elle l'eut devisé. A tant, s'esmurent les Wandes, qui bien s'aperçurent
de Bélisaire et de la gent qui par terre venoient; ils s'apareillèrait
de bataille encontre lui, si lessièrent leurs femmes et leurs enfans aus
tentes sus la mer; fermement et longuement se combatirent. Tandis qu'ils
se combatoient si aigrement, que l'un ni l'autre ne faisoient nul
semblant de lacher ni de donner lieu les uns aux autres, un messager
s'en vint aus Wandes qui leur dit que leurs femmes et leurs enfans
estoient tous occis. Car Anthonine et sa gent se férirent en leurs
tentes sitost comme ils issirent des nefs, tout mirent à l'espée ce
qu'ils trouvèrent, femmes et enfans. Les Wandes qui cette nouvele
oïrènt, guerpirent maintenant la bataille pour retourner à leurs tentes.
Ceus qui des nefs estoient issus avoient jà leurs tentes saisies et
leurs familles occises. A l'encontre vindrent en compagnie, facilement
les déconfirent; car ils venoient epars les uns çà et les autres là,
comme gens sans chef et sans ordre. En telle manière furent tous mors et
déconfits: leur roy qui avoit nom Childemer[133] échapa par fuite, et
douze Wandes avec lui tant seulement. En un fort chastel se mist:
Bélisaire assiégea le chastel. Quant celui-ci se vit ainsi entrepris et
que il ne pooit de nulle part sortir fors par les mains de ses ennemis,
il apela Bélisaire et lui dist que volontiers se rendroit en telle
condition que il fust mené devant l'empereour sans fers et sans liens.
Bélisaire lui promist que il ne seroit mis ni en liens ni en chaînes _de
fer_. Quant il se fu ainsi rendu, il fu mis en une chaîne d'argent et
mené en Constantinoble. Devant l'empereour fu mené, là fu souffleté et
frappé et honteusement atourné. Quant ainsi se vit traiter, il requit à
l'empereour qu'il lui rendist le cheval que il avoit d'abord eu, puis le
laissast tout seul combatre contre douze de ceus qui telles vilenies lui
faisoient; adonc pourroit veoir sa mauvestie et leur prouesce.
L'empereour lui octroia cette requeste. Il fist armer douze jouvenciaus
contre lui seul, mis furent ensamble. Le roy des Wandes fit samblant de
fuir. Comme ils l'enchaçoient, il leur lançoit dars en fuiant par
derrière son dos, si les occit tous en telle manière, l'un après
l'autre. L'empereour qui fort prisa son courage et sa hardiece, lui
pardonna tout son mauvais vouloir; puis le fist patrice et deffendeur
d'une contrée qui est voisine aus Persans: mainte bataille leur fit et
eut depuis mainte victoire; à la fin mourut en ces meismes parties.
Note 133: _Childemer_. Et mieux: _Gelimer_.
V.
ANNEE 532.
_Comment le roy Clotaire et Childebert prirent Bourgoigne; et comment
Amauri fils d'Alaric fu occis_.
[134]Temps est de retourner à l'ordre de nostre matière que nous avons
un petit entrelessiée pour aucunes incidences qui droitement ne sont pas
de l'histoire. Quant le roy Clodomir qui estoit l'ainsmé des trois
frères fu occis, ainsi comme vous avez oy, les autres deux frères
Clotaire et Childebert assamblèrent leur ost et entrèrent en Bourgoigne
pour la mort de leur frère vengier. Ils chacièrent le roy Godemaire et
prirent le royaume de Bourgoigne, et le soumirent à leur seigneurie. Un
frère avoient qui avoit nom Theodoric; de bast estoit[135], car le fort
roy Clovis l'avoit engendré en soignentage[136]. En celle bataille ne
voulut aider à ses frères, pour ce que il avoit épousé la fille au roy
Segismont qui estoit niece au roy Godemaire.
Note 134: _Aimoin. lib. II, cap. 7._
Note 135: _De bast_. De naissance illégitime. D'où nous avons
fait _bâtard_; suivant la traduction que donnoient de ce mot
vulgaire les écrivains néo-latins du XIIe siècle.
Note 136: _En soignentage_. En concubinage. Voyez le
_Romancero François_:
La bele li respont: «Jà Diex ne le consente,
«Qu'en _soignetage_ soit usée ma jouvente.»
(_Romance d'Argentine_.)
[137]Quant le fort roy Clovis eut occis le roy Alaric, si comme vous
avez oy, il ne conquist pas tout son royaume, ainz en demora une contrée
qui esta l'entrée d'Espaigne, que un sien fils qui avoit nom Amauri
prist et saisi après la mort son père. Cet Amauri qui en ces parties
demouroit manda par ses messages foi et alliance au roy Clotaire et au
roy Childebert; puis leur manda qu'ils envoiassent une de leurs soeurs,
car volentiers auroit à eus affinité par mariage. Volentiers s'i
acordèrent les frères; leur soeur y envoièrent à grant honneur, si comme
il convenoit à dame née de si haute lignée. Quant la dame eut habité une
pièce avec lui, celui-ci, qui estoit cruel et divers par nature et par
raison de lignage, la commença à laidengier[138]: pas ne l'amoit ni
honouroit comme royne, ni comme dame née de tel gent; et lui disoit
autant de vilenies et de reproches, comme si ce fust une chambrière, ou
une serve que il eust achetée; et pour ce que il estoit corrompu de
l'hirésie ariene, aussi comme ses pères avoient esté, il la tenoit aussi
en despit pour ce que la bonne dame estoit cultiveresse de sainte foi de
l'Églyse de Rome. Quant elle aloit aus églyses des bons crestiens, il
lui disoit moult de vilenies: aucune fois advenoit que il lui lançoit
boue et ordure au visage, ou lui faisoit lancier au milieu de sa voie,
quant elle alloit au moustier, et faisoit esmouvoir la pueur et la
corruption de l'ordure pour la troubler, et pour lui empeschier la pure
dévocion d'oraison. Mais quant la bonne dame eut tant souffert qu'elle
ne pouvoit plus, elle envoia à ses frères une charte par un sien loial
serjant à plours et à larmes, qui contenoit ceste telle sentence: «Biaus
très-dous frères, aiez pitié et merci de moi! daigniez recevoir la cause
de ma nécessité, et de ma tristesce.» Le roy Childebert estoit à
Clermont en Auvergne que il avoit soutrète à son frère[139], quant le
message vint à lui; il estoit moult sage de guerres mener. Tout
maintenant que il eut ses troupes appareillées, il mut sans attendre
l'aide de son frère: soudainement entra en Espaigle. Amauri son
serourge[140] qui bien sut sa venue, vint d'autre part tout appareillié
de combattre par mer et par terre. La bataille fut ordonée en un champ
par l'acort des deux parties: ensamble joustèrent leurs batailles,
fortement et longuement se combatirent; mais en la parfin le roy
Childebert qui plus avoit de gent, tourna ses ennemis en fuite; car les
Gotiens qui fortement furent espoventés des lances et des armes de
France, ne purent pas longuement souffrir l'estour[141]. En diverses
parties fuioient; les uns aloient aux villes et aux retraites des bois,
les autres aux navires qui estsient sur le rivage. Les François
coururent au devant de ceux qui fuioient à la mer et les firent arière
retourner par force. En cele desconfiture s'enfuit Amauri pour sa vie
garantir à une églyse qui pas n'estoit des Ariens: un François qui
l'aperçut féri le cheval des espérons après lui, d'une lance le féri,
quant il le put atteindre, si durement qu'il le rua mort. Quant le roy
Childebert sut que Amauri fut occis, il enchaça ses ennemis jusques à
souveraine desconfiture, puis vint jusques à la cité de Thoulète[142].
Les citadins qui moflt furent espoventés de la victoire qu'il avoit eue,
lui rendirent la cité assez tost après ce que il l'eut assiégée; tous
les trésors et les joiaus que il trouva en la ville prist. Quant il eut
sa soeur receu, il retourna en France: mais en ce qu'elle retournoit,
elle acoucha[143] d'une maladie dont elle mourut. Le roy Childebert qui
moult en fu dolent, fist le corps atourner et mettre en un escrin.[144]
Quant il fu à Paris, il le fist mettre delez son père le fort roy Clovis
en l'églyse Sainte-Geneviève.[145] Entre les trésors que le roy aporta
d'Espaigne furent trouvés très-riches vaissels qui apartiennent au
service de l'autel; c'est à savoir soixante calices d'or très-riches et
très-précieux, quinze patènes et vingt textes d'évangiles:[146] aucuns
disoient que ils avoient esté des joiaux Salemon le roy, car ils
estoient de fin or esmeré et aornés de très-riches pierres précieuses
d'oeuvre triphoire[147]. Mais convoitise ne put onques le roy à ce mener
que il en voulut riens retenir; ains les departi tous à diverses
églyses, comme large et libéral qu'il estoit.
Note 137: _Aimoini lib. II, cap. 8_.
Note 138: _Laidengier_. Maltraiter.
Note 139: _Son frère_. Théodoric.
Note 140: _Serourge_. Beau-frère. (Sororis-vir.)
Note 141: _L'estour_. La lutte.
Note 142: _Thoulète_. Tolède.
Note 143: _Acoucha_. Elle se mit au lit; _fut alitée_.
Note 144: _Escrin_. «In loculo.» (Aimoin.) Dans un tombeau
portatif, comme les châsses.
Note 145: _Sainte Geneviève_. «Sancti Petri.» (Aimoin.)
Note 146: _Textes_. C'est-à-dire, vingt volumes ornés d'une
riche _couverture_ d'ivoire ou de métal précieux, comme les
anciens diptyques. _Texte_ rend le _capsa_ d'Aimoin.
Note 147: «Ex vasis quæ dicunt fuisse Salomonis.... Omnia cum
solido fabricata forent auro, gemmisque ornata opere
inclusorio.» (Aimoin.) _Par incrustation_, rendroit bien ces
deux derniers mots. Quant à l'_Oeuvre triphoire_ de notre
texte françois, je crois que c'est encore un synonyme de
l'_Opus inclusorium_. Du Cange le définit parfaitement:
_Ornamentum ad oram rei alicujus adtextum_, c'est-à-dire:
Incrustation.
VI.
ANNEES 531/532.
_Comment Théodoric recouvra la cité qu'il eut perdue; et comment il
desconfist Hermenfroy le roy de Toringe_.
Ainsi prist le roy Childebert la cité de Thoulète, comme vous avez oy;
mais tandis qu'il conqueroit terre sur autrui, perdit-il celle qu'il
cuidoit estre sienne. Car en ce point que il fist cele ost en Espaigne,
le roy Theoderic, son frère, reprist la cité de Clermont, que il lui
avoit tolue. Tous ceux occist ou chaça hors que il trouva léans en
garnison, puis commanda que Monderic fust occis, et que tout ce qu'il
avoit fust ajousté aus fiefs roiaus. Ce Monderic se vantoit que il
estoit de son lignage et que son royaume lui devoit par droit escheoir
après sa mort. Devant ce, avoit fait moult de domages au roy Theodoric;
car il avoit cherché[148] toutes les cités d'Auvergne, et avoit assamblé
grant multitude de gent à pié et des vilains du païs, et garni un trop
fort chastel qui avoit nom Victri.[149] Le roy assiégea le chastel; mais
quant il vit qu'il fu si fort et si bien garni, que il ne le povoit
prendre sans trop lonc siège et sans trop grant domage, il apela un de
ses hommes qui avoit nom Aregesile, puis il lui dist: «Va, si apèle
Monderic, et lui donne ta foi pour asseurement que il n'aura garde,[150]
si l'amoneste que il isse hors du chastel, en tele manière que il puisse
estre occis.» Il obéit au desloial commandement du roy: à celui vint, et
tant le déçut par parole que il issit hors de la forteresse. Quant
Aregesile eut donné signe à sa gent de lui occire, il leur cria en tel
manière: «Que faites-vous? pourquoi regardez-vous cest homme comme si
vous ne l'eussiez onques veu?» Après ce mot lui coururent tous sus; mais
quant il aperçut la traïson que Aregesile lui avoit faite, il lui dist
ainsi: «Aregesile pour ce que tu as ta foi mentie vers moi, et que tu
m'as deceu par traïson, nuls yeux de chair ne te verront vivant en avant
de ceste heure.» Quant il eut ce dit, il se traist près de lui; la lance
que il tenoit lui apuia entre les espaules, puis le bouta si fort qu'il
lui perça tout outre, si que le fer de la lance ferit en terre. Après ce
biau coup que il eut fait, il escria ceus qui avec lui estoient, et se
ferit entre ses ennemis, et ne cessa onques d'occire ni d'acraventer
tant comme il put durer. Archades qui eut livré la cité de Clermont au
roy Childebert,[151] s'enfuit à Bourges qui lors estoit au roy
Childebert: sa femme et sa mère furent envoies en exil en la cité de
Caours.
Note 148: _Cherché_. Parcouru.
Note 149: _Victri_. C'est _Vitrac_ en Auvergne, et non pas
Vitry en Champagne, comme l'a pensé Valois.
Note 150: _Dato sacramento securitatis_. (Aimoin.)
Note 151: Childebert. Toutes les leçons manuscrites et
imprimées portent _Théodoric_, mais c'est une faute que le
texte d'Aimoin seul feroit reconnoître.
[152]En ces entrefaites, pacifia le roy Childebert à son frère le roy
Theodoric; leurs troupes assamblèrent, et chevauchièrent en la terre de
Toringe, qui ore est apelée Loraine. Du païs estoit roy Hermenfrois, qui
ses frères avoit occis par l'enhortement Amalberge sa femme. Moult
estoit ce roy Hermenfrois enorgueilli en son coeur, et plain de vaine
gloire, pour ce que Amalberge sa femme estoit fille le roy Tierri
d'Ytalie, duquel nous avons parlé, et fille de la soeur du fort roy
Clovis. La royne estoit aussi moult orgueilleuse pour ce qu'elle estoit
descendue de royale lignée. Le roy Hermenfrois avoit un frère qui avoit
nom Berchaire, que elle haïssoit de mortelle haine, si comme il apparut
puis, car elle lui mist sus que il portoit envie à son seignour pour
avoir son royaume. Tant fist et tant enchaça le roy, que il le fist
occire en la prison où il estoit. Adonc un sien autre frère qui Baudri
estoit apelé commanda le roy que il fust aussi occis pour que il ne
venjast la mort de son frère. Par tel malice la mauvaise délivra le pais
de ses deux beaux-frères que elle haïssoit, à semblant que elle fust
jalouse et curieuse de garder la vie et la santé de son mari. Bien
estoit le chétif aveuglé qui cuidoit que ils eussent pensée de lui
occire, et ne s'avertissoit pas comme grant pechié il faisoit d'occire
ses frères et les compaignons de son royaume sans raison. Certes, la
pensée du mauvais est si vile que elle est tantost pervertie par
mauvaises suggestions. En ce point que le roy Theodoric fut entré en
Toringe, ainsi comme nous vous avons touché, le roy Hermenfrois lui vint
à l'encontre à grant chevalerie et à grant multitude sans nombre. Un
aguet firent les Toringiens pour grever leurs ennemis, qui petit leur
valut; car ils firent un fossé profond que ils couvrirent de verds
gazons, pour ce que leur ennemi et leur cheval trébuchassent dedans en
leurs venues. Mais quant François eurent la fraude aperçeue, ils en
eurent merveilleux desdaing. Lors leur coururent sus et les menèrent en
petit d'heure à souveraine déconfiture. A la fuite s'abandonnèrent quant
plus ne purent endurer: François les enchassièrent jusques à une iaue
qui est apelée en leur langue Onestrudh. [153]Là se recueillirent et
livrèrent combat à leurs ennemis, et s'éforcèrent en toutes manières de
défendre le passage. Mais François qui d'ancienne coustume ont que ils
soient vainqueurs se confermèrent et se joindrent ensemble; en eus se
férirent, et les hurtèrent des corps et des escus par si grant vertu,
que ils les firent saillir en l'eaue: et ce ne fu pas moult grant
merveille, car la bataille estoit dessus le rivage. Là eut grant
occision de Toringiens; et le fleuve fu si plain des corps de ceus qui
furent occis ou noiés, que François trespassèrent par dessus les corps
comme par-dessus un pont jusques en l'autre rivage du fleuve. Le roy
Hermenfrois s'enfuit à peu de gent et se féri en une cité qui près
estoit. Le roy Theodoric lui manda que il venist parler à lui à un
chastel qui est apelé Tulbic[154], et l'assura que'il n'auroit garde de
lui. Il vint à son mandement. Un jour avint ainsi que ils aloient
parlant ensamble par dessus les murs de la forteresse, le roy Theodoric
le bouta jus soudainement: cil chaï en tel manière que il fu tout
escervelé. Puis commanda que ses enfans fussent estranglés. Après ces
choses faites, François prisrent et saisirent toutes les cités et les
chastiaus de Toringe, et chascièrent le peuple au païs dont ils estoient
premièrement venu: car avant que celle gent vinssent au païs, avoient
les François tenu toute la région. De celle gent fait mention saint
Jherosme en la Vie saint Iliarion que il nous descrit, et dist que celle
nacion est plus forte et hardie que elle n'est grande en nombre de
personnes: si habite en la marche de Saissoigne et Alemaigne, qui ores
est apelée l'ancienne France.
Note 152: _Aimoini lib. II, cap. 9_.
Note 153: _Onestrudh_. Unstrudt.
Note 154: _Tulbic_. «Tulbiaco.» (Aimoin.)
VII.
ANNEE 530.
_Comment le roy Theodoric cuida faire occire le roy Clotaire son frère
par traïson_.
[155]Le roy Theodorjc qui demouroit en Loraine que il avoit conquise,
comme vous avez oy, haoit de mortel haine le roy Clotaire son frère,
comme il parut par son fait; car il lui batissoit et appareilloit un
piège en traïson, par quoi il le peust occire. Un jor lui manda que il
venist à lui parler; mais avant, eut fait tendre une courtine[156] en
une des parties de son palais: chevaliers armez fist cacher derriere,
puis leur commanda que ils occissent le roy Clotaire tantost comme il
seroit devant lui venu. Celui-ci vint à lui, qui pas ne s'apensoit de la
traïson. Si comme il vint au palais, il vit les piés des gens armés qui
paroient par desous la courtine. Quant il vit ce, il se douta et se tira
arrière; sa gent fist armer et leur commanda que ils alassent devant
lui. Le roy Theodoric entendit maintenant que son frère s'estoit du
barat aperçu; et pour ce qu'il ne voulut que le fait fust adonc plus
descouvert, il l'apela et lui fist biau semblant en traïson; puis lui
donna un moult biau platel d'argent et le mercia moult du secours et de
l'aide que il lui avoit fait encontre ses ennemis: car il avoit esté
avec lui en ceste bataille qu'il avoit faite contre le roy Hermenfrois.
Note 155: _Aimoini lib. II, cap. 11_.
Note 156: _Courtine_. Tapis, couverture.
VIII.
ANNEE 530.
_Incidence. Comment Atalus fu délivré de servitude_.
Après ces choses, le roy Clotaire retourna à Mès, qui estoit siège de
son royaume; si emmena sa gent qui encore ne s'estoit aperceu de ce
fait: mais le roy Theodoric qui moult se doloit du don que il avoit fait
à son frère, se complaignoit à sa gent de ce que il avoit ainsi perdu
son vaissel d'argent sans raison. Theodebert son fils apela, et lui
commanda que il alast à son oncle à Mès, et que il lui raportast le
platel que il en avoit porté. Celui-ci fist le commandement son père: à
son oncle ala et le raporta sans demeure. Après ces choses le roy
Clotaire issit de son païs pour quelques besoignes dont l'histoire ne
parle pas: en son retour amena avec lui Radegunde la fille au roy
Berthaire. Celle dame fu puis de sainte vie, et elle resplendit de
maintes vertus en la cité de Poitiers.
Le roy Theodoric et le roy Clotaire, qui frères germains estoient d'un
père et d'une mère, estoient conjoints par nature: mais ils estoient
désunis par discorde et par haines. Maintes émotions et maintes
assamblées firent l'un contre l'autre; mais toutes voies pacifièrent
ensamble et demourèrent les batailles d'eus et de leurs gens. Ceste
concorde ne dura pas moult longuement qu'elle ne fust brisiée par la
perversité d'aucuns mauvais hommes qui s'esjoïssent des mutations des
choses, quant ils les voient souvent avenir. De quoi il avint que les
ostages qui estoient donnés et d'une part et d'autre pour la
confirmation de la pais, nés et extraits de hautes gens, furent vendus
en servitude, entre lesquels Atalus, un noble enfant et extrait de grant
lignage, fu vendu à un barbarin en la cité de Trèves. Cet Atalus estoit
neveu de saint Grigoire l'évesque de Langres, qui moult estoit dolent de
lui. Ses messages envoia à Trèves à celui qui son neveu tenoit en
servitude. Cet homme estoit l'un des plus grans et des plus riches de la
cité. Quant ils parlèrent à lui de l'enfant racheter, il respondi: «Cet
enfant qui est de si grant lignage ne m'eschapera pas, si je n'ai dix
livres d'or pour sa rançon.» Lors retournèrent à leur seigneur et lui
noncièrent la réponse. Lors se trait ayant un sien queu[157] qui lui
appareilloit ses viandes, si avoit nom Lyon; à l'évesque dist ainsi:
«Sire, laissez-moi aller, et j'espère que je délivrerai l'enfant à
l'aide de Dieu.» L'évesque s'i acorda moult volontiers. Quant Lyon fu à
Trèves venu, il vint à un homme du païs, et lui dist que il le vendist
au seigneur de cet enfant, comme son propre serviteur et le pris retint
à soi en guerredon de ceste bonté. Cet homme s'i acorda volentiers pour
son preu; car le pris de ce marché monta à douze besans. Celui qui Lyon
acheta lui demanda quel mestier il savoit: «Je suis,» dist-il, «si bon
queu, que nul n'est meilleur que moi.» Lors lui commanda que il
appareillast un manger tel que tous ses amis, qui avec lui devoient
manger le dimanche, le tinssent à merveille. Lyon qui moult fu curieux
de bien faire la besogne, lui fit un manger de poucins tel que tous ceus
qui en goustèrent dirent que onques, meismes à la table le roy,
n'avoient mangé de si bonne viande, ni si bien appareillée. Pour ceste
chose le reçut son sire à si grant amour que il le fist tout seigneur de
son celier et de son hostel: et celui-ci entendit à lui servir au mieux
et au plus loiaument que il put. Un an après avint que Lyon alla jouer
ès prés où celui Atalus le neveu l'évesque gardoit les chevaus son
seigneur: quant ils eurent tourné le dos les uns aus autres, pour ce que
on n'aperçut qu'ils parlassent ensemble, il dit à l'enfant Atalus: «Il
est désormais temps que nous pensions de retourner en nostre païs. Quant
tu venras donques encore à nuit et que tu ramenras ces chevaux, garde
que tu ne soies endormis, si que tu aies appareillié nostre erre[158] au
mieux que tu pourras, quant tu orras que je t'apelerai.» Le soir avint
que Lyon convoioit le gendre son seigneur à son hostel, et que celui-ci
lui dist en jouant: «Dis moi, vallet, si tu as encore pourveu en quel
nuit tu désires retourner en ton païs.» Et Lyon lui respondit ainsi que
par moquerie, (mais toutes voies lui dist-il voir), «en celle mesme
nuit, mès que Dieu l'en vousist aidier.» Et celui-ci respondit après:
«Je vueil,» dist-il, «donques que mes serviteurs me gardent mieux que
ils n'ont coutume, que tu n'enportes rien du mien ostel.» Quant ce vint
après le premier somme, Lyon ala à l'enfant et lui demanda s'il avoit
point d'espée, il dist que non. Lors ala Lyon au chevet son seigneur, si
prist son espée et son bouclier. Le sire qui bien l'oï, demanda que ce
estoit. «Je suis,» dist-il, «qui vais esveiller Atalon pour les chevaus
mener ès prés, qui dort si fortement que il semble qu'il fust hier soir
yvre.» Il se tut à tant, pour ce que il cuida que celui-ci lui dist
vrai. Puis s'en alla à l'enfant; quant il eut pris aucun harnois dont
ils avoient mestier, ils montèrent sur deus bons chevaus, puis
chevauchièrent pendant trois jours et trois nuits sans boire et sans
mangier. Tant errèrent que ils vindrent à un fleuve qui est apelé Muese:
là furent détenus et perdirent leurs chevaus; mais toutes voies
passèrent-ils outre à quelque peine. Quant ils eurent l'eaue passée, ils
trouvèrent un arbre chargié de fruit, assez en cueillèrent et bien s'en
saoulèrent en alant. Une nuit avint ainsi comme ils erroient, qu'ils
oïrent bruit de chevaus qui après eux acouroient. Lors dist Lyon à
l'enfant: «Baissons nous vers terre que nous ne soions vus.» Ils se
tapirent derrière le tronc d'un arbre qui près d'eux estoit; mais avant
tirèrent leurs espées pour eus défendre, si mestier leur fut. Ceus qui
après eus chevauchoient s'arrestèrent là endroit pour leurs chevaus
établer; lors dit l'un à l'autre: «Hastons-nous que ces larrons
s'enfuient; certes si je les puis trouver, je pendrai l'un parmi la
gueule, et l'autre occirai de mon espée.» Celui qui ce disoit estoit
leur sire mesme. A tant, heurtèrent chevaus des esperons, et s'en
passerent outre. Ils se remistrent au chemin, et errèrent tant que ils
vindrent à Rains celle nuit mesme: là les reçut un prestre qui estoit
nommé Paulelins: deux jours les tint en son hostel pour récréacion dont
ils avoient bien mestier; puis s'en allèrent à Langres à l'évesque
Grigoire, qui moult fu liés de leur venue. A Lyon son bon serjant donna
terre et l'affranchi et lui et sa femme et ses enfans en guerredon de
son bon servise.
Note 157: _Queu_. Cuisinier. (Coquus.)
Note 158: _Erre_ Course. Formé par contraction de _iter_.
IX.
ANNEE 526.
_Comment le roy Clotaire et le roy Childebert occirent leurs neveus_.