[108] En ce temps fu croulléis[109] et esmouvement de terre si grant en

la cité de Vianne que moult d'églises et de maisons trébuchièrent le

jour de Pasques meismes droit en cele heure que saint Mamert, évesque de

la ville chantoit sa messe. Le palais du roy fu brûlé du feu qui

descendi soudainement devers le ciel; les ours et les loups issoient des

bois et faisoient moult de dommages aus citoiens, or ils les

enchassoient et embatoient dedans la ville, et en dévoroient aucuns.

Pour ceste raison fist saint Mamert sermon au peuple et les amonnesta

que ils jeunassent trois jours et féissent processions en chantant

létanies. De-là vint la bele et bonne coustume[110] qui encore est en

sainte Églyse par tout là où Dieu est servi et honnoré, si comme aucuns

veullent dire.

Note 108: _Aimoin. lib. I, cap. 25_.

Note 109: _Croulleis_. Tremblement.

Note 110: _Coustume_. Les Rogations.

Le fort roy Clovis qui avoit déjà tant vescu que il avoit aprochié les

termes de son âge, trespassa de ce siècle, quant il eut regné trente ans

crestien, et le neuvième an après qu'il eut occis le roy Alaric[111].

Mis fu en sépulture en l'églyse Saint-Pierre de Paris,(qui maintenant

est apelée Sainte-Geneviève)[112], laquelle il avoit fondée à la

requeste sa femme la royne Crotilde. Sur sa sépulture fu mis une

éphitaphe, par vers moult bons et moult bien dis, que mesire saint Remi

fist, si comme l'on cuide[113]. Mort fu le fort roy cent et douze ans

après le trépassement monseigneur saint Martin.

Note 111: C'est une faute, il faut _la cinquième année_,

comme il est marqué dans Grégoire de Tours et dans Aimoin.

(_Note de Dom Bouquet_.)

Note 112: Cette parenthèse n'est pas dans Aimoin.

Note 113: Elle se retrouve dans le tome II des historiens de

France, page 538.

_Ci fénist le premier livre des Croniques de France_.

CI COMMENCE LE SECOND LIVRE DES GRANDES CHRONIQUES.

I.

ANNEE 522.

_Comment le royaume fu départi aux quatre frères; et de la mort

Clodomire_.

[114]Le fort roy Clovis eut quatre fils de la bonne royne Crotilde;

Théodoric, Clodomire, Childebert et Clotaire. Tous les quatre frères

furent roys et devisèrent le royaume en quatre parties. Théodoric fist

le siège de son royaume à Mès, Clodomire à Orliens, Clotaire à Soissons,

Childebert à Paris, ainsi comme le père[115]: et bien que en France il y

ait eu plusieurs roys en divers sièges et en diverses parties du

royaume, nous ne metons au nombre des roys de France, fors tant

seulement ceus qui ont esté au siège de Paris roys.

Note 114: _Aimoin. lib. II, cap. 1_.

Note 115: La fin de cet alinéa n'est pas dans Aimoin.

[116]Quant le royaume fu ainsi devisé en quatre, un peu de temps fu que

guerres ne sourdirent de nule part: mais Danoys qui ne puent estre en

pais, arrivèrent par mer en la terre le roy Théodoric: en partie la

prisrent et gastèrent. Le roy envoia contre eux un sien fils,

Théodebert, pour son ost conduire. Il leur vint à l'encontre, à eux se

combati, desconfits furent et chaciés du païs, et aucuns pris et

retenus. Quant Théodebert eut ainsi esploitié, il retorna à son père.

Note 116: _Aimoin. lib. II, cap. 2_.

[117]_Incidences_. Entre ces choses, manda la royne Crotilde ses trois

fils le roy Clodomire, le roi Childebert et le roy Clotaire; puis leur

dist en tel manière: «Le tout puissant Dieu créeur et gouverneur du

monde voulut que vous fussiez hoirs du règne votre père: pour laquelle

chose, beaus dous fils, si je ai riens vers vous deservi, je vous pri

que vous vengiez la mort de mon père et de ma mère; je me doi moult

esjoïr de ce que j'ai enfanté et nourri ceux qui doivent estre

exécuteurs de ma douleur; mais je me dois douloir de la mort de leurs

aieux, qui leur fussent à grant honour, s'ils vesquissent. Orendroit

vous ne devez pas mesprisier la cause de ma complainte, par laquelle

vous estes orphelins de l'aide de si grans amis, que traïson et envie

vous ont tolus, avant que vous feussiez nés. Avertissiez-vous quelle

espérance vous povez avoir en ceus qui ce vous ont fait: cuidez-vous que

ils espargnent les neveus, qui pas n'espargnèrent leurs frères? et

certes, ils les occirent pour petite partie du règne. Si vous estiez

morts, ils auroient grant espérance que ils eussent vos royaumes. Certes

si vous n'en prenez la venjance, ils vous occiront. Si vous n'estes meu

pour la raison de vos aieux que ils vous ont occis, au moins soiez

dolents pour la dolour que j'ai eu quant je vis mon père morir, et ma

mère noier en un fleuve, et ma serour dampnée par essil.» Quant la royne

les eut ainsi amonestés de vengier la mort de son père, ils furent moult

esmus pour la dolour de leur mère; ils assemblèrent leur ost en

Borgoigne, entrèrent à grande force pour la terre gaster et destruire.

Mort estoit jà le roy Gondebaut, qui le père et la mère la royne

Crotilde avoit fait destruire. Deus fils eut lessiés qui estoient hoirs

son royaume: l'un avoit nom Segimont, et l'autre Godemaire.

Note 117: _Aimoini lib. II, cap. 3_.

[118]En ce point, faisoit Segimont édifier l'églyse St-Morise de

Chablies, à grans couts et à grans despens. Il monstra bien la dévocion

que il avoit au martir, en ce que il enrichit le lieu si noblement de

possessions et de rentes, et de clers qu'il i mist pour faire le service

nostre Seigneur, comme celui qui estoit homme de bonne volenté et noble

fondeur d'églyses. La cause pourquoi il estoit si dévot au martir saint

Morise estoit pour ce que il avoit fait occire un sien fils, par

l'amonnestement de sa femme qui haïssoit l'enfant comme marrastre. Il

s'avertit[119] et regarda la quantité du péchié que il avoit fait; de

cuer se repentit, les martyrs requist par grant dévocion et leur pria

que ils fussent ses avocats envers nostre Seigneur et lui impetrassent

pardon et miséricorde: puis pria à nostre Seigneur que s'il avoit riens

meffait contre sa volenté, que il le pugnist en ceste mortele vie, et

que il n'attendist pas la vengeance jusques au jour du jugement. Nostre

Sire oy sa prière: en celui point entrèrent en sa terre les François.

Quant il en sut la nouvelle, il assambla ses ost et s'ala contre eux à

bataille. Quant l'estour fut commencié, les François se combatirent

moult aigrement selonc leur coustume et les Borgoignons se desconfirent

et tornèrent le dos pour fuir. Le roy Segimont qui vit la desconfiture

de sa gent, prist à fuir droit vers l'abaïe de Saint-Morise de Chablies

en espérance que le martir le déust garantir. Le roy Clodomire qui le

chaçoit, le prist, en prison le mist en la cité d'Orliens. En ce temps

estoit saint Avit abbé d'un couvent assez près de la cité: moult pria le

roy Clodomire que il n'occist pas home de si grant noblece et de si

grant bonté. Sa prière ne voult oïr, ains fist occire lui et ses enfans

et les cors geter en un puis[120]: de là furent ostés et portés à

Saint-Morise de Chablies, et mis en sépulture honorablement: et l'on ne

doit pas douter que il ne soit saint; car les malades qui là viennent et

font sacrefices à Dieu pour l'amour de lui, sont tantost garis de leur

infermeté. Le roy Clodomire qui occire les fist, ne s'esjoït pas moult

longuement de sa mort, car l'an après venant, il entra derechef en

Borgoigne à grant ost pour la terre gaster: le roy Godemaire vint à

grant ost contre lui à bataille, désirant de vengier la mort de son

frère. D'une part et d'autre se combatirent moult fortement; mais, en la

parfin, les Borgoignons qui pas ne purent souffrir la force des

François, s'abandonnèrent à fuir. Le roy Clodomire qui fut bien armé,

hardi et encoragié pour la victoire, les enchauça plus hardiement que il

ne dut, il trespassa toutes les compaignies de ses ennemis, ainsi comme

la force du destrier l'emporta. Quant ils le virent au milieu d'eus et

esloignié de sa gent, ils lui lancièrent dars et javellos de loin, car

la fierté et le semblant de sa contenance et la renoumée de sa prouesce

espoentoit si durement ses ennemis, que nul n'osoit atendre ni

aprouchier pour le férir de près. Mais puis que il se vit enclos entre

ses ennemis et il ne vit secours ni aide de nule part, il mist le remède

de sa vie en la seule vertu, il tourna vers ses ennemis, puis se moula

en armes[121], et s'acesma pour combattre. Tandis comme il estoit en ce

point, il commença à penser s'il retourneroit à sa gent, où il se

plungeroit entre ses ennemis; mais honte qui vainquist toute paour

l'exhorta que il ne retornast: le destrier heurta des espérons, puis se

jeta au plus dru de ses adversaires. Le premier qu'il encontra occist,

bientôt fu environné, tant le férirent des lances et des épées parmi les

costez que ils le ruèrent mort. Chevalier fu hardi et preu, mais peu fu

sage, vengeur des injures de sa mère fu tant comme il put. Quant

François virent que leur sire fu occiz, ils ne s'enfuirent pas ainsi

comme autres nascions eussent fait, ainçois enchacièrent les

Bourgoignons et en occistrent grant partie. En France retournèrent,

quant ils eurent la terre gastée. Le roy Clotaire prit en garde la royne

Gondealque, qui avoit esté femme de son frère. La royne Crotilde prit

ses neveus Theodoalt, Gontier, et Clodoalt; si les nourri en tel amour

et en tele affection, comme mère nourrist ses enfans.

Note 118: _Aimoini lib. II, cap. 4_.

Note 119: _S'avertit_. Réfléchit, revint en lui-même.

Note 120: Grégoire de Tours et Aimoin nomment la _villa_ où

ce puits étoit situé _Calumpnia_ ou _Colomna_. C'est

aujourd'hui _Coloumelle_.

Note 121: Ce passage est la traduction bien obscure du texte

suivant d'Aimoin: «_in virtute solâ, remedium ponens salutis,

convertit equum, seseque collegit in arma_.» _S'acesma_.

S'habilla.

II.

ANNEE 524.

_Comment le roy Tierri fist mourir en prison l'apostole Jehan, Simaque

et le grant clerc Boesce_.

[122]_Incidence_. En ce temps ala en Constantinoble li apostole Jehan:

saint homme estoit et de bonne vie; la cure de sainte églyse gouverner

eut prise après l'apostole Hormisde. A Justinien l'empereour l'envoia

parler le roy Tierri d'Ytalie, duquel nous avons parlé plusieurs fois.

Cet empereour Justinien qui estoit vrai cultiveur de la foi de l'Église

de Rome et punisseur de ceus qui demouroient en hérésie, avoit enlevé

les églises aus prestres qui estoient corrompus de celle hérésie, et les

avoit donné à ceus qui gardoient la foi de l'Églyse de Rome, par le

conseil et par l'amonestement de l'apostre Jehan: pour ce, l'eut là

envoié ce roy Tierri, qui estoit corrompu aussi de tel vice. A

l'empereour mandoit par lui que s'il ne rendoit les églyses aus Arriens,

il occiroit le peuple d'Ytalie. Le saint homme qui estoit malade et

faible, se mist en mer et arriva en Constantinoble. L'empereour ala

encontre lui, et le reçut moult honourablement: grant joie firent de ce

que ils avoient receu le souverain pastour de toute sainte Églyse. Quant

il eut dit la cause de sa voie et obtenu ce que il demandoit, il lui

assist la couronne sur le chef, comme vicaire de saint Pierre. Congié

prist à l'empereour, puis s'en retourna en la cité de Ravenne. Le roy

Tierri le mist en prison et ceus qui avec lui avoient esté, quant il oy

dire que l'empereour l'avoit si honourablement receu. Si longuement l'i

tint et tant l'i fist souffrir soif et faim et autre malaise, que le

saint homme comme droit martir i rendi à Dieu son esprit. Les preudoms

qui eurent avec lui esté, fit-il aussi martirs; les uns fist-il ardoir,

les autres tourmenter de diverses paines, entre les quels il fist occire

Simaque et Boesce. Ce Boesce fu le grant clerc qui translata la

philosophie d'Aristote et des autres philosophes de grec en latin; et fu

bon et vrai crestien, comme il appert à ses livres que il fist de la

consubstancialité de la Sainte-Trinité l'art de dialectique,

d'arithmétique, de géométrie et de musique, que il translata,

moustrèrent bien sa grant clergie. Ne demoura pas après ce moult

longuement que le roy Tierri reçut le loier de sa félonie: quatre vins

et dix huit jours après ce que il fist les sains hommes martiriser, fu

mort de mort soubite: l'ame de lui vit un saint homme solitaire qui

habitoit en une ile de mer, qui est apelée Lipparis, en ce point que

elle issi du cors, qui estoit mise et posée, ce lui sembloit, entre

Simaque et saint Jehan l'Apostole qu'il avoit fait martiriser, comme

vous avez oy; il vit que elle fu cravantée et plongtée en la chaudière

boulante[123]. Ce lieu estoit assez près de l'ile où le solitaire

demouroit; si est ainsi apelée pour ce que la mer est illuec aussi

chaude que l'eaue qui bout en la chaudière. En tele manière fini le roy

Tierri sa vie, qui avoit esté à son commencement plain de bonnes moeurs,

et avoit donné chacun an aus Romains en aide et en secours cinq mil muis

de blé. En la fin de sa vie perdi tout ce qu'il avoit fait devant, et

changea les grâces que il avoit en vices. Il avoit épousé Audeflède la

soeur de Clovis le roy de France: ses soeurs et ses filles avoit mariées

aus princes qui à lui marchissoient[124]; nule nacion ni nule manière de

gent n'estoient à Ytalie voisins, à qui il n'eut affinité.

Note 122: _Aimoini lib. II, cap. 1_.

Note 123: _La chaudiere boulante_. «In Vulcani ollam.»

(Aimoin.)

Note 124: Etoient limitrophes.

_Notez_. A cestui prince doivent tous princes prendre example, et garder

que ils ne courroucent nostre Seigneur et ses ministres; car qui sans

raison les grève, il en atent la vangeance nostre Seigueur à la vie ou à

la mort[125].

Note 125: Cette reflexion n'est pas d'Aimoin.

III.

ANNEE 527.

_Comment le grant Justinien qui fist les lois fu empereour, et Antonie

son amie imperatrice_.

[126]_Incidence_. En ce temps morut Justin qui gouvernoit l'empire de

Constantinoble: après lui le prist Justinien en une manière que nous

vous dirons. Cil Justinien avoit esté en son temps garde des escrins et

des trésors de l'empereour, et un autre qui avoit nom Bélisaire, maître

des chevaliers. Cil deus s'entr'amoient moult; pour la grant amour que

l'un avoit vers l'autre jurèrent-ils et fiancièrent que si l'un avoit

jamais plus grand dignité que l'autre, celui qui plus grand sire seroit

feroit son compaignon égal à lui en honneurs et en richesses. Un jour

avint que ils alèrent ensamble en la rue où les légières femmes sont

establies[127]: là virent deux jeunes femmes nées de la terre

d'Amazonie, qui avoient esté prises et emnenées en captivité. Soeurs

estoient, si avoit l'une à nom Anthonie, et l'autre Anthonine. Justinien

prist Anthonie, et Bélisaire Anthonine. Un jour avint entour l'heure de

midi que Justinien se reposoit dessous un arbre et Anthonie près de lui;

son chief enclina pour dormir au giron de son amie: un aigle vint volant

par desus, qui s'efforçoit de le garantir de l'ardour du soleil. La

pucelle qui moult sage estoit, entendi tout maintenant ce que cela

signifioit: son ami éveilla et lui dist en telle manière: «Biau dous

ami, je te prie quant tu seras esleu à la dignité de l'empire, que tu ne

me despises pas et que tu ne me juges pas moins estre digne de ton lit

et de tes embracemens.» Il lui respondit que ne pooit estre que il fust

empereour. Elle lui respondi que ceste chose adviendroit et que elle le

savoit certainnement. Puis le pria derechief que il lui octroiast sa

requeste. Le jouvenciau la lui octroia: ils changièrent leur anneau en

signe et tesmoignage de ceste convenance; après se départirent. Ces

mêmes alliances fist Bélisaire de mariage à Anthonine, pour ce que il

savoit bien que il seroit plns grant sire, si Justinien son compains

estoit empereour. Après ne demoura longuement que l'empereour Justin

appareilla grant expédition et grant armée contre le roy de Perse; mais

en cet appareillement que il faisoit le prist une maladie dont il

mourut: mort fu en le huitième an de son empire.

Note 126: _Aimoini lib. II, cap. 5_.

Note 127: «Lupanar ingressi.» (Aimoin.)

Le sénat et tous les camps qui sans seignour ne povoient estre, et

mesmement[128] en tel besoing, élurent Justinien de commun accord. Tout

maintenant que il fu empereour, il prit ses troupes et marcha contre ses

ennemis: bataille y eut grant: à la fin les chaça, et prit le roy de

Perse. Quant pris l'eut, il l'assit el siège impérial près de lui; il

lui commanda que il lui rendist toutes le» provinces que il avoit prises

aus Romains: il lui répondit que non feroit; et l'empereour lui

respondit, _Daras_[129]; pour ceste parole fist fonder une cité en ce

meisme lieu, qui est apelée Daras. A la fin lui rendit le roy de Perse

toute la terre qu'il avoit conquise sur l'empire de Rome, bien que ce

fust contre sa volonté. En tel manière le laissa l'empereour retorner en

Perse. A grant gloire retorna l'empereour en Constantinoble; mais

Anthonie qui s'amie avoit esté, comme je vous ai dit, n'oublia pas sa

besoigne: elle prit cinq deniers d'or, elle vint au palais, deux en

donna aus portiers, trois à ceux qui tenoient la courtine devant

l'empereour, pour ce qu'ils la laissassent conter sa cause. Quant elle

fu devant l'empereour, elle commença sa raison en tel manière: «Comme

l'Ecriture dit, l'honneur du roy aime jugement; après, l'autre Ecriture

témoigne que le roy qui sied en siège de juge, déjoue tout mal par son

regard; bon empereour, entends ces Écritures, car elles sont dites de

toi. J'ai pris hardiesse de ça venir pour ma cause depêchier. Un

jouvenciaus est en celle ville qui sa foi m'a promise, qu'il me

prendroit par mariage; mon anneau prist, et je pris le sien en

tesmoignage de ceste chose. Pour ce sui à toi venue que tu donnes le

jugement et la sentence de ce cas.» L'empereour respondi: «S'il y eut,

dit-il, foi, elle ne doit pas être vaine.» Quant l'empereour eut ce dit,

elle tira l'anneau de son doit que il lui avoit donné, puis lui dist:

«Drois empereour, regarde de qui cet anneau fut.» Bien connut que ce

estoit l'anneau qu'il lui avoit donné: maintenant commanda qu'elle fust

menée en ses chambres, et vestue d'ornemens impériaux et que dorenavant

fust apelée Auguste. Pour ceste chose eurent les sénatours et tous le

peuple si grant dédain, que ils commencièrent à crier que grant honte

estoit, quant l'empereour avoit fait imperatrice d'une folle femme

chétive d'étrangère nacion. De telles paroles fu Justinien si

courroucié, que il fist occire aucuns des sénatours; pour ce furent les

autres et tout le peuple si espoventé, que nul n'osa depuis parler de

ceste chose.

Note 128: _Mesmement_. Surtout (de _maximè_).

Note 129: Cette phrase d'Aimoin a été l'occasion de longues

controverses entre les philologues. _Daras_, au lieu de

_Dabis_, semblant pour les uns attester l'existence d'une

langue romaine vulgaire dès le temps de Justinien, et ne

prouvant rien du tout pour les autres.

IV.

ANNEES 527/533.

_Comment Bélisaire fut trahi par envie, et comment il prist le roy des

Wandes_.

[130]Bélisaire prist à femme Anthonine la soeur de l'imperatrice, puis

l'envoia l'empereour en Afrique, et le fist patrice et deffendeur du

païs. De si grant amour l'amoit, que il le faisoit seoir à sa table, et

servir de pareilles viandes comme lui-même estoit servi. Moult estoit en

grant soin de l'avancier et honourer. Mais envie qui de povreté n'a cure

fors de ceus que elle voit monter par bonne fortune et par bonnes

avantures, et touz jours detrait et despiece ceus que elle voit monter

en honneur et en richeces, fu moult dolente, quant elle vit monter

Bélisaire en prospérité. Pour laquelle chose aucuns traitres alèrent à

l'empereour, et lui dirent que Bélisaire tendoit à l'occirre, et saisir

l'empire. L'empereour crut assez légièrement ce que les traitres lui

affirmoient, et avant qu'il eust la vérité connue, savoir ou non si ce

estoit mençonge ou vray, il lui commanda que il s'alast combattre contre

les Waudes[131]. Ces Wandes estoient une gent hardie et forte et

batailleuse, qui aucune fois avoient vaincu la force des Romains, soumis

et humelié les plus nobles princes et les plus renommés de Rome.

Note 130: _Aimoin. lib. II, cap. 6_.

Note 131: _Wandalos_. (Aimoin.)

Quant Bélisaire eut ce commandement reçu, il ala à son hostel triste et

plain de larmes. Anthonine sa femme vit que il avoit la face pâle et

descolorée et plaine de pleurs: elle lui demanda la cause de sa

tristesce, et le pria fort qu'il lui dist le secret de son chagrin, pour

savoir s'elle i pourvoit metre conseil. Il lui respondi que ce estoit

chose de bataille et non pas de fileure de laine, et pour ce lui

estoit-il mieux métier que il s'en conseillast à homme que à femme. Lors

lui respondi Anthonine: «Je me fie tant en Jhesu-Crist que je donnerai

conseil d'homme, si tu me dis la vérité de ta besoigne; car l'apostre

dist que l'homme qui n'est pas fidèle sera sauvé par fidèle femme.»

Ceste Anthonine estoit bonne crestienne de la foi de Rome; mais

Bélisaire estoit enveloppé de l'hirésie arienne. Lors commença un petit

à penser, et regarda que aucune fois trouve-t-on conseil et sens en coeur

de femme: pour ce si elle est de plus frêle nature que n'est homme, ne

demeure-t-il pas pour ce que elle n'ait aucune fois entendement de

profondes choses. Lors lui dist que l'empereour lui avoit commandé que

il s'apareillast d'aller encontre les Wandes, qui estoient si hardis et

si forts que nul ne povoit d'eus à chef venir. Anthonine lui respondi

lors hastivement, de bele chière comme celle qui eut mise jus toute paor

féminine et pris la vigour d'homme: «Nul,» dit-elle, «si comme

l'Écriture nous tesmoigne, ne met son espérance en nostre Seignour, qui

n'ait de lui secours et aide: pour laquelle chose, sire, je te prie et

amonneste que tu déguerpisses l'erreur et le blasphême des hérétiques et

croies en celui qui est triple et un seul Dieu; fais voeu au Dieu du

ciel, et je te promets que tu retourneras plus grant et plus glorieux

vainqueur que tu ne fus onques.» Car l'empereour Justinien avoit par lui

brisié la fierté de mainte nacion. Quant il eut promis que il feroit ce

que elle lui conseilloit, elle lui dist de rechief: «Garde que la beauté

de ton visage ne soit plus mue, pour le soin et pour la sollicitude de

ceste bataille. N'avons-nous douze mille sergens que nous soustenons à

nos dépens? n'as-tu dix-huit mille chevaliers, que tu as acquis et qui

sont tiens par la dignité de ton office et de ta seigneurie?»--«Oui,»

dit Bélisaire.--«Prends donques douze mille chevaliers et quatre mille

sergens; si chevauche par terre, et entre soudainnement en Afrique, et

je prendrai six mille chevaliers, je entrerai en mer et arriverai en

l'isle[132]. Quant il sera point d'assembler à nos ennemis, tu feras

alumer et embraser grans lumières de feu: quant nous qui serons ès nefs,

verrons ce signe, nous ferons aussi et vous montrerons ce même signe;

lors attaquerez nos ennemis, et nous aussi d'autre part.»

Note 132: _En l'isle_. C'est une faute du traducteur ou

plutôt des scribes. Aimoin dit: _Fines petam Libiæ_, et il

falloit écrire: _En Libie_.

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 6 / 30 段