manda au roy Theodebert son neveu que il appareillast son armée pour lui
aider encontre son frère le roy Clotaire. Celui-ci fist ce qu'il lui
manda. Leurs armées joignirent ensemble et firent moult grant appareil
pour grever le roy Clotaire. Un mesage vint à leur mère la bonne royne
Crotilde, qui à Paris demeuroit; il lui dist que ses fils assambloient
grans forces et grans assainblées de gens pour destruire l'un l'autre.
La mère qui entendit que ses enfans avoient conçu telle félonnie en
leurs cuers l'un contre l'autre, et que ils vouloient destruire eux et
leurs gens par occisions, eut grant douleur à son cuer selon la
tendresse de mère. A Tours alla hastivement; devant le corps monseigneur
saint Martin s'étendi en oroisons et en grans soupirs et en grant
effusion de larmes; sa prière fist à Dieu et à saint Martin en telles
paroles: «O Dieu Jhesu-Crist, qui les descordables cours des élémens
concordes et joins ensemble par sainte conjonction; les deux frères, qui
sont disjoints par le mal de discorde, fais repairer en l'unité de pais
selon le droit de nature: Sire, je te prie que ce ne me nuise pas, si je
ai porté et enfanté tels enfans qui sont de si grant cruauté, qu'ils
n'espargnent l'un l'autre, ni ne connoissent ni parent ni ami. Ils ont
occis leur oncle et estranglé leurs neveus; et bien que ils aient tant
de maux fais, je ne cuidasse pas que leur forsenerie les menast à ce que
ils oubliassent leur fraternité et l'amour de nature. Beau Sire Dieu,
père puissant qui es juge et auteur de nature, je te prie que tu mettes
pais et amour entre les frères germains; et que tous ceus qui troublent
pais et concorde espoventes par ta puissance.» Nostre Sire oy la prière
de la sainte Dame; car tout maintenant commença à tonner en ceste partie
où le ciel estoit plus cler et plus net. Le roy Clotaire qui bien vit
qu'il n'avoit pas gent pour assambler, ni pour soutenir la force de deux
roys si puissant comme ils estoient, douta le péril; il s'enfuit en
Orlenois en une ville qui a nom Combrons[191], jusques à tant que son
frère fust apaisé vers lui en aucune manière, et que son armée fust
creue et enforcée de gent qui venir devoient et de aultre secours que il
atendoit de jour en jour. Mais la plus grant espérance qu'il eut estoit
en nostre Seigneur. Lors monstra bien nostre Sire que il avoit receu les
prières de leur mère. Car là où les deux roys et leur ost estoient
logés, un tonnerre leva soudainement, qui donna si horribles éclats que
tout le camp en fut espoventé. Lors commença à plouvoir trop
abondamment, foudres et tempestes à chéoir si menument et si rudement;
le vent à venter si forment, que il arrachoit les pavillons et
esparpilloit les chevaux en divers lieux: les chevaliers n'avoient
défense contre les pluies et contre les coups de la tempeste, fors des
escus, dont ils se couvroient. Ils se concilièrent tous à terre en grant
peur et en grant dévocion, et prièrent à nostre Seigneur que il les
épargnast, et que il ne prist pas la vengeance de ce que ils avoient
deservi par leurs meffais. Plus grans miracles advint: car en celle
partie où l'armée du roy Clotaire estoit logée, il ne venta point ni ne
tomba eau, ni nuls signes de tonnerre n'y apparut. Les deux roys qui là
estoient venus pour tout confondre, envoyèrent maintenant leur message
au roy Clotaire pour requerre pais et concorde, perpétuelles. Le roy
Clotaire leur octroia volontiers: lors départirent les troupes en amour
et en pais, et retourna chacun en sa contrée. En telle manière furent
les enfans sauvés et garantis du péril de mort eus et leurs gens par la
prière de leur dévote mère, ni ne souffrit pas nostre Sire, que ils
accomplissent les félonnies que ils avoient conceues. De ceste chose
furent joyeux tous ceus qui aimoient pais et concorde entre les deux
frères.
Note 190: _Aimoin. lib. II, cap. 18_.
Note 191: Voici l'un des passages que l'obscurité de la
première rédaction et l'inexactitude des copies ont rendus
inintelligibles sous la plume des copistes postérieurs
Grégoire de Tours avoit dit: _Chlotacarius.... in silvam
confugit et concides magnas in silvis illis feoit_. Les
_Gesta regum francorum_ dirent ensuite: _In silvam coufugit
in Arelauno, fecitque Combros_. Je serois assez porté à
croire qu'en donnant un nom à la forât anonyme de Grégoire de
Tours, les _Gesta_ ont confondu cette défaite de l'année 537
avec celle que le méme Clotaire essuya en 599: _Super fluvium
Aroannam, nec procul à Doromello vico_. (Fredegaire, chapitre
20). Quoiqu'il en soit, Aimoin s'étant servi d'un manuscrit
des _Gesta_ qui portoit _Auriliano_ pour _Arelauno_, a dit:
_Confugium in Aureliano pago, in loco qui Combros dicitur,
fecit_. Commettant ainsi une bévue grossière et prenant
_Combros_ (amas de bois), pour un nom de lieu. Nos chroniques
ont suivi Aimoin.
_Incidence_. En ce temps advint une avision à saint Germain. En dormant
il lui semblent que un vieux homme lui tendoit les clés des portes de
Paris: il demanda à ce vieillard ce que cela signifioit, et il lui
respondi que il le saurait après. Lors avint que l'évesque de Paris, qui
avoit nom Eusebies, fu mort ainsi comme il aloit à l'encontre du roy
Childebert pour aucunes besoignes de son églyse. A l'élection qui fu
après parut bien la signifiance de cette avision; car messire saint
Germain à la dignité de l'évesché fu eslu.
XV.
ANNEES 539/542.
_Comment le roy Childebert fonda l'abaie de Saint-Germain; et comment le
roy Sigebert conquist Ytalie_.
[192]Le roy Childebert qui, je ne sais quant[193] années devant, avoit
esté en Espagne et avoit la cité de Thoulete prise, apela son frère le
roy Clotaire en son aide, car il avoit entr'eus deux pais et amour par
la concorde que ils eurent devant faite; il vint à lui et amena grant
ost et fort. Ensamble partirent et chevauchèrent jusques à la cité de
Saragoce, qui vaut autant comme Cesarauguste[194]. En cette cité fu
martirisé saint Vincent. Les roys firent assiéger la ville, pour ce que
les citoyens ne voulurent les portes ouvrir. Assaut y eut grand et
périlleux, moult se deffendirent bien ceux-ci dedens, mais à la fin
quant les Espagnols virent le grant siège entour la cité, et ils eurent
connu la force et la viguer des François, ils n'eurent plus talent de
combattre; ainz tournèrent leur espérance en la miséricorde de nostre
Seigneur. Croix et eau bénite prirent, et firent procession tout entour
les murs de la cité, en chantant respons et litanies. Les roys qui ce
virent, cuidèrent premièrement qu'ils le fissent pour aucunes sorceries
ou pour aucun enchantement. Un vilain prirent du païs, si lui
demandèrent de quelle religion ceus de laiens estoient, et pourquoi ils
alloient ainsi parmi la ville. Le païsan leur respondit que ils estoient
crestiens et que ils alloient ainsi priant à Nostre Seigneur, que il les
secourut. «Va,» dirent les roys, «à l'évesque de laiens, si lui dis que
il vienne seulement parler à nous.» Le preudhomme alla à l'évesque et
lui dit les paroles. Quant l'évesque venu fu devant les roys, le roy
Childebert l'araisonna et lui dit: «Pour ce que vous estes crestiens et
creez en celui qui est vrai Dieu, nous avons résolu que nous vous
espargnerons, si vous voulez faire ce que nous vous requerrons.» Lors
tourna sa parole à l'évesque et lui dist: «O toi évesque qui es en cette
cité au lieu de prélat, si tu nous veux bailler les reliques du bon
martyr saint Vincent, qui en cette cité resplendit par sainte
conversation de vie et fu couronné par martire, si comme Germain évesque
de Paris nostre cité nous a plusieurs fois conté, et la pure vérité de
plusieurs le témoigne[195], nous osterons le siège de vostre cité et
vous laisserons vivre en pais.» L'évesque sans plus atendre, leur aporta
l'étolle et la cotte saint Vincent. Les roys les reçurent en grant
dévocion: lors se levèrent du siège, selon ce qu'ils leur avoient
promis. Mais moult mauvaisement ils tindrent leurs convenances; la
province prirent et gastèrent, et puis s'en retournèrent en France.
Note 192: _Aimoin. lib. II, cap. 19_.
Note 193: _Quant_. Combien de.
Note 194: _Cesaraugustum usque accesserunt_. (Aimoin.)
Note 195: _Ut multorum sinceritas et signata veritatis verba
testantur_. (Aimoin) Le latin ne parle pas de Saint-Germain.
Le roy Childebert fit fonder une abeie au dehors des murs de Paris, à la
disposition et à la devise Saint-Germain, en l'honneur du beneoit corps
saint Vincent, (qui ore est apelé Saint-Germain-des-Prés). En cette
églyse mit l'estolle et la cotte du glorieux martyr, et moult grant
partie des joiaus que il avoit devant apporté de Thoulete,[196] comme
calices d'or, textes d'Évangile et croix d'oeuvre merveilleuse.
Note 196: Voyez ci-dessus, liv. II, chap. 5.
[197]_Incidence_. Quant Amauri le serourge aus deux roys fu occis, si
comme nous vous avons dit, Theodose reçut le royaume d'Espagne, tant
comme Amauri en tenoit. Quant Théodose fu occis, fu roy après lui
Theodegeles. Tandis que ce Theodegeles séoit une nuit au mengier à sa
table plus gaiement que il ne souloit, sa gent mesme, qui sa mort avoit
pourparlée, éteignit cierges et chandelles, et l'occit, séant au
mengier. Après lui fu roy Agila qui aussi refu occis. Jà avoient les
Ghots ce vice en telle accoutumance, que ils occioient leur roy tantost
comme il leur desplaisoit un peu.
Note 197: _Aimoin. lib. II, cap. 20_.
[198]En ce temps que les deux roys estoient encore en Espagne, le roy
Theodebert leur neveu, fils de Theodoric leur frère, entra en Ytalie en
grande compagnie et toute la prit et fit tributaire, dès les mons de
Mongeu jusques à la terre maritime.[199] En France retourna après. Mais
il laissa au païs un sien prince[200] qui avoit nom Bucellenne et la
plus grande partie de son armée, pour conquérir aucunes terres que il
n'avoit encore pas conquises, et mesmement pour le royaume de Secile
soumettre à sa seigneurie. Ce Bucellenne passa la mer qui divise le
royaume de Secile et la terre de Pouille et de Calabre, il fit tant que
il conquist grande partie de la terre, les cités et les chasteaux prit
et despouilla. Au roy Theodebert son seigneur envoya les conquets et les
exploits de diverses nations que il avoit soumises et faites
tributaires.
Note 198 _Aimoin. lib. II, cap. 21_.
Note 199: _Ab Alpibus usque ad maritimorum confinia
locorum...._ (Aimoin.)
Note 200: _Un sien prince_. «Ducem.» (Aimoin).
[201]En ce temps estoit allé adonc en Afrique Bélisaire, dont nous avons
tant de fois parlé, par le commandement l'empereour contre Wiltharit le
roy des Wandes qui s'estoit relevé[202] contre l'empire. Mais Bélisaire
fit tant que il le prist par je ne sais quel barat[203]: car l'histoire
ici n'en parle pas, occire le fit, et le remanant des Wandes qui fu
demeuré de l'occision fit obéir à l'empire aussi comme devant. Quant il
sut que Bucellenne et les François estoient en Italie, il se hasta moult
de venir à Rome: en la cité entra, reçu fu à grant honneur d'hommes et
de femmes: son offrande fist à l'autel Saint-Pierre par la main de
Vigile le pape, une croix d'or offri de cent livres pesant ornée de
riches pierres précieuses. En cette croix avoit fait escrire et
entailler les victoires que il avoit eues contre ses ennemis; puis
retourna à bataille contre les François. Il les eut en despit, quant il
vit que ils estoient si peu de gens; déçu fu pour le petit nombre: car
il ne cuida pas que ils eussent si grant vertu comme ils avoient.
Hardiement assambla à eus, et ceux-ci le reçurent aussi par moult grande
hardiesse: mais nul sage homme, tant soit sur, ne doit ses ennemis
despriser, mais douter: et pour ce que il les eut en tel despit, ne
voulut-il prendre que une partie de ses gens. Les Romains se combatoient
pour leurs vies et pour leur païs garantir, les François pour acquérir
louange et gloire. Et pour ce que ils attendoient plus glorieuse
victoire, s'ils peussent surmonter les Romains qui estoient vainqueurs
de tout le monde, jurèrent-ils au commencement de la bataille que ils
mourroient en la bataille avant que ils fuissent. Forment et longuement
se combatirent les uns et les autres: assez dura la bataille avant que
nulle des parties feist nul mauvais semblant. A la fin quand les Romains
virent que leurs vies estoient en péril, et ils aperçurent que leurs
ennemis estoient si aigres de combattre, ils commencièrent à se retirer
de l'estour petit à petit les uns après les autres; en telle manière
laissierent Belisaire tout seul entre ses ennemis, moult se deffendit
noblement tant comme il put durer: mais François l'environnèrent de
toutes parts. Alors fu ateint et occis le noble, le loial, le puissant
prince, qui tant de victoires avoit eues et tant de forts roys avoit
pris et matés; surmonté fu et vaincu, et perdi la vie et la gloire de
son nom par un petit de gent et par un capitaine non d'empereour ni de
roy, mais aussi comme d'un prince de France[204].
Note 201: _Aimoin. lib. II, cap. 23_.
Note 202: _Relevé_, révolté.
Note 203: _Sub dolo pacis_. (Aimoin.)
Note 204: _A duce non dicam imperatoris aut regis, verum
tetrarchæ Francorum victus_. (Aimoin.). Les historiens les
mieux informés nous ont laissé ignorer les circonstances de
la mort de Belisaire. Le récit d'Aimoin n'a jamais obtenu
grande confiance sur ce point.
XVI.
ANNEE 544.
_Du trespassement saint Beneoit, et de ses miracles_.
[205] Au temps de ce prince allèrent messages de la cité du Mans à
Mont-Cassin en Pouille; envoiés furent à monseigneur saint Beneoit, qui
de son ermitage estoit là venu; ils le prièrent et requirent que il
envoiast ès parties d'Occident aucuns de ses moynes, qui fussent de
telle religion et de telle conversacion, et qui peussent introduire et
aprendre ceus qui se voudroient lier et soumettre à la discipline et à
la sainte règle que il avoit compilée et baillée. Le saint homme qui
moult fu joyeux, de cette requeste, commanda à saint Mor son disciple
que il aimoit tant, que il alast en France pour la besoigne que ils lui
requéroient. Au départir le certifia de sa mort et lui dist que le terme
approchoit que il trespasseroit de ce siècle. En ce signifia-t-il bien
que il vouloit que les précieuses reliques de son corps fussent
translatées au païs où il envoyoit son cher disciple, à qui il estoit
joint en si grant amour et en si grande charité. Messire saint Mor obéit
au commandement de son père. Quant il fu près de la cité d'Auçoire[206],
il tourna à un moustier où messire saint Romain demouroit. Saint Romain
estoit celui qui nourrit saint Beneoit et lui bailla les draps de
religion. Quant saint Mor fu là venu, droitement le jeudi de la semaine
que l'on célèbre la cêne de Jhesu-Crist, le saint homme fu moult joyeux
de sa venue. Après que ils eurent parlé ensamble de moult de choses, ce
qui moult alegea son hoste du travail qu'il avoit eu, messire saint Mor
lui dénonça le jour que saint Beneoit devoit passer à la joie
perdurable. En cette nuit mesme qui est devant la vigile de la nuit de
Pasque en la douziesme kalende d'avril, advint que messire saint Mor fu
ravi en esprit: lors vit une voie qui partoit de la cellule de saint
Beneoit jusques au ciel; cette voie estoit merveilleusement enluminée et
resplendissante de la clarté des lampes, dont il y avoit sans nombre; si
estoit pourtendue et aornée de draps de soie: puis oït un ange qui lui
dist que l'esperit saint Beneoit devoit monter aus cieux par cette voie.
Quant saint Mor fu à lui revenu, il commença à pleurer moult tendrement
en partie pour la joie de l'avision, en partie pour la tendreeur qu'il
avoit du trespassement de son père. Il dist à saint Romain l'avision,
pour ce que il le fist compaignon de sa joie. Moult est nostre Sire
glorieux en ses saints, qui telles merveilles fait pour ceus qui lui
plaisent. Il apareilla voie à ce noble père pour venir à lui plus que à
autres saints. Car il avoit, toute sa vie, ordoné et disposé les
montements et les degrés des vertus en cette vallée de larmes,
c'est-à-dire en cette mortelle vie; et avoit monstre l'échelle de Jacob,
par quoi les anges furent vus monter et descendre, à ceus qui sa vie et
ses moeurs voudroient ensuivre. Mais, pour que nous puissions parler à la
pais[207] de tous les autres saints, je ne le dis pas martyr mais
apostre, quant à son trespassement lui fu voie apareillée
resplandissante de clarté divine et ornée de robe de noces[208]. Mais
toutes voies ne doit-on pas croire que le paile[209] et le drap fussent
ouvrés ni tissus par main d'homme mortel, dont la voie estoit ornée qui
mène au royaume sans corruption. Et ne fait pas à merveillier, si
l'apostre de nostre Seigneur qui avoit ordoné et presché en terre la
nouvelle loy de sainte religion, eut si grant gloire à son
trespassement, quant il resplandi de tant de miracles tandis qu'il
estoit encore vestu et envelopé de la corruption de la chair. Et si
monseigneur saint Grigoire qui nous décrit sa vie et ses miracles,
n'eust été témoin de si grande opinion et de si grant vérité, aucuns
fussent par aventure qui pas ne crussent ces faits. Bien que je
trespasse les miracles que il fist quant il estoit enfant en l'ermitage,
et ce que un sage homme dist de lui que saint Martin qui fu renommé par
tout le monde, n'avoit onques fait autant de miracles; je ne passerai
pas les trois vertus dont il resplendit, qui devant son temps n'avoient
onques esté oïes. La première fu que il deslia un vilain qui estoit lié
d'un fort lien, seulement par un regart: la seconde fu que il vit tout
le monde en un moment en un rayon de soleil; la troisiesme que la voie
lui fu appareillée à son trespassement jusques au ciel ornée de lampes
ardentes et de pailes. Moult devrions estre attentifs et diligens à bien
faire, qui avons en nostre présence si noble père et si grand patron. Si
ne doit nul douter que il ne nous aidast, et que il ne nous déliast des
liens spirituels de nos péchés, dont les ames sont liées, aussi comme il
deslia le vilain qui estoit lié des liens matériels. Le glorieux sainct
Grigoire de qui la vie et la doctrine resplendist en sainct Eglise,
comme fin or, nous descrit la vie et les miracles de ce confesseur et
apostre, monseigneur sainct Beneoit.
Note 205: _Aimoin. lib. II, cap. 22_.
Note 206: Auxerre.
Note 207: _A la pais_. Sous le bon plaisir.
Note 208: Notre traducteur n'a pas compris la phrase
d'Aimoin: «_In cujus autem (ut pace omnium loquar sanctorum),
non dicam martyris, verum et apostoli transitu, tam innumeris
tamque divini fulgoris splendens apparuit via, luminaribus
vestibusque ornata nuptialibus_.
Note 209: Paile. _Pallium_.
XVII.
ANNEE 547.
_De la mort de la royne Crotilde, et du roy Théodebert, et d'aucunes
incidences_.
[210]_Incidence_. En ce temps estoit messire saint Grigoire évesque de
Lengres: ce ne fut pas ce saint Grigoire qui fu pape, ains fu un autre.
Et pour ce que nous avons fait de lui mention, raison est que nous
fassions mention du chastel où il demeuroit souvent, qui esloit appelé
Dijon. Ce chasteau sied en pleine terre, et le fonda un empereour qui
eut nom Aurelien, comme les anciens du païs rapportent. Ce chasteau est
clos de murs et de pierres carrées, taillées au ciseau de quinze pieds
d'épais et de cinquante de haut: de trente trois tours est le chasteau
environné, qui ferment les murs tout entour et sont assises par droite
devise et par juste proportion: quatre portes a en ce chastel, qui
regardent les quatre parties du ciel, l'une vers Orient, l'autre vers
Midi, la troisiesme vers Occident, la quatriesme vers Septentrion. Le
terroir qui est entour est moult fertile et moult abundant. Par devant
Midi court une eau qui a nom Oscares[211] riche de diverses manières de
poissons: par devers bise court un autre fleuve qui entre par l'une des
portes et sort par une autre, si raidement que il fait les moulins
tourner par merveilleuse légèreté. Ce est grant merveille quant si noble
chasteau ne fu apelé cité.
Note 210: _Aimoini lib. II, cap. 24_.
Note 211: _Oscares_. L'Ousche.
[212]En ce temps accoucha la bonne royne Crotilde, d'une maladie dont
elle mourut; ancienne estoit et pleine de jours, morte fu en la cité de
Tours. Le roy Clotaire et le roy Childebert ses fils firent le corps
aporter à Paris à grandes processions: enterrer le firent delès son
seigneur, en l'églyse Saint-Pierre; en cette églyse git sainte
Geneviève.
Note 212: _Aimoini lib. II, cap, 25_.--_Acoucha_. Se mit
malade au lit.
Lors alla saint Germain évesque de Paris encontre le roi Théodebert
jusques à Châlons, pour la besogne de l'églyse. Tant fu le preudhomme
gracieux et plein du Saint-Esperit, que le roy lui octroya sa requeste
avant que il eust sa pétition formée. Au roy dénonça la fin de sa vie,
aussi comme par prophétie; car peu de jours après, une fièvre le prit
comme il venoit à Rheims. De ce siècle trespassa au treiziesme an de son
règne, comme si la parole du saint homme eust esté dite de la bouche
d'un ange. Avant que il trespassast il donna aux bourgeois de Verdun
huit mille francs, que ils dévoient chacun an en restorement de la cité,
à la requeste saint Désirre, évesque de la cité. Ce roy fu bien fourni
de bonnes moeurs et de belles responses à toutes gens. Moult aimoit saint
Mor, et tant il lui octroia qu'il fondast une abbeie en une partie de
son royaume; en Poitou sied ce moustier qui est appelé
Glanne-fouele[213]; rentes lui donna assez. Après lui, régna un sien
fils, qui eut à nom Theodebaus: il fu abandonné à Dieu et à son service;
moult aimoit les prélats et les menistres de sainte église; mais à sa
gent estoit cruel. En son temps apparut au ciel un signe merveilleux,
car une étoile vint si raidement parmi le firmament qu'elle se ferit au
cours de la lune. En cette année porta raisin une manière d'arbre qui
est appelé Sambucus, et les fleurs de ces arbres, qui ont coutume de
porter des grains noirs[214], firent grapes. En ce temps fu si grant
froidure que les noifs[215] soustenoient les gens. Les oiseaux furent si
détruits de faim et de froidure, que on les prenoit sur l'arbre avec la
main sans nul engin. Ce roy Théodebaus épousa Walderade, fille du roy
Wacon de Lombardie; serour estoit-il de Wisegarde sa marastre: son
royaume gouverna huit ans, puis mouru. A son oncle Clotaire laissa ses
trésors et son royaume: car il n'eut nul enfant de son corps. (Ceus qui
cette histoire lisent, ne doivent pas entendre que tous les rois que
nous nommons ci, fussent roys de France, fors ceus seulement qui
tenoient le siège à Paris de leur royaume. Car tous fussent-ils frères
et neveux et tous issus d'un lignage, toutes voies avoient-ils leurs
royaumes assignés en autres parties de la France, comme là sus fu
devisé.) Ce roy Clotaire eut sept fils et une fille de diverses femmes,
desquels les noms sont ici mis; Gontier, Childeris, Cherebert, Gontran,
Sigebert, Chilperic, Crannes, et la fille fu apelée Closinde. De
Caragonde la belle-soeur Yngonde[216], engendra-il Chilperic; en une
autre qui eut nom Gonsinde fu Crannes engendré.
Note 213: _Glandfeuille_, ou Saint-maur sur Loire, près
d'Angers.
Note 214: _Grains_, ou plulôt _graines_. Le _sambucus_ est,
comme on sait, le sureau.
Note 215: _Les noifs_. Les neiges. _Ita ut torrentes
congelati pervium super se populis iter præberent_. (Aimoin.)
Note 216: _Yngonde_. La mère des cinq premiers fils.
[217]En ce temps, avoient les François cueilli en grant haine Parthemie.
Ce Parthemie estoit moult puissant au palais Theodebert, tandis que il
régnoit. La cause pourquoi il fu si durement haï fu pour ce qu'il avoit
le peuple grevé de tributs, quand il estoit en son pouvoir; bien vit que
il ne pourroit vers eus durer qu'ils ne l'occissent, si il y demeuroit
longuement. Pour ce pria à deus évesques que ils le prissent en conduit
jusques à la cité de Trèves, et qu'ils apaisassent le peuple. Ainsi
comme ces évesques emmenoient Parthemie, une nuit advint que il commença
fortement à crier en dormant: «Haro, haro! secourez-moi vous qui entour
moi estes.» Ceus qui entour lui gisoient, s'éveillèrent et lui
demandèrent ce qu'il avoit: et il respondit qu'il avoit veu en son
dormant Ausaine qui moult estoit de ses amis, et Papianille sa propre
femme, que il avoit occis par jalousie et par mauvais soupçon, qui
l'apeloient et disoient comme à force: «Viens devant Dieu pour plaidier
avec nous, pour ce que tu nous as occis sans raison.»
Note 217: _Aimoini lib. II, cap. 26_.
A Trèves vinrent les évesques qui Parthemie emmenoient, moult trouvèrent
le peuple esmu contre lui: assez se peinèrent de leur colère apaiser, et
de faire de tout leur pouvoir qu'ils pardonnassent à Parthemie leur
mauvaise volonté. Mais quand ils virent que cela ne leur valoit rien,
ils le menèrent en une églyse; en une huche le boutèrent, puis la
couvrirent des courtines et des ornemens du moustier. Le peuple de la
cité vint après tout esmu, ils quisrent et cerchèrent par tout là où ils
le cuidèrent trouver. En ce qu'ils s'en retournoient aussi comme tout
désolés de ce qu'ils ne le pouvoient trouver, un de la troupe dit: «
Voyez ici une huche en quoi nostre adversaire n'a pas esté cherché.»
Après ce mot retournèrent tous: quand la huche fu ouverte, ils
trouvèrent celui-ci dedans. Vilainement fut détiré et sachié hors. A une
colonne fu fortement lié, tant le lapidèrent de pierres qu'il fu tout
écervelé. Tout ainsi finit sa vie celui qui moult estoit vilain et plein
de mauvais vices. Goulu estoit sur viandes; tantost qu'il avoit mangé,
prenoit aloës ou autres chaudes espices pour plustost vider son ventre,
et pour plustost manger après. Autre vilaine coustume avoit; car il
metoit hors le croiz de son ventre[218] devant la gent hardiment et sans
nulle vergogne.
Note 218: _Strepitum quoque ventris in publico, sine ullâ
verecundiâ, emittebat_. (Aimoin.) On voit qu'il y a certaines
choses que nos pères n'ont jamais tolérées.
XVIII.
ANNEES 556/558.
_Comment Crannes se releva contre le roy Clotaire son père, et comment
Sesnes desconfirent les François_.