[219]Le roy Clotaire fist crier et voulut establir que toutes les

églyses lui rendissent la tierce partie de leurs fruits; mais cet

establissement fu cassé par la contradiction des évesques qui assentir

ne s'y vouloient. Le roy apareilla son ost pour marcher contre les

Sesnes[220], qui par plusieurs fois estoient entrés en sa terre, et

l'avoient forment endomagiée. Contre eus se combatti sur un fleuve qui

est appelé Wisaire[221], desconfis furent; puis retourna le roy par les

Torrigiens, qui or sont appelés Loherens. Pour ce qu'ils avoient esté

contre lui avec ses ennemis, toutes leurs terres que il trouva devant

lui prist. Les Sesnes qui desconfits avoient esté en la devant dite

bataille rapareillèrent leur force pour la bataille renouveler. Le roy

revint d'autre part à tout son camp, tout appareillé d'eus recevoir.

Mais pour ce que ils virent la force du roy qui si grande estoit, ils

mandèrent au roy miséricorde et pardon, et que désormais ils

s'amenderoient envers lui et lui donneroient la moitié de toutes leurs

choses, sans leurs femmes et leurs enfans: bons ostages pour ces

convenances donnèrent. De ceste offre eurent les François despit;

pleinement le refusèrent, et leur remandèrent que jà ne passeroient fors

que par la bataille. Quand les Sesnes virent que combattre leur

convenoit, ils accueillirent hardiesce et mirent bas désespérance. Lors

se combatirent par si grant force et firent si grant occision des

François, que petit en demeura avec le roy, et ceus qui avec lui

demeurerent lui furent plus à compaignie de fuir, que à secours de lui

aidier.

Note 219: _Aimoin. lib. II, cap. 27_.

Note 220 _Les Sesnes_. Les Saxons.

Note 221: _Wisaire_. La Vesère.

[222]Le roy avoit un fils qui avoit nom Crannes, que nous avons devant

nommé; beau estoit de cors et léger de corage, en malice et en

desloiauté n'avoit point de pareil, hardi estoit et apareillé à

bataille. Son père lui avoit son povoir baillé et l'avoit envoie en

Aquitaine pour la province justicier. Lui qui avoit coeur deffrené et

sans mesure ne fesoit pas comme fils de roy, mais comme tyran: car il

estoit plein de si grande cruauté que il destruisoit la terre que il

devoit garder. Le roy qui oy les complaintes de ses faits lui manda par

message que il retornast à lui, pour ce qu'il le vouloit chastier et

reprendre de son orgueil et de sa folie. Il ne volut retorner à son

père, il alla à Paris au roi Childebert son oncle: car il n'avoit pas

propos de retorner à son père le roy Clotaire; et mesmement avoit jà

tant fait envers le roy son oncle, que il haïssoit son frère et désiroit

sa mort. Ensamble firent conspiration contre lui: Crannes lui jura sur

saints que son mortel ennemi seroit à tous les jours de sa vie. La

desmesurée félonnie que ils avoient conceue en leurs coeurs eussent

accomplie, si ils peussent; mais Dieu y mist empeschement: car le roy

Childebert mourut avant. Après ce que Crannes se fu ainsi allié à son

oncle, retourna-il en Acquitaine pour faire la malice que il avoit

empensée, et pour prendre et saisir toute la terre son père. Le roy

Clotaire qui moult fu courroucié de ce que son fils fesoit, ne put pas

aller après lui, car il estoit encore embesogné de ses troupes qu'il

avoit contre les Sesnes; mais il y envoia partie de son armnée et deus

de ses fils Gontran et Caribert. Ceus-ci murent et chevauchièrent tant

qu'ils vinrent en Limosin: là tendirent leurs herberges[223] sur un mont

qui estoit appelé Noire-Montaigne: à leur frère mandèrent que il rendist

la terre qu'il avoit prise; et il leur manda que si feroit-il

volontiers. Mais quand ils virent que il tardoit à ce faire par malice,

ils s'approchèrent de lui et ordonnèrent leur bataille pour combattre:

il revint d'autre part apresté de ce mesme faire: et eussent-ils tout

outre fait la félonnie, si vent et orage ne les eust départis. Entre ces

choses, Crannes qui plein de malice fu, fist entendre à ses frères, par

personnes introduites, que leur père estoit occis en la bataille des

Sesnes. Ceus-ci pensèrent que ce fust vrai; lors s'apareillèrent et s'en

allèrent en Bourgoigne au plustost qu'ils purent. Crannes qui vit qu'ils

s'en furent allés, alla après, la cité de Chalons prist, puis vint au

chastel de Dijon. Aucuns clers de la ville furent moult désirreux de

savoir quelle fortune lui devoit advenir: deux livres posèrent sur

l'autel de l'églyse, l'un fu des Évangiles et l'autre des épitres saint

Pol. Après que ils eurent fait des oraisons à nostre Seigneur, ils

ouvrirent le livre des Évangiles, ils trouvèrent premièrement: «_Qui non

audit verba mea, assimilabitur vero stulto qui ædificavit domum suam

super arenam_, etc.» C'est-à-dire: «Celui qui ne veut oïr mes paroles, à

moi qui suis père, il est comparé au fol qui édifia sa maison sur

gravier.» Après ouvrirent le livre des épitres, si trouvèrent ce vers:

«_Cum dixerint pax et securitas, tunc repentinus veniet eis interitus_.»

Ce vaut autant à dire en françois: «Quand ils auront dit paix et

sécurité, lors les prendra soudainement mort.» Lors entendirent assez

que ces escritures estoient dites pour Crannes.

Note 222: _Aimoin. lib. II, cap. 28_.

Note 223: _Herberges_. Tentes.

[224]Le roy Childebert qui cuida bien que le roy Clotaire, son frère,

eut esté occis en la bataille, entra en Champaigne la Reinsiene[225],

les proies prist et brusla tout le pays. Mais les entreprises et les

faits de Crannes furent tost abaissiées et venues à néant par la mort du

roy Childebert: car une maladie le prist, dont il lui convint morir.

Mort fu ancien et plein de jours, quant il eut régné quarante-neuf ans.

Enterré fu en l'églyse Saint-Vincent qu'il avoit fondé par la main saint

Germain, évesque de Paris. Son royaume et ses trésors vinrent en la main

du roy Clotaire, son frère: car il n'avoit nul hoir de son corps. En ce

temps n'avoit encore esté dédiée l'églyse de Saint-Vincent. Le roy

Clotaire la fist dédier par monseigneur saint Germain, en la présence

Ultrogode la royne, la femme le roy Childebert, Crobergue et Crosinde

ses cousines, et maints hauts hommes, qui présens furent à cette

dédicace. En cette journée donna le roy grande possession à l'églyse

Saint-Vincent et grandes rentes, et les confirma par son sceau.

Note 224: _Aimoin. lib. II, cap. 29_.

Note 225: Aimoin dit seulement: Remis accedens. _Remois_,

pour _habitant de Reims,_ est un mot du XVIème siècle.

XIX.

ANNEE 560.

_Comment Crannes, sa femme et ses enfans furent bruslés_.

[226]Dès que Crannes vit que il eut perdu l'aide et le confort du roy

Childebert, son oncle qui mort estoit, il s'enfuit en Bretaigne la

petite à Conabert, qui roy[227] estoit de cette terre, en cette

intention qu'il peust avoir secours de lui et rapareiller bataille

contre son père. Ce roy Conabert avoit épousée une moult haute dame:

Chalte avoit nom, fille estoit du duc Guillecaire d'Aquitaine. Ce duc fu

fortement espouventé des paroles du roy Clotaire, pour ce que il

soustenoit Crannes contre lui, si comme le roy lui metoit sus. Pour ce

s'enfuit au moustier Saint-Martin de Tours, comme uns autres duc qui

avoit nom Austrapius avoit jadis fait. Ceus qui de par le roy furent là

envoies pour lui prendre le cuidèrent tirer hors du moustier, mais ils

ne purent. Lors boutèrent le feu en l'eglyse et la bruslèrent, et

Guillecaire dedens. Mais le roy qui restorer voulut le dommage que il

avoit fait à Saint-Martin, refist faire l'eglyse plus belle et plus

noble que elle n'eut esté devant, et la fit couvrir d'estain moult

richement. Le roy qui moult avoit conceue grant ire contre son fils, ne

voulut faindre par simulacion les dommages que il avoit faits: ains

semont ses troupes, et rapareilla sa force de toutes parts; puis entra

en Bretaigne. Crannes, qui d'autre part se fu bien pourchacié et eut

retenu les Bretons en soudées, et tant comme il povoit avoir de gent, à

bataille revint contre lui et amena en son aide Conabert, le roy de

Bretaigne, et toute sa gent. Quant les deux armées furent venues au

champ de bataille, chacune tenta et essaya le coeur de ses hommes.

Crannes vit bien que les Bretons qu'il avoit retenus à gages se tenoient

en bonne foi et en loyauté vers lui par les convenances qu'ils lui

avoient mises: et le roy Clotaire, qui ne voulut pardonner à son fils

son mauvais vouloir, vit, d'autre part, les siens désireux et

appareillés de combattre. Lors jugièrent que la cause fust terminée par

bataille et par armes. Mais le roy qui s'estoit mis en la douteuse sort

de fortune, fist cette oraison à Dieu en pleurs et en larmes, avant que

ils venissent ensemble: «Dieu Jhesu-Crist, qui seul connois les coeurs

des hommes, je te prie que tu reçoives mes prières, et sois droiturier

juge de ma cause; je suis certain que toi qui toutes choses sais,

connois la félonnie de Crannes, mon fils, comment il a mis en oubli la

grace de pitié naturelle, et comment il s'est élevé par armes, comme

mortel ennemi, contre la vie de son père, et ce que il ne peut faire en

cachette et en traïson, il tend à acomplir apertement et par armes: et

en ce qu'il désirre la mort d'un seul vieillard à haster, il n'a pas

doute à abandonner à perdition si grande multitude de peuple. Et certes

je lui avoie donné grande espérance de régner après moi, quant de ma

volonté lui avoie livré la cure de toute Aquitaine: mais il ne voulut

pas tant attendre que ma vie fust finie: ains voulut mieux le règne

conquerre par parricide et en espendant le sang de son père. Bieau sire

Dieu, regardez donques du ciel, et jugez selon droit et selon le

jugement que tu fis jadis contre Absalon, quant il se révéla aussi

contre David, son père. Je suis, ce me semble, le second David, si je ne

forligne pas en foy; il crut que le Sauveur du monde viendroit, et je

crois que il soit jà venu et que il viendra au «jour du jugement pour

tout le monde juger.» Nostre Sire oy la prière Clotaire, car quand les

batailles furent ajoutées et le combat eut longuement duré, il surmonta

ses ennemis et les chassa jusques à leurs nefs que ils avoient garnies

et appareillées sur le rivage, en cette intention que si fortune leur

fust contraire, et ils vissent la desconfiture, ils venissent là à

garant. En cette chasse fu occise la plus grande partie des Bretons.

Crannes fu pris ainsi comme il emmenoit sa femme et ses filles pour ce

qu'elles ne fussent prises. Tout maintenant que il fust amené devant son

père, il fu étendu sur un banc, et fortement lié en une partie d'une

petite maison. Avec lui fist le roy mettre sa femme et ses filles, puis

fist bouter le feu dedans. Ainsi brusla Crannes et sa femme et ses

filles et la maison, tout ensemble. Telle vengeance prist le père de son

fils, qui sa mort lui pourchaçoit. Il fu condamné sans pitié par le

jugement de son père, pour ce que de toute pitié estoit vide: car je ne

sais à qui il eust espargné, quant à son père ne voulut espargner.

Note 226: _Aimoin. lib. II, cap. 30_.

Note 227: _Britonum principem_. (Aimoin.)

[228]_Incidences_. Deux grandes tourbes de langoustes[229]trépassèrent

en cel an parmi Auvergne et parmi Limousin. Puis assemblèrent en une

grande place, là firent bataille; et tant en y eut de mortes, que les

monceaux en gisoient à val les champs.

Note 228: _Aimoin. lib. II, cap. 29_.

Note 229: _Langoustes_. Sauterelles. _Locustarum_.

[230]En ce temps que Clotaire tenoit le royaume de France, gouvernoit

Aldoin celui de Lombardie, qui en peu de temps après mena les Lombards

en Pannonie, (à présent appelée Esclavonnie). En ce point fu Totile roy

des Ghotiens qui habitoient en Ytalie, après la mort du roy Vitiges. Ce

Totile alla visiter monseigneur saint Beneoit: le saint homme le chastia

moult et reprit de sa cruauté. Celui-ci toutes voies s'amenda moult et

diminua sa cruauté et la félonnie de son cueur par sainte correction;

puis lui dist le saint homme en l'esprit de prophétie, que il passeroit

la mer, après entrerait en la cité de Rome et y régneroit neuf ans; au

dixiesme seroit la fin de sa vie.

Note 230: _Aimoin. lib. II, cap. 31_.

XX.

ANNEE 547.

_Comment le pape mourut par les griefs que l'empereour lui fist_.

[231]_Incidence_. Le pape Vigile, qui après saint Silvère fu mis en la

dignité, en telle manière que nous avons plus haut devisé, reçut lettres

de par Antonie, l'impératrice de Constantinople, dont la teneur estoit

telle: «Viens à nous, et nous accomplis la promesse que tu nous fis,

d'humble volonté, pour Anthime, nostre père, et le rapelle à l'honneur

de la patriarchie, ainsi comme il avoit coutume d'estre.» Quand Vigile,

le pape, eut les lettres reçues, il lui rescrivit en telle sentence:

«Dame auguste, jà ça ne m'aviegne que je fasse ce dont vous me requérez:

j'ai parlé lors follement et malement, jà ne me consentirai à rappeler à

la dignité de patriarche homme cassé et damné par hirésie.» Quand

l'impératrice oï cette response, elle envoya à Rome Anthime, sous bon

conduit et grant plenté de chevaliers armés, et lui commanda que il

prist Vigile le pape par force, qui estoit contraire aus droits et aus

sanctions communes de l'empire; et le fist venir par mer en

Constantinoble, en sa présence; et que nulle églyse ne lui fust

garandie, fors seulement l'églyse des Apostres. Quant cet Anthime fu à

Rome venu, il trouva le pape Vigile qui chantoit sa messe au moustier

Sainte-Cécile, de qui la feste estoit célébrée ce mesme jour en la

dixiesme calende de décembre. Après que le prudhomme eut chanté, et il

départoit ses aumosnes aus povres, Anthime le saisit, maintenant le fist

metre en une nef pour mener en Constantinoble, selon le commandement que

il avoit reçu de l'impératrice. Le peuple de Rome le convoia jusques à

la nef; puis lui demandèrent la bénédiction. Tout maintenant après les

notonniers levèrent les voiles, et se partirent du port. Moult estoient

ceux de Rome dolens de ce département, et prirent Anthime en si grande

haine, que ils lui lançoient pierres et javelots et quanque ils

pouvoient retenir, et l'injurioient et lui disoient: «Faim et mesaise

soit toujours avec toi! Tu as mal fait aus Romains, mal puisses-tu

trouver là où tu vas.» Aucuns des clercs de Rome qui plus l'aimoient

allèrent avec lui, ceus-ci ordonna à ordre, quant il fu en Secile: car

il fu par là mené en une cité qui estoit apelée Catinensis[232]; puis

leur commanda la cure de l'églyse et puis si les fist retourner.

L'empereour et le clergé le reçurent honorablement; deux ans demeura en

la cité. Puis après le requist l'empereour que il rappelast Anthime à la

communauté de sainte églyse, si comme il lui avoit promis, et lui

monstra la main de quoi il lui avoit fait la caution de cette promesse.

Tant montèrent les paroles entr'eus, que le pape dist: «Je cuidoie estre

remis à débonnaire gouverneur de la chose commune de l'empire, à

l'empereour et à dame Auguste; mais je les trouve plus cruels que

Dioclétien et Eleuthere sa femme ne furent. Mais puisque nostre Sire a

jugé que je sois livré en leurs mains pour vengeance de mes péchez, je

soufferrai tous les griefs que vous me ferez. Je vois bien que Dieu me

rend les désertes de mon mérite; mais encore ai-je déservi plus grands

tourmens par mes péchez; la vengeance a tost ensuivi le fait et le péché

que je fis, quant l'apostole Silvere fu hors bouté et envoie en exil par

moi. Bien sai que je ne povoie pas trépasser les yeux de celui qui tout

voit, que il ne prist vengeance de la machination que je fis contre le

saint homme.» Quant il eut ces paroles dites, un des ministres du palais

haussa la paume et le ferit parmi la face, puis lui dist: «Homicide, ne

sais-tu à qui tu parles? Cuides-tu que nous ayions oublié que tu donnas

une huffe à ton notaire, quant tu estois clerc du palais, qui tomba mort

après ton coup: et à Hasteron qui estoit fils d'une femme veve à qui tu

avois ta nièce mariée, que tu fis tant battre de bastons que il en fu

mort; et l'apostole Silvere qui fut exilé par ton pourchaz et par ton

conseil?» Quant l'apostole Vigiles oï ce, il eut peur, toute son

espérance mist en nostre Seigneur: en l'églyse Sainte-Eufame s'enfuit et

embraça une des colonnes de l'autel. Ceus qui de par l'empereour y

furent envoies lui lièrent une corde au col et le chascièrent hors de

l'églyse. Honteusement fu mené et fouetté par toute la cité. Au soir fu

mis en prison à petite livraison; car on ne lui donnoit chaque jour que

pain et eau tant seulement. A la parfin le fist l'empereour oster de

prison, et lui donna congé à lui et à ses clercs de retourner à Rome, à

la prière de Narsès, un des eunuques du palais. Quant il vint en Puille,

il tomba malade en une cité qui a nom Siracuse, par le travail qu'il eut

eu devant. Là fut mort de la pierre; ses ministres qui avec lui

estoient, portèrent le corps à Rome; enterré fu à Saint-Marcel en voie

Salaire. Après lui fu apostole un autre qui eut nom Pelage.

Note 231: _Aimoin. lib. II, cap. 32_.

Note 232: Sans doute: _Catane_.

XXI.

ANNEE 553.

_Comment l'empereour envoia à Rome Narses contre Thotila le roy des

Ghotiens_.

[233]Thotila le roy des Ghotiens alla en Secile; la terre prist et

gasta, puis retorna à Rome et l'assiégea. Les Romains qui dedans

estoient, furent si pressés de faim que ils voulurent mangier leurs

enfans: si furent si durement confondus de batailles et de continuels

assauts, que ils ne povoient mais la cité deffendre. Thotila et sa gent

qui bien savoient que ils estoient à telle destresse, rompit les murs

par devers Hoiste[234], et entra en la cité; plus tendoit à eus

espargner que à eus détruire: pour ce fit-il jouer de la trompe et

buisiner toute la nuit que il y entra, car il voloit que les Romains

s'effroyassent pour le son des buisines[235], et que ils se tapissent ès

églises et en autres lieux, pour que ils ne fussent occis. Une pièce du

temps habita avec eus, plus trouvèrent en lui pitié et amour paternel

que cruauté ni félonnie de tyran. Tant de pitié et de débonnaireté lui

avoit donné monseigneur saint Beneoit, qui l'avoit repris et

chastié[236] des cruautés que il faisoit.

Note 233: _Aimoin. lib. II, cap. 33_.

Note 234: _A parte Hostiensi_. (Aimoin.)

Note 235: _Buisines_. Trompettes.

Note 236: _Chastié_, ou _chastoyé_, averti, gourmandé.

Aucuns des sénateurs de Rome qui souloient estre en gloire et en louange

de tout le monde, et lors estoient chétifs remanans de la cité

déserte, allèrent à l'empereour de Constantinoble. En grant humilité le

prièrent que il leur fist secours envers les Ghotiens en servitude et

subjection de qui ils estoient. Cesar moult troublé de ces nouvelles et

des meschéances qui par male fortune estoient advenues au royaume

espériel, (c'est au royaume d'Italie, qui ainsi est apelé pour une

étoile qui à ces parties est prochaine, ou par la raison d'un roy qui au

païs régna, et eut nom Esperus.) Il commanda à Narses que il alast en

ces parties pour délivrer les Romains de la subjection en quoi ils

estoient. Cil Narses estoit eunuque, (c'est-à-dire, homme chaste[237] et

hors de toute volonté de femmes). L'un des chambellans du palais estoit

homme de grande prouesce, esprouvé en maint péril et en mainte bataille.

Patrice et deffenseur le fist de toute Secile et de toute Italie;

hastivement s'apareilla; car il n'avoit pas temps de longuement

demeurer. Grande compagnie prist de chevaliers et de bonnes gens, la mer

passa qui est entre Grèce et Secile, en Lombardie vint. Quant il fu

allié aus Lombars et il les eut reçus en son aide, il se combatti au roy

Thotila et à sa gent. En cette bataille furent les Goths desconfits et

Thotila occis selon la parole de monseigneur saint Beneoit, qui devant

lui avoit dit ce qu'il lui devoit advenir. En telle manière furent les

Romains délivrés de la servitude en quoi ils avoient esté.

Note 237: _Chaste_. Autrefois et adjectif convenoit

proprement à tous ceux chez qui la tempérance étoit l'effet

de la nécessité.

[238]Narses combatti contre Bucellenne: de ce Bucellenne avons dessus

parlé et comment le roy de France Theodebert le laissa en Italie, lui et

deux autres ducs pour le païs conquérir. L'un avoit nom Leuthere, frère

de Bucellenne, et l'autre avoit nom Amingues. Ils occirent le très

vaillant Bélisaire qui de par l'empereour estoit là envoié pour prendre

le païs. Ainsi roboient le païs que ils conquéroient; et envoyoient au

roy Theodebert les despouilles de leurs ennemis. En ce point que Narses

entra au païs, ils s'estoient traits en la terre de Champagne[239] pour

yverner. Bucellenne estoit adonc malade d'une maladie qui est apelée

dissenterie. Narses appareilla ses gens pour combatre et Bucellenne

aussi d'autre part. En cette bataille fu Bucellenne occis. Son compagnon

Amingues acompagna après cette bataille un comte des Ghotiens, qui avoit

nom Guidin. Tous deux rapareillèrent bataille contre Narses, mais tous

deux furent vaincus: Guidin fu pris et amené en Constantinoble: Amingues

fu occis d'un glaive par la main de Narses. Leuthaire le troisième duc

des François mourut de sa propre mort entre Verone et Tridente[240],

ainsi comme il retournoit en France chargé des despouilles qu'il avoit

au païs conquises.

Note 238: _Aimoin. lib. II, cap. 31_.

Note 239: _Champaigne_. Campanie.

Note 240: _Tridente_. Trente.

Après ces victoires, Narses se combatti contre Sisuliud le roy des

Gépidiens[241], qui encore estoit demeuré de la lignée des Héruliens que

Odoacre avoit amenés quant il entra au païs de Lombardie. Narses lui fit

moult de bénéfices au commencement, pour ce que il s'estoit à lui joint

et allié loyaument; mais au dernier devint orgueilleux et rebelle; et

accroissoit sa seigneueie par Lombardie, tant comme il povoit. Narses

qui ce ne lui voulut pas souffrir le prist en bataille, puis le pendi à

un haut tref[242]. Narses fu premièrement garde des instrumens et des

autentiques impériaus[243]; puis fu séneschal du palais; très débonnaire

homme estoit, plein de foy et de religion, grant aumonier, en relever et

redresser églyses deligent, et attentif en vigiles et en oraisons

dévotes; plus vainquoit ses ennemis par oraisons et par dévotes prières

que il faisoit à Dieu, que il ne faisoit par armes.

Note 241 _Adversus Siswald, Brentorum regem_. (Aimoin.)

Note 242: _Celsaque de trabe suspendit_. (Aimoin.)

Note 243: _Primo cartulurius fuit_. (Aimoin.)

XXII.

ANNEES 553/561.

_D'aucunes incidences, et de la mort le roy Clotaire_.

[244]_Incidence_. Alboin fils Aldoin estoit en ce temps roy d'une gent

qui est apelé Gépidiens. Il se combatti contre Turisme le fils d'un

autre roy. En ce point que les deux parties combatoient fermement,

Alboin frappa Turisime de son espée parmi le chief, si que il le rua

mort. Quant ses gens virent que leur sire fu mort, qui estoit de si

grant prouesse que lui seul soustenoit le plus grant faix de la

bataille, ils se prirent tous à fuir. Alboin retourna à son père liés et

joyeux de sa victoire: roy fu après son père, qui morut en brief temps

après.

Note 244: _Aimoini lib. II, cap. 35_.

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 10 / 30 段