demi-lieue de Douay.
[290]Puis que le roy Sigebert fu ainsi occis, les choses furent muées en
autre point qu'elles n'estoient devant: car mains qui avoient esté ses
familiers, s'attendoient[291] moult à avoir la grâce du roy Chilperic.
Avant que le roy Sigebert must pour aller encontre son frère, avoit-il
mandé sa femme la royne Brunehaut que elle vint à Paris contre lui,
quant il retourneroit là: et pour ce estoit-elle en ce point à Paris
avec un sien petit fils qui avoit nom Childebert. Quant elle sut la mort
de son seigneur, elle fu à grant mesaise de cuer; en maintes manières se
pourpensa comment elle pourroit eschaper et soustraire soi et son fils
de péril de mort. Un duc, qui Gondouald avoit nom, prit l'enfant et le
mit hors, en une corbeille parmi une fenestre; à un sien ami le livra,
et lui commanda qu'il le portast à Mets. Les barons du païs le reçurent
comme leur droit seigneur; puis le couronnèrent et lui rendirent le
royaume de son père par le conseil du devant dit comte Gondouald. Quant
Brunehaut eut ainsi son fils délivré, elle fu en grande pensée de sa vie
garantir; tant avoit grande peur de mourir qu'elle ne pouvoit dormir, ni
reposer: car elle n'avoit lieu par quoi elle s'en pust fuir. Le roy
Chilperic, qui autre mal ne lui voloit faire, l'envoya en exil en la
cité de Rouan: ses richesses furent mises au trésor du roy Chilperic et
furent baillées à sa fille à garde, qui à Meaux demeuroit.
Note 290: _Aimoini lib. III, cap. 14_.
Note 291: _S'attendoient_. S'efforçoient, tendoient à.
[292]Le roy Chilperic envoya son fils Mérovée en Berri pour saisir
toutes les cités et les villes du rivage de Loire et de tout le païs.
Quant il se fu départi de son père, il prisa petit son commandement;
vers la cité du Mans alla aussi comme pour visiter sa mère, qui là
estoit en exil, non pas par ses mérites mais par la malice Frédégonde. A
la cité de Rouan s'en alla après qu'il eut Audovère sa mère visitée. Là
espousa Brunehaut la femme de son oncle, que le roy Chilperic son père
avoit là envoyée en exil. Le roy Chilperic alla à Rouan, quant il sut
cette chose, pour le mariage désevrer. Mais quant ils surent qu'il
venoit, ils se mirent dedans l'églyse Saint-Martin, qui moult estoit
fort maçonnée dessus les murs de la cité. En vain se fust le roy
travaillé d'eus traire de léans par force, si ce ne fust par afamer:
mais il leur jura avant, sur saints, que jà par lui ne seroient séparés,
mais conjoints, si sainte Église s'y assentoit. Ils cuidèrent que voir
leur dit; hors issirent et vinrent à lui en la seurté du serment qu'il
leur avoit fait. Saouler et repaistre les fit par deux jours de bonnes
viandes: au troisiesme jour s'en parti et emnena son fils avec lui:
petit de force eut depuis son serment; noble jugeur de meurs estoit, qui
dampnoit en son fils le mariage qui estre ne povoit selon le droit de
sainte Église, et qui ne doutoit pas le jugement de nostre Seigneur pour
la transgression de son serment. Mais la raison pour quoi il le faisoit,
estoit pour ce qu'il doutoit que la malice et le sens de Brunehaut
n'introduisist son fils encontre lui, plus que pour ce qu'il lui pesoit
du mariage qui estoit contre la loi de sainte Église. En ce point que le
roy s'en retournoit, un message lui annonça que les barons de la
Champagne Rainsienne avoient pris la cité de Soissons: maintenant mut le
roy contre eus à bataille et les seurmonta et vainqui; maints des plus
nobles occi: la cité recouvra et la restabli à sa seigneurie. Le roy
Clovis son fils envoya en Touraine et lui commanda qu'il mist en sa
subjection tout le païs de Périgord et d'Agenois. Le duc Desier lui
bailla en aide, et lui commanda qu'il usast de son conseil en toutes
choses. Le duc Mummoles, qui ces parties deffendoit de par le roy
Gontran, vint à bataille contre eus à grant plenté de gent; il les
vainqui et chassa, mais ce ne fu mie sans grant domage des siens. Car de
cinquante mille hommes fu son camp descru, qui en cette bataille furent
occis: et Clovis, tout fust-il vaincu, n'en perdi-il que vingt mille. Le
roy Chilperic eut Mérovée son fils soupçonneus qu'il ne soustinst la
partie Brunehaut, et pour cette raison, le fist-il tondre en un
moustier, et ordonner à prestre par le conseil Frédégonde sa marrastre.
Note 292: _Aimoini lib. III, cap. 15_.
V.
ANNEE 574.
_De diverses incidences de plusieurs choses_.
[293]En ce tems, trespassa messire saint Germain évesque de Paris à la
gloire perpétuelle, quant il eut vescu entour quatre vingts ans: le
corps de lui fu mis en sépulture en l'églyse monseigneur saint Vincent.
Ce que Fortunatus raconte de ce saint homme ne fait pas à oublier. Le
roy Childebert le vieux lui envoya une fois six mille sols pour départir
aus pauvres pour l'amour de nostre Seigneur. Quant le saint homme en eut
départi trois mille, il vint au palais: le roy lui demanda s'il avoit
mais que donner, il respondit: Oui bien la moitié, pour ce qu'il ne
trouvoit à qui il les donnast. Lors lui dit le roy: «Sire, donne[294] ce
que tu as de remanant, car deniers ne nous faillent encore pas.» Lors
entra le roy où l'avesselement estoit, il prit vaissiaus d'or et
d'argent et les despeça, puis les bailla à saint Germain pour donner aus
pauvres, qu'il ne les perdist. Contention estoit entre l'évesque et le
prince; ils faisoient entr'eus estrif[295] pour pitié, et bataille pour
miséricorde, pour ce qu'ils espandissent leurs trésors et que les
pauvres fussent riches de leurs besans. Une autre fois advint que l'on
queroit un cheval pour monseigneur saint Germain: le roy lui donna le
sien et le pria qu'il le gardast: après advint qu'un pauvre lui demanda
l'aumosne, maintenant lui donna le cheval que le roy lui avoit donné:
car il eut plus chière la voix du pauvre que le don du roy. Le roy
Chilperic entra en la cité de Paris; le jour après qu'il y fu venu, un
paralytique qui séoit à la porte du moustier saint Vincent, auquel
messire saint Germain repose encore, fu redrecié par miracle. Au matin
s'assembla le peuple à la porte, là rendirent glaces à nostre Seigneur
et à saint Germain. Ce miracle fu noncié au roy qui moult en fu liés, et
vint le corps adorer en grande dévocion.
Note 293: _Aimoin. lib. III, cap. 16_.
Note 294: _Donne_. Distribue aux pauvres.
Note 295: _Estrif_. Lutte, d'où _étriver, retriver_, en vieux
françois.
Lors envoya le jeune roy Childebert messages au roy Chilperic son oncle,
et le requit et pria qu'il lui envoyast Brunehaut sa mère: le roy le fit
volontiers pour ce qu'il la demandoit par manière de pais et de
concorde.
[296]_Incidence._ Atanahilde le roi d'Espagne, qui père estoit
Brunehaut, mourut en ce tems. Leuva et Levigilde tinrent après lui son
royaume. Leuva mourut: Levigilde reçut le royaume tout eutièrement et
espousa Gasinde la royne mère Brunehaut, qui avoit esté femme du devant
dit roy Atanahilde.
Note 296: _Aimoin. lib. III, cap. 17_.
Cet Alboin, dont nous avons là dessus parlé, qui régnoit sur les
Lombars, prit à ce tems grande partie des cités de l'Italie et mit
dedans garnison de sa gent; il chasça hors les Romains, et mesmement
ceus qui plus lui estoient à grief[297]. Une cité assit qui lors estoit
apelée Ticine, mais ore nommée Papie[298]. Au chef de trois ans la prit,
il se proposa d'occire tout le peuple de la cité comme païen, quant il
sut qu'ils estoient crestiens: mais nostre Sire lui changea son propos
par une avanture qui lui advint. Ainsi comme il entroit en la cité, son
cheval chu au milieu du pont; poussé fu des espérons et battu de
bastons, mais lever ne se put; à la parfin mua son propos qu'il avoit
des crestiens occire et converti son cuer en miséricorde par
l'admonestement de sa gent. Espousée avoit premièrement Closinde, fille
de Clotaire le roy de France: après sa mort en espousa une autre qui
avoit nom Rosemonde, fille Cunimont, le roy des Gepidiens qu'il avoit
occis. Mais après qu'il eut trois ans régné en Italie, cette Rosemonde
le fit occire et mourir de trop cruelle mort par un sien très-privé
chambellan, qui estoit apelé Helmechin, en vengeance de la mort son
père. A celui-ci peuvent prendre example les autres princes; car lui qui
estoit homme si batailleur et de souveraine hardiesse et renommé de tant
de victoires, périt par la malice d'une seule femme. Mais elle reçut
assez tost après les mérites de son fait et de sa grande cruauté. Car il
advint une heure qu'elle tendi à celui Helmechin un breuvage envenimé,
si comme il issoit d'un bain, et lui fit entendant que moult lui estoit
pourfitable. Quant il en eut une partie bu, il s'aperçu que c'estoit
venin, il tira sur elle son espée et lui fit tout boire le remanant. En
telle manière furent tous deux punis de l'homicide qu'ils avoient faits.
Après Alboin, régna sur les Lombars Clef, un an et six mois tant
seulement. Car les Lombars firent lors nouveaus ducs par commun accort
pour le peuple gouverner. Leur povoir duroit dix ans: si gouvernoit
chascun sa cité tant seulement. Quelques-uns de ces ducs envahirent la
France pour convoitise de gain et de proie. Amatus qui du païs estoit
deffendeur et séneschal, de par le roy Gontran, se combatti à eus en
Provence, occis fu en cette bataille et moult grande partie de
Bourguignons et de la gent dont il estoit chevetain[299]. Quant le roy
Gontran oy ces nouvelles, il manda Mummole, qui estoit homme sage de
guerre et de nobles vertus, si lui livra la cure et la séneschauciée de
cette terre. Après advint que Lombars revinrent en cette terre de
Provence en espérance de gaigner aussi comme ils avoient fait devant.
Mummole leur alla au devant, atout[300] grande armée et forte, à eus se
combati par deux batailles, tant en occi qu'il les mena à souveraine
desconfiture. Ceus qui eschaper purent, s'en refuirent en Lombardie:
onques puis ne furent si hardis qu'ils retournassent en France. Mummole
ne se tint pas à tant, ni ne lui souffit pas la destruction qu'il avoit
d'eus faite, mais les chasça jusques en leur contrée, et prit un chastel
qui est appelé Anain[301], lequel sied en la marche de Lombardie. Le duc
de ce chastel qui estoit nommé Ragilon s'enfui: desrobé fu, et occis, en
ce qu'il cuidoit retourner en son païs, par un duc de France qu'il
encontra qui avoit nom Cranniches.
Note 297: _Romanos, quos vel maxime adversarios putabatur,
expulit_. (Aimoin.)
Note 298: _Papie_. Pavie, autrefois _Ticinum_.
Note 299: _Chevetain_. Capitaine.
Note 300: _Atout_. Ce mot avoit le sens d'_avec_, mais il
avoit plus de force.
Note 301: _Anain_. «Anagais castrum.» (Aimoin.) Peut-être
_Aniane_, dans le bas Languedoc.
VI.
ANNEE 574.
_De l'empereour Tibère, et des messages que le roy Chilperic lui
envoya_.
[302]_Incidence_. En ce temps gouvernoit l'empire de Constantinoble
Justin le moindre: tant estoit plain d'avarice, qu'il fist faire grandes
huches ferrées pour recéler l'or et l'argent qu'il toloit et rapinoit.
Autre mauvaise coutume avoit, car il estoupoit les oreilles du cuer au
commandement nostre Seigneur: et nostre Sire en prist telle vengeance
qu'il lui toli son sens et sa mémoire. Quant il vit ce, il
acompaigna[303] Tibère Césaire, pour l'empire gouverner: ce Tibère
estoit homme plein de grant grace; car il estoit pourfitable à l'empire,
grant aumosnier, sage, droiturier en jugemens, et ce qui tout passe, il
estoit très vrai crestien. Après que Justin eut porté le nom d'empereour
vingt-un ans, il perdit la vie et l'empire. Les batailles que Narses
fist contre les Ghotiens et contre les François, dont nous avons sus
parlé, furent commencées au tems le bon empereour Justinien; mais elles
furent parfaites au tems de ce Justin.
Note 302: _Aimoini lib. III, cap. 18_.
Note 303: _Accompagna_. Associa.
Après lui[304], reçut l'empire Tibère Constantin, et fu le
cinquantiesme[305] empereour. Au tems qu'il tenoit l'empire sous
l'empereour Justin, estoit-il moult large aumosnier et moult aimoit les
povres gens: pour laquelle chose nostre Sire, qui ses fais et ses
aumosnes prist en gré, lui monstra grant signe d'amour, et lui aministra
grant masse d'or par merveilleuse manière. Un jour il alloit par le
palais bas regardant; il vit une table de marbre au pavement signé du
signe de la vraie croix. Lors dist: «Pourquoi marchons-nous[306] à nos
piez indignes le signe de la sainte croix, du quel nous devons garnir
nos pis et nos frons contre le deable?» Lors commanda que cette table
fust arrachiée du pavement: quant ostée fu, ils trouvèrent la seconde
table et ce mesme signe dessus empreint et puis la tierce tout en telle
manière. Quant ces trois tables furent ostées, ils trouvèrent dessous un
trésor qui de long tems i avoit esté repos, qui si grant estoit qu'il
estoit sans estimacion d'homme. L'empereour, qui bien sut que nostre
Sire lui avoit donné, le départi aus povres. Les trésors Narses refurent
aussi trouvés en une cité de Lombardie par un ancien homme du païs qui
les révéla: tous les despendi l'empereour en aumosnes et en oeuvres de
miséricorde.
Note 304: _Aimoini lib. III, cap. 19_.
Note 305: Le _cinquantiesme_. Il faudroit
_soixante-deuxiesme_, comme le latin.
Note 306: _Marchons-nous_. Foulons-nous. «Conculcamus.»
(Aimoin.)
Dame Sophie l'impératrice, qui mal estoit recordant des promesses qu'elle
avoit jadis faites à l'empereour Tibère, essaya à le mettre hors de
l'empire pour un autre qui avoit nom Justinien; si avoit esté neveu
l'empereour Justin son Seigneur. Quant il s'aperçut qu'elle tendoit à
l'oster de la seigneurie de l'empire, il la fist mettre en prison: ce
Justinien, dont elle vouloit faire empereour, appela et le chastia par
belles paroles; puis le reçut en telle amour qu'il promist sa fille à son
fils, et son fils à sa fille. Mais la raison n'est pas certaine pourquoi
ces mariages demeurèrent[307].
Note 307: _Demeurèrent_. Furent arrêtés.
A cet empereour Tibère envoya ses messages le roi de France Chilperic,
et l'empereour lui envoia moult de riches ornemens[308] et grans besans
d'or, desquels chascun pesoit une livre. En une des parties estoit
empreinte l'image l'empereour, et lettres en la circuite qui disoient:
«C'est la forme de Tibère Constantin perpétuel Auguste:» de l'autre part
estoit empreints un cornice et lettres tout entour qui disoient: «C'est
la gloire des Romains.» Cet empereour envoia ses osts contre les
Persiens, qui furent vaincus et menés à grant desconfiture et l'ost
l'empereour retourna à si grande abondance de despouilles qu'ils en
amenèrent vingt olifans et tant d'autres richesses, qu'il sembloit
qu'elles dussent suffire à remplir et saouler les cuers de tous les
avers hommes du monde.
Note 308: Voici le texte d'Aimoin: «Multa ab eo ornamenta,
aureos etiam singularum suscepit librarum habentes ab unâ
parte effigiem imperatoris; in circulo scriptum: _Tiberi
Constantini perpetui augusti;_ ab alio verò, quadrigam
ascensorem, continentesque scriptum: _Gloria Romanorum_.»
[309]_Incidence_. En ce point que ces choses avindrent en Orient, autres
choses avindrent en Bretagne. Maclianes et Bodiques estoient deux comtes
de Bretagne: amistié et alliance firent ensemble et les confirmèrent par
leur foi. Après ce, advint que Bodiques mourut: Maclianes chassa hors de
la terre son fils qui avoit nom Théodoric. Il pourchassa tant qu'il
assembla grant ost, arrière retourna et occist Maclianes et un sien fils
qui avoit nom Jacob; puis prist et saisi son héritage: et un autre fils
de Maclianes, qui estoit appelé Varoques reçut la terre son père après
sa mort.
Note 309: _Aimoini lib. III, cap. 20_.
VII.
ANNEES 574/578.
_Comment Mérovée s'enfui à Tours pour la paour de son père; et comment
il se fist occire de son gré_.
[310]Le roi Gontran occist les deux fils Manquaire, qui son serourge
avoit esté; leurs richesses et leurs trésors prist; ne demeura pas moult
longuement que deux fils qu'il avoit moururent. Quant il vit qu'il fu
demeuré sans hoir de son corps, il avoua en fils le roy Childebert son
neveu et lui donna son royaume après sa mort.
Note 310: _Manquaire_. «Magnacharis.» (Aimoin.)
[311]Le roy Chilperic envoia en exil Pretexte l'archevesque de Rouen,
pour ce qu'il l'avoit soupçonneux qu'il ne lui appareillast traïson et
agais par le conseil Brunehaut.
Note 311: _Aimoini lib. III, cap. 21_.
Mérovée, dont nous avons là-dessus parlé, que le roi Chilperic avoit
fait tondre en un moustier, revint au siècle et fu lais[312] comme
devant. Car le duc Gontran, duquel nous parlerons ci-dessous, lui manda
par ses messages qu'il s'en issist; un sien familier le revesti et lui
donna robe d'homme séculier. Il n'osa au milieu demeurer pour la paour
de son père; pour ce fuit à garant en l'abaïe saint Martin de Tours. En
celle mesme abaïe s'en vint le duc Gontran à refuge pour la paour du roy
Chilperic, qui menacé l'avoit, pour ce que par lui avoit esté occis
Théodebert son fils, si comme il lui mettoit sus, en la bataille dont
nous avons parlé. Le roy i envoia un sien homme qui estoit nommé
Rucolain, et lui commanda qu'il l'amenast à force. Quant ce Rucolain fu
là venu, il manda saint Grigoire l'archevesque qu'il boutast Gontran
hors de l'églyse, et s'il ne le vouloit faire, bien seust-il qu'il
viendroit là à grant compagnie, et qu'il le tireroit hors du moustier à
force. Le saint homme lui remanda que onques telle violence n'avoit esté
ni par lui seroit faite; le chétif qui pas ne redouta à destruire
l'églyse du glorieux confesseur de qui il estoit hebergié, fu
soudainement seurpris d'une grant maladie: aporté fu en l'églyse, puis
mourut un peu de tems après. Quant Mérovée entra en l'églyse, le saint
archevesque chantoit la messe; il lui demanda sa bénéiçon, et pour ce
qu'il la lui refusa, il jura qu'il occiroit aucuns du peuple, pour ce
qu'il l'avoit escomenié sans le jugement des autres évesques. Lors lui
donna sa bénéiçon aussi comme pour l'apaisier: puis manda au roy, par un
sien dyacre, comment les choses estoient avenues. Frédégonde qui tous
jours pensoit au mal, fist au roy entendant que Mérovée avoit là le
clerc envoyé pour lui espier, et pour ceste raison l'envoia le roy en
exil. Il manda à l'archevesque qu'il boutast hors de l'église son
ennemi: mais quant il aperçut qu'il tardoit trop à faire son
commandement, il commanda qu'on allast là à grant force de gent, pour
ceste chose faire. Quant Mérovée sut que le roy envoioit là pour lui
prendre, il ne volut issir de la cité. Leudastes comte de la cité occist
ses serjans qui en la ville estoient allés pour quérir ses nécessités.
De ce fu si courroucié qu'il prist un fisicien[313], Moralophes avoit
nom, qui de par le roy estoit là venu. Tout lui tolit, or et argent, et
ce que il avoit; à la parfin l'eust-il occis, s'il ne s'en fust fui au
moustiers; moult diffamoit son père et sa marastre. Un jour il pria
l'archevesque Grigoire qu'il mangeast avec lui, puis lui dist qu'il lust
aucune chose qui tournast à édificacion. L'archevesque prist le Livre
Salemon, et lut le premier vers qu'il trouva: «Oculum quo aversatur
patrem fodient corvi de torrentibus.» Si vaut autant en fançois: «Les
corbiaus des ruissiaus crèveront l'euil dont l'on regarde son père par
mautalent.» L'archevesque s'esmerveilla de ce que les paroles, par quoi
le sage chastie le fils envers le père, lui vindrent à main si
apareillement: mais Mérovée ne les entendi pas.
Note 312: _Lais_. Laic.
Note 313: _Fisicien_. Médecin.
[314]Le duc Gontran, qui avec Mérovée s'en estoit fui au moustier à
garant, envoia un sien message à une Pitonise, qui par ses sorceries
disoit aucunes fois les choses ainsi comme elles avenoient: et cuidoit
tout certainement qu'elle dist tousjours voir, pour ce qu'elle lui avoit
une fois dit non pas l'an tant seulement, mais le jour et l'heure que le
roy Caribert mourut. Le message lui respondi une telle response de son
estat et telles paroles: «Le roy Chilperic mourra cette année: Mérovée
vaincra tous ses frères, saisira le royaume et puis te fera duc de
France; cinq ans seras en cet office, au sisième seras évesque.» Gontran
raconta à l'archevesque cette response et l'archevesque lui respondi:
«Cette response deust mieux estre requise à Dieu qu'au diable.» La royne
Frédégonde qui soutenoit la partie Gontran celéément, pour ce qu'il
avoit occis Théodebert son fillastre, lui manda qu'il fist tant que
Mérovée issist hors du moustier: et le traitre qui cuida qu'ils fussent
apareilliés pour le prendre, fist ainsi comme elle lui manda; mais ce ne
lui greva nullement, car il ne fu nul qui le prist.
Note 314: _Aimoini lib. III, cap. 22_.
Le roy envoia par un diacre deux chartes au moustier saint Martin: le
parchemin de l'une estoit tout vuide sans escriptures; la sentence de
l'autre estoit telle qu'on l'y récrivit en le vuide, s'il osoit tirer
hors Mérovée de l'églyse. Le diacre atendi là trois jours et n'emporta
nulle response. Quant Gontran sut que les messages du roy furent venus,
il jura par le paile[315] de l'autel en paroles bobencières qu'il
n'istroit hors du moustier que le roi ne le sut.
Note 315: _Le paile_. La nappe. Le latin est assez mal rendu:
«Gontrannus nullis regiis venientibus, pallam alteris cum
sacramento fidejussurem dedit, jactanter pollicitus nunquam
se, inscio rege, templum egressurum.» On voit que Grégoire de
Tours, suivi par Aimoin, veut surtout empêcher qu'on ne le
soupçonne d'avoir trahi lui-meme Mérovée.
[316]A la parfin, laissa Mérovée les respons de la devineresse, et se
prist aus devins respons: car en ce tems usoit-on communément de telle
chose. Trois jours et trois nuis veilla, puis reçu telle response du
livre des rois: «Eò quòd reliquistis Dominum Deum vestrum, tradidit vos
Dominus in manus inimicorum vestrorum:» Si vaut autant à dire: «Pour ce
que vous avez déguerpi vostre Dieu, il vous a baillié ès mains de vos
ennemis.» Du prophète telle: «Dejecisti cos dum allevarentur:»
c'est-à-dire, «Tu les as abaissés et déjetés, quant ils estoient
alevés.» Des évangiles telle: «Scitis quia post biduum Pascha fiet:» si
vaut autant à dire: «Ne savez-vous que Pasques seront après deux jours.»
Pasques en hébreu si vaut autant que trespassement. Quant Mérovée eut
entendu que ces paroles parloient de lui, il alla à la tombe saint
Martin et pleura moult tendrement, puis s'en parti entre lui et Gontran
atout cens hommes et plus: par la cité d'Auxerre trespassa droit à
Dijon: d'iluec s'en alla droit en la Champaigne Rainsienne: là fu
entrepris des gens du païs[317]. Lors se douta moult durement qu'il ne
fu là retenu et livré ès mains son père; bien pensoit, s'il le pouvoit
tenir, que de grièves paines le puniroit. En si grant désespérance
chéit, qu'il apella un sien familier qui avoit nom Gailènes, et lui pria
qu'il l'occist; celui-ci fist son commandement: car il le feri d'un
coustel parmi les costes, si qu'il lui transperça tout outre: en telle
manière fini sa vie Mérovée. Ce Gailènes, qui occis l'avoit, eut puis
les mains coupées, le nez, les oreilles et les piés, et mourut ainsi
atourné: mais si ce fu pour ce, nous ne savons mie; car l'histoire n'en
parole pas.
Note 316: _Aimoini lib. III, cap. 23_.
Note 317: «_A Tarabannensibus circumventum est_,» dit
Grégoire de Tours. «_Tarunnensibus_,» ou «_Tarvanensibus_,»
dit Aimoin. C'est évidemment les habitans du _Tardenois_,
petite contrée qui séparoit le Soissonnois de la Champagne
Rémoise.
Un fils que le roy avoit, et avoit à nom Samson, mourut en ce tems:
moult eut-il grant duel de la mort de cet enfant.
[318]_Incidence_. En cette année fu veue au cours de la lune une estoile
clere et resplendisante.
Note 318: _Aimoini lib. III, cap. 24_.