un cas qui pas n'apartenoit à lui[246]. Un prestre estoit en la cité qui
estoit apelé Anastaise, noble homme de haut lignage. Cest évesque
l'amonesta par plusieurs fois, une heure par prières et par promesses,
autre heure par menaces, que il lui donnast sa propriété et son héritage
que il tenoit confirmée et scelée par la charte de la glorieuse royne
Crotilde: et pour ce qu'il ne vouloit pas consentir à cette chose, il le
fit prendre, puis le fit lier par ses sergens et leur commanda que ils
le fissent tant jeuner, que il fust affamé, s'il ne leur octroioit sa
requeste. Celui-ci afirmoit alors par grande constance que pour faim ni
pour soif, ni pour mésaise que ils lui fissent souffrir, il ne
bailleroit ses chartes ni ne deshériteroit ceus qui après lui les
devoient avoir. Au moustier Saint-Cassien avoit une croute[247]; leans
estoit un grant cercueil de marbre, en quoi un homme avoit esté mis
nouvellement. L'évesque commanda que le prestre fut là dedans mis avec
le mort: mis y fu ainsi comme il le commanda et couvert d'un couvercle,
de façon que il ne povoit issir: sergens y mist pour garder que il
n'eschapast par nulle cautelle[248]. Le prestre prioit moult dévotement
à nostre Seigneur que il le délivrast de si cruelle prison. Ceus qui
garder le devoient, burent tant que ils commencièrent à dormir. Quant il
senti que ils dormoient, il leva les bras amont, que il avoit tout
délivrés[249] pour ce que le tombeau estoit grand et profond, et fit
tant qu'il tourna le couvercle à une part; puis bouta la teste hors, et
s'efforça tant des piés et des bras, que il issi hors délivrement.
Car[250] il estoit granment grevé de la puanteur du corps qui dedans
estoit, ainsi comme il reconnut après. Au commencement de la nuit advint
cette chose: il s'en alla moult tost à la porte de la croute, mais il ne
la trouva pas deffermée. Il regarda parmi les fendaces, et vit
d'aventure un homme passer qui portoit sur son col une grande coignée;
il l'apela à voix bassete, afin que ceus qui dormoient ne
s'éveillassent, et le pria que il lui desfermast l'uis avec sa coignée:
celui-ci fist sa requeste. Quant le prestre fu hors issu, il pria
celui-ci que il ne révélast à nul cette chose. A son ostel alla au
plustost que il put, en France vint hastivement: sa complainte fit au
roy Clotaire des griefs que cet évesque lui avoit faits et lui conta
toute la besogne. Le roy et les barons qui avec lui estoient tinrent
cette chose à moult grande merveille et à trop grande félonie, et dirent
que Hérode et Néron n'avoient onques fait si grande cruauté. Le roy fit
l'évesque mander: quant il fu venu devant le roy et mis à raison[251] de
ce cas, il respondi que la vilenie qu'on avoit faite, si comme il
disoit, n'avoit esté de son commandement. Le prestre le convainqui par
bons tesmoins et lui fit reconnoistre toute la vérité: à tant se parti
l'évesque à honte et à confusion, et le prestre tint son héritage
paisiblement.
Note 245: _Aimoini lib. II, cap. 36_.
Note 246: _Rem mauditam fecisse memoratur_. (Aimoin.)
Note 247: _Croute_. Grotte. C'est du latin _crypta_, d'où
nous avons gardé _grotte_.
Note 248: _Cautelle_. Expédient.
Note 249: _Délivrés_. Libres. _Brachia tantummodo libera_.
(Aimoin.)
Note 250: Ce _Car_ rend mal l'_autem_ d'Aimoin.
Note 251: _Mis à raison_. Interrogé.
_Incidence_. En ce temps trespassa de ce siècle à la joie de paradis
messire saint Mard, qui évesque estoit de Vermans[252], plein de vertus
et de bonnes oeuvres. Le roy Clotaire fit mettre moult richement les
reliques de son corps en la cité de Soissons.
Note 252: _Vermandensis episcopus_. (Aimoin.)
[253]Volenté prist au roy Clolaire d'aller à Tours requerir les prières
et les suffrages de Monseigneur saint Martin; en humble oraison et en
dévotion demeura longuement. Il prioit au confesseur et à tous les
saints de paradis qu'ils priassent à nostre Seigneur qu'il lui
pairdonnast ses péchés: grans dons et nobles donna à l'églyse, comme il
apartenoit à homme de telle noblesse; large aumosnier fu et libéral aus
églyses des saints et aus abbayes, et leur donna abondamment rentes et
possessions. En France[254] retourna, quant il eut fait son pélerinage.
Note 253: _Aimoin. lib. II, cap. 37_.
Note 254: _En France_. Dans l'Ile de France.
Un jour advint qu'il alla chasser en forêt pour soi déduire, comme
coustume est des François, qui plus volontiers s'y esbatent que autres
gens. Plus se travailla que il ne put souffrir; car plus estoit alègre
et vigoureux de cuer que il n'estoit de corps. Il estoit de grant aage,
et debrisié des grands travaux et des grands peines qu'il avoit eues
toute sa vie de guerroyer: et du grief qu'il eut en cette chasse lui
prist une fièvre continue trop outrageusement forte. En ce point que il
estoit ainsi tourmenté de diverses passions[255] de froideur et de
chaleur, et qu'il tournoit et retournoit en son lit, et soupiroit
profondément, comme celui qui estoit à grand mésaise de conscience pour
ses péchés, il commença à crier en telle manière: «Heu va, heu va! comme
est grand et de merveilleuse puissance ce céleste roy, qui ainsi humilie
et met au-dessous les plus puissans roys de la terre[256]! Comme il
n'est pas mortel, il est sans comparaison meilleur que le plus grand
prince de la terre. S'il est donques meilleur il est plus puissant, et
s'il est plus puissant il est miséricord; car il ne se délite pas en la
vengeance de ceux qui l'ont desservie, ainsi comme font maints mortels
princes: mais a plus chière la repentance et la peneance des pécheurs,
selon sa grande pitié. L'on doit donques désirer par grande affection le
don et la grâce de sa miséricorde, de laquelle nul, tant soit pécheur,
ne se doit désespérer.» Tandis comme il recensoit telles paroles en
grande repentance et en grande contrition, il rendit son esprit: son
corps laissa à la terre et son royaume à ses fils. Quarante et un ans
régna noblement et puissamment, et toujours crut et multiplia sa
seigneurie jusques à la fin de sa vie. Quatre fils eut de son corps
droits héritiers. Le premier eut nom Cherebert, le second Gontran, le
troisième Chilpéric, et le quatrième Sigebert. Porté fut à Soissons et
honnorablement mis en sépulture en l'abeie Saint-Mard, comme il l'avoit
avant devisé. Trente lieues et plus avoit de là où il trespassa jusque
là où il fu porté. Ses quatre fils estoient présents, qui très
honnorablement le firent porter durant toute la voie à grandes
processions de clercs et de gens de religions qui l'âme recommandoient à
nostre Seigneur, et faisoient ce que à tel office appartenoit.
Note 255: _Passions_. Souffrances.
Note 256: Grégoire de Tours avoit seulement dit: «Cum
graviter vexabatur à febre, alebat: «Wa! quid putatis qualis
est ille rex coelestis qui sic tam magnos reges interficit.»
(lib. IV, cap. 21.) _Wa_, interjection d'un usage, comme on
le voit, si ancien, est peut-être l'origine de notre _va!_
XXIII.
ANNEE 561.
_Comment les quatre frères partagèrent le royaume en quatre parties_.
[257]Après la mort le roy Clotaire, fu le royaume départi aux quatre
frères. Mais Chilperic qui estoit plus sage et plus malicieux que nul
des autres, à qui ne suffisoit mie telle partie comme il devoit avoir
par droit sort, alla à Paris au plustost qu'il onques put, et saisi
trestous les trésors qui avoient esté à son père et qui en la cité
estoient. Tous les plus puissans de France manda par devant lui et fit
tant envers eus, qu'il acquist leur bonne volonté, tant comme il onques
put. Ceus que il pensa les plus convoiteux attira à son amour par dons
et par proummesses que il leur fist, en telle manière se mist en la
possession du royaume. Mais les autres trois frères, qui pas ne se
voulurent accorder à ce partage, s'assemblèrent à tout grant gent à
armes, et entrèrent en la cité si soudainement qu'il n'en sut onques
mot, comme celui qui despourvu estoit contre leur venue. Hors de la cité
le chascièrent, puis lui mandèrent que s'il vouloit consentir que tout
le royaume, que leur père tint, fust départi à eux quatre, en quatre
parties égales, ils le rapelleroient; il respondi que volentiers s'i
acordoit. Lors partagèrent le royaume en quatre. Cherebert qui l'aîné
estoit, eut le royaume de Paris qui avoit esté à son oncle Childebert:
Gontran eut le royaume d'Orléans qui avoit esté à son oncle Clodomire:
Sigebert le royaume de Metz, dont Theodoric son oncle avoit esté roy:
Chilperic celui de Soissons que Clotaire leur père avoit jà tenu. Ainsi
fu le royaume départi en quatre parts, tout ainsi comme leur père et
leur oncle l'eurent jà partagé, après la mort du fort roy Clovis.
Note 257: _Aimoini lib. III, cap. 1_.
Mais pour ce que nous avons fait mencion de la cité de Metz, que
Sigebert eut pour sa part, nous convient un petit entrelaiscer nostre
matière, pour raconter aucunes choses de cette cité, que nous avons
trouvées ès anciennes escriptures. Jadis advint que les Wandes, les
Souaves et les Alains, que aucuns apellent Huns, issirent de leurs
contrées pour France destruire et gaster. Un roy avoient qui Crocus
estoit apellé: ce Crocus demanda à sa mère avant que il meust de son
païs, quelle chose il pourroit faire pour acquérir grand nom? elle lui
respondit: «Beau fils,» dit-elle, «si tu veux estre renommé par tout le
monde, abats et renverse les tours et les édifices que les plus grands
princes et les plus puissans ont restauré jadis; gaste les plus grandes
cités et les plus nobles, et tout le peuple mets à l'espée. Car tu ne
peus faire meilleurs habitacles de ceus qui ont esté faits, ça en
arrière, ni la gloire de ton nom plus accroistre par bataille ni par
autre manière.» Celui-ci fist, tant comme il put, le conseil de sa mère,
et crut ses paroles aussi comme si ce fussent divines responses. Il
passa le pont d'une cité qui est appelée Mayence; sur le Rhin sied.
Quant il eut cette cité destruite et gastée, il s'en vint à la cité de
Metz, pour qui nous avons ce conte commencié. Les murs trébuchèrent par
divine volenté la nuit devant que le tiran y vinst, en telle manière
qu'il put entier dedans sans nulle deffense. En doute fu si nostre Sire
le fist pour les péchés et pour les maux des citoyens punir, ou pour la
perdition du tiran, en vengeance des cruautés et des homicides qu'il
faisoit; pour qu'il s'abandonnast à ce faire, jusques à tant que il
trouvast qui vengeance en prist. Quant il eut fait sa volenté de la
cité, il mut droit à la cité de Trèves; mais les citoyens qui de sa
venue furent garnis, issirent de la ville, en la plaine dessous la cité
s'apareillèrent à bataille contre lui. Quant Crocus vit qu'il ne
pourroit d'eus venir à chief, il mit droit à aller à une autre cité qui
a à nom Arle: en cette voie, le prist un chevalier qui avoit nom
Marie[258], je ne sais par quelle manière, car l'histoire s'en tait.
Quant Crocus le tiran fu pris, il fu vilainement mené par les cités
qu'il avoit destruites: après ce mourut, et fu tourmenté de divers
tourmens selonc ce qu'il avoit deservi.
Note 258: _Marie_. «Mario nomine captus.» (Aimoin.)
XXIV.
ANNEE 567.
_Comment saint Germain franchi l'abaie Saint-Vincent de Paris; et de
l'avision du roy Gontran_.
[259]Cherebert, qui roy estait du siège de Paris, espousa femme qui
avoit à nom Ingoberge; deux chambrières avoit, dont l'une estoit appelée
Marcovèphe, et l'autre Merophidis. Le roy fu si épris de leur amour que
il laissa du tout sa femme pour elles. De ce le reprist et chastia saint
Germain, qui à ce temps estoit encore évesque de Paris. Le roy ne s'en
voulut amender pour le chastiment du saint homme. De ceste chose se
courrouça nostre Sire: car les deux femmes et un fils que le roy avoit
eu de l'une d'elles furent frappées de mort soudaine: de quoy le roy fu
moult dolent; lui-mesme ne vécut pas moult longuement: assez tost après
fu mort en la cité de Blaives en Poitou, enterré fu en l'églyse
monseigneur Saint-Romain.
Note 259: _Aimoini lib. III, cap. 2_.
Messire saint Germain sentoit bien que le terme de ses jours approchoit
de jour en jour, et bien voyoit que l'Églyse de Rome estoit troublée et
affligée de la déjection du pape Silvère et de la mort Vigile, qui après
lui eut la dignité receue. Lors se douta moult que l'évesque de Paris,
qui après lui estoit à venir, ne grevast par mauvaises coustumes
l'églyse de Sainte-Croix et l'abaie de Saint-Vincent que le roy
Childebert avoit fondée, mesmement pour l'occasion d'un précepte que le
roy Clotaire mist en une de leurs chartes qui ainsi parle: _Abbatem loci
istius constituimus, etc_. Pour ce voulut le preudhomme faire un statut
de leurs franchises. Car la sainte pensée voyoit bien que l'Églyse de
Rome se consentirait après assez légièrement à confirmer les franchises
des devant dites églyses. Après advint, comme le saint homme l'eut
prévu, que messire saint Grigoire les confirma en ses décrets.
[260]Gontran qui roy fu d'Orléans, eut quatre fils de diverses
soignans.[261] Nous ne les vous voulons pas nommer, pour ce qu'il ne les
eut par mariage: mortes furent tantost après qu'elles eurent enfanté. Ce
roy Gontran fu roy de souveraine bonté, moult aima pais et concorde, et
garda droiture et loyauté. Un seul vice obscurcissoit la gloire de son
nom; car-il estoit trop abandonné à luxure et adultère. Celles qui pas
n'estoient ses espousées maintenoit, et celles qu'il avoit prises par
mariage refusoit.
Note 260: _Aimoin, lib. III, cap. 3_.
Note 261: _Soignans_. Concubines.
Un jour alla chascier en bois: quant la chasce fu commenciée, sa gent se
départi, l'un çà et l'autre là, si comme il advient souvent en telle
chose. Le roy tourna d'une part entre lui et l'un de ses hommes tant
seulement, qui moult estoit de ses privés. Dessous un arbre descendi
pour un petit reposer; pour dormir s'inclina au giron de celui qui avec
lui estoit. En cette heure qu'il dormoit ainsi, issi de sa bouche une
bestelette de telle semblance comme un lésard laquelle commença aller et
venir et à chercher entour les rives d'un petit ruisselet qui là
couroit; et moult se penoit de passer outre, si elle peust voie trouver.
Quant celui qui avec lui estoit vit ce, il prist son espée toute nue et
la mit à travers le ruisselet. La bestelette se mist dessus et ala
rampant tout outre jusques à l'autre rive, en terre entra par un petit
trou dessous le pié d'une montagne. Quant elle eut là-dedans demeuré
aussi comme par l'espace de deux heures, elle retourna arrière par
dessus l'espée et entra en la bouche du roy, qui encore dormoit. Le roy
s'esveilla un peu après et dist à son compagnon que merveilles avoit vu
en son dormant: «Je ai,» dist-il, «vu un trop grand fleuve, et par
dessus un pont de fer; si me sembloit que je passois par-dessus jusques
à l'autre rive, puis entrois sous terre en une cave qui estoit au pié
d'une montagne; là trouvois plus de richesses que nul ne pourrait
priser, et les trésors des anciens pères, qui là dedans sont reposés.» A
tant monta le roy et alla à l'hostel, puis entendi qu'un autre avoit vu
cette mesme avision, et pour ce qu'elles estoient semblables, fist-il le
lieu houer et trouer bien profondément. Là trouva or et argent en si
grant masse que ce n'estoit si merveille non. De cet or et de cet argent
fist le roy faire un couvercle, ainsi comme une châsse à merveille
grande et belle, en propos que il l'envoiast au sépulchre nostre
Seigneur en Jérusalem. Mais le grief et le péril de la voie et la peur
des Sarrazins, qui au païs demeuroient, empeschièrent la voie et le don
et la promesse qu'il avoit faite: et pour ce qu'il ne le voulut pas
tenir que il ne fust offert à Dieu, à qui il avoit esté promis, il le
fist porter en une abaie qui est près Chalon en Bourgogne, que il avoit
fondée en l'honneur de saint Marcel. Sur le corps saint fu mis le
vaisseau, qui tant estoit d'oeuvre belle et riche que sa pareille ne fu
pas trouvée au royaume de France.
XXV.
ANNEE 566.
_Comment le roy Sigebert espousa Brunehaut, qui tant de roys de France
fist mourir_.
[262]Sigebert le roy de Metz savoit bien que ses frères estoient en
reproche et au dégabement du monde pour le péché de luxure, et pour ce
mesmement qu'ils ne gardoient pas bien la foy ni la loyauté de mariage
envers leurs espouses: pour ce envoia au roy d'Espague Athanailde un
sien message, qui Gogone avoit nom. Ce roy Athanailde avoit chascié hors
d'Espagne les troupes l'empereour de Constantinoble; Sigebert lui manda
que il lui envoiast une sienne fille, qui estoit appelée
Brunehault[263], car il la vouloit espouser par mariage. Celui-ci le
fist moult volentiers, qui moult en fu joyeux: livrée fu aus messages à
grand plenté de joyaux et de richesses. Quaut le roy Sigebert eut la
dame reçeue, il la fist baptiser et introduire en la foy de Rome, pour
ce qu'elle estoit corrompue de l'hirésie arriene, en quoi elle avoit
esté née et nourrie. Son nom lui fit changer premier, si la fist appeler
Brunchilde, puis l'espousa à grande solemnité. Quant elle vit qu'elle fu
dame et royne clamée du royaume, tant fist par ses paroles que le roy
cueilli en trop grant haine icelui Gogone, qui d'Espagne l'avoit amenée.
Comte et maistre estoit adonques du palais, et fu esleu en manière que
nous vous dirons: tandis que le roy estoit en son enfance, les princes
du royaume avoient esleu un autre qui Crodine estoit apelé, preudhomme
estoit et plein de la peur de Dieu, si estoit du plus grand lignage de
France. Il refusa cet honneur, et pour soi délivrer et excuser de cette
charge, il vint au roy et lui dist ainsi: «Sire, tous les plus puissans
du royaume m'appartiennent de lignage, et je ne puis porter ni souffrir
leurs plaids, ni leurs tençons. Car ils sont plus hardis et plus prests
de grever leurs voisins; pour ce que ils sont mes parens, si ne
redoutent pas mes paroles, ni mes jugemens, pour ce qu'il leur samble
que je me doive deporter pour l'afinité de chair qu'ils ont vers moi.
Mais si tu affirmes que ce soit bien à faire que l'on punisse ses parens
selon la sentence de droit jugement, nul ne peut nier qu'on ne le doive
faire, et le peut-on prouver par plusieurs essamples. Torquatus fist son
fils propre décoler, pour ce qu'il avoit despité son commandement:
Romulus qui fonda Rome, fist occire Remon son frère, pour ce qu'il brisa
le ban qu'il avoit foit crier: Brutus occist ses deux fils tout en telle
manière pour la franchise du païs garder. Et ja soit qu'il vaille mieux
estre repris pour miséricorde que pour cruauté, pourquoi fera-t-on
miséricorde aus mauvais, lesquels plus les déporte-on, pire les a-on:
car ils s'enorgueillissent et s'élèvent de la grâce qu'on leur fait, en
tant qu'ils en font pis. Jamais donc ce ne m'aviègne que je soie féru de
la perpétuelle sentence du souverain juge pour aquérir leur grâce
transitoire.» Quant Crodine eut ainsi parlé au roy et aus barons, ils
mirent en sa volenté et en son ordonnance l'élection de si grant honneur
et de si grande dignité, pour le bien et pour la loyauté qu'ils
sentoient en lui. Il se leva lendemain bien matin et prist avec lui
aucuns des plus grands seigneurs du palais: à l'hostel Gogone vint, ses
bras[264] lui mist au col et lui donna signe de la seigneurie qui à
avenir lui estoit. Puis lui dist: «Nostre sire le roy Sigebert et tous
les princes du royaume m'avoient eslu et esgardé que je fusse comte et
maistre du palais, mais j'ai refusé ce don. Use donc heureusement de ce
privilége que je te déguerpis de ma volenté.» Tout maintenant à
l'exemple de lui, ceus qui là estoient créèrent Gogone gouverneur du
palais. Bien et noblement se tint Gogone en la seigneurie et en l'office
jusques à ce jour que il eut amené Brunchilde d'Espagne. Ce jour qu'il
l'amena lui fu mort: et plus profitable chose lui eust esté que il s'en
fust devant enfui en exil, que ce que il eust amenée femme plus cruelle
que nulle beste sauvage. Car puis que elle fu royne clamée et elle fu
bien entrée en l'amour et en l'accointance de son seigneur, elle le
pervertit si durement et aliéna de sens, qu'il commanda que Gogone
gouverneur du palais fust estranglé et meurtri[265]. Tant fu Brunchilde
desloiale et pleine de très desmesurée cruauté: tantes occisions furent
par ele faites, tant roys de France et tant princes furent par ele occis
et péris, que l'on put bien, pour ce, savoir que la prophétie de Sibile
fu pour lui dite, grand temps avant, qui est telle: «Brune viendra,»
dist-elle, «des parties d'Espagne, les gens et les roys périront devant
son regard; elle sera deroutée[266] de piez de chevaux.» Pour ele
donques fu la prophétie dite; car il fu ainsi comme elle le prophétisa.
Note 262: _Aimoin. lib. III, cap. 4_.
Note 263: _Brunæ nomine_. (Aimoin.)
Note 264: _Ses bras_. Suivant D. Bouquet, le texte d'Aimoin
devroit porter ici (au lieu de _brachium_), _brachile_,
espèce de vêtement honorifique qui couvroit la poitrine, et
étoit attaché sur le bras droit.
Note 265: Tout ce que nos chroniques diront de Brunehault
d'après Aimoin, qui lui-même copioit Fredegaire, portera le
cachet de la passion la plus injuste. Ainsi Gogon ne fut pas
mis à mort par les conseils de la nouvelle reine; il vécut
encore quinze ans, c'est-à-dire jusqu'en 581. Suivant même
toutes les apparences, il conserva la confiance de
Brunehault, puisqu'elle le choisit plus tard pour diriger
l'enfance de son fils Childebert.
Note 266: _Déroutée_. Rompue.
_Ce fenist le secont livre des Croniques de France._
CI COMMENCE LE TIERS
LIVRE DES GRANDES
CHRONIQUES.
I.
ANNEE 567.
_Comment le roy Chilperic estrangla sa femme; et comment il laissa la
seconde par la malice Fredegonde; et puis comment les Saxons envahirent
la France_.
[267]Chilperic le roy de Soissons estoit si abandonné à luxure, que
toujours menoit-il grant tourbe de femmes avec lui contre l'honesté de
son estat; plus le servoient pour sa biauté, que elles ne faisoient pour
la noblesse de son lignage. Talent[268] lui prit de faire ainsi comme
son frère le roy Sigebert avoit fait. Pour ce manda par ses messages au
roy d'Espaigne Athanailde que il lui envoyast sa fille, qui seur estoit
de Brunebaut; sa seur aisnée estoit, si avoit nom Galsonde: et bien leur
enchargea que ils lui deissent de par lui que s'il la lui envoyoit, il
guerpiroit toute compagnie de femme pour elle. Ce roy qui bien pensa
qu'il disoit la vérité, la lui envoya volentiers: richement lui donna
joyaus et autres richesses: ses propres messages envoya avec sa fille et
leur commanda que ils prissent seurté du roy par serment, avant qu'il
l'espousast, qu'il ne la guerpiroit pour autre, et qu'elle seroit royne
tant comme elle vivroit. Tout ainsi le jura Chilperic comme les messages
le devisèrent: à tant retournèrent en leur païs. Le roy la fit baptiser,
pour ce qu'elle estoit amené ainsi comme sa seur avoit esté: puis
l'espousa et la prit par mariage. Peu se tint en ses convenances; car il
avoit le cuer muable et de légère volonté: le serment brisa qu'il avoit
fait aux messages. Et Fredegonde qui avoit esté jadis apelée la femme au
roy Chilperic, avoit si grant envie sur la nouvelle royne qu'elle ne la
povoit regarder. Tant fit en peu de temps par sa malice et par l'art de
flatterie dont elle estoit maistresse, que le roy la prist et la
maintint ainsi comme sa femme. Lors monstra si grant orgueil et si grant
outrecuidance, que trop estoit baude et hardie, selon la coustume de
telles femmes à faire engresties[269] et félonnies. Par le palais s'en
alloit et disoit à tous qu'elle estoit dame et royne; moult disoit
d'outrages et de vilenies à la royne Galsonde, dont elle se plaignoit à
son mari et des griefs que celle-ci lui faisoit. Mais le roy qui jà
avoit son cuer retrait de son amour, la mocquoit et paissoit de blandes
paroles. A si grant forsenerie fu mené par l'effort de Fredegonde, que
il l'estrangla une heure qu'elle dormoit en son lit. Grande cruauté et
grande félonnie fit, si grant que l'on n'avoit oncques ouy parler de
tiran qui si grant l'eust faite. Grande honte estoit aus François,
mesmement au roy, que il estranglast sa propre femme en son lit, qui nul
mal ne lui faisoit, pour laquelle il deust risquer sa vie pour la
secourir, si les ennemis l'eussent ravie. Fort estoit de son sens
aliéné, qui, pour l'amonnestement d'une folle femme, conchia et honnit
la biauté et l'honneur de si noble mariage, pour celle qui lui mesmne
povoit faire mourir en peu de tems, si elle y vouloit mettre son sens et
sa malice, si comme elle fit puis. Nostre Sire monstra bien que il lui
pesoit de ce fait, et qu'il avoit agréable le martyre de la royne
Galsonde par un miracle qu'il fit pour elle. Une lampe de verre, qui
devant son tombeau brûloit, chust d'aventure sur le pavé: le verre, qui
assez légèrement brise de sa nature, entra en la dureté du pavé sans
nulle fracture et sans nulle corruption, aussi comme il l'eust fait en
plain muid de farine buletée. Ses frères, qui surent la desloyauté qu'il
avoit faite, assemblèrent leurs troupes et dirent que homme de si grant
félonnie ne seroit leur compaignon au royaume leur père: mais par telle
légièreté comme la besoigne fu commenciée, par tel manière vint à néant.
Note 267: _Aimoini lib. III, cap. 5_.
Note 268: _Talent_. Désir.
Note 269: _Engresties_. Tourmens, injures. Du bas latin,
_ingravationes_.
[270]Une autre femme prist après, qui eut nom Audovère; trois fils en
eut, Théodebert, Mérovée, Clodovée. Mais Frédégonde fist tant puis
qu'elle eut fait estrangler la royne Galsonde, qu'elle fu d'elle
délivrée en telle manière comme nous vous dirons.
Note 270: _Aimoini lib. III, cap. 6_.