Messire saint Remi fist tout maintenant les fons appareillier, pour le

roy baptisier et ceus qui par sa prédicacion estoient convertis. Quant

tout fu appareillié, le roy descendi ès fons, ainsi comme un autre

Constantin. Et comme saint Remi récitoit la manière de la passion

Jhésucrist, comme il fu lié à l'estache, batu, escopé et puis crucefié,

le roy, qui moult avoit grant compassion des griefs que on lui avoit

fait, dist un biau mot: «Certes,» dist-il, «si je eusse là esté atout

mes François, je eusse bien vengié les outrages que on lui faisoit»

Nostre sire monstra bien apertement combien il avoit aceptable et

gréable la foi du roy nouvelement converti, par le grant miracle qui là

avint. Car en ce point que l'on dut faire l'onction, et comme celui qui

le saint cresme devoit aministrer ne put avant venir pour la presse du

peuple, un coulon avola soudainement devers le ciel, non mie coulon mais

le Saint-Esperit, en semblance de coulon. En son bec, qui moult estoit

cler et resplendissant, aporta la sainte onction en un petit vaissel,

puis le mist ès mains du saint archevesque qui bénissoit les fons. Moult

eurent grant joie et grant liesce tous ceus qui là estoient; tous

commencièrent à crier, _grâces et loenges à nostre Seigneur_. Là fu

baptisiée une partie du peuple. Quant le roy fu baptisié et l'office du

baptisement fait, il sortit de l'église lié et alègre: à Paris s'en

retourna, qui deslors estoit siège des roys et chief du règne. Il

monstra bien la foi et la dévocion de son cuer en ce que il fonda assez

tost après, par l'amonnestement la royne, une églyse à Paris, en

l'onneur du prince des apostres[84], qui ore est apelée

Sainte-Geneviève; en quoi il repose en corps il et la royne Crotilde son

espouse, et deus de ses neveus, qui furent fils Clodomire le roy

d'Orliens, duquel nous parlerons après. Foi et religion et ferveur de

justice persévérèrent fermement en lui puis tous les jours de sa vie.

Note 84: Cette fin de phrase n'est pas dans Aimoin.

[85]Les bourgeois de Verdun se révélèrent contre lui. Il assist la cité

tout entour, drécier fist perrières et mangonneaus pour lancier aus

murs; les moutons fist aussi lever pour les portes brisier. Ceus qui

dedans estoient eurent moult grant paour, quant ils virent

l'apareillement que les roiaus faisoient.[86] Toutes-voies, espargna le

roy la cité, par la prière saint Eupisce qui estoit archeprestre de la

vile. Quant le roy eut la cité receue, et les citoiens se furent à lui

rendus, il retourna en France pour aler en la cité d'Orliens et il

commanda à saint Eupisce et à saint Mauximin, son neveu, que ils

venissent après lui: son commandement firent: il leur donna un grant

manoir et grans possessions[87]; et pource que ils et ceus qui après

eulz viendroient les tenissent sans débat, il leur en donna lettre

scelée de son seel.

Note 85: _Aimoin. lib. I, cap. 17_.

Note 86: _Les roiaus._ Les gens du roi.

Note 87: Quibus _Miciacense_ contulit prædium. (Aimoin.)

_Micy_ est à deux lieues d'Orléans.

[88]_Incidence_. En ce temps, vint en France des parties d'Irlande saint

Fursin; le moustier de Laigni sur Marne édifia par l'octroi le fort roy

Clovis; mais ains que il venist en France, avoit-il jà esté en

Sassoigne; là avoit-il fondé une abaïe par la volenté le roy Sigebert,

qui moult honorablement l'avoit reçu. De ce roy Sigebert[89] ne povons

riens trouver ès ystoires anciennes, fors en la vie saint Fursin, qui

dist tant seulement qu'il le reçut en son ostel: mais l'on treuve ès

croniques l'archevesque Grigoire de Tours[90] que un roy Sigebert envoia

Chloderic son fils au roy de France, Clovis, pour quérir secours contre

les Gotiens: et puis se dist après eu ces meismes croniques que ils

furent tous deux occis par la ruse aus François, qui envaïrent et

saisirent leur règne et leur trésor après leur mort. Mais pour ce que le

livre en quoi nous trouvasmes ce escrit, estoit corrompu par le vice de

l'escrivain, nous ne pusmes pas savoir plainnement de quel gent il fu

roy, ni la cause de sa mort; mais seulement disoit-il que le roy Clovis

de France avoit saisi son règne et ses trésors.

Note 88: _Aimoin. lib. I, cap. 18_.

Note 89: Sigebert étoit roi des Angles et mourut assassiné en

635. (D. Bouquet.) Au reste, il paroît que ce fut sous Clovis

II que S. Fursin vint en France.

Note 90: Le texte d'Aimoin est ici bon à conserver: _In

chronicâ quæ dicitur Grægorii et putatur esse Turonensis

episcopi_.

[91]Le fort roy Clovis assambla son ost et entra en Bourgoigne sur le

roy Gondebaut, duquel nous avons ci-dessus parlé, à la requeste Crotilde

la royne. La raison fu pour ce qu'il avoit murtri le roy Chilpéric son

frère meisme, qui père estoit la royne Crotilde, et sa mère avoit fait

noier en fleuve, une grant pierre au col pendue. Bataille y eut grant;

mais le roy Gondebaut fu desconfi, luy et toute sa gent. Le roy prist la

terre, tout gasta et destruit: longuement assist le roy Gondebaut; à la

parfin, le contraigni à ce que il devint son tributaire. Godegésile, le

frère au roy Gondebaut, s'alia aus François contre son frère, et

Gondebaut donna au roy tant or, argent et autres richesces que il

retourna en France. Tout ce fist Gondebaut, par le conseil d'un sage

home qui avoit nom Aredes, et si estoit à lui venu d'Arle le blanc[92]

pour secours faire contre les François. Avant que le roy retournast en

France, laissa-il en Bourgoigne, pour la guerre maintenir, Godegésile,

le frère le roy Gondebaut, avec cinq mil François. Après que le roy

Clovis s'en fu retourné en France, le roy Gondebaut, qui jà se fu

asseuré que le roy n'i estoit pas, assist Godegésile, son frère, en la

cité de Vienne: tant fist qu'il entra en la vile, parmi le Rosne, et son

frère occist; puis fist grant occision de l'autre gent: et les François,

qui en une tour s'estoient mis, fist occirre.

Note 91: _Aimoin. lib. I, cap. 19._

Note 92: _Arle le blanc. Ab Arelatensi urbe_. (Aimoin.)

XXI.

ANNEE 507.

_De la cause de la bataille que le roy fist contre le roy Alaric_.

[93]Le fort roy Clovis fist bataille contre le roy Alaric, qui roy

estoit des Gotiens. La raison fut pour ce que les Gots qui estoient

corrumpus de l'érésie ariene, avoient les Borgoignons soustenus contre

lui: si avoient-ils jà saisi et pris de France dès Loire jusques aus

mons de Pirène. Autre cause peut l'on enseigner pourquoi la bataille

fut; car le fort roy Clovis avoit envoié au roy Alaric un sien message

qui avoit nom Paterne, pour traitier de pais et d'autres choses, pour le

profit des deux parties: si lui avoit mandé que il lui féist assavoir en

quel lieu il voudroit que ils assemblassent et que le roy Alaric

touchast à la barbe du fort roy Clovis, pour que il (Clovis) fust son

fils adoptif, selon la coustume des anciens roys. Quant le message fut

là venu et il eut sa besoigne proposée, le roy Alaric respondi que il ne

faudroit mie à son seigneur de parlement[94]. Paterne lui demanda s'il

viendroit à peu de gent ou à plenté; il respondit que il iroit à peu et

privéement. Après il lui demanda s'ils iroient armés ou désarmés; il

respondit qu'ils seroient tout désarmés et que les leur fussent aussi

sans armes. Arrières retourna le message, au roy conta la volonté

d'Alaric et comment ils s'estoient acordés à venir au parlement. Le roy

vint en Aquitaine, mais avant qu'il venist au lieu où le parlement

devoit estre, il envoia arrières Paterne, ledit message, pour savoir de

quel usage les Gotiens usoient et comment ils s'apareilloient à venir

contre lui. Là vint le message: comme il parloit au roy Alaric, il senti

et aperçut que il portoit en sa main une verge de fer, en lieu de

baston, de telle quantité comme le contreappui d'un huis: telle en

portoit tous ceus qui avec lui estoient. Paterne prist Alaric par la

main et lui dist: «O tu roy, que t'a mesfait mes sire et les François,

que les cuides ainsi décevoir par ton malice et par ta traïson?» Le roy

lui respondi que à ce ne pensoit-il pas et que nul mal n'i entendoit;

Paterne dit que si faisoit: paroles i eut et tençons: en la fin,

s'acordèrent à ce que la querelle fust déterminée par le roy Thierri

d'Ytalie, dont nous avons dessus parlé. Les deus roys envoièrent leur

message au jugement. Quant le roy Thierri eut la cause de l'une partie

et de l'autre connéue, il dist, par droit jugement, que le message au

roy de France monteroit sur un cheval blanc, une lance tendroit en sa

main devant les portes du palais Alaric le roy, sur laquelle le roy

Alaric et les Gotiens geteroient tant de deniers d'argent, que la pointe

de la lance en seroit toute couverte, et que le roy Clovis auroit tous

ces deniers et les François. Les messages retournèrent; ils raportèrent

le jugement le roy Thierri, que tous les François loèrent: il ne plut

pas aux Gotiens, car ils disrent que ils ne porroient pas finer de si

grant somme de deniers. Ils ne se tindrent pas tellement qu'ils ne

féissent vilenie au message le roy; car tandis que il aloit, une nuit,

dormir en un solier de maison, ils errachièrent l'entablement qui estoit

devant son lit. Lui qui pas ne le savoit, se leva par nuit por faire sa

nécescité: il chaï parmi la frainte[95] si raidement, que il eut un bras

brisié, et fu si froissié en l'autre partie du corps que à pou qu'il

n'en morut. Au roy Clovis retourna au mieux et au plustost que il put;

les nouvelles raconta ainsi comme elles estoient avenues, et puis se

complaignit des griefs que les Gotiens lui avoient faits. Le roy qui pas

ne voulut que la venjance de ceste injure fust prolongiée, car moult

estoit courroucié et dolent de la honte que on avoit fait à son message,

assembla son ost. Quant tous furent assemblés, il les enorta par telles

paroles: «O seigneurs François, mes compagnons et mes chevaliers, je ne

vous enorte mie en bataille pour ce que je aie doutance de vostre vertu

et de vostre hardiesce, laquelle nos ennemis ont tant redoutée que ils

voloient occire nostre message, non apertement, mais en traïson; ils ont

bien monstré par ce fait que ils ne pourroient mie souffrir l'ire de

nostre gent, quant ils ont tant de paour de la contenance d'un seul. Si

vueil bien que vous sachiez que nous ne nous combatterons pas contre eus

pour nos femmes, ni pour enfans, ni pour terriennes richesces, mais pour

la Sainte-Trinité qui est sans division, que eus, comme mauvais

hérétiques, devisent par erreur escomeniée. Après, nous nous

combatterons pour les devines et les humaines lois, qui commandent que

l'on ne face vilenie à ceux qui sont messages entre les osts, et qui

portent les paroles des uns aux autres: car entre les armes des ennemis

doivent estre messages asseurés. Hastons-nous donques d'aler à la

bataille, et nous ferons hardiement entre noz adversaires, sur la fiance

de l'aide nostre Seigneur Jhésucrist.» Quant le roy eut ainsi parlé, les

hommes de vertu furent si esmus de combatre encontre leurs ennemis que

ils estoient tous appareilliés ou de mourir, ou d'avoir victoire

encontre ceus qui les avoient esmus.

Note 93: _Aimoin. lib. I, cap. 20_.

Note 94: _De parlement_. «Dicitque se colloquio non

defuturum.» (Aimoin.)

Note 95: _Frainte_. La fracture du plancher.

XXII.

ANNEE 507.

_Comment le roy occist le roy Alaric par son corps; et comment sa gent

fu vaincue_.

[96]Avant que le roy se combatist contre le roy Alaric, il reçut certain

signe de victoire, selon l'ancienne coustume, en telle manière comme

nous vous dirons. Il envoia ses messagiers au moustier saint Martin de

Tours, pour porter de par lui dons et offrandes au corps saint, et leur

dist: «Alez, et si me raportez signe de victoire.» En ce point que les

messages entroient en l'églyse, ils entendirent que l'on chantoit ce

vers qui est escrit au Sautier: _Præcinxisti me, Domine, virtute ad

bellum et inimicorum meorum dedisti mihi dorsa_: si vaut autant en

François; _Sire, tu m'as ceint et armé de vertu à bataille, et m'as

donné les dos de mes ennemis_. Les messages qui ce oïrent, furent moult

liés et leurs offrandes firent; puis retornèrent au roy et lui

racontèrent le signe de victoire de par nostre Seigneur. Moult en fu lié

et alègre et tous ceux de l'ost. Après ce que il eut tout son ost

assamblé, il vint contre ses ennemis à un fleuve qui est apelé Vianne;

outre cuidièrent passer, mais ils ne purent, car les eaues abondoient

plus qu'elles ne souloient, pour les grans pluies qui eurent esté.

Dolant fu le roy, quant il vit qu'il ne put passer ni sa gent, outre:

tantost requist l'aide nostre Seigneur par telles paroles:

«Sainte-Trinité et un seul Dieu en majesté, donne moi victoire contre

les ennemis de la foi crestienne et si m'otroie légier trespassement

parmi ce fleuve.» Nostre Sire oï sa proière; car au matin, au point du

jour que l'ost fu levé et apareillié, une cerve apparut devant eux

soudainement. Quant les François, qui d'ancienne coustume sont chaceurs

plus que nulle autre gent, virent la beste, ils cuidièrent avoir trouvé

proie; fortement la prisrent à enchacier de toutes parts. La cerve se

feri en l'eaue et passa tout outre pour eux enseignier le passage. Par

là, se purent bien apercevoir que nostre Sire leur démonstroit ainsi la

voie. Le roy et tout l'ost passèrent outre par là où la cerve avoit

passé: tant errèrent que ils vindrent à Poitiers. Le roy fist tendre son

tref[97] assez près du moustier saint Illaire; il fu crié de par le roy

parmi l'ost que nul ne fust si hardi qui préist ni vins ni viandes ni

nule autre nourriture, par force, en toute la contrée. Endroit la

mie-nuit que toutes choses sont en silence, un grant rais de feu ardant

issi du moustier saint Illaire et descendi sur les paveillons le roy, là

endroit où il dormoit: aucuns qui cest signe virent le tinrent à grant

seguifiance. Au matin tous se levèrent: le roy commanda que tous fussent

armes, il ordona ses batailles bien et sagement, puis chevauchièrent en

ordenance contre leurs ennemis, qui à bataille les atendoient. Après que

le roy eut donné signe de l'estour[98] commencier, François se férirent

en leurs ennemis ardens de combatre. Fortement se combatirent et d'une

part et d'autre; mais à la parfin, furent les Gots desconfis, les dos

tournèrent et s'enfuirent, si comme le signe l'avoit devant segnifié. Le

fort roy Clovis se feri en la bataille où il choisi le roy Alaric au

plus dru de sa gent; à lui se combati corps à corps et l'abati à terre.

Comme il le tenoit dessous lui et cerchoit là où il le peust férir à

mort, deux Gots le hurtèrent de deux glaives eu ses deux costés, mais

ils ne le purent navrer; car la souveraine vertu et le haubert le

garantirent, et sous lui il occist le roy Alaric, avant qu'il se remuast

de la place. En telle manière eut le roy victoire de ses ennemis, par

l'aide de nostre Seigneur, comme celui qui du tout s'estoit mis en sa

garde.

Note 96: _Aimoin, lib. I, cap. 21_.

Note 97: _Tref_. Tente (de _trabes_).

Note 98: _L'estour_. La lutte.

XXIII.

ANNEE 509.

_Comment le roy fu apelé Auguste et comment il fist occire le roy

Cararique et un sien fils en sa prison_.

[99]Le roy Alaric régna douze ans. Après ce qu'il fu occis et son ost

desconfit, ainsi comme je vous ai devisé, le fort roy Clovis envoia un

sien fils, qui avoit nom Théodoric, avec grant ost, aux principales

parties de son règne. Il chercha[100] toute la province et soumist à la

seigneurie de son père tous les Rodais et tous les Caoursins et les

Auvergnas. Il retourna, glorieux vainqueur, à son père qui lors yvernoit

en la cité de Bordiaus. Quant l'yver fu passé et le prinstens revenu, le

roy s'en ala à Tholouse, là prist les trésors qui avoient esté au roy

Alaric. De là, s'en alèrent en la cité d'Angolesme: les murs de la ville

trébuchièrent à son avénement, sans nulle force, par la volonté de

nostre Seigneur. En la cité entra; tous les Gots qui léans furent

trouvés furent mis à l'espée: par toutes les voisines cités occist aussi

tous ses adversaires, et les garnist de sa gent françoise. Quant il eut

tout conquis le païs et les chastiaus garni et les choses ordonnées, il

vint à Tours.

Note 99: _Aimoin. lib. I, cap.22_.

Note 100: _Chercha_. Parcouru, fit le tour de.

Là vindrent à lui les messages d'Anastasie, l'empereour de

Constantinoble, qui lui aportèrent présens de par leur seigneur, et

épistre dont la sentence estoit tele: «que il plaisoit à l'empereour et

aus sénateurs que il fust ami de l'empire, patrice et conseiller des

Romains.» Quant le roy eut ses lettres lues, il s'apareilla de robe de

sénateur que l'empereour lui avoit envoié; sur un destrier monta; ainsi

ala à une large place qui siet entre l'églyse Saint-Martin et la cité;

là, donna grans dons au peuple. Puis, ne fu jour que il ne fust apelé

conseillier et auguste. Il envoia cent souls pour racheter son cheval,

que il avoit envoié pour offrande à la fierte Saint-Martin, avec mains

autres dons. Ceus qui là furent envoiés ne purent le cheval mouvoir de

la place. Quant le roy sut ce, il commanda que l'on offreist autres cent

souls. Ce fu fait; et le cheval en ramenèrent légièrement; dont le roy

dit une parole ainsi comme par moquerie: «Saint Martin,» dit-il, «est

bon aideur au besoing, mais il veult estre bien paié.» Après ces choses

faites et pais par tout confermée, le roy retourna à Paris.

[101]Or, en ce temps là prist-il le roy Cararique et un sien fils par ne

sais quel barat[102], pour ce que ce roy lui avoit plevi qu'il lui

aideroit contre Siagre, le fils Gilon le Romain, dont nous avons parlé;

et quant il lui dut aidier, il se traït hors de la bataille, pour ce que

il vouloit, en après, ensuivre la partie de celui qui vaincroit. Il les

fist ambedeus tondre, le père fist ordener à prestre et le fils à

dyacre. Ainsi que ce Cararique se complaignoit de ce qu'il estoit abatu

et humelié, son fils lui dist, en montrant sa barbe qui de nouvel estait

tondue: «Ces feuilles, copées en vert arbre seront tost recréues; oh!

que aussi tost fust mort et peri celui qui ce nous a fait!» Le roy sut

ceste parole; tantost commanda que ils fussent occis: après, saisi leurs

trésors et leur royaume: mais les croniques ne parolent point dont il

fut, ni de quel païs fut roy.

Note 101: _Aimoin. lib. I, cap. 23_.

Note 102: _Barat_. Tromperie.

XXIV.

ANNEE 509.

_Comment le roy fist occire Ranacaire le duc de Cambray et un sien

frère: et si estoient ses cousins_.

Le roy son ost appareilla pour guerroyer le duc Ranacaire qui tenoit

Cambray et toute la duchée. Son cousin estoit de lignage, mais il le

haoit, pour ce qu'il estoit de mauvaises meurs et de mauvaise manière:

ses gens meismes ne l'amoient pas, pour ce qu'il estoit trop abandonné à

luxure et à moult d'autres vices. Un sien familier avoit apelé entour

lui, qui avoit nom Pharon, que il cuidoit moult sage. Lui qui grant

deceveur estoit l'avoit si afolé et si allegié de son sens, que quant on

lui faisoit aucun présent, il disoit: «Ce sera à moi et à Pharon mon

conseillier.» La mauvestié de lui et la paresce avoit si esmeus sa gent

meisme et ceux qui avec lui chevauchoient, qu'ils se plaignoient et se

conseilloient comment ils pourraient oster ceste honte, qui à tous

estoit commune: car la mauvestié du Seigneur est le reproche de sa gent.

Pour ceste raison, mandèrent au fort roy Clovis que il cherchast

occasion de bataille contre lui, et, s'il leur vouloit donner dons, ils

se soustrairoient de la bataille avant qu'elle fust commenciée, et leur

roy lui rendroient tout pris. Le roy vint à grant force de gens après ce

mandement; mais il eut, avant, envoié aus traïteurs espaulières[103] de

cuivre dorées et espées et autres choses ouvrées en telle manière, pour

dons. Eux les reçurent qui cuidièrent que elles fussent de fin or. L'on

vint au lieu de la bataille: ceus qui estoient consentant de la traïson,

firent samblant de fuir. Ranacaire fu pris tandis que il s'apareilloit

de fuir; présenté fu au roy de sa gent meisme. Le roy le fist occire

comme mauvais. Un sien frère avoit-il; le roy commanda qu'il feust

occis, et lui reprocha qu'il ne voulust son frère aidier, mais se

laissast prendre avecques lui. En telle manière fist-il occire maint de

ses parens meismes, prist et saisi leurs trésors, si que aucun ne

demeurast pour lui occire et pour son royaume avoir après sa mort. À la

cité du Mans envoia un message et commanda que on occéist Ricemer, qui

estoit frère audit devant Ranacaire, pour ce que il cuidoit que il fust

celui qui plus souhaitast son royaume. Un jour avint que le roy dist une

parole devant tous les plus grans barons de France: «Pour ce,» dist-il,

«que je suis veuf et orphelin de tous mes parens, je me garde moult, car

je n'ai nul prochain de lignage qui me garde ma vie et ma santé.» Les

barons qui notèrent en autre sens ceste parole, cuidièrent qu'il le

déist pour savoir si nul se traierait avant, pour estre de son lignage.

Quant les traïteurs qui avoient Ranacaire leur seigneur vendu,

s'aperçurent que le roy les avoit déceus, par les faux dons qu'il leur

avoit envoiés, ils retournèrent à lui en complaignant, et le prièrent

que il leur restablist le défaut[104]: mais le roy leur respondi: «Vous

ne savez gré de la grâce mienne, quant vous n'estes remembrans des

bénéfices que je vous ai fais. De quels tourmens cuidez-vous que l'en

dust ceus tourmenter qui traïssent leur seigneur et sont cause de sa

mort? Alez vous en arrières, et vous souffise cele dolereuse vie et

indigne que l'on vous a laissiée.» Quant les traïteurs oïrent ceste

parole, ils furent fortement espoventés et moult leur tarda que ils s'en

fussent partis.

Note 103: _Espaulières. «Armillas.»_ (Aimoin.)

Note 104: _Le défaut_. La différence, ce qui manquoit.

XXV.

ANNEE 511.

_D'aucunes incidences qui en ce temps advindrent et de la mort le fort

roy Clovis_.

[105] En ce temps vivoit saint Seurin et estoit abbé de l'abaïe de

Saint-Morisse de Gaunes[106], qui ore est apelée Chablies. Le roy qui

eust esté malade près d'un an de fièvre, le manda. Quant le saint homme

fu venu, il pria tant à Nostre Seigneur pour le roy, que il recouvra

pleine santé: mais il ne retorna puis là dont il estoit venu; ains

demoura en France au païs de Gastinois, en un chastel qui est apelé

Chastel-Landon. Là vesqui saintement le restant de sa vie, puis

trespassa glorieusement de ceste mortelle vie à la joie perdurable.

Note 105: _Aimoin. lib I, cap. 24_.

Note 106: _Gaunes_. Agaunum. Aujourd'hui _S. Maurice en

Chablais_, entre Sion et Genève.

En ce meisme temps estoit en vie sainte Geneviève; née fu près de Paris

en une ville qui est apellée Nanterre; sainte vierge fu et

resplendissant de mérite et de bonne vie; sacrée fu et bénéïe par la

main saint Germain l'Aucerrois, qui en ce temps aloit en Bretaigne, pour

destruire l'érésie pélagienne dont sainte Eglyse estoit corrompue en ces

parties. Quant ses père et mère furent morts, elle s'en vint à Paris au

temps le fort roy Clovis, et vesqui puis, jusques au temps le roy

Clotaire et le roy Childebert.

En ce temps aussi, vivoit saint Germain qui fu évesque de Paris, saint

homme et plein de grans vertus, si comme il est escrit en sa vie.

En ce temps gouvernoit l'empire de Constantinoble, Justin le vieux, qui

l'avoit receu après la mort Anastaise.

En ce temps estoit le glorieux confesseur messire saint Beneoist, qui fu

benéois en vie et en nom, de qui la mémoire est renommée par universel

monde, pour les mérites de la haute vie que il mena.

En ce meisme temps gouvernoit l'Églyse de Rome un apostole qui avoit nom

Hormisde; receue l'eut, après l'apostole Simmaque. A son temps envoia le

fort roy Clovis à l'églyse Saint-Pierre une couronne d'or aournée de

pierres précieuses, par l'amonnestement monseigneur saint Remi. En ce

fait monstra-il bien que il ne voloit pas recevoir en vain la grâce que

nostre Sire lui avoit faite, ni estre coupable du vice d'ingratitude

envers nostre Seigneur, par qui il gouvernoit son royaume glorieusement.

Ainsi avoit déjà fait Sosies[107], un des conseilliers de Rome; quant il

eut pris Jhérusalem, il offri une couronne d'or au temple. Mais le don

de cestui fu plus agréable à nostre Seigneur, car il estoit meilleur en

foi et attentif honoreur de sainte Églyse; et cil Sosies estoit paien et

cultiveur d'idoles.

Note 107: _Sosies_. Voy. _Joseph. antiquit., lib. XIV, cap.

28_.

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 5 / 30 段