Il advint que le roy Chilperic vint à ost banie[271] avec Sigebert son

frère encontre les Saisnes[272]. La royne Audovère demeura en l'hostel

enceinte: Frédégonde, qui entour elle estoit avec une autre chambrière,

lui dist quant elle eut une fille enfanté: «Dame, faites l'enfant

baptiser isnelement, pour que le roy ait double joie quant il

retournera, quant il aura une nouvelle fille recouvrée et de ce qu'elle

sera en saints fons régénérée.» La royne cuida que elle lui donnast bon

conseil: pour ce commanda que l'on quist une matrone, qui la levast de

fons et fust sa mère spirituelle. Frédégonde respondi que l'on ne

pourroit trouver femme plus noble qu'elle pour telle chose faire. Ainsi

fu la royne déceue, sa fille leva de fons par le conseil la desloiale

Frédégonde, et fu sa mère en deux manières, corporellement et

spirituellement, ce qui estre ne pouvoit ni ne devoit. Quant Frédégonde

sut que le roy aprochoit, elle se hasta d'aler encontre, elle lui dit

ainsi: «Com est aujourd'hui le roy Chilperic glorieux, qui retourne à

victoire de ses ennemis à qui une nouvelle fille est née, Childehinde,

qui tant sera noble et de forme et de beauté. Mais ce sera grande

douleur et chose qui bien doit estre esquivée, si madame Audovère gist à

nuit avec le roy Chilperic.» Le roy qui fu esbahi de telles paroles, lui

demanda pourquoi elle le disoit. Celle-ci conta comment la chose estoit

allée, en semblant qu'elle en fust dolente. Quant le roy oït ce, il

dist: «S'il est ainsi que Audovère soit par droit de moi déseurée, je te

prendrai par mariage, si seras compaigne de mon lit.» A tant entra le

roy au palais, la royne, qui avoit esté déceue par sa simplèce, lui vint

devant, sa fille entre ses bras, qu'elle avoit par deux fois diversement

engendrée, charnellement et spirituellement. Le roy lui dist: «O toi

royne, tu as fait une chose dont tu dois estre moult reprise et blasmée:

tu as levée ta propre fille des fons que tu avois de ta chaire

engendrée. Je ne te puis avoir par mariage par ce que tu es ma commère.»

Le roy envoya en exil l'évesque qui l'enfant avoit baptisé: la mère et

la fille mist dans un moustier, et leur donna assez rentes et

possessions. Frédégonde, qui par sa malice avoit tout ce pourchascié,

espousa le roy Chilperic par mariage.

Note 271: _Ost banie_. Armée convoquée.

Note 272: _Saisnes_. Saxons.

En ce point advint une besoigne et une nécescité au roy Sigebert son

frère. Kacanus, le roy d'une gent qui est apellée Huns, entra en son

royaume pour sa terre gaster et destruire. Le roy alla encontre atout

grande armée pour sa terre deffendre. Bataille y eut grant; Sigebert

surmonta ses ennemis et moult en occist, le remanant pacifia. En ce

point qu'il estoit ainsi contre cette gent, son frère le roy Chilperic

qui selon ses moeurs aimoit tousjours discorde et querelles, vit que son

frère eut sa terre vidée et desgarnie de gent, à Rains vint, qui estoit

la plus noble cité du royaume de son frère; soudainement la prist pour

ce qu'elle estoit despourvue: car les citoyens ne cuidassent point qu'il

fist ce, contre son frère. Quant le roy Sigebert sut ce, il fu moult

courroucié, tantost lui rendi le mérite de ce fait: car il saisi la cité

de Soissons qui de son royaume estoit chef, et soumist le peuple à sa

seigneurie. Théodebert son fils qu'il trouva en la cité, mist en prison;

mais il le rendit à son père qui le requist; joyaus et dons lui donna au

départir, et lui fist jurer avant qu'il fust délivré que jamais

machination ni guerre ne lui feroit. Le serment ne dura pas longuement

ferme et stable: car il se combati contre lui; mais il fu desconfi, et

il reçut, outre sa volonté, les conditions de pais.

[273]En ce point, les Saisnes qui déjà estoient entrés en Italie avec

leurs femmes et leurs enfans par l'assentiment et la volonté du vieux

Théodebert retournèrent en France à grant force de gent. Mummoles le

séneschal du roy Gontran leur vint encontre, pour refréner leur cruauté;

tant les mena par force d'armes qu'il les chassa et les fist retourner

en Italie dont ils estoient issus. En l'an qui après vint, les Saisnes

revindrent derechef jusques au Rhosne pour passer en France. Mais ledit

Mummoles leur deffendit le passage. Tant firent envers lui à la fin par

dons et par pécune qu'il leur donna congié de passer parmi la terre

qu'il deffendoit et de aller outre, jusques au royaume Sigebert. Mais il

les reçut si noblement, qu'il les rechassa là dont ils estoient venus.

En ce qu'ils retournoient en leur païs, ils déçurent mains marchans en

leur voie: car ils leur vendoient et changeoient grant pièces de cuivre

doré, par tel art qu'il sebloit que ce fust fin or. Par cette fraude

furent aucuns menés à si grant povreté qu'ils s'en dolirent puis tous

les jours de leur vie. Mais les Saisnes, pour ce que par telle

desloyaulé les avoient déçus, portèrent la peine de leur malice assez

tost après comme par divine vengeance. Car les Souaves et les autres

nations qui marchissoient à eux entrèrent en leurs terres, ensemble se

combatirent par trois batailles, desconfis furent les Saisnes et menés à

si grant confusion qu'ils perdirent entour vingt mille de leurs gens.

Ceus qui de celle occision purent eschaper firent pais, en telles

conditions comme, leurs ennemis voulurent deviser.

Note 273: _Aimoini lib. III, cap. 7_.

II.

ANNEES 565/567.

_De la mort l'empereour Justinien; et comment les Romains accusèrent

Narses faussement vers l'empereour_.

[274]_Incidence_. Quant Justinien, l'empereour de Constantinoble duquel

nous avons là dessus parlé tant de fois, eut gouverné l'empire

bienheureusement trente-trois ans, il trespassa de ce siècle. L'empire

laissa à Justin qui le moindre estoit apellé, à la différence du grant

Justin qui devant avoit régné. Ce Justinien estoit ferme en la foi

chrestienne, père de pauvres, en miséricorde et en pitié descendant,

noble cultiveur de droiture et de justice; et pour ce lui advinrent à

bonne fin toutes ses besoignes et toutes ses oeuvres. Moult eut victoires

en prospérité et en bonne fortune par divers ministres, mesmement par le

très vaillant Bélisaire: en causes citoyennes et en compositions de lois

fu très merveilleux. Par la raison de ce qu'il vainquit et souist les

Allemans, les Ghotiens, les Huns, les Wandes et les Afriquans, fu-il

apellé par divers surnoms. Il fist un temple en Constantinoble qui est

apellé l'églyse Sainte-Sophie, en l'honneur de Jésus-Christ qui est

souveraine Sophie (sagesse); et pour cette raison la nomma l'empereour

Sainte-Sophie. Cette oeuvre est de si grande noblesse qu'elle surmonte de

biauté et de bonté toutes les églyses du monde, comme le tesmoignent

ceux qui l'ont veue.

Note 274: _Aimoini lib. III, cap. 8_.

[275]Au tems de ce prince vivoit Cassiodore, clerc et renomné en

séculière et divine science: Denyse abbé, homme de très merveilleuse

disputoison du sacrement et du tems de Pasques[276]: Prisciens en la

cité de Césaire fleurissoit en l'art de grammaire, qui bailla les faits

des apostres par vers: saint Benoit en la sainte discipline plus

heureusement que tous les autres: tous ces preudhommes fleurirent en ce

tems en sainte vie et en bonnes oeuvres. Messire saint Germain évesque de

Paris alla visiter le sépulchre en Jérusalem au temps de ce prince; par

Coustantinoble retourna: à grant honneur le reçu l'empereour, donner lui

voulut grands dons et or et argent. Le saint homme refusa tout; mais il

le requit des reliques des saints. L'empereour, qui moult fu joyeux de

la dévocion du preudhomme, lui donna des espines de la sainte couronne,

des reliques des Innocens et l'un des bras de monseigneur saint George:

le saint homme les reçut en grande dévocion. Quant il fu retourné en

France et qu'il vint à Paris, il en donna une partie à l'églyse

Sainte-Croix, et l'autre en l'abbaye Saint-Vincent. L'estude de la bonne

amitié que nous avons vers ce prince nous a fait raconter ses moeurs et

ses nobles fais[277], et les vies des preudhommes qui en son tems

furent. Désormais raconterons quelques uns des fais de Narses, dont nous

avons lassus parlé; puis retournerons à l'ordre de l'histoire.

Note 275: _Aimoini lib. III, cap. 9_.

Note 276: La traduction du texte latin est fort incomplète,

«_Dionysius in Pischalis calculi argumentatione miranda,...

effulsit_ (Aimoin).

Note 277: Le texte d'Aimoin est encore ici rendu péniblement:

«_Hæc nos studium boni principis dicere coegit_.»

[278] Narses que l'empereour avoit envoyé en Italie pour délivrer les

Romains de la subjection des Ghotiens, qui la cité avoient prise, dompta

et soumit toutes les nacions qui estoient rebelles à l'empire. Moult

estoit bien morigené, glorieux en victoires, en justice noble et juge

droiturier. Comme il fu tel il s'aperçu bien que l'envie des mauvais le

greva plus que la grace des bons ne l'aida. Car comme il se fust mis

plusieurs fois en péril de mort pour délivrer le païs et les citoyens de

la servitude de leurs ennemis, et eust acquise la malveillance des

nacions voisines pour eus, il en eut guerredon au dernier tel qu'il

souffri plus après les batailles de persécucions des siens, qu'il ne fit

ès batailles de ses ennemis: et plus estoit en péril entre ceus qu'il

avoit délivrés, qu'il n'avoit esté entre ses adversaires. Bien

accomplirent les Romains la desloyauté et la felonnie de leurs cuers,

qui n'avoient pas honte d'accuser devant l'empereour, là où il n'estoit

pas présent, celui qui en tant de périls de mort s'estoit mis pour

garder leurs vies et leurs santés. Mais ceste malice ne leur est pas

nouvelle: car ils sont entechiés aussi comme par nature du vice

d'ingratitude: ingratitude si est, quant aucuns ne se reconnoist ès

biens, ni ne sait gré de chose que on lui fasse: et ce peut-on montrer

par maint essample encontr'eus. Le grant Scipio, un senatour de Rome,

qui estoit apelé African pour ce qu'il avoit soumise à l'empire toute

Afrique, et qui moult estoit noble et renomé de tantes victoires que il

avoit eues par maintes fois contre ceus de Carthaige, perdit la grace de

la cité et s'en alla comme exillé: puis fu mort en exil de deul et de

tristesse. Un autre Scipion African, qui moins n'estoit pas noble du

premier, ni en lignage ni en fais, après qu'il eut conquise toute la

Libye, il convint qu'il s'excusast devant les senatours des faux fais

dont les mauvais cruels l'inculpoient sans raison, qui pas ne prenoient

garde aus grandes victoires qu'il avoit eues, et au péril où il s'estoit

mis tantes fois pour les choses communes: ainsi fu occis la nuit après

en son lit par ceus qui envie lui portoient. En telle manière se

révélèrent contre Narses: car ils se complaignirent de lui à l'empereour

et à dame Sophie l'impératrice, et disoient qu'ils n'avoient point de

preu de ce que ils estoient délivrés de la subjection des Ghotiens: car

la seigneurie de Narses les grevoit plus et pressoit que leurs ennemis

n'avoient coustume de faire. Cesar qui trop fu courroucé de ces

nouvelles envoya tantost un autre en son office, qui Longin le Prevot

avoit nom[279]. Quant Narses se fu de ce aperçu, il dit ainsi: «Si j'ai

mal fait aus Romains, je veuil bien recevoir la déserte selon mes fais:

et si je leur ai bien fait et ils ne me veuillent rendre bien pour bien,

pourquoi portent-ils faus tesmoins contre mon chef?» Tant estoit dame

Sophie l'impératrice esmue encontre lui, qu'elle lui manda par vilainnes

paroles, qu'il estoit féminin sans barbe et sans naturel garnison de

homme, et lui escrivit-elle par lettres que il deust desvider une fusée

de laine en compagnie de femmes, non pas tenir office ni lieu de

senateur, ni conseilleur des Romains. Quant Narses entendi le reproche

que l'impératrice lui escrivoit et les vilainnes paroles qu'elle lui

mandoit par bouche de message, il respondit tant: «Je filerai,» dit-il,

«un fil dont tel toile sera tissue que Justin et Sophie ne pourront jà

couper en toute leur vie.» Il dit vrai: il manda tel homme qui puis fit

grant domage et maints grans griefs aux Romains et à l'empire. Ce fu

Alboin le roy des Lombars, qui lors demeuroit en Pannonie: en Italie

vint et amena son peuple, sa femme et toute sa maison. Narses guerpit la

cité de Rome et s'en alla demeurer à Naples. Le pape Jehan, qui le siège

avoit reçu après le pape Pelage, alla après lui et tant le pria de

retourner qu'il revint à Rome avec lui. Après ces choses, le pape Jehan

trespassa de ce siècle. Narses puis ne vescut guères: après sa mort, le

corps fu mis en un cercueil de plomb, porté fu en Constantinoble et tout

son trésor.

Note 278: _Aimoini lib. III, cap. 10_.

Note 279: _Successorem Narseti Longinum direxit proeæfectum_.

(Aimoin.)

III.

ANNEES 566/574.

_Comment le roy Sigebert fu pris, et comment les trois frères firent

pais ensemble_.

[280]Au roy Sigebert firent alliance deux manières de gens, desquels les

uns sont apelés les Huns et les autres Havares: ces alliances brisèrent

et s'espandirent parmi France si soudainement, que le roy et toute sa

gent furent surpris comme ceus qui pas ne s'en prenoient garde.

Toutesfois apareilla le roy tant de gent comme il pu avoir, pour eus

recevoir à bataille. Mais avant que les parties fussent assemblées pour

combattre, ses ennemis firent ne sai quels enchantemens, par quoi les

François furent si durement espoventés que ils tournèrent tous en fuite.

Pris fu le roy ainsi comme il s'apareilloit pour fuir; mais il fit tant

par son sens et par ses promesses qu'il pacifia ses ennemis et retourna

à sa gent. Il eut plus cher de retourner vis et en santé par rançon de

son avoir, que de mourir entre leurs mains. En ce fait damna-il le

mauvais conseil Crasse[281], qui jadis fu conseiller des Romains: ce

Crasse aima mieux apareiller la mort à ses ennemis que rançon pour issir

de leur servitude[282]. Or vous conterons comment il se combatti contre

les Trasciens: desconfi fu et moult perdi de sa gent; à la parfin fu

pris et chu ès mains de ses ennemis; et pour ce qu'il ne voloit pas

souffrir la servitude, ni estre en moquerie ni en dérision de ses

ennemis, il féri celui qui le menoit parmi l'oeil d'une verge qu'il

portoit en sa main pour son cheval haster. Le Barbare qui fu esmu et

courroucé pour la douleur du coup, tira son espée et le frappa parmi les

costés: ainsi péri Crasse, homme puissant et de grande renomée, qui par

aventure povoit encore eschaper sans la grâce et sans les bénéfices de

ses ennemis[283].

Note 280: _Aimoini lib. III, cap. 11_.

Note 281: _Crasse_. De Crassus.--_Conseiller_, consul.

Note 282: «Qui ut dedecus servitutis evaderet, non pretium

hostibus, sed sibi interitum paravit.» (Aimoin.)

Note 283: Le traducteur fait ici un contre-sens: «Sicque

vir...... dum devitat quod fortuito casu, sive beneficio

hostis etiam posset evadere, incidit in mortem.» (Aimoin.)

[284]En ce point prit la cité de Bordeaux Clovis l'un des fils de

Chilperic, qui appartenoit au royaume de Sigebert son oncle. Le duc

Sigulphe, qui en ces parties gardoit la terre de Sigebert, lui courut

sus, tant le mena qu'il le bouta hors du païs et le chassa devant lui à

cors et à trompettes jusques à Paris, ainsi comme l'on chasse un cerf.

Quant le roy Chilperic sut que son fils avoit ainsi esté chassé, il

envoya Theodebert, un sien autre fils, pour saisir les cités de

Neustrie, (ore appelée Normandie), qui appartenoit au royaume de son

frère. Ce Théodebert avoit devant juré à Sigebert son oncle, avant qu'il

fust délivré de prison, que jamais rien ne lui mefferoit: moult de cités

prist en cette voie, la cité de Tours et de Poitiers, tout Caorsin et

tout Limosin; moines et clers tourmenta, nonains viola, si dura cette

persécucion jusques à Tours. Après qu'ils eurent toute la province

d'Aquitaine cerché, moustiers de moines et de chanoines brisés et

gastés, à la parfin vinrent à l'églyse Saint-Martin. Tandis qu'aucuns de

cette perverse gent s'appareilloient pour passer une eaue qui entre deux

estoit, les moines qui furent en l'autre rive leur commencèrent à crier:

«O les ennemis de Dieu, ne passez pas ça outre pour faire force à

l'églyse de monseigneur saint Martin!» Ceus-ci retournèrent arrière,

quant ils ouyrent ce et eurent contrition en leurs cuers. Mais vingt de

cette compagnie qui voulurent parfaire la malice qu'ils avoient en leurs

cuers conçue, passèrent outre en une nef, des moines blessèrent et

tuèrent, le moustier Saint-Martin brisèrent et robèrent, et des fardaus

firent de leurs proies; puis se mirent en leur nef pour retourner; mais

le glorieux confesseur n'oublia pas sa vertu et tost en prist vengeance.

Quant ils furent au milieu de l'eaue, ils perdirent leurs avirons: ainsi

comme ils poussoient la nef de leurs lances, elle effondra dessous leurs

pieds; tous furent noyés, fors un seul qui aus autres, dépersuadoit ce

mal à faire, et pas de cuer ne s'y estoit accordé. Les moines tirèrent

les corps de l'eaue et les choses qu'ils avoient perdues; les corps

misrent en sépulture et les choses restablirent à l'églyse.

Note 284: _Aimoini lib. III, cap. 12_.

En telle manière se demenoit Theodebert en ces parties; et tel estoit

aus églyses et aus crestiens que fu jadis Diocletien à ceus qui

régissoient la foi crestienne. Il se combatti à Poitiers encontre

Gondoald, qui duc estoit du païs, à si grande desconfiture le mena qu'il

occist presque toute sa gent. Le roy Chilperic, qui moult avoit grant

desdain[285] de ce que les troupes de Sigebert son frère avoient les

siennes chassées, ne l'a pas coi d'autre part, et ne lui suffisoit pas

cette victoire que son fils avoit eu à Poitiers: mais entra à grant

nombre de gent en Champagne la Rainsienne, gasta tout le païs d'entour

Rains. Le roy Sigebert qui bien se fu pourvu de gent, ne refu pas

oiseux; il ne voulut pas souffrir sa gent ni sa terre domager, qu'il n'y

mist conseil: mais alla encontre Theodebert son neveu, qui sa terre lui

avoit gastée et sa gent desconfite; embuchemens mist ès destroits par là

où il devoit passer; Theodebert et sa gent fu là toute desconfite,

lui-mesme fu occis en fuyant. Le duc Ernoul prist le corps et le fist

mettre en sépulture en la cité d'Angoulesme. Après ces choses, le roy

Sigebert assembla son povoir de toutes pars, puis vint à bataille contre

le roy Chilperic son frère, qui sa terre lui gastoit en la contrée de

Rains. Mais sage homme et bonnes gens allèrent tant entre deux, qu'ils

les firent accorder ensemble. Après cette accordance ils murent tout

maintenant de commun accord sur le roy Gontran leur frère, qui tenoit le

royaume de Bourgogne. En ces entrefaites le roy Sigebert manda aus

citoïens de Clermont en Auvergne, qu'ils courussent sus à ceux d'Arles

le blanc; mais le roy Gontran, qui ce sut, manda à ceus d'Arles qu'ils

se garnissent contre ceus de Clermont. Ils garnirent si les forts lieux

et les trespas où ils dévoient passer, qu'ils[286] furent occis et

desconfits. Le roy Gontran apareilla ses troupes et mut contre ses

frères qui sur lui venoient à grants effors. Quant les roys se furent

aprochés les uns des autres, le roy Gontran fist ses troupes loger en un

lieu qui est apelé Viri; le roy Chilperic et le roy Sigebert en un autre

qui est nommé Archi[287]. En tel point estoient jà les troupes qu'il n'i

avoit que de commencer la bataille: mais sage et bonne gent, à qui il

appartient à donner bon conseil aus princes, pourchassèrent tant que les

trois rois vinrent en une concorde et en une pais. A Troies la cité en

l'églyse monseigneur saint Leu fu puis cette pais confirmée. Le roy

Chilperic et le roy Sigebert jurèrent au roy Gontran que jamais rien ne

lui mefferoient, et le roy Gontran aussi à eus: et lors se départirent.

Note 285: _Desdain_. Ce mot répondoit alors à celui

d'_indignation_. Le latin portes _indignabatur_.

Note 286: _Ils_. Les Clermontois.

Note 287: _Archi_. Sans doute Arcis-sur-Aube, en latin

_Arciaca_, ou comme écrit Aimoin ici, _Archiacum_.

IV.

ANNEES 575/576.

_Comment le roi Sigebert fu occis en son tref par Frédégonde; et comment

Mérovie alla à Rouan vers Brunehaut_.

Les François Austrasiens qui estoient du royaume Sigebert commencèrent à

murmurer contre lui, et disoient qu'ils estoient venus à son mandement

en espérance qu'ils deussent avoir la proie et les despouilles de leurs

ennemis; dont il convenoit qu'il leur rendist leurs despens, ou qu'il

leur monstrast leurs adversaires, des proies desquels ils fussent

enrichis. Après, ils se complaignoient que, quant le roy traitoit de

pais ou de guerre, ils n'y estoient oncques apelés, si estoient toujours

premiers aus périls et à la bataille, et derniers à l'honneur et aus

dons. Puis disoient qu'ils n'estoient de rien esmus encontre le roy

Gontran, et que bien leur plaisoit la pais qu'il avoit à lui fermée;

mais de la pais Chilperic leur desplaisoit, qu'ils haïssoient d'ancienne

haine: car la vie de lui estoit de tous haïe et la mort désirée. Par

telles paroles fu le roy Sigebert contraint et à ce mené qu'il proposa

et establi à suivre son frère, qui de ce riens ne savoit ni de telle

chose ne se pouvoit douter. Pour ce avoit son ost départi et donné congé

à la plus grande partie de sa gent: à tant s'en vint à lui un message,

qui lui dist que son frère le suivoit avec tout son camp. Quant il oï

ce, il fut moult esbahi, pour ce que il estoit si desgarni de gent: à la

cité de Tournay s'enfuit, à tant comme il pu avoir de chevaliers. Le roy

Sigebert qui tousjours le chassoit vint à Paris: saint Germain lui vint

à l'encontre et lui dist: «Si tu désirres espandre le sang de ton frère,

la fosse que tu lui appareilles trouveras-tu pour toi appareillée, et

trébucheras dedans selon la voix David le prophète; ni sans raison ne

seras-tu pas dit homicide de ton frère, comme tu as cuer et volonté de

ce faire.» Le roy Sigebert ne voulut oïr la parole du saint homme, pour

ce qu'il l'avoit aussi comme soupçonneus qu'il ne soustinst la partie de

son frère; mais chevaucha avant, entalenté de faire ce qu'il avoit

encommencé. A une ville vint qui a nom Vitri; là trouva une grande

compagnie de gens et de chevaliers du royaume Chilperic: à lui se

rendirent pour sa volonté faire, et tous les princes et les barons se

rendirent à lui et guerpirent Chilperic, fors un seul qui avoit nom

Ansouald. Celui-ci eut plus cher à demeurer avec son seigneur en

adversité, et à attendre telle fortune comme il devoit avoir, que briser

la foi qu'il lui avoit promise et avoir le nom de traistre. Quant

Sigebert vit qu'il avoit si grandes troupes et si grande multitude de

chevaliers, il chevaucha avant et prit toutes les cités du royaume son

frère; puis revint à Tournay et assist son frère dedans la cité. Quant

le roy Chilperic se vit ainsi entrepris, il fu moult esbahi et commença

à penser comment ni par quel art il pourroit oster du péril de mort sa

femme et ses enfans qu'il avoit avec lui amenés. Mais Frédégonde sa

femme pensa de la besogne là où le sens de son seigneur failloit, selon

la coustume de femme qui moult plus est de grant engien à mal faire que

n'est homme: deux hommes prit et tant les enchanta et introduisit par sa

malice, qu'ils despirent et surmontèrent peur de mort par hardiesse et

lui promirent qu'ils feroient sa volonté. Lors leur commanda qu'ils

alassent au tref Sigebert et qu'ils l'occissent en samblant de lui

servir: si leur promit que s'ils retournoient, moult leur donneroit

grans dons; et s'ils estoient occis par lui, elle feroit aumosnes pour

leurs ames et feroit oblacions aus saints et aus saintes que Dieu leur

pardonnast ce péchié. Ils issirent de la cité, et se plongièrent en

l'ost qui dehors estoit logié[288]; puis alèrent avant petit et petit

jusques à tant qu'ils furent en la compagnie de ceus qui estoient

familiers du roy. Quant ils virent leur point, ils se joignirent à lui

et le frappèrent de couteaus parmi les costes, si qu'il chut maintenant

mort. Si grans cris et si grant noise leva aussitost parmi les

herberges, que l'on povoit légièreinent entendre que le roy estoit mort.

L'on courut sur les homicides qui en peu d'eures furent occis et

descoupés. Le roy Chilperic, qui dedans la cité estoit, s'esmerveilla

moult que ce povoit estre et elle raconta à son seigneur comment elle

avoit ouvré. Lendemain issi de la cité; à lui vindrent les barons, qui

devant l'avoient guerpi et il les reçut en grace ainsi comme devant. Le

corps de son frère fit enterrer en une ville qui a nom Lambrus[289];

puis fu translaté en l'églyse Saint-Mard de Soissons delez le roy

Clotaire son père. Tantost après que Sigebert le roy de Mets fu enterré,

se mit Chilperic, le roy de Soissons son frère, en la possession du

royaume de Paris que Cherebert son autre frère avoit tenu avant qu'il

trespassast.

Note 288: Le traducteur a compris imparfaitement: «Urbem

egressi, ad castra progrediuntur hostium.» (Aimoin.)

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 12 / 30 段