Note 342: _Aimoin. lib. III, cap. 27_.

Note 343: Cette fin de chapitre n'est pas dans Aimoin; elle

est du traducteur.--Quant à la pauvre femme inculpée,

Grégoire de Tours ajoute qu'elle fut mise en jugement et

condamnée à être étranglée. «Laqueo vitam finivit.» (Lib. V,

cap. 33.)

XI.

ANNEE 580.

_De la mort Nantin le comte d'Angoulesme, et comment le roy Chilperic se

repenti de ses tors fais_.

[344]Nantin le comte d'Augoulesme mourut en ce temps avec griefs

tourmens, par la vengeance de nostre Seigneur, pour les griefs et pour

les injures que il faisoit à sainte Eglyse, si comme nous dirons

ci-après. Macaire oncle à ce comte Nantin, qui longuement avoit usé de

la seigneurie de la comté, alla au clergié et fist tant en peu de temps

que il fu évesque de la cité; mais il ne vesqui pas longuement: car ceus

qui pas ne l'aimoient, l'envenimèrent[345]. Celui, toutes voies, par qui

cette vilenie fu faite, qui Frontin avoit nom, fu évesque après lui,

mais il ne vesqui puis que un an. Après Frontin fu le troisième évesque

Eracle, qui devant avoit esté archiprestre de Bordiaus. Nantin, dont

nous avons parlé, qui la comté avoit achetée au roy pour la mort son

oncle vengier, le reprist et blasma de ce que il tenoit entour lui ceus

qui son oncle avoient occis par venin. Tant monta la contention d'une

part et d'autre, que le comte saisi les viles de l'Eglise que ses oncles

avoit données et quitées en son testament, et disoit qu'il n'estoit pas

tenu au testament tenir, pour ce que ses propres clercs avoient fait

celui morir qui le testament avoit fait. Après monta en plus grant

forsenerie: car il occist aucuns du peuple et féri un prestre d'une

lance parmi le corps, les mains lui fist lier derrière le dos, tormenter

le fist et contraindre, pour ce qu'il cuidoit qu'il lui deust

reconnoistre la mort de son oncle. Le prestre qui innocent estoit du

fait, vuida tant de sanc de son corps par la plaie qui estoit ouverte,

qu'il rendi son esperit comme martyr. Pour tel cas et pour semblables fu

Nantin escommunié de l'évesque Eracle. A la parfin, pria tant aucuns des

évesques qui à Saintes furent assamblés, que ils le firent absoudre par

leurs prières, en promettant qu'il s'amenderoit, et que il rendroit tout

ce qu'il avoit pris et saisi des choses de l'Eglyse. Quant il fu

retourné à Angoulesme, il craventa et destruisi toutes les maisons et

dist que si l'évesque recevoit ces choses, il les trouveroit désertes.

Quant il sut qu'il avoit ce fait depuis que il avoit esté absous, il le

rescomenia derechief; puis ne demeura pas moult qu'il trespassa de cest

siècle. Le comte se fist absoudre par aucuns évesques qu'il avoit

corrompus par dons. Après cette absolucion, qui peu ou néant lui valut,

il cheut en une fort aigre fièvre. En ce point qu'il estoit au plus fort

de la fièvre, il crioit à haute voie: «Haro las! haro las! comme

l'évesque Eracle me tormente! il me flaèle et me fait ardoir tout le

corps de son feu: las! je désire la mort, que je ne vive longuement en

si grans doleurs comme je sueffre.» En tels cris et en telle voie fini

sa douloureuse vie. Ici doivent prendre garde ceus qui font les griefs à

sainte Eglyse, et doivent entendre que nostre Sire venge les tors faits

de ceus qui sont grevés sans raison.

Note 344: _Aimoini lib. III, cap. 30_.

Note 345: _L'envenimèrent_. L'empoisonnèrent.

[346]Le roy Chilperic qui tousjours vivoit en empirant grevoit moult

durement le peuple qui sous lui estoit de griefs tailles et de grièves

exactions, par le conseil Frédégonde. Maint en laissièrent leur païs et

s'en allèrent habiter en autres terres, ainsi comme exilés, qui mieux

amoient à vivre en autres terres franchement, que estre chargés de si

griefs treus en leur païs. Entre les mauveses coustumes que il avoit

alevées, establit-il que tous, et gentils et vilains, qui vignes

avoient, lesquelles ils labouroient ou à leurs deniers ou à leurs bras,

rendraient chacun an une orcelée[347] de vin à la table le roy. En la

terre d'Aquitaine avoit un prevost pour telles rentes cueillir, qui

Marques estoit apelé: les gens contraingnoit vilainement à ces rentes

paier par laides paroles et par menaces. Ceus du païs ne purent

tous-jours souffrir les vilenies qu'il leur faisoit: pour ce fu occis

par son outrage, au païs de Limozin. Chilperic, qui tous-jours alloit

avant de mal en pis, chut en une fièvre trop forte: mais toutes-voies,

trespassa-il[348] de cette maladie. En ce qu'il tournoit à garison, un

petit fils qu'il avoit, qui encore n'estoit baptisié, commença à estre

malade: la royne qui trop en estoit dolente le fist baptisier; lors lui

alegea moult sa dolour, et il recouvra santé après le baptesme: mais

elle n'en fu pas moult longuement esjoïe: car un sien frère, qui aisné

de lui estoit, chut en infirmeté pestilente, et la maladie s'espandi

tellement en toute la lignée le roy, comme si elle fust descendue et

acoulée des entrailles paternelles ès corps et ès membres des enfans, et

comme si elle vousist conquérir à soi-mesme le royaume et leur

héritage[349]. A la parfin la royne Frédégonde, qui tantes fois sentoit

en son cuer ses doleurs renouveler, comme elle regardoit le corps de ses

enfans ainsi comme demi mors, oublia la cruauté de beste sauvage et

vesti son cuer de la compassion de l'humain courage. Au roy s'en vint et

lui dist en telle manière: «Sire, reconnoistre nous convient la grâce et

les bénéfices que nostre Sire nous fait, qui pas ne prent la vengeance

de la malice en quoi nous avons si longuement demeuré; et n'avons-nous

pas souffert les fléaus de la justice de Dieu comme coupables, ains

sommes chasciés par le baston dont nos enfans sont batus: et par ce

povons-nous apercevoir que nostre Sire nous aime, par l'Escriture qui

dist en la personne de lui: Je chastie ceus que j'aime. Nos enfans a

pris comme purs innocens, pour ce qu'il les aimoit; nous mesmes a-t-il

chastiés par diverses maladies. Si devons croire que ces persécutions,

que nous souffrons, nous viennent par les larmes des veuves et des

orphelins qui à tort sont par nous grevés. Repentons-nous donques des

maux que nous avons faits, et nous convertissons à nostre Seigneur et le

prions qu'il soit apaisé de nos meffais. Car il est piteux et

miséricordieux aux pécheours qui vers lui s'humelient. Ardons donques

les lettres que nous avons escriptes, et pour la santé de nostre lignée

et de nos ames effaçons les lettres où les exactions sont scélées, qui

sont à la destruction des povres. Il n'est rien que nous devons douter

si nous nous repentons vraiement. Si nous avons souffert ces grans maux,

pas ne devons douter mains griefs: quel mal peut home souffrir plus

grief que de perdre ce qu'il mieux aime? Pourquoi gardons-nous les

trésors que avons si longuement acquis et amassés, quant nous avons

perdu tous nos hoirs qui deussent estre nos héritiers? Gardons donques

que nous ne soions encourus par la sentence du riche home dont

l'Evangile parole, qui amassoit et emplissoit ses greniers, et une voix

lui dist qu'il ne verroit jà le jour de lendemain, et ne sauroit qui

seroit héritier de ces choses. Celui donques peut estre débonnaire, qui

de nous s'est jà vengié en partie, et plus miséricors que s'il ne se

fust de riens vengié.» Cette amonicion, que Frédégonde fist au roy, lui

refrena la forsenerie et l'avarice de son cuer, et lui amolia tant la

dureté de son corage qu'il geta et ardi au feu les autentiques en quoi

la loi estoit escripte, pour le peuple grever.

Note 346: _Aimoini lib. III, cap. 31_.

Note 347: _Une orcelée_. Un cruchon. Traduction du latin,

_urceolus_. Aimoin dit: «Amphoram vini.»

Note 348: _Trespassa_. Revint.

Note 349: Phrase mal entendue: «Ac si in filiorum membris

hereditariam videretur velle sibi vendicare sedem.»

Un peu après, fu mort le moindre de leurs fils, mis fu en sépulture en

l'oratoire Saint-Denis; assez tost après, l'autre qui avoit nom

Clodebert fu malade jusques à la mort: la mère, qui fu angoisseuse des

dolereux soupirs de son enfant, le fist porter à Saint-Mard de Soissons;

elle mesme et le roy y furent et honorèrent le corps saint de mainte

riche offrande. L'enfant trespassa vers minuit: le peuple de la cité

vestu de robes de plours convoia le corps jusques à l'églyse

Saint-Crespin: là fu enfoui à grant plour et à grant gémissement de la

mère. Le troisième enfant, qui avoit nom Theoderic, mourut. Lors

s'aperçut bien le roy que c'estoit vengeance de Dieu et que nostre Sire

le punissoit en sa lignée: grant paour eut de soi-mesme; aus povres et

aus églises commanda à donner grans dons. Un autre fils avoit encore de

remanant, mais il n'estoit pas de Frédégonde: en prison le faisoit

garder par le conseil de sa marrastre. Le roy avoit jà commandé à ceus

qui le gardoient qu'ils l'occissent; et tant estoit chaus et ardans en

sa malice, que ce ne souffisoit pas à lui chastoier[350], que nostre

Sire le punit de jour en jour et sa lignée, s'il n'acroissoit et

esmouvoit le courroux de nostre Seigneur par nouveaux péchiés.

Note 350: _Chastoier_. Reprimander, avertir.

XII.

ANNEE 580.

_De diverses incidences qui advinrent en divers lieux, et de diverses

choses_.

[351]_Incidence_. Au cinquième an du règne Childebert, qui fu le

dix-neuvième du règne Chilperic et Gontran, furent si grandes

habondances d'eaues par toutes les provinces du royaume de France, que

les fleuves s'estendoient plus largement qu'ils n'avoient onques fait

que l'on sust; les bestes périrent, les maisons et les édefices furent

craventés. Quant il eut cessé à plouvoir et les yaues furent retraites

et revenues à leur chanel[352], les arbres flourirent de nouvel entour

le mois de septembre. En ce temps fu veue la foudre courir parmi l'air,

et grans escrois[353] furent oïs par tout le païs, ainsi comme si ce

fust de grans arbres qui trébuchassent par force de vent. En la cité de

Bordiaus fu grans mouvemens et grans croléis de terre; grans roches

rompirent et trébuchèrent des montagnes qui acraventèrent moult de gens

et de bestes. La cité de Bordiaus ardi de feu qui vint soudainement

devers le ciel; moult de gens ardi ce feu; les greniers et les granges

plaines de blez furent arses et peries. La cité d'Orlians fu arse tout

en telle manière. Sang decouru sensiblement de la fraction du pain au

sacrement de l'autel, en la contrée de Chartres. Un loup sailli d'un

bois et se féri en la cité de Poitiers par une des portes; les citoiens

firent les portes clore, puis l'occirent au milieu de la ville. Le ciel

fu veu ardoir et le fleuve de Loire crut plus qu'il ne souloit.

Note 351: _Aimoini lib, III, cap. 32_.

Note 352: _Chanel_. Lit.

Note 353: _Encrois_. Coups de tonnerre.

Le vent qui est apelé Auster (que aucunes gens nomment Galerne et vient

devers Septentrion), venta cette année si roide et si fort, qu'il

trébucha les forêts, les murs et les maisons, et tournoit les hommes si

fortement, quant il les cueilloit, que à bien petit qu'ils n'en

mouroient. Le front de ce tourbillon contenoit de large sept fois comme

une charrue peut ouvrer de terre en un jour, et de long plus que nul

homme ne pourroit estimer.

Ces signes et ces merveilles qui advinrent cette année, ne furent pas

pour rien; car discordes de roys et batailles de citoyens s'ensuivirent

après. Une maladie, que phisiciens apèlent disenterie, pourprist tout le

royaume de France. En cette infermeté cheut Austregilde, la femme le roy

Gontran: à son seigneur se clama des phisiciens de ce qu'ils avoient

esté négligents de la garir, comme elle disoit, et que par leur défaut

l'avoit la maladie si fortement seurmontée que jamais eschaper n'en

povoit. Comment que la négligence fust des phisiciens, elle dist voir:

car elle morut de cette maladie; pour ce, commanda le roy que les

phisiciens fussent occis et, avant, tourmentés de diverses paines.

[354]En cette année prist le roy Chilperic en la cité de Poitiers les

messages Mirion le roy de Galice, qu'il envoioit au roy Gontran à Paris;

il les fist mettre en prison; en l'an après les délivra et les laissa

r'aler en leur païs.

Note 354: _Aimoini lib. III, cap. 33_.

Maurilien, l'évesque de Caours, chut en grant langour par un fer ardant

que il se fist bouter parmi les cuisses en espérance de guérir de

meselerie[355] dont il estoit entechié:[356] plusieurs, quant ils virent

qu'il mouroit, convoitèrent l'éveschié; mais le preudhomme quant il vit

ce, eslu un preudhomme qui estoit apelé Ursin et le fist sacrer avant

qu'il morust; puis trespassa à la joie perdurable, si comme l'on cuide:

car il fu moult grant aumosnier; si grant clerc estoit en Escriture

divine, qu'il savoit ainsi comme par cuer toutes les auctorités et les

généalogies du viez Testament: les povres de son églyse et de son

éveschié soustenoit et deffendoit contre tous les faus jugemens des

félons juges. Pour ce peust-il dire à nostre Seigneur ainsi comme Job

disoit: «Je estoie père des povres et soustenoie leur cause par grant

diligence.»

Note 355: _Meselerie_. Lèpre.

Note 356: _Entechié_. Affligé.--Aimoin dit seulement:

«Propter podagræ infirmitatem.»

Levigilde le roy d'Espagne envoia au roy Chilperic pour ses messages un

des évesques de son païs, qui avoit nom Egelaine; arrien estoit et pas

ne créoit en la foi de l'Eglyse de Rome, mesmement aus articles de la

Sainte-Trinité. A lui disputa saint Grigoire archevesque de Tours, et le

seurmonta et conclut[357] merveilleusement. Aucune fois avoit cet

évesque dit que jà ne seroit catholique, c'est-à-dire, créant en la

droite foy de l'Églyse de Rome: mais à la parfin la reçut-il, quant il

se vit en péril de mort.

Note 357: _Conclut_. Arrêta, ferma la bouche.

[358]_Incidence_. Tibère Constantin empereour de Constantinoble, duquel

nous avons là dessus parlé, sentoit bien que le terme de sa vie

aprochoit. Sept ans gouverna l'empire dignement et profitablement par le

conseil dame Sophie l'Auguste, qui avoit esté femme l'empereour Justin.

A soi apela Morice; né estoit d'une terre de Grèce qui a nom Cappadoce;

l'empire lui laissa à gouverner et une sienne fille douée de grande

richesse, et lui dist ainsi: «Je t'octroie mon empire et cette pucelle

ci; use heureusement de l'impériale dignité. Gardes que tu aies toujours

en ton cuer loyauté et justice, qui sont principal signe de bon

empereour.» Ce Morice estoit noble homme. Quant le roy eut ce dit: il

rendi le treu[359] de nature, et trespassa à la joie de paradis, si

comme l'on cuide. Grant plour et grant lamentacion lessa à tout le

peuple: car il fu homme de très-grant bonté, large et apareillié en

aumosnes, très-sage en jugemens; tous les aimoit, nul n'avoit en despit,

et de tous estoit aimé. Morice fu coronné et vestu de la pourpre

impériale, puis fu mené au théâtre qui estoit au milieu de la cité,

selon la coustume du païs: il fu le premier empereour du lignage des

Grejois.

Note 358: _Aimoini lib. III, cap. 34_.

Note 359: _Treu_. Tribut.

[360]_Incidence_. En ce temps fu mué l'estat de Lombardie. Les Lombars

qui dix ans avoient esté sous la seigneurie des ducs qu'ils avoient

créés et establis, par commun accord, pour le peuple gouverner, firent

roy de Flavien le fils au roy Clephonis: et pour ce qu'il n'avoit pas

trésors ni pécune par quoi il peust son estat gouverner, tous les ducs

qui lors estoient lui donnèrent chacun la moitié de sa sustance et de ce

que il avoit, pour soi soustenir et ceus qui estoient en divers offices

en son service. Et estoit merveilleuse chose de la grant pais où le païs

estoit, que nul n'i faisoit violence, ni force, ni agait, ni traïson; et

aloit chacun tout seurement par là où lui plaisoit.

Note 360: _Aimoini lib. III, cap. 35_.

XIII.

ANNEES 580/581.

_Comment Morice l'empereour envoia au roy Chilperic pécune pour chacier

les Lombars d'Italie_.

_Incidence_. Morice l'empereour de Constantinoble envoia par ses

messages cinquante mille livres au roy Chilperic par telle manière qu'il

chaçast les Lombars d'Ytalie: il apareilla ses osts et entra

soudainement en Lombardie. Les Lombars ne s'osèrent à lui combatre, ains

se restraindrent en leurs chastiaus et en leurs forteresses. Après

firent pais au roy par grant masse d'avoir qu'ils lui donnèrent. Quant

l'empereour sut qu'il avoit pacefiés aus Lombars sans autre chose faire,

il lui manda qu'il renvoiast l'avoir qu'il avoit de lui receu, ou qu'il

lui tenist convenant[361]. Mais le roy qui peu le doutoit pour sa force

et pour la fierté de sa gent, ne lui daigna onques rendre response de

ceste chose.

Note 361: _Tenist convenant_. Tint les conventions

antérieures.

[362]_Incidence_. En ce temps souffrirent les crestiens grande

persécution en Espaigne, de laquelle Gadsonde la mère Brunehault fu la

cause en la manière que vous oirez ci conter. Hermenigilde, filleul

Levigilde le roy des Ghotiens qui en Espaigne habitoient, avoit espousé

Ingonde la serour le roy Childebert; fille estoit Brunehaut la mère

ledit roy, et nièce à la devant dite Gadsonde. Cet Hermenigilde fu

converti à la foi de Rome et guerpit l'arrienne hérésie, par

l'exhortation sa femme et par la prédication l'évesque Leandre. Cette

Gadsonde se penoit en toutes manières, comment elle peust sa nièce

fléchir à ce qu'elle occist son seigneur; mais onques à ce ne se voulut

assentir. Quant Gadsonde vit ce, elle amonesta son seigneur le roy

Levigilde qu'il fist son fils demeurer en une autre cité entre lui et sa

femme; trop lui desplaisoit à demeurer avec eus, pour ce mesmement

qu'ils estoient d'autre foi et d'autre créance. Et comme cet

Hermenigilde pour cette moleste ni pour autres ne vousist lessier ni

renier la sainte foi de Rome qu'il avoit receue, son père le mist en

prison; le jour de la sollempnité de Pasques, qui après vint, il

l'escervela d'une coignée; aus autres bons crestiens qui en la terre

habitoient fist assez de persécutions. Pour l'ocasion de cette chose

Ingonde s'enfuit avec un sien fils, après le martyre son mari: comme

elle cuidoit retourner en France, les gens qui deffendoient le païs et

estoient à l'empereour contre les Ghotiens, la prirent elle et son fils;

menée fu en Sezile, là fu morte et l'enfant fu mené en Constantinoble à

l'empeieour Morice. Quant le roy Childebert sut que sa serour avoit esté

menée en chetivoison[363], et fu certain des choses qui lui furent

avenues, il assambla ses osts, et entra en Espaigne pour les tors[364]

et pour les hontes de sa serour vengier: grans batailles fist contre les

Ghotiens, assez en occist et en mist à confusion; en France retourna

atout grans proies et à grans victoires. L'empereour Morice lui manda

puis que il allast sur les Lombars; volentiers le fist, pour ce que il

cuidoit que sa serour fust encore en Constantinoble et que l'empereour

la lui deust rendre pour ce service. Ses osts assambla et mut, mais

retourner lui convint sans plus faire, pour ce que contention monta

entre les Alemans et les François qui estoient en son ost.

Note 362: _Aimoini lib. III, cap. 37_.

Note 363: _Chetivoisin_. Captivité.

Note 364: _Les tors_. Les injures.--Cette expédition eut lieu

bien plus tard.

[365]_Incidences_. Après pape Jehan, reçut la dignité Beneoit. Après

Beneoit, fu Pélage ordoné sans le commandement l'empereour: car à ce

temps avoient les Ghotiens assis la cité de Rome de toutes parts, si que

nul n'en osoit issir. Mummole se parti du roy Gontran pour ne sais quel

cas; au chastel d'Avignon se mist, de tout ce que il put le garni, et

s'apareilla de deffendre contre ses ennemis.

Note 365: _Aimoini lib. III, cap. 38_.

Le roy Childebert laissa la pais et l'aliance que il avoit fermée au roy

Gontran son oncle et s'allia à son autre oncle le roy Chilperic, qui lui

promist que il seroit hoir de son règne après lui; mais il ne lui tint

pas convenant, ainsi comme il faisoit d'autres choses.

Ursion et Berthefride chascièrent Lup le duc de Champaigne, lui et son

ost. Quant il eut été tant chacié que il estoit au prendre ou à

l'occire, Brunehault le délivra par sa prière, mais les deux princes

toutes voies lui craventèrent ses forteresses.

Le roy Chilperic envoia en Aquitaine le duc Desier à grant plenté de

gent pour saisir les cités d'Agen et de Pierregort[366]; il chassa du

païs le duc Regnoalt, sa femme despouilla de toutes ses choses, puis

prist et saisi les citez du païs. Leudaste[367] péri en Gascongne et la

plus grande partie de son ost.

Note 366: _Pierregort_. Périgueux.

Note 367: _Leudaste_. «Baudastes.» (Aimoin.) «Bladastes.»

(Greg. Turon., lib. VI, cap. 12.)

En ce temps habitoit un reclus, qui avoit nom Hospice, auprès la cité de

Nicèse[368]; moult faisoit de pénitences pour l'amour de nostre

Seigneur; il estoit lié de chaînes de fer dessus la chair nue,

par-dessus estoit couvert de haires: un peu de pain et de dattes

mengeoit, et en la quarantaine[369], tant seulement les racines de

telles herbes comme il croissoit en son hermitage. Moult fist nostre

Sire de biaux miracles pour lui en son vivant, pour son nom glorifier et

pour son serjant honnorer en terre. En ce temps trespassa à nostre

Seigneur le glorieux saint Martin le Galicien: en Pannonie fu né; en

Orient ala les saints lieux visiter; là aprist assez des Escritures,

puis s'en retorna par Galice: là fu ordené à évesque en l'église

Saint-Martin qui fu la première églyse d'Espaigne; trente ans gouverna

l'évesché, puis trespassa à nostre Seigneur.

Note 368: _Nicèse_. «Apud Nicensem urbem.» (Aimoin.) C'est

Nice en Provence.

Note 369: _En la quarantaine_. En carême.

En l'an huitième du règne Childebert, qui fu le vingt-et-unième du règne

Chilperic et Gontran, fu veue l'estoile comète au ciel le jour de

Pasques. Le ciel fu veu ardoir en la cité de Soissons; en la cité de

Paris chaï sang d'une nue, si qu'il ensanglanta les robes de maintes

gens. Maladies et mortalités furent cette année au royaume de France.

[370]En ce temps mourut le duc Crodine[371], vrai aumosnier et plain de

grant bonté et droiturier en toutes choses. Un jour advint que il

ensevelissoit le corps d'un mort, à ses serjans commanda que ils

feissent une fosse pour le corps enterrer: en ce que ils accomplissoient

son commandement, ils trouvèrent un grand trésor; quant ils l'eurent

trait hors, il l'aportèrent devant leur seigneur. Lors entendi bien le

preudhome que ce estoit don de Dieu, tout le départi aus povres pour

l'amour de celui qui donné lui avoit, et rendi comme bon serjant à son

seigneur le besant qu'il lui avoit donné en garde, mouteplié par les

mains de povres. Mainte merveille et maints signes furent vus cette

année au ciel.

Note 370: _Aimoini lib. III, cap. 39_.

Note 371: Crodine. Celui qui refusa d'être maire du palais.

(Voyez liv. II, chap. 25.)

[372]Agricole évesque de Chalons et Dalmathice de Rodais[373]

trespassèrent plains de sainteté et de bonne vie de ce siècle. Cet

Agricole est celui de qui mention est faite en la vie saint Germain qui

fu évesque de Paris. L'églyse de sa cité orna de riches colonnes de

marbre, avant qu'il mourust, et la fist paindre moult richement de

diverses paintures[374]. Dalmathice l'autre évesque fist la sienne par

plusieurs fois abattre, et pour ce que il la cuidoit tousjours amender,

la lessa-t-il néant parfaite.

Note 372: _Aimoini lib. III, cap. 41_.

Note 373: _Rodais_. «Rutenensis.» (Aimoin.) C'est Rodez.

Note 374: «Ecclesiam suæ civitatis columnis fulcivit, marmore

varlavit, musivo depinxit.» (Grégoire de Tours, lib. V, ch.

46, et Aimoin.) Ce passage et une foule d'autres de Grégoire

de Tours pourroient faire croire qu'une grande partie de ce

que nous appelons _antiquités romaines_, date seulement des

premiers temps du la monarchie françoise.

XIV.

ANNEES 580/583.

_Comment les prélats contredirent l'hirésie que le roy Chilperic vouloit

essaucier_[375].

Note 375: _Essaucier_. Exhausser.

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 15 / 30 段