui falloit
à sa voie parfaire. De la prison le roy Gontran estoit jà eschapé
l'évesque Théodore, qui s'acompaigna à lui en espérance que il fust par
lui restabli en son éveschié et en possession des biens que les clercs
lui avoient tolus. Quant à Marseille furent venus, Dinamie denia à
Gondolfe l'entrée de la cité, et les clercs l'entrée de l'églyse à
Théodore. Gondolfe et l'évesque Théodore enortèrent Dinamie, qu'il
venist parler à eus en l'églyse Saint-Estienne, qui estoit ainsi comme
ajoignant des murs de la cité. Ceus qui l'huis du moustier gardoient le
laissièrent entrer tout seul, et ceus qui avec lui estoient venus
enfermèrent; en un oratoire le menèrent, moult le blasmèrent et
reprirent de ses fais. Ceus qui dehors estoient demourés, eurent grant
despit de ce que ils estoient ainsi forclos et bouté arrière. Gondolfe
commanda que on prist des plus vieux, pour ce que il les voloit envoier
en la cité pour faire ouvrir les portes. Dinamie, qui bien aperçut que
il estoit pris, se laissa couler à leurs piés et leur promist que il
feroit ouvrir les portes de la cité et que désormais il seroit bon et
loial envers le roy Childebert et à l'évesque. Sur ces paroles le
laissièrent aler, bien leur tint leurs convenances; car il leur fist
ouvrir les portes et furent léens receus à grant joie du pueple de la
cité. Les clercs qui si desloiaument avoient ouvré envers leur évesque,
s'enfuirent en leurs hostels; mais le duc Gondolfe les contraigni à ce
que ils lui donnèrent bonne sûreté, que ils se présenteroient au roy
Childebert et s'obligeroient à telle paine comme il jugeroit, en
vengeance de leurs excès. Quant Gondolfe eut ainsi la cité receu et
l'évesque restabli en son siège, il retourna au roy Childebert. Après ce
que il s'en fu parti, Dinamie ne tin pas longuement les convenances
qu'il avoit à l'évesque promises, il manda au roy Gontran que il lui
voloit livrer la cité; mais l'évesque lui contredist[399]; et plus
entendant le fist que les citoyens disoient que ils ne lui obéiroient
ja, s'il n'envoioit l'évesque Théodore en exil. Moult fu le roy Gontran
esmeu de ces paroles: il manda que on le préist, et que on l'amenast
tout lié. L'évesque qui se douta, n'osa pas issir seurement de la cité;
mais il advint nécessité d'une églyse dédier, qui estoit au dehors de la
ville; là convint que il alast par force pour faire l'office à quoi il
estoit tenu. Ceus qui pour lui prendre estoient venus, saillirent
soudainement de leur embuchement, les clercs qui avec lui estoient
batirent et chacièrent en fuite, l'évesque abatirent jus de son cheval,
vilainement au roy le menèrent sur un roncin, à une cité qui estoit
apelée Aquense[400]. Un évesque qui estoit nommé Pience le reçu comme
preudhomme, et donna clercs et mesnie et ce que mestier lui fu en cette
voie. Le roy enquist diligemment s'il avoit coulpe au cas que on l'avoit
accusé, bien trouva que il n'i avoit: et pour ce que il avoit conscience
des hontes et des vilenies que on lui avoit faites sans raison, il lui
donna plusieurs dons et lui dist que il retoumast en pais en son
éveschié. Quant retourné fu arrière, le peuple le reçu à grant joie;
mais les clercs avoient jà saisies toutes ses propres choses. Pour cette
cause et pour autres furent rompues les alliances qui estoient fermées
entre le roy Gontran et le roy Childebert, et la pais muée en grant
discorde.
Note 398: _Aimoini lib. III, cap.45_.
Note 399: Il falloit pour bien traduire: _mais que l'évesque
lui contredisoit, et que les citoyens disoient_, etc.:
«Mittit qui dicerent se quidem urbem tradere velle, sed
Theodorum obstare; nec illi cives ullatenus parituros, nisi
sacerdos alicubi traderetur exilio.» (Aimoin.)
Note 400: _Aquense_. Aix en Provence.
_Incidence_. Un bourgeois de Tours, qui Lous estoit appelé, eut propos
qu'il devint clerc, pour ce que sa femme estoit morte: un sien frère,
qui Ambroise estoit appelé, lui desconseilla cette chose et lui promist
qu'il le pourvoiroit de femme bonne et bele et de lignage, à son
avenant. Tandis comme il pourchaçoit cette besoigne, l'un et l'autre fu
occis d'un avoultre[401] qui maintenoit la femme Ambroise: et quant
celui-ci se penoit de soustraire à Dieu son frère et le rendre aus délis
de ce siècle, ils furent tous deux perdus.
Note 401: _Avoultre_. Homme adultère.
_Incidence_. En ce tems fu esclipse de lune. En Touraine découru vrai
sang de la fraction du pain au sacrement de l'autel, de quoi nul ne doit
douter que ce ne soit le vrai corps et le vrai sang Jésus-Christ. Au
terroir de Senlis se leva un homme au matin, et vit sa maison sanglante
par dedens. En la cité d'Angiers fu croléis[402] et grans mouvemens de
terre: les loups entrèrent en la cité et mangièrent les chiens feu fu
veu parmi le ciel.
Note 402: _Croléis_. Tremblement.
XVI.
ANNEE 582.
_Comment le roy Chilperic faisoit les juis baptisier; et comment il
haoit le roy Gontran_.
[403]Le roy Chilperic fist en ce tems moult baptisier de juis, des fons
les levoit et estoit leur parrain; mais en nule manière ne put onques
convertir Prisque le juis, qui estoit son familier. Pour ce commanda que
il fust mis en prison; mais le juis le deçut par dons, et empetra à lui
que il souffrist[404] tant que il eust envoié un sien fils à sa femme
qui à Marseille demeuroit et puis feroit sa volonté: mais le malicieux,
qui son Créateur ne voloit reconnoistre, descendi en enfer assez tost
après. Car contention mut entre lui et un autre, qui de juis estoit
converti en patarin[405]: tant montèrent leurs paroles que celui-ci le
féri d'un glaive.
Note 403: _Aimoin. lib. III, cap. 46_.
Note 404: _Souffrist_. Prist patience.
Note 405: Le traducteur n'a pas compris Aimoin: «_Nam orto
inter ipsum ac quemdam Patirum ex judoeo conversum jurgio,_
etc.» Patire est un nom propre, et non pas une espèce
d'hérésie. On ne parla des _Patarins_ que bien plus tard.
[406]Nonice le duc de Limoges prist deus hommes qui de par Charthère
l'évesque de Perrigort portoient lettres, ès quelles moult de
malédictions du roy Chilperic estoient contenues. Entre les autres
choses estoit escrit en ces lettres comment cet évesque se complaignoit
de ce qu'il estoit bouté hors de paradis et descendu en enfer; et
c'estoit, selon son entencion, qu'il estoit descendu du roiaume le roy
Gontran en la seignourie le roi Chilperic: pris fu et envoie au roy avec
les mesages. Devant le roy fu amené pour rendre raison pourquoi il avoit
telles lettres escrites; mais pour ce qu'il ne put pas estre légièrement
convaincu, le roy lui donna congié sans nul grief faire de retourner en
son païs.
Note 406: _Aimoin. lib. III, cap. 48_.