[159]La bonne dame Crotilde demouroit adonc à Paris; là nourrissoit ses

neveus les fils du roy Clodomire en grant chierté et en grant honneur.

Childebert qui roy estoit de Paris avoit bien grant mauvais vouloir et

bien grant envie de ce que il véoit que elle les tenoit si chiers; car

il cuidoit que l'amour et l'afection que sa mère deust avoir vers lui

fust amoindri en ce que elle les amoit tant. Pour occasion de ceste

jalousie apella son frère Clotaire le roy de Mez: ensamble se

conseillèrent comment ils pourroient avoir les enfans par devers eux

pour occire. Pour ce que mauvais ont tost trouvé voie et occasion de

faire leur mal, ils mandèrent à leur mère qu'elle leur envoiast leurs

neveus, car ils les vouloient veoir, et savoir s'ils estoient en aage de

leur terre tenir, que ils leur voloient livrer. La royne qui pas ne

savoit la desloiauté qu'ils avoient pourparlée, leur envoia les enfans.

Moult avoit grant joie de ce que il lui sambloit que ils les amoient et

que ils avoient bon conseil vers eus. Livrés furent aus mesages qui les

estoient venus querre. Quant ils s'en furent partis, et ils eurent les

enfans livrés à leurs oncles, autres mesages revindrent maintenant à la

royne de par ses fils, qui lui aportèrent une espée et unes forces.[160]

Quant elle vit ce, elle demanda que ce ségnifioit. L'un des mesages qui

Veridaire[161] avoit nom lui respondit: «Ce te mandent les tiens fils

que tu eslises et prennes lequel que tu voudras de ces deux choses, ou

que tes neveux soient mis en religion et tondus de ces forces, ou que

ils soient occis de ceste espée: car il convient faire le quel que soit

de ces deux choses.» Quant la royne oy ce, elle gémi et soupira

profondément; puis respondit: «Ha! pitié est morte; bonne chose est que

je meure avec mes enfans: ore est le temps venu que nul conseil n'a

mestier à trouver remède contre ce mal. Ce est une nouvelle manière de

tourment que les oncles convoitent la mort de leurs neveus simples et

innocens. Certes moult ai grant deuil quant je ai enfanté enfans

homicides et, meurtriers de leurs parens et de leur chair mesme. S'ils

ont autres de leurs parens occis qui desservi l'avoient et pour vengier

la douleur de leur mère, de ceus ne parole-je pas, mais de ceus où l'en

ne puet trouver nule cause de haine ni de mesprise. Ils n'ont nule

raison de leur mort, mais pour ce seulement les veulent occire que ils

veulent avoir leur héritage et le royaume leur père. Ha! ils périssent;

et leur mort leur profite, à moi est à douleur. Lasse, dolente quel

enfantement ai-je fait! pourquoi tendi-ge onques mes mameles à ceus qui

me tollent l'amour que je avoie à mes neveus doux! Hé! mes enfans, je

suis cause de votre perdition, qui par mon mauvais amonestement

conduisis vostre père au péril de mort, duquel vous demeurastes

orphelins. Je avoie esté mère mauvaise et la plus malheureuse, ore

voloie estre aieule plus heureuse. Je vois le terme de ma vie aprocher:

si voloie à mes neveus conseillier; or les veulent ceus-là occire, qui

contre tous hommes les deussent garantir, et en qui ils deussent trouver

pitié et miséricorde selonc nature. Souverain Dieu, ne mets pas les ames

d'eus avecques les mauvais, que eles ne soient pas tourmentées ès paines

d'enfer, ains veilles qu'elles soient en perdurable vie!» Quant la royne

eut ainsi faite sa lamentation sur ses neveus, la voix lui rompit en

parlant par la grant compassion et par la grant dolour qu'elle sentoit

au cuer. Quant elle fu revenue et elle eut repris son esprit, elle dist:

«Puis qu'il est ainsi que la condition d'élire l'un des deux m'est

offerte, quoique il aviègne d'eux, je ne veil pas que ils soient clers.»

La bonne dame eslut ceste voie, car elle ne cuidoit que pour rien ils

les occissent, ains avoit espérance que pitié et nature les fléchiroit à

ne faire telle déloiauté et telle félonie: jasoit ce[162] qu'elle sut

bien la déloiauté de Clotaire, elle ne povoit croire que il durast en sa

félonie jusques au meurtre de ses neveus. Moult autrement avint que elle

ne cuida; car le desloial Clotaire prist l'aîné des enfans, le jeta

contre terre, et lui lança un coutel parmi le corps, si lui toli sa vie

et son règne. Quant le moins agé vit que son frère fu occis, il fu moult

espouventé, et ce ne fu pas de merveille. Au roy Childebert s'en courut

pleurant, puis s'attacha à ses jambes, merci lui cria moult piteusement,

et le pria que il apaisast le courroux de son oncle envers lui. Celui-ci

qui estoit meu de pitié, ou fit semblant qu'il en fust meu, dist à son

frère que il amollist la colère de son cuer par la contemplacion de

nature, et que il mist droit naturel sur le mouvement d'ire, et s'il

vouloit ce faire, il lui promettoit tel guerredon comme il voudroit,

pour ceste chose et en lieu de ceste bonté. Le roy Clotaire lui

respondit: «Tu qui es ministre de ce fait, pourquoi fais-tu semblant que

tu vueilles avoir pitié de lui? jette le ensus de toi,[163] ou tu

mourras en lieu de lui.» Childebert qui douta la cruauté de son frère ne

put ni ne voulut aller contre sa volenté, et bouta l'enfant qui à lui

s'estoit attaché: celui-ci le combra[164] tantost et l'occit en telle

manière comme il avoit l'autre occis. Clodoual le troisième des enfans,

qui eut vu ses deux frères occire, fu moult plus attentif à sauver sa

vie que à requérir son règne; il eschapa de ce péril par l'aide d'aucuns

prudhommes qui pitié en eurent; puis fu-il prestre sucré et homme de

sainte vie et de sainte conversation. Mort fu et mis en sépulture au

terroir de Paris en une ville qui a nom Nogent[165]. Les miracles que

nostre Sire fist puis pour lui sont signes que il soit en perdurable

vie. Quant le desloial eut ainsi occis ses deux neveus, ce ne lui fu pas

assez, ainz occist leurs nourrices en telle manière comme les enfans,

puis monta entre lui et sa gent[166], si partit de Paris. La sainte

royne Crotilde prist les corps de ses neveus en grans pleurs et en

grandes larmes, atourner et embaumer les fist, puis les fist enterrer en

l'églyse Saint-Pierre (qui aujourd'hui est apelée Sainte-Geneviève),

delez leur aïeul le roy Clovis.

Note 159: _Aimoini lib. II, cap. 12_.

Note 160: _Unes forces_. Des ciseaux. «Forcipes.» (Aimoin.)

Note 161: _Veridaire_. Notre brave traducteur n'entend pas

ici le _veredarius_ d'Aimoin, qui signifie _courrier_ et dont

il fait un nom d'homme.

Note 162: _Jasoit ce que_. Bien que.

Note 163: «Puerum à te expelle.» (Aimoin).

Note 164: _Combra_. Saisit.

Note 165: On sait que cet endroit a depuis, du nom de

_Clodoual_, été nommé _Saint-Cloud_.

Note 166: «Ascenso equo unà cum suis.» (Aimoin.)

X.

ANNEE 532.

_Incidence. De qui les Lombars descendirent_.

[167]Après ces choses faites, le roy Theodoric fist espouser à son fils

Theodebert Guisegarde[168] la fille de Wacon[169] le roy de Lombardie.

Mais puisque ci avons fait des Lombars mention, nous raconterons

brièvement l'original de cette nacion et reprendrons aucunes choses qui

là dessus ont esté déterminées. Celle gent qui sont apelés Lombars,

furent premièrement apelé Guimes[170]: d'une île d'Alemaigne vinrent qui

en leur langue est dite Scandinavie. Deux ducs avoient, desquels l'un

estoit nommé Ibor et l'autre Maion[171]. Pour habiter, entrèrent en une

région qui estoit apelée Scoringue; mais quant ils virent que cette

terre n'estoit pas habondante et que ils ne pourroient pas guérir[172],

ils passèrent en une autre qui est apellée Mauringue. Lors firent un roy

de leur gent pour eus gouverner qui avoit nom Agelmont: fils estoit

Maion, l'un de ces deux princes que ils eurent devant eu. Ce roy

Agelmont régna trente ans; après lui régna Lamis; après Lamis Lehus;

après Lehus Hildehoc; après Hildehoc reçut le royaume Gudehoc; mais

après la bataille qui fu entre Odoacre et Pheletée, dont nous parlasmes

là dessus[173], se départirent les Lombars de la terre de Gollande, et

entrèrent en une autre qui estoit apelée Rugiland en leur langue, qui

vaut autant en françois comme _païs de Rugiens_; car celle sillabe

_Land_ vaut autant comme _païs_. Quant Gudehoc leur roy fu mort, si

régna après lui un sien fils, qui avoit nom Kaffo; après lui régna Taco.

Au temps de cestui roy guerpirent la terre de Rugiland, et vindrent

habiter en des champs grans et larges qui en langue barbarine sont

apelés Flech.[174] En ce temps que ils demouroient là, Rodulphe roy

d'une gent qui estoit nommé Heruliens, fit alliance à Taco le roy des

Lombards: peu de temps dura cette alliance; car le roy Rodulphe

s'aperçut que la fille du roy Taco avoit fait mourir un sien frère de

trop cruelle mort: pour ce appareilla bataille contre lui; mais il fu

desconfit lui et sa gent, et fu occis en cele bataille. En celle

desconfiture avint à sa gent une merveilleuse chose; car ils estoient

tous si déçus et si enchantés, que ils cuidoient des blez qui

verdoyoient parmi les champs, que ce fussent grans fleuves; et si comme

ils levoient les bras aussi comme pour noïer[175], leurs ennemis les

occisoient assez légièrement. Celui roy Taco occit Wacon qui son neveu

estoit, fils de son frère. Quant il eut occis son oncle, il saisit le

royaume et fu le huitième roy sur les Lombars. La fille de ce roy Wacon

épousa Theodebert le fils au roy Theodoric, si comme vous avez oy; mais

il la guerpit puis après la mort son père, et prit une autre qui avoit

nom Deuthere[176] née du lignage de Rome.

Note 167: _Aimoini lib. II, cap. 13_.

Note 168: «Wisegardam.» (Aimoin.)

Note 169: Paul Diacre le nomme _Baco_.

Note 170: _Guimes_. «Winili.» (Aimoin.)

Note 171: _Maion_. «Agio.» (Paul Diacre.)

Note 172: _Guerir_. Subsister.

Note 173: Liv. I, ch. 11.

Note 174: _Flech_. Aimoin écrit _Felth_, et P. Diacre

_Filden_ C'est le même mot que _Feld_, champ.

Note 175: _Noier_. Nager.

Note 176: «Deutherlam.» (Aimoin.)

Après la mort du fort roy Clovis, envahirent les Gots plusieurs terres

que ils avoient perdues à son temps. Pour cette raison envoya le roy

Theodoric Theodebert son fils contre eux pour recouvrer ce que ils

avoient sur lui conquis. Quant il eut amené son ost jusques à une cité

qui estoit apelée Bittere[177], il manda par ses mesages aus bourgeois

du chatel qui estoit nommez Capraire, que ils lui rendissent le chatel

et lui ouvrissent les portes. Cette dame Deuthère, que nous avons dessus

nommée, qui estoit sage et de noble lignée des Romains descendue, et

estoit venue avec son mari en ce chatel à garant pour ses ennemis, lui

manda que il vint seurement et il seroit en païs reçu. Quant il aprocha

du chatel, elle issi hors et ala encontre lui; maintenant fut espris de

son amor, quant il la vit pleine de si grant biauté: puis la prit-il et

guerpi Guisegarde la fille au roy Wacon de Lombardie, que il avoit avant

espousée.

Note 177: _Bittere_. C'est Beziers.

XI.

ANNEE 532.

_Comment le roy Theodoric mourut_.

En ce temps occit le roy Theodoric Sigivalt qui son cousin estoit; puis

manda tout secrètement à Theodebert que il occist son fils qui avec lui

estoit en l'ost. Mais quant Theodebert eut reçu le commandement de son

père, il ne le voulut pas accomplir, pour ce que l'enfant estoit son

filleul; car il l'avoit levé des fons. Quant il lui eut les lettres de

sa mort monstrées, que son père lui avoit envoie, il lui dit que il

s'enfuist et détournast jusques après la mort de son père, puis revinst

après à lui. Celui-ci se détourna en telle manière et en tel païs que

nul ne sut onques puis nouvelles de lui. Lors vinrent mesage à

Theodebert, qui lui noncièrent la grave maladie de son père. Il laissa

toutes besognes, quant il eut ces nouvelles oïes, et Deuthère au chastel

d'Auvergne; puis retourna en France au plus tost que il put. Le roy

Theodoric fu forment agrevé de maladie; il trespassa de ce siècle, quant

il eut régné trente ans. Le règne reçut après Theodebert son fils, il ne

ressembla pas à son père, car il fu sage, atrempé[178] et débonnaire à

toutes gens. Plus grant vertu lui eut encore Dieu donnée, car il fu

loial et droiturier en justice. Le roy Childebert et le roy Clotaire qui

estoient ses oncles, lui cuidèrent tolir sa terre, mais il les supplia

et amollit leur orgueil en telle manière, que il reçut son royaume

sagement et en pais; puis envoia querre Deuthère que il avoit lessiée au

dit devant chastel, et l'épousa par mariage. Le roy Childebert qui

toujours à mal pensoit, sut bien et aperçut que il ne pourroit surmonter

ni vaincre Theodebert par force, si sut bien que ce estoit plus

profitable chose à soi que il le tinst à amour, que il esmeust vers lui,

chose dont il ne put venir à chief. Pour ce lui manda que il vinst

parler à lui. Quant venu fu, il lui fist grant joie et belle chière par

dehors et lui donna assez de ses ornemens et de ses joyaux. Quant Givals

oy[179] dire que Theodebert régnoit au lieu de son père, il retourna à

lui. Le roy le conjoï moult et le baisa comme son filleul; tout son

héritage et toute la terre que son père tint, lui rendit et avec ce la

tierce partie des meubles et des choses que on avoit receues de son

père. Deuthère que le roy avoit nouvelement épousée, avoit une fille de

son premier seigneur, grande estoi et parcreue[180]: moult eut grant

peur que son sire le roy Theodebert ne la convoitast, pour ce la fist

mettre en un char et tirer par boeufs qui onques n'avoient esté domptés,

puis fu par son commandement gétée en Muese à une ville qui est appelée

Verdun. Quant le roy Theodebert, qui assez avoit de bonnes graces et

bien estoit morigéné, sut que elle eut ce fait, il la guerpit et reprit

Wisegarde que il eut devant épousée.

Note 178: _Atrempé_, modéré.

Note 179: «Ginaldus autem Siginaldi filius.» (Aimoin.)

Note 180: _Grande et parcreue_. «Valde adultum.» (Aimoin.)

XII.

ANNEE 534.

_De Justinien l'empereour et de Bélisaire_.

[181]Ci endroit nous convient reprendre aucunes incidences qui

s'acordent à ce dont nous avons parlé là dessus. Bien avez oy comme

Justinien l'empereour de Constantinoble eut haï et repoussé de soi

Bélisaire par l'enortement des traistres; et puis comment il recouvra sa

grace par la bataille que il fist contre les Wandes. Bien que

l'empereour l'eust plus amé que nul autre avant que il fu esleu à

l'empire gouverner, il le haï puis moult durement, sans raison comme il

apparut; car il lui fu toujours bon et loial. Après ce donques que il

eut vaincu les Wandes, et leur roy pris et amené en liens devant

l'empereour, il l'ama tant et crut que à tous ses conseils il estoit le

premier apelé. De ceste chose furent les traistres dolents et esmeus

contre lui, pour ce que ils se doutoient que le povoir où ils le veoient

monter ne leur fust à nuisance et à abaissement: pour ce s'en alèrent

une heure à l'empereour, semblant firent par fausses simulations que ils

fussent moult curieux de garder son honneur et sa santé; puis lui dirent

en telle manière: «Sire, nous te faisons à savoir pour nos seremens

aquiter, et mesmement pour l'amour que nous avons vers toi, que tu

eschives les conseils de Bélisaire, et que tu te gardes de lui; car il

n'atent à toi occire fors que temps et lieu de ce faire: et si nous

n'eussions ceste chose destourbée et empeschiée par simulacion de

meilleur conseil, il t'eust occis et tout l'empire saisi et fait

orphelin de droit seigneur.» Par telles paroles que les traistres, les

serjans et les plus grans du palais disoient à l'empereour, croissoit

petit à petit haine en son cuer contre Bélisaire, et de là en avant

l'eut en soupçon pour le grant povoir et la grant seigneurie que il

avoit au palais. Devant lui le manda, puis lui commanda que il ne

s'entremist plus de la sénéchaucée de l'empire[182]. Celui-ci s'en vint

à son hostel, après ce que il fu ainsi déposé de son office, et proposa

à vivre en pais d'ore en avant sans sollicitude et sans cure. Il

n'issoit nule fois hors de son hostel que il n'eust douze hommes de sa

propre maison bien armés devant lui et bien appareillés pour lui

deffendre, si besoin en eust. Mais pour ce que ce est trop fort chose de

vivre en prospérité sans envie, il ne souffisoit pas à ses ennemis ce

que ils lui avoient fait, ains croissoit l'envie et la haine d'eus de

jour en jour contre lui. Si eut aucuns qui eurent propos et volenté de

lui occire en son hostel. De plus grant félonie se pourpensèrent les

traistres: quant ils virent que ils ne povoient encliner l'empereour du

tout à leur volonté et à leur sentence, ils pensèrent que ils le

déposeroient de la dignité de l'empire.

Note 181: _Aimoini lib. II, cap. 15_.

Note 182: «Patriciatus interdixit curam.» (Aimoin.) La

_sénéchaussée_, le commandement des troupes.

Ainsi comme l'empereour alloit un jour au théâtre de la cité pour soi

esbatre et pour regarder les geux, ceux-ci que la déloiauté que ils

avoient conceue vouloient acomplir, et avoient temps et lieu de ce

faire, le tirèrent en un privé lieu, la couronne lui ostèrent de desus

le chief vilainement, et le deffublèrent de la pourpre impériale; puis

prirent un autre qui Florien avoit nom, au théâtre le menèrent, là le

couronnèrent comme empereour et l'assirent en la chaire impériale. Le

théâtre est une place commune en quoi tout le commun s'asamble pour

faire les geux. Justinien qui ainsi fu déposé, envoia tantost à

Belisaire un sien mesage bien parlant, si lui manda telles paroles:

«Bélisaire, biau cher ami, je te prie qu'il ne te souviègne pas des

vilenies ni des hontes que je t'ai faites sans raison; mais ramaine à

mémoire l'ancienne amitié et les bénéfices que je t'ai fais aucune fois,

et me secours si tu peus.» A ce respondi Bélisaire: «S'il m'eust,»

dist-il, «lessié au povoir et en l'estat en quoi je estois, je le

secourusse bien: il me prie envain maintenant, car je n'ai point de

povoir pour ce que il m'a tolue la dignité que j'avois coutume d'avoir.

Mais toutes voies veuil-je obéir au commandement nostre Seigneur qui

dist que l'on ne rende pas mal pour mal. Je m'appareillerai et lui

aiderai au mieux que je pourrai.» Quant il eut ce dit, il prist tous ses

serviteurs et quanques il put avoir de sa maison, bien les fist tous

armer, puis s'en alla au théâtre où le faus empereour estoit. Quant il

fu un petit aproché, il regarda la tourbe de ses ennemis qui estoient

tout entour la chaire Florien leur nouvel empereour; il retourna devers

sa maisnie[183] et leur dist: «O mes bons amis et ma bonne maisnie que

je ai toujours trouvés bons et loiaus, véez ici le jour et l'heure que

je ai toujours désiré que nous puissions prendre vengeance de nos

ennemis. Véez là le tiran qui est avironné de la tourbe de nos ennemis

et des traistres qui l'ont fait empereour par desloiauté: et ne doit nul

douter qu'ils ne doivent tous mourir d'égale mort, car ils ont une cause

de mesme volenté en la malice. Armez donc vos dextres de l'espée de

justice, et faites aussi comme vous verrez que je ferai.» Quant il eut

ainsi amonesté ses gens de bien faire, il entra au théâtre, devant

l'empereour vint. Quant il eut fait samblant de soi agenouiller devant

lui, il tira l'épée, et le feri si qu'il lui fist le chief voler. Ses

chevaliers et sa gent tirèrent les épées, et se férirent ès traistres,

puis férirent à destre et à senestre si durement, que ceus qui devant

estoient liés de leur empereour, pensèrent plus de fuir que d'eus

deffendre. Bélisaire prist la couronne et le chief Florien, puis vint à

Justinien et lui dist ainsi: «Ceus qui avoient envie de ta santé et de

la mienne, tendoient à mettre hayne et discorde entre moi et toi, pour

ce que tu m'abatisses de l'honneur où je estoie; et quant tu fusses

desnué et desgarni de ma présence, que ils te peussent faire la honte

que ils t'ont maintenant faite. Je n'ai pas recordé à venjance les

griefs que tu m'as fait sans raison par leur enortement, ainz t'ai rendu

la couronne et l'empire que ils t'avoient tolu; et pour ce que je recors

l'ancienne amour et les bénéfices que tu m'avoies fais, je t'en rends

aujourd'hui la récompense.» Quant il eut ce dit, il lui assit la

couronne sur le chief. Puis que Justinien fu ainsi resaisi de l'empire,

il fist derechef Bélisaire patrice et sénéchal de tout l'empire. En peu

de temps après l'envoia en Ytalie contre les Gotiens, qui durement

grevoient les Romains.

Note 183: _Maisnie_, domesticité. Les gens attachés à la

famille.

XIII.

ANNEE 536.

_Comment le pape Silvère fu envoié en exil_.

[184]En ce temps estoit en vie le glorieus confesseur messire saint

Beneois; à quarante milles de Rome demeuroit en lieu qui est apelé

Soublac: de là vint à Mont-Cassin; là conversa saintement et dignement,

et resplendit de maintes grans vertus, (si comme saint Gringoire raconte

en sa vie)[185].

En ce mesme temps alla saint Agapites pape de Rome à l'empereour

Justinien de Constantinoble qui estoit chéu en hirésie: mais le saint

homme le ramena à la vraie foi de l'églyse de Rome. Anthime le

patriarche de Constantinoble damna, qui estoit chef de cette hirésie:

onques puis ne retourna à Rome le saint homme, ainz mourut en la cité de

Constantinoble. Après lui tint le siège Silvère, que Theodore[186] le

roy des Ghotiens mit au siège aussi comme par force sans le sçu et sans

l'assentiment l'empereour. Il fu si corrompu par pecune, que il commanda

que tous ceus-là fussent punis par glaive qui à lui ne se

consentiroient. Mais Dieu en prist la vengeance assez tost après: car il

ne vesquit que deux mois puis que il eut ce fait. Après lui fu couronné

un autre qui estoit apelé Witige. En ce point vint Bélisaire en Secile;

là entendi que les Goths avoient fait nouveau roy: lors se hasta de

chevaucher parmi la terre de Champaigne[187] jusques à Naples. Il mist

le siège entour la cité, pour ce que les citoiens ne lui voulurent

ouvrir les portes. A la parfin la prit par force, tous les Ghotiens que

dedans trouva, mit à l'espée. Après ce se combati à Witige le roy, et le

desconfi: puis vint à Rome et garni la cité: puis si s'en parti. A tant

Witige rassembla sa force après le département Bélisaire, et assist

Rome. Un an tout plein dura le siège; les Romains tenoient en si grant

destroit, que nul ne povoit issir ni entrer dedans la cité. Là furent

les Romains et tous les peuples en si grant tourment de faim, que trop

souffrirent de malaises. Bélisaire, qui pas ne séjournoit, fist maintes

grans batailles contre ses ennemis, et eut mainte victoire et les chassa

jusques en la cité de Ravane à la parfin.

[188]Un cler qui Vigile estoit nommé, dyacre, garde des escrins de

l'églyse s'aperçu que la damnacion d'Anthime le patriarche que saint

Agapites le pape avoit dampné, ne plaisoit pas à l'empereour ni à

l'imperatrice; leur grace cuida aquerre pour eus enhorter ce que il

cuidoit qui leur deust plaire. Lors vint à l'imperatrice et lui dist que

elle mandast Silvère le pape, quant il auroit ses lettres receues, que

il rapelast Anthime le patriarche, et le restablist en son siège. Quant

saint Silvère eut les lettres lues, il commença forment à gémir et à

soupirer. Lors rescrit à l'imperatrice telle sentence: «Dame Auguste,

bien que je aie vostre malveillance, et que ce soit, par aventure[189],

cause de ma fin temporelle, jamais n'avendra, si Dieu plait, que je

rapelle homme corrompu et damné par hiresie.» L'imperatrice qui moult fu

courroucée de ceste réponse, envoia Vigile le clerc, qui cette besogne

avoit pourchacée, à Bélisaire qui lors estoit en ces parties, et manda

que il trouvast aucune occasion par quoi il envoiast Silvère le pape en

exil, et Vigile, qui les lettres portoit, mist en son lieu. Pour ce le

fist l'imperatrice que Vigile lui avoit promis que il rapelleroit

Anthime. Quant Bélisaire eut les lettres receus, il ne fu pas joyeux de

ce mandement, lors dist ainsi: «Je ne contredirai pas la volonté des

princes, ainz accomplirai leur comandement contre mon cuer; mais celui

qui a ceste félonie pourchacée, n'évitera pas la vengeance du juge qui

tout voit.» Lors furent fans tesmoings introduits contre saint Silvère,

qui dirent que il vouloit livrer la cité et Bélisaire aus Ghotiens qui

estoient ennemis de l'empire. Bélisaire lui commanda que il alast en

Constantinoble et que il se présentast à l'audience l'empereour et

l'imperatrice. Ainsi le fist comme il le commanda. Quant il fu au

palais, l'imperatrice l'araisonna par telles paroles: «Dis-moi, Silvère,

que t'avons nous meffait, qui nous vouloies livrer à nos ennemis?» Ainsi

que elle parloit, un dyacre qui Jehan avait nom, lui tira le mantel du

col, et lui vestit habit de moyne; puis lui fu commandé que il alast en

exil en l'isle de Ponce; et Vigile qui cette besoigne eut bastie, fu

pape. Bélisaire rapareilla sa force et se recombati contre le roy

Witige: en cette bataille fu ce roy si mal mené et à si grant

déconfiture, que la plus grant partie de son armée fu occise, lui même

fu pris et mené à Constantinoble.

Note 184: _Aimoini lib. II, cap. 15_.

Note 185: Cette parenthèse n'est pas dans Aimoin.

Note 186: _Théodore_. Var. _Théodose_. «Theodotus.» (Aimoin.)

Note 187: _Champaigne_, la Campanie.

Note 188: _Aimoini. lib II, cap. 17_.

Note 189: _Par aventure_. Peut-être.

XIV.

ANNEE 537.

_De la pais des deux roys par la prière de Crotilde leur mère_.

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 8 / 30 段