_Incidence_. Un puissant homme du règne Chilperic, qui estoit appelé

Gontran Boson, lessa ses filles en l'églyse saint Hillaire de Poitiers,

et s'en alla au roy Childebert à Mets au dix-septiesme an du règne de

Chilperic et Gontran et du troisiesme de Childebert. Ce Gontran voulut

oster ses filles de Poitou pour mener avec lui; mais trop doutoit la

force d'un sien aversaire, qui avoit nom Drocolaine, qui moult lui

faisoit de persécutions. Pour ce essaya premièrement à lui fléchir par

promesses et par dons: celui-ci qui moult estoit orgueilleux et

presumcieux en courage, respondit au message, que encore avoit-il la

hart, dont il soloit pendre les autres deçus[319], et de laquelle il

pendroit Gontran Boson. Quant Gontran oy si orgueilleuse response qu'il

se vantoit de le pendre, il tendi les mains an ciel et réclama le

Seigneur qui fait seul les merveilles en ciel et en terre et le pria

qu'il le secourut par la prière saint Martin. Il se combati encontre

Drocolaine, et le feri de la lance parmi la joue, si qu'il lui tresperça

tout outre parmi la goule qui avoit dites les orgueilleuses paroles

contre lui; de la selle du cheval le leva, et le flati du cheval mort à

terre. Par telle aventure traïst hors ses filles de Poitiers et les mena

quelque part qu'il voulut.

Note 319: _Deçus_. «Deceptos,» dit Aimoin, «Culpabiles,» dit

mieux Grégoire de Tours.

[320]_Incidence_. Les Poitevins et les Angevins assemblèrent et

joignirent leurs forces ensamble. Varoque le comte de Bretaigne

cuidèrent soudainement surprendre; mais il sut leur intention et fu

garni de leur venue; sur eus s'embati à minuit, et en fist grant

occision; au tiers jour après pacifia-il aus ducs le roy Chilperic: son

fils leur bailla en ostages et il rendi ce qu'il avoit pris: la cité de

Vanes rendi, en telle manière que le roy la lui laissoit tenir par sa

grace, par an treu[321] rendant. Mais après un peu de tems il failli des

convenances qui avoient esté mises; il envoia Eunice l'evesque de Vanes

à cour pour avoir response d'aucunes causes; mais le roy lui dist assez

de vilaines paroles, quant il fu devant lui venu, et fit si esmu contre

lui qu'il l'envoya en essil.

Note 320: _Aimoini lib. III, cap. 25_.

Note 321: _Treu_. Tribut.

VIII.

ANNEE 577.

_Comment Chilperic assembla concile pour dampner Preteste_, _archevesque

de Rouan_.

[322]Le roy assambla concile de tous les prélats de son règne en la cité

de Paris en l'églyse saint Père, (qui ore est apelée sainte Geneviève).

Préteste archevesque de Rouan qu'il avoit exillié rapela, en la présence

de tous les prélas le fist venir, puis commença à proposer tous les cas

qu'il lui susmettoit. Tout ce faisoit-il par l'incitement de la royne

Frédégonde. «Seignours évesques et honorables, dist-il, jà soit ce que

la royale puissance puisse condampner selonc les loix celui qui coupable

de conspiration est contre elle, je ne vueil pas aller contre les sains

canons: pour ce présente à votre audience celui qui porte faus nom de

Pastour, en ce qu'il fait contre moi conspiration.» Quant il eut ce dit,

il se retourna devers Préteste et lui dist ainsi: «O tu archevesque, dis

moi pourquoi tu donnas dons au peuple contre ma santé? Par quel raison

marias-tu Mérovée mon fils à la femme son oncle? Ne savois-tu pas ce que

les canons sentent de tel cas? Pourquoi armas-tu ainsi le fils contre

son père, qu'il me voloit tollir ma vie et mon règne?» Quant le roy eut

laissé le parler, les François qui au dehors estoient commencèrent à

frémir, et s'efforçoient de briser les portes du moustier pour

l'archevesque tourmenter; mais le roy ne le voulut souffrir: ains lui

donna congé de soi espurger. Celui-ci se purgea en telle manière qu'il

nia tout ce que le roi lui avoit mis sus: lors furent faus tesmoings

apareillés qui afermèrent qu'il avoit donné dons à aucuns du peuple pour

le roy occirre en traïson. Aus tesmoins respondi ainsi: «Je vous

confirme votre parole en ce que vous dites que je vous ai donné dons;

que féissè-je donques autre chose, si je ne vous donnasse dons pour

dons, quand je suis riche par vos dons? Mais ce que vous dites après que

je aie mal pourchacé au roy et machiné contre sa santé, je dis que ce

est faus en toutes manières.» Quant il eut ce dit, le roy se leva et

s'en alla en son palais. Après ce que le roy s'en fu allé, les prélats

demourèrent en l'églyse: lors vint au milieu du couvent des prélats

Eutheces[323], archidiacre de Paris et lors dist ainsi: «Seigneurs

prélats, or est le tems venu ou que vous pouvez avoir gloire et louange

pour votre grant constance et pour la partie et la cause de sainte

églyse soustenir vigoureusement; ou que vous soyez en despit et en

reproche de ceus qui après nous sont à venir, pour la honte et la

déjection de votre frère.» Après ces paroles tous les prélats se turent:

car tant redoutoient la forsenerie Frédégonde que nul n'osoit mot

sonner. Lors commença à parler Grigoire le très vaillant archevesque de

Tours et leur dist ainsi: «Seigneurs chiers frères, il nous convient

donner au roy pourfitable conseil, et mesmement ceus qui plus sont ses

familiers, qu'il ne soit plus esmus par aventure, qu'il ne devroit

encontre le prélat de nostre Seigneur, et qu'il n'en soit après plus

cruellement puni par celui qui venge les torts fais des innocens.» Après

cette parole se turent tous ainsi comme devant. Lors recommença le saint

homme à parler en telle manière: «Nous qui sommes establis de par nostre

Seigneur pour les ames du peuple gouverner, devons eschiver cette

horrible sentence dont Dieu nous menace par le prophète roi qui dist

ainsi:» Se je ai dit au mauvais, tu morras de mort perpétuelle et vous

ne lui annunciez, je demanderai sa mort de vos mains. «Donques nous qui

somes establis en la maison nostre Seigneur pour gaites et pour

eschargaiteurs[324], ne soions pas si négligens que nous ne lui

monstrons les périls de son ame, et que l'on ne contredise sa volenté,

si mestier est, par example des anciens princes: comment Maxime

l'empereour fut chassé de l'empire, pour ce qu'il contraint S. Martin à

faire comunication aus hérétiques, après comment le roy Clodomire fu

occis, pour ce qu'il ne voulut pas croire le conseil S. Avit.»

Note 322: _Aimoini lib. III, cap. 26_.

Note 323: _Eutheces_. «Actius.» (Aimoin.)

Note 324: _Gaites et eschargaiteurs_. Sentinelles.

Quant le saint homme eut sa raison finie, tous les prélats du concile se

turent aussi comme devant, et furent aucun qui denoncèrent au roy, par

flaterie et pour aquerre sa grace, que Grigoire, archevesque de Tours,

estoit rebellé encontre le roy. Quant le roy oy ce, il le manda tantost

par un des messages du palais: ès jardins estoit adonc, quant le saint

vint devant lui, et il s'estoit apuié sur un tabernacle couvert de

rainsiaus: à sa destre estoit Bertrand archevesque de Bordiaus, et à la

senestre Ranemont evesque de Paris. Quant il le vit en sa présence, il

l'arraisona en telle manière: «Dis moi tu, qui gardes justice plus

droitement que tous les autres, pourquoi dis-tu contre ma volenté? Si,

comme il me samble, tu te consens aus mauvais, en toi est acompli le

proverbe que l'on dist, que le corbeau ne pochera jà l'euil à l'autre

corbel.» Lors lui respondi le saint homme: «O tu roy, si je guerpis la

voie de loyauté et de justice, il sera assez qui m'en reprendra: si tu

la guerpis, qui t'en reprendra, fors celui seulement qui dist qu'il est

vengeur des péchés? pour laquelle chose si nous t'amonestons que tu

faces justice, et tu ne nous veus oyr, tu en seras plus dampné de Dieu

que de nous.» A ce respondi le roy: Je ai tous jours empetré envers les

autres la cause de justice, envers toi mille fois. Mais certes je ai

trouvé trop bonne cause et trop bonne matière de ma vengeance. Je

amonnesterai à tout le peuple de Tours que tu as à gouverner

spirituellement, qu'ils crient contre toi, pour ce que tu ne leur fais

nul droit. Je mesme qui suis roy, me plaindrai avec eus de ce que je ne

puis empetrer envers toi ce qu'ils requièrent: et quant tu seras donques

ainsi haïs et de moi et du peuple, tu seras diffamé et auras note de

faus prélat.» A ce respondi saint Grigoire: «Roy, si je suis mauvés et

mal droiturier, ce est plus chose conneue à Dieu que à toi. Mais si tu

ne veux recevoir nos amonestemens, prens la sentence des saints canons

et te consens à leur jugement.» Lors dit le roy au saint homme, pour ce

qu'il lui vouloit un petit le cuer apaisier et asouagier, comme

malicieux qu'il estoit, que estoient en ce point mises les tables,

plaines de vin dessus: «Véez jà,» dist-il, «un mengier que je ai fait

appareillier pour l'amour de toi, et n'i a autres viandes fors

cicerres[325] et chars de volailles; siéds-toi avec nous, et use de nos

viandes.» Lors lui respondi saint Grigoire: «Ma viande est de faire la

volenté de mon père qui est ès cieux.» Il requist au roy qu'il promist

qu'il ne feroit rien contre les canons. Le roy leva sa main et jura par

celui qui vivra par tous les siècles, qu'il ne feroit rien contre les

canons, ni contre les statuts de sainte églyse, et de saint Pierre. A

tant s'en parti saint Grigoire, et lessa le roy en son palais.

Note 325: _Cicerres_. Pois. Chilperic vouloit il rassurer Grégoire

contre la crainte d'empoisonnement.

IX.

ANNEE 577.

_Comment Preteste fu à tort dampné et envoyé en exil_.

Au matin, au point du jour, les messages la royne Frédégonde vinrent à

l'hostel saint Grigoire, qui de par elle aportèrent deux livres

d'argent, pour ce qu'il se consentist à la dampnacion Preteste, et

dirent que les autres preudommes, et de bonne volenté, s'y estoient

accordés. Le preudomme les refusa et dist que pour mille livres, ni pour

nul avoir il ne s'y asentiroit autrement: moult le prièrent et le

tinrent près de cette besoigne. A la parfin il leur otroia qu'il se

consentiroit à ses frères selonc les decrès des canons. Ils pristrent

lors congié en amour et en graces; car moult bien cuidièrent avoir fait

leur besoigne. Aucuns des prélats vinrent à lui et lui requistrent cette

mesme chose, et il leur donna cette mesme response. Quant les prélats

furent venus au concile, le roy vint entr'eux et leur dist qu'il avoit

trouvé ès décrès des canons que l'evesque repris de larrecin doit estre

desordonné[326], car il estoit letré. Les prélats commencièrent entr'eux

à demander le quel ce estoit qui de tel cas estoit repris. Lors leur

dist le roy: «Avez-vous donques oublié ce que je vous dis hier du grant

larrecin que Preteste m'a fait?» Sans faille le roy leur avoit monstré,

le jour devant, divers ornemens qu'on prisoit à trois mille livres et un

sac en quoi il avoit deux mille deniers d'or, et disoit qu'il les lui

avoit tous emblés. Mais Preteste se purgea légièreinent de ce fait et

respondi en telle manière: «Sire, l'excellence de ta royale majesté peut

bien ramembrer, s'il lui plest, que Brunehault me lessa en garde deus

troussiaus de diverses choses, quant elle se partit de Rouan; puis les

envoia querre par ses serjans: et avant que je lui livrasse rien, je te

demandai et quis conseil de cette chose. Lors me commandas que je leur

livrasse l'un des troussiaus, pour ce qu'ils n'en pouvoient plus porter

à cette fois; puis revindrent arrière la seconde fois, et puis la

tierce, et je leur rendi les autres choses par ton commandement: puis tu

me dis que je me délivrasse de toutes ces choses, pour que ire ne

montast plus entre nous deus; de toutes ces choses ne me demeura riens

plus. De quel larrecin m'encoulpes tu donques?» Lors dist le roy: «S'il

est ainsi comme tu as dit, que tu receus toutes ces choses en commande,

pourquoi tranchas-tu donques un tissu de fil d'or, et le donnas à qui tu

vousis, en nostre déjection et en nostre nuisance?» Lors respondi

l'archevesque: «Je l'ai jà une fois dit, et encore le dirai, que je ne

leur donnai pour autre chose fors pour aquerre leur pais et leur grace.

Quant mes propres choses me faillirent, je m'enhardis à prendre aucunes

des choses que je avoie reçues en garde, pour ce que Mérovée ton fils de

char, de qui elle avoit requis le mariage, estoit mon fils spirituel:

car je l'avois levé de fons.»

Note 326: _Desordonné_. Privé des ordres.

Le roy vit bien qu'il ne le pourroit convaincre, ni surmonter en telle

manière: il se parti du concile et apela aucuns flateours qui plus

estoient ses familiers; si leur dist: «Je reconnois que je suis vaincu

par les paroles l'evesque et qu'il a du tout dit vérité: mais pour que

nous fassions au gré et à la volenté la royne Frédégonde, allez à lui

ainsi comme de par vous, et lui donnez tel conseil: tu peus bien savoir

que nostre sire le roy Chilperic est homme moult miséricors, et tost

pardonne son maltalent à ceus qui lui reconnoissent la vérité: va

donques, si t'agenoille devant ses piés et reconnois que tu as meffais

envers lui; et saches qu'il te pardonra tantost.» A lui alèrent et lui

dirent ces paroles. Deceu fu l'archevesque par la tricherie de ceus qui

lui prometoient que eux mesmes s'agenoilleroient devant lui et lui

baiseroient le solier, avant qu'il ne lui pardonnast son courrous. A

lendemain, quant le concile fu rassamblé, le roy commença à demander

Preteste en telle manière: «Si tu donnas dons pour dons, pourquoi

délivras-tu Mérovée contre ma santé[327]?» A ce respondit-il: «Je vous

ai jà dit que Mérovée estoit mon filleul et mon fils spirituel, et pour

cette raison apelai-je l'Ange de nostre Seigneur en son aide, si mestier

fust.» Après ce qu'ils eurent longuement disputé ensamble par paroles,

Preteste se leva, puis se lessa cheoir à ses piés et commença à crier:

«Très débonnaire roy, aies merci de l'homicide qui te cuida occirre et

faire ton fils régner pour toi.» Quant il eut tout ce reconnu devant

tout le concile, le roy se leva et s'agenoilla devant les piés de tous

ses prélats, et dist: «Oiez, Seigneurs très saints evesques, et entendez

le très desloial murtrier qui confesse si grand crime.» Les prélats

coururent au roi et le levèrent de terre: il commanda que Preteste fust

bouté hors de l'églyse. En son palais retourna, puis envoia au concile

aucun canon et dedens, un cayer de nouvele escriture, qui contenoit

telle sentence: «L'evesque prouvé d'homicide et d'autres crimes doit

estre désordoné.» Quant ce canon eut esté lu devant tous, Bertrand

archevesque de Bourdiaus dist à Preteste qui moult estoit esbahi: «Frère

et jadis compains en prelacion, si tu ne dessers la grace le roy[328],

tu ne peus plus user de notre compaignie.» Le roy requist à tout le

concile que la robe Preteste fust détranchiée, ou que le cent huitiesme

psaume du psautier, en quoi la malédiction Judas est contenue, fust leue

desus son chief, ou qu'il fust escommunié perpétuelement. Mais les

prélats ne voulurent pas ce faire, et mesmement Grigoire archevesque de

Tours: ils boutèrent hors Preteste. Tantost, le roy le fist saisir et

mette en prison: cette nuit mesme cuida eschaper; mais il fu repris et

navré et traité vilainement: à la parfin fu envoié en exil en une ile de

mer qui sied desous une cité, qui est apelée Constance[329].

Note 327: _Ma santé_. «Contra meam salutem.» (Aimoin.)

Note 328: _Dessers_. Desservis, te rends digne de.

Note 329: L'une des deux îles du lac de Constance.

X.

ANNEES 577/579.

_De la pais le roy Gontran et du roy Childebert et de plusieurs

incidences_.

[330]Contran, le roy d'Orliens, manda à son neveu Childebert, le roy de

Metz, qu'il venist encontre lui paisiblement en la marche des deux

royaumes, en un lieu qui est apelé Pons Perrous[331]: là vint au

commandement de son oncle. Le roy Gontran l'acola et le conjoit moult

longuement, et lui dist oiant tous: «Puis qu'il est ainsi que Dieu m'a

tolu tous les hoirs de mon corps par mon péchié, il me convient querre

et pourchacier autres fils d'adjonction, à qui je lesse mon règne et mes

trésors. Beau doux neveu Childebert, que je aime plus que nul homme, je

ai donques esgardé et pourveu que tu soies héritier de ma terre et de

mes trésors; pour laquelle chose je te prie qu'il i ait tel amour entre

moi et toi et telle affection comme il doit avoir entre père et fils: un

mesme escu nous cuevre, et une mesme lance nous deffende désormais, et

si grant charitez nous joigne ensamble, que s'il avenoit que je eusse

hoirs, et que je engendrasse encore fils, que je ne tolisse pas mon

héritage que je t'otroi en présent.» Après ces paroles, les barons le

roy Childebert regracièrent le roy Gontran, et respondirent pour leur

Seigneur; car il estoit encore enfant. Ensamble mengièrent, grans dons

donnèrent les uns aus autres, et s'en retournèrent honorablement chascun

en son règne. Mais avant qu'ils se départissent, ils mandèrent au roy

Chilperic qu'il leur rendist ce qu'il avoit pris du leur et saisi de

leurs terres, ou qu'il s'apareillast contre eus à bataille. Quant le roy

Chilperic oy ce mandement il en eut moult grant despit.

Note 330: _Aimoini lib. III, cap. 27_.

Note 331 «_Ad pontem quem Petreum dicunt_.» Ce doit être

Pontpierre, en Franche-Comté, aujourd'hui village du

département du Doubs, et non pas Pierrepont, comme le suppose

dom Bouquet.

En ce tems estoient moult durement diffamés deux evesques, pour les

grans outrages qu'ils faisoient parmi le païs: l'un avoit nom Saloine,

et l'autre Sagitaire. Saint Nice archevesque de Lyon les avoit nourris

dès enfance, et sacrés à ordre de prestre; puis les avoit élevés à la

dignité de prélacion, Saloine d'une cité qui avoit nom Galp[332], et

Sagitaire d'une autre qui a nom Ebrène[333]. Ils ne se contenoient pas

comme evesques, mais comme mauvais tyrans et homicides, robeurs et

rapineurs; en fornication et en adultères despendoient folement leur

tems et leur vie: en tant crut leur perversité, qu'ils s'embatirent à

force de gens armés en l'hostel Victor, evesque de Troies qui faisoit la

feste du jour de sa nativité; sa robe lui rompirent, ses serjans lui

navrèrent et chascièrent, les viandes qu'il avoit apareillées pour sa

feste ravirent: quant ils l'eurent ainsi vilené, ils le laissièrent tout

seul en son hostel. La renommée de leurs fais vint au roy Gontran; lors

fist assambler tous le senne[334] des evesques à Lyon. Les deux qui nom

portoient d'evesque tant seulement, furent là convaincus des griefs cas

qu'ils faisoient, et deposés de leurs siéges en la présence de saint

Nice archevesque de Lyon, qui nourris et élevés les avoit; moult eurent

grant desdaing[335] de leur déjection. Puis firent-ils tant qu'ils

acquirent la grace le roy par ne sais quelle manière: ses lettres

portèrent au pape Jehan et lui firent faussement entendre, qu'ils

avoient esté cassés sans raison: tant le deçurent qu'il rescrivit au roy

Gontran qu'il les establisist en leurs éveschés. Moult les reprist le

roy et chastia de paroles; puis leur commanda qu'ils retournassent en

leurs siéges. Pais et concorde firent à Victor le devant dit evesque, et

ils envoièrent ceux qui la vilenie lui avoient faite, pour ce qu'il en

prist venjance à sa volenté. Mais il fist selon le commandement de

nostre Seigneur, qui commande que l'on ne rende mal pour mal: pour ce

leur pardonna tout, et les laissa aller quittes sans paine. Saloine et

Sagitaire, qui en leur siége furent restablis, commencèrent à faire pis

que devant: car ils firent moult d'homicides en l'ost que Mummole fist

contre les Lombars: en leurs citoyens mesmes et au peuple qu'ils avoient

à garder spirituellement, estoient-ils si effrénés que plusieurs en

navrèrent jusques à l'effusion du sang.

Note 332: _Galp_. Gap.

Note 333: _Ebrene_. Embrun.

Note 334: _Le senne_. Le synode.

Note 335: _Desdaing_. Indignation. «Craviter indignati.»

(Aimoin.)

Quant le roy Gontran oy parler de leurs fais qui jà estoient renouvelés,

il les fit oster de leurs siéges, et bien les garda en prison jusques à

l'audience des prélats. Pour cette chose conçu Sagitaire si grant

indignation et si grand despit, qu'il commença à parler trop vilainement

contre le roy, et disoit tout apertement que ses fils ne devoient pas

estre après lui héritiers, pour ce que leur mère avoit esté aussi comme

chambrière de la mesnie Magnaquaire: les fils le roy vivoient encore en

ce tems. Pour ces paroles fut le roy durement esmu contre eus, leurs

chevaus et ce qu'ils avoient leur tollit, et les fist mettre en deux

abaies, l'un moult loing de l'autre, pour faire leurs pénitences, et

manda aus propres baillis du lieu qu'ils les fissent garder aus bonnes

gens d'armes, qu'ils n'eschappassent par aucune aventure. Lors chéi

l'ainsné des fils du roy en maladie: aucuns de ses familiers lui

conseillièrent lors qu'il laissast aller les deux évesques en leurs

lieux, que l'ire de nostre Seigneur ne chaïst sur sa mesnie pour

occasion de leur damnacion. Le roy crut ce conseil; à leurs éveschiés

les laissa aller. Lors monstrèrent si grant semblant de religion par

dehors qu'il sambloit qu'ils leussent chacun jour leur psautier, et

chantoient au moustier à tous les psaumes sans cesser. Mais un petit

après retournèrent à leurs vices, ainsi comme le chien à son

vomissement: à fornication et à yvrèce furent tout habandonnés. Car à

cette heure que les clercs estoient aus matines, ils séoient encore à la

table ès vins et ès viandes: au point du jour s'aloient couchier, et

dormoient jusques à haute tierce. Telle vie menèrent longuement, et

adossèrent nostre Seigneur[336] et ses commandemens; et nostre Sire les

adossa, comme vous oyrez ci-après.

Note 336: _Adossèrent_. «Deum post terga ponentes.» (Aimoin.)

[337]Le roy Chilperic prist la cité de Poitiers que son neveu le roy

Childebert tenoit: le duc Annode qui de par lui gardoit la terre et

toutes les garnisons chassa hors. Ce duc Annode, qui ainsi avoit esté

exilé et toutes ses choses saisies, fu rapelé en l'an après; et lui fu

le païs et ses possessions rendues.

Note 337: _Aimoin. lib. III, cap. 28_.

Un autre noble homme qui estoit apelé Daccon fils Gadorice se départi

par maltalent du roy Chilperic, pour ne sais quel cas; car l'histoire

s'en tait. Le duc Dracolène le prist ainsi comme il chevauchoit par les

païs de lieu en autre; par telle condition se rendi à lui qu'il lui jura

qu'il n'auroit garde[338] de son corps: mais il le déçut; car quant il

l'eut mené au roy, il fist tant que lui mesme le fist occire. Quant

Docun, un autre[339] qui estoit en la prison le roy, sut que celui-ci

avoit ainsi esté occis, il confessa ses péchés à un prestre, sans le sçu

le roy; puis fu occis.

Note 338: _N'auroit garde_. N'auroit danger.

Note 339: _Un autre_. C'est un contre-sens. Il falloit dire

_Daccon_. Voici le texte d'Aimoin: «Cum ad regem perduxisset,

egit ut interimeretur. Quod ubi Dacco, in custodia positus,

agnovit, confessus cuidam presbitero peccata sua, etc.»

_Incidence_. En cette année envaïrent les Bretons la contrée de

Rodais[340], et passèrent jusques à une ville qui est apelée

Bourc-cornu[341] Le duc Bibolène fu lors envoié contr'eux, jusques en

Bretaigne les chasça, et dégasta tout le païs par feu et par espée: mais

les Bretons, qui moult furent courrouciés d'un si grant dommage, ne s'en

tinrent pas à tant: ains retournèrent l'année après et ne destruisirent

pas tant seulement cette contrée qu'ils eurent devant gastée, mais toute

la province de Nantes. Félix l'évesque de la cité leur manda, qu'ils

cessassent les maus qu'ils faisoient: amandement lui promirent; mais

pour ce ne s'amendèrent.

Note 340: _Rodais_. «Redonicam regionem.» Le territoire de

Rennes.

Note 341: «_Ad vicum qui Cornutus dicitur_.» (Aimoin.) C'est

_Saint-Aubin le Cormier_.

[342]En ce tems avint qu'un homme de Paris eut sa femme soupeçonnée

d'adultère; elle requist son père et sa mère et à ses parens aide et

secours de cette chose; et eus qui saine et inocente la cuidoient de ce

cas, jurèrent à son baron et à ses amis, sur sains, en l'oratoire de

saint Denis, qu'elle n'avoit coulpe en ce fait dont il l'acusoit; mais

les parens au seigneur leur dirent, après le serment, qu'ils estoient

parjures; tant montèrent les paroles d'une part et d'autre que elles

vinrent à grant contention: et pour ce que l'une partie ni l'autre ne se

voulut fléchir ni humilier, car ils estoient nobles gens et des plus

grans du palais Chilperic, ils sacièrent les espées et s'entreblecièrent

moult vilainement. L'églyse qui fu violée pour l'éfusion du sang fu

suspendue de divins offices. Tant alla avant la nouvelle de ce cas,

qu'elle fu au roy raportée: il jura que les uns ni les autres n'auroient

sa grace ni amour, tant qu'ils n'auroient impetré vers Rainemont évesque

de Paris en quel diocèse la chapelle estoit, qu'ils fussent absous de

l'escomeniement qu'ils avoient reçu par ce fait. Ils firent tant vers

l'évesque, qu'il les asout, et l'églyse fu reconciliée. [343]Mais pour

ce que l'histoire fait ci-endroit mention de l'oratoire monseigneur

saint Denis, ne doit-on pas entendre que ce fust l'abaïe ou les corps

saints reposent maintenant: car en ce tems n'estoit encore fondée, ni

les corps saints levés de terre: ains put estre la chapelle qui fu

fondée au tems de sa passion en l'honneur de lui, où les corps saints

reposent et qui ore est apelée saint Denis de l'Estrée.

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 14 / 30 段