[62]En ce temps trespassa l'apostoile Anastaise; grant dissention fu en

peuple après sa mort, car une partie s'acordoit en une personne qui

avoit nom Lorens, et l'autre partie plus seure et meilleure, si comme il

parut après, se consentoit en un autre qui estoit nommé Simmaques; dont

il avint que ils furent ordonés[63] tout en un jour, et comme l'une

partie ni l'autre ne voulut cesser ni donner lieu à l'autre, les deux

parties s'accordèrent que le débat fust terminé par le jugement le roy

Thierri, duquel nous avons ci-dessus parlé. Le roy donna sa sentence et

dist que celui qui avant avoit esté esleu de la plus grant partie du

clergié et du peuple, demourast au siège. En telle manière demoura

Simmaque apostoile, et l'autre fu évesque d'une cité. Ainsi comme saint

Grégoire raconte, saint Pascases, diacre de l'église de Rome, s'accorda

en celle dissension à celui Lorent: Si estoit-il saint homme et de haute

vie; car il chastioit son corps par abstinences, les povres amoit et

leur donnoit largement pour l'amour de nostre Seigneur; dont il avint,

quant il fu trespassé, que l'on portoit son corps à la sépulture; un

homme plain de dyables atoucha à sa dalmatique, et fu tantost délivré du

dyable qui au corps lui estoit entré; et jà soit que il se fust assentis

en l'élection du devant dit Lorent, si le cuidoit-il faire selon Dieu,

mais il ne le faisoit pas selon science: dont il avint que un évesque de

la cité de Capue, qui avoit à nom Germain, s'ala laver ès bains

d'Angoulème parle conseil des phisiciens, pour une maladie que il avoit.

Ainsi comme il fu ès bains descendu, il trouva saint Pascases en grans

chaleurs là dedens, tout apareillié de lui servir. Quant celui évesque

le vit, il fu espoenté, et lui demanda comment si grant homme et de si

grant opinion dont il avoit esté, démouroit là. Il respondi que il ne

souffroit ces chaleurs pour autre raison fors pour ce que il s'estoit

consenti à l'eslection de Lorens; «Et si tu vouloies,» dit-il, «prier

pour moi à nostre Seigneur et tu ne me trouvoies ci au retourner, tu

pourroies savoir certainement que Dieu auroit ta prière receue.» Quant

ce preudomme s'en fu retourné, il pria pour lui en messes et en

oroisons, et puis retorna arrières; mais il ne le trouva mie.

Note 62: _Aimoini lib. I, cap. 11_.

Note 63: _Ordonés_. Sacrés.

[64]_Incidence_. En ce temps fu merveilleusement grant famine par toute

Bourgoigne: pour quoi un des sénateurs fist une chose qui moult plut à

nostre Seigneur: ce sénateur avoit nom Edices. Il envoia par tout ses

serjans, bien assembla jusques à quatre mille povres de ceus qui plus

grant mésaise souffroient, à ses propres despens les soustint toute la

chierté du temps, dont il avint que une vois lui dist: «O tu, Edices,

pour ce que tu m'as saoulé en mes membres et mes povres soustenus et

relevés en temps de nécessité, pain ne te faudra jamais né à ta lignée.»

Moult dut estre lié de telle response.

Note 64: _Aimoini lib. I, cap. 12_.

XV.

ANNEE 493.

_Comment le fort roi Clovis fu couronné après la mort de son père; et

comment il rendi l'orcel à saint Rémi; et puis comment il se vengea de

celui qui le contredit_.

Retourner nous convient à nostre matière que nous avons un petit

entrelessée pour aucunes incidences qui sont beles à raconter. Quant le

l'oy Childéric eut tenu le royaume de France vint-quatre ans, il fu

mort: un fils eut de Basine la royne, qui eut nom Clovis. Moult estoit

biau et preu et gracieux: aussi comme il croissoit et amendoit en corps,

ainsi pourfitoit-il en noblece de cuer et en bonnes meurs.

Le royaume reçut par héritage et fu couronné après la mort de son père:

noble fu en batailles, glorieux en victoires plus que nul de ceux qui

devant lui eurent régné. Il chasça bois de Soissons Syagre, le fils

Gilon le Romain, de qui nous avons dessus parlé: la cité prist et

soumist à sa jurisdiction. En celui temps couroit les osts[65] de France

par tout le païs, ils toloient et roboient ce que ils povoient tenir et

trouver ès moustiers et aus églyses, comme ceus qui encore estoient

paiens et mescréans. En ce temps estoit saint Rémi archevesque de Rains:

dont il avint entre les autres choses que ils lui tolirent un orcel[66]

d'argent, qui moult estoit grans et pesans. Le preudomme manda au roy

par un sien message, et pria moult que s'il ne lui voloit autre grâce

faire, que il lui rendist son orcel. Le roy respondi que il alast après

lui jusques à Soissons, car là seroient ensemble mises et départies par

sort toutes les choses qu'ils avoient: «Et si j'ai,» fait-il, «à ma part

cet orcel que tu me demandes, je te le rendrai maintenant.» Quant le roy

et sa gent furent venus à Soissons, il fist crier parmi l'ost que toute

la proie fust mise ensemble pour départir et pour donner à chascun

droite porcion, telle comme il devoit avoir par sort; mais pour ce que

il se doutoit qu'un autre éust cet orcel, il apela les plus haus barons

et les plus nobles chevaliers et leur dist ainsi: «Seigneurs, mes

chevaliers et mes compaignons, quant prince ou roy veult accomplir sa

volenté d'aucunes choses envers sa gent, il est mieux droit et raison

selon, sa dignité, qu'il le face par commandement que par prière; mais

toutes-fois, aimè-je mieulx à requerre aucunes choses de vous par

débonnaireté et par grâce, que par auctorité de seignourie; car il

apartient aus tirans à accomplir par cruauté leurs commandemens, aus

bons princes par débonnaireté et par douceur de paroles. La dignité de

mon nom doit ensuivre les exemples de mon débonnaire père; et ai plus

chier que l'on me porte honneur et révérence, par la raison de

débonnaireté que de paour: dont je vous prie tous, par amour plus que

par seigneurie, que vous me donniez cel orcel par dessus ma portion, et

je vous promets que je vous guerredonnerai bien ceste bonté en lieu et

en temps, si je puis envers vous impetrer ceste chose en amour et en

bonne grâce.» Les barons respondirent: «Sire noble roy, nous connoissons

bien que nous t'avons fait serrement et hommage, et nous sommes tout

prests de morir, si besoing est, pour la prospérité de ton règne et la

santé de ton corps deffendre: donques, si la vie du corps est plus

chière chose que nulle autre richece, sache qu'il n'est nulle chose que

tu nous requières que nous ne te doions donner? Nous n'avons nul droit

en toutes ces despoilles, à nous n'en apartient de riens, ta volenté en

peus faire plainement, ou geter en eaues, ou ardoir en feu.» Ainsi comme

le roy eut oy ceste response, il s'esmerveilloit de la bonne volenté que

les barons et tous ceus de l'ost avoient envers lui. Dont vint avant un

des François, meu de grant légièreté de courage, et frappa de l'espée en

l'orcel, puis dist au roy: «Tu n'emporteras riens de ces despoilles,

fors ce que tu en auras, par droit sort et par droite porcion.» Moult

s'esmervellièrent tous de sa folie et de sa légière hardièce; mais le

roy qui pas ne fist grant semblant que il portast grievement ceste

chose, prist l'orcel et le rendi au message saint Remi, si comme il lui

avoit promis.

Note 65: _Osts_. Armées.

Note 66: _Orcel_. Vase. (Urceus.)

Un an après que ces choses furent avenues, le roy manda ses princes et

ses barons: commandé fu généralement que chascun venist armé et

fervestu[67], comme pour son corps deffendre et pour assaillir ses

ennemis. Quant l'ost fu assamblé et chascun fu armé au plus belement que

il put, le roy issi hors pour son ost regarder et pour savoir comment et

de quelles armes chascun estoit apparellié. Quant il eut tout l'ost

avironné[68], il vint à celui qui, l'année devant, avoit féru de l'espée

en l'orcel: bien le regarda et avisa, puis lui dist: «Je ai tout l'ost

véu, si ai apris comment chascun est d'armes atourné; mais je n'en ai

nul véu plus mauvais de toi, ni armes moins souffisans des tiennes; car

ta lance, ton escu, ni t'espée ne valent riens.» Après ces paroles, geta

la main à l'espée de celui et la flati contre terre. Et comme cil

s'abaissa pour prendre l'espée, le roy sacha[69] la sienne et le féri si

grant cop parmi la teste que il le rua mort, puis lui dist ceste parole:

« Ainsi féris-tu de t'espée en l'orcel, à Soissons.» Après ce qu'il fu

mort, se parti le roy de sa gent et retourna chascun en sa contrée. Ce

fait espoventa si tous les François, que nul ne fu puis si hardi qu'il

osast contredire sa volenté. Moult estoit le roy apert et de noble

contenance; fierté et léesce[70] estoient ensemble mellés en lui et en

son regart; fierté pour les mauvais espoventer; léesce pour les bons

asouagier.

Note 67: _Fervestu_. Vétu de fer. Nous avons perdu cet adjectif

pittoresque, sans doute avec l'usage des armures de fer.

Note 68: _Avironné_. Entouré. Quand il eut fait le tour de

l'armée.

Note 69: _Sacha_. Tira.

Note 70: _Léesce_. Enjouement. C'est la traduction du

_Jucunditas aspectus_ d'Aimoin.

XVI.

ANNEE 493.

_Comment il envoia joiaus à la pucelle Crotilde avant qu'il l'épousast_.

[71]Ci après dirons comment il fu converti à la foi crestienne et

comment il prist à feme la nièce le roy Gondebaut de Bourgoigne, sainte

dame dès les jours de s'enfance, Crotilde estoit apelée. Or avint que le

roy envoia ses messages à Gondebaut pour pais et pour alliance fermer

ensemble, si comme les anciens princes soloient faire. Quant ils eurent

parfaite la besoigne, pourquoi ils estoient envoies, ils esgardèrent le

palais, si virent la pucelle Crotilde qui moult estoit plaine de grant

biauté: ils demandèrent qui elle estoit, et de qui elle estoit née. On

leur respondi que elle estoit nièce le roy Gondebaut et fille de son

frère: et la gardoit le roy son oncle comme orpheline de mère et de

père. Ces messages retournèrent en France à leur seigneur et

annoncièrent comment ils avoient esploitié de la besoigne pour quoi il

les avoit envoiés. Puis lui contèrent de la pucelle qu'ils avoient veue,

qui tant estoit bele qu'elle estoit digne d'estre espousée du plus

puissant roy du monde, comme elle estoit descendue de roial lignée.

Quant le roy Clovis oy que la pucelle estoit de si grant biauté, il fu

maintenant espris de s'amour, et pourtant ne l'avoit onques véue. Puis

en espérance tomba d'avoir le royaume de Bourgoigne par occasion d'elle.

Il transmit donc en Bourgoigne un sien familier qui avoit nom. Aurelien,

pour parler à la pucelle: dons et joiaus lui porta de par le roy et lui

fu commandé qu'il raportast certainement la devise et la descripcion de

sa biauté, et tentast la volenté de la pucelle, savoir-mon si elle le

voudroit prendre par mariage, s'il la faisoit requerir. Aurelien

s'apareilla; un anel prit entre les autres joiaus; en Bourgoigne vint au

plus tost que il put. Quant il aprocha de la cité où la damoiselle

demouroit, il laissa ses compaignons ès bois; il prist habit de povre

home mendiant et se mist entre les gens qui atendoient l'aumosne. Du

palais s'aprocha, au plus convenable lieu qu'il put trouver pour parler

à la damoiselle. Diemenche estoit, si étoit-elle jà alée au moustier,

pour rendre à Dieu ses oblacions. Après le service, elle issi de la

chapele, par les povres s'en vint pour ses aumosnes faire, si comme elle

avoit tousjours acoustumé. Aurelien se traït avant, pour son aumosne

recevoir: et comme elle lui tendoit le denier, il la saisi parmi la

main, la manche lui rebouta contremont[72], à sa bouche la traït, si la

baisa tout à nu. Elle commença à rougir de la honte que elle en eut,

comme sainte pucelle; et quant elle fu retournée en sa chambre, elle

envoia querir par une de ses damoiselles le povre, si comme elle

cuidoit, qui lui avoit la main baisée. Devant lui vint; elle lui demanda

pour quoi il lui avoit la main baisée et desnuée[73]: Aurelien lui

respondi que il estoit message au fort roy Clovis de France, qui avoit

oy parler de sa biauté et de sa noblesce, et que moult la désirroit

avoir en mariage: pour ce, lui envoioit son anel et autres joiaus qui

apartiennent à espousailles. Quant il eut ce dit, il retourna pour

querir les joiaus que il avoit laissiés en son saquelet, derrière l'huis

de la chambre; mais il ne les trouva pas, jusques à tant que ils eurent

esté demandés, pour ce que on les avoit detournés. Il présenta les

joiaus à la pucelle, comme celui qui estoit sûr des espousailles; car

elle lui avoit jà respondu, quant elle oy parler du mariage, que ce

n'estoit pas droit que femme crestienne eust mari paien; mais si le

créateur du monde avoit ordonné que il le reconnéust par lui, elle ne le

refusoit pas, mais sa volenté fust faite. Aurelien lui promist que le

roy feroit plainnement sa volenté. La pucelle lui pria moult que ceste

chose fust si bien célée, que son oncle ni autres ne s'en peussent

apercevoir: il lui jura et fiança que nul ne le sauroit par lui. La

pucelle prit l'anel et le mist au trésor son oncle. Aurelien qui bien

eut sa besoigne faite, retourna à son seigneur et le rendit lié et

alègre de la bonne response de la damoiselle.

Note 71: _Aimoin. lib. I, cap. 13_.

Note 72: _Pallio super brachium reducto_. (Aimoin.)

Note 73: _Desnuée_. Découverte, mise à nu.

XVII.

ANNEE 494.

_Comment il l'envoia querir en Bourgoigne; et puis comment il l'espousa

à Soissons_.

[74]Ne demoura pas longuement après ce, que le roy envoia ce mesme

Aurelien au roy Gondebaut de Bourgoigne. Il lui manda que il lui

envoiast la pucelle que il devoit espouser. Quant Aurelien fu là venu et

il eut la besoigne de son seigneur proposée, le roy Gondebaut respondi

qu'il ne povoit donner response de ceste chose, pour ce que il ne savoit

quelle femme il demandoit: mais pour ce qu'il se doutoit qu'il ne fust

là venu pour espier son règne, il lui dist: «Gardes que tu ne soies venu

soubs la couverture de ceste chose, pour décevoir moi et ma gent et mon

règne; car je te feroie vilainnement traitier et honteusement chacier de

cest palais.» Aurelien lui respondi: «Je suis,» fait-il, «message au roy

Clovis ton seigneur, le fort roy de France, qui te mande par moi que si

tu lui veus envoier Crotilde sa feme, que tu lui enseignes un certain

lieu où il la viendra querir.» Quant le roy Gondebaut entendit que le

fort roy Clovis requéroit sa nièce, il s'esmerveilla moult, ses barons

et sa gent manda pour soi conseiller que il feroit de ceste chose? Mais

les Bourgoignons, qui moult redoutoient la hardiesce des François et que

le fort roy Clovis ne venist sur eulz à armes, si on ne lui envoioit la

pucelle, eslurent une voie la plus saine et la meilleure; car ils

souloient plus deffendre leurs terres par conseil que ils ne faisoient

par armes. A leur seigneur respondirent en tele manière: «Sire, nous te

louons que tu saches la volenté à la damoisele, si elle s'acorde à ce

mariage et si le roy lui a envoié son anel; et s'il est ainsi que le roy

lui ait envoié son anel ou autres joiaus et que elle les ait receus, tu

ne peus le mariage contredire, ains la dois livrer aus messages sans

demourer.» Le roy demanda toutes ces choses à la pucelle; elle respondi

sans tromperie que elle avoit receu son anel et ses joiaus, et que bien

lui plaisoit le mariage. Quant le roy Gondebaut oy ce, il livra la

pucelle à Aurelien contre son cuer et contre sa volenté; et monstra bien

que le mariage ne lui plaisoit pas moult; car il ne voulut riens donner

à la damoisele de son trésor, ni joiaus ni autre chose. Mais Aurelien

fist puis tant, que son seigneur le fort roy Clovis en eut la plus grant

partie. Et quant le roy eut puis eslargi et acru son royaume jusques au

fleuve de Loire, il donna à Aurelien Meleun et toute la duchée, en

guerredon de ce service[75]. Aurelien reçu la pucelle et se parti du roy

bourgoignon au plus tost que il put, pour retourner à son seigneur.

Quant la pucelle Crotilde s'aperçut qu'elle aprochoit du royaume qui

avoit esté de son père, elle commanda aus François qui la menoient que

ils préissent les proies par tout le pays et que ils boutassent le feu

es chastiaus et ès viles. Son commandement firent moult volentiers: de

Bourgoigne issirent en prenant et en ardant tout devant eulz. Quant la

pucelle vit que le païs et la terre estoit ainsi endomagiés, elle tendi

ses mains au ciel et dist: «Souverain Dieu! je te rens grâces et merci

de ce que je vois si biau commencement de la venjance de la mort mon

père et ma mère.» Car le roy son oncle, Gondebaut, avoit son père fait

mourir de trop cruelle mort, et sa mère avoit fait noier en un fleuve,

une pierre à son col pendue. Le roy reçut sa femme à grant liesce de

cuer en la cité de Soissons, et là l'espousa à grant honneur et à grant

gloire. Après ce que ils eurent esté ensamble une pièce du temps, la

sainte dame le préescha plusieurs fois et faisoit son pooir de

l'atourner à la foi crestienne; mais il lui disoit que il ne povoit ce

faire, et que il ne guerpiroit pas la loi et la coustume que les

François et les anciens princes avoient tous-jours devant lui gardée et

maintenue.

Note 74: _Aimoin, lib. I, cap. 14_.

Note 75: La chronique conservée dans le manuscrit du roi, n°

83962, raconte autrement ce fait, qu'elle semble d'ailleurs

reporter au règne des enfans de Gondebaud: «Clovis avoit un

sien mestre conseillier qui estoit d'Orliens; ici prist

Meleun et le tint en duché.»

XVIII.

ANNEE 496.

_Comment la royne Crotilde conçut son premier enfant et comment le roy

desconfit les Alemans_.

[76]En pou de temps après, conçut la royne un fils: quant il fu né, elle

le fist baptizier; Ingomire eut nom, et mort fut en aubes[77], assez

tost après le baptizement. De la mort l'enfant fu le roy moult

courroucié et plain de mautalent[78]; la royne commença à reprendre par

teles paroles: «Nos dieux ont osté à l'enfant la vie du corps, pource

que il estoit baptizié au nom de vostre Dieu» La bonne dame qui pleine

de pacience et de longue espérance estoit, lui respondi: «Je rens grâces

au tout puissant Dieu qui a daigné recevoir en son règne l'ainsné enfant

et le premier fruit de mon ventre.» Elle conçut le second filz: quant il

fu né et baptisié, il eut nom Clodomire. Cil enfant chaï en maladie,

dont le roy fu si dolent que il commença à blasmer la royne et lui dist:

«Cil second enfant ne peut longuement vivre, car il a la haine de nos

dieux par votre mescréandise.» Mais la sainte dame qui moult avoit

mésaise au cuer pour les reproches que il disoit et pour la foi

crestienne que il mesprisoit, pria tant à nostre Seigneur que l'enfant

reçut plaine santé.

Note 76: _Aimoin. lib. I, cap. 15_.

Note 77: _En aubes_. C'est-à-dire dans la robe blanche dont

on revêtoit les enfans immédiatement après leur baptême. _In

albis positus_. (Aimoin.)

Note 78: _Mautalent_. Mauvaise disposition. Colère.

En ce point que le roy estoit encore en l'erreur de l'ydolatrie, avint

que il semont ses osts pour aler sur les Alemans que il vouloit faire

tributaires. Le roy d'Alemaigne, car à ce temps y avoit roy, semont

d'autre part tant comme il put avoir de sa gent; si que les deus

royaumes furent esmeus l'un contre l'autre, à tout leur efforcement.

Quant ils furent au champ de la bataille et les eschielles[79] furent

ordenées d'une part et d'autre, le fort roy Clovis donna signe à sa gent

de l'effort commencier. Les Alemans les reçurent moult aigrement.

Longuement dura la bataille, moult en y eut d'occis et d'une part et

d'autre: car les François se combatoient pour aquérir gloire et louenge,

et les Alemans pour leurs vies et pour leurs franchises garantir. Mais

puis que le roy eut aperceu l'occision de sa gent et la hardiesce de ses

ennemis, il eut plus grant paour de confusion qu'il n'eut espérance de

victoire. Lors il regarda le ciel humblement et dist en tele manière:

«Dieu très-puissant, que la royne Crotilde prie et aoure de cuer et de

pensée, je te promet perpétuel servise de foi enterine[80], si tu me

donnes maintenant victoire de mes ennemis.» Tantost comme il eut ce dit,

sa gent fu toute ardent de fine hardiesce, et une si grant paour envaï

ses ennemis que ils tornèrent les dos et quittèrent la bataille et la

victoire demeura au roy et aus François; le roy d'Alemaigne fu occis.

Quant les Alemans virent que ils furent desconfis, et que leur roy fust

mort, ils s'abandonnèrent au service du roy et des François, et

devindrent ses tributaires: ainsi ne doit-on pas cuider que ceste chose

venist d'aventure, ains fu par divine ordenance.

Note 79: _Eschielles_. Divisions de combattans.

Note 80: _Enterine_. Intérieure. (Interna.)

XIX.

ANNEE 496.

_Comment et par quel miracle le roy fut converti à la foi, par la

victoire que il eut soudainement_.

[81]Le roy retorna après cele victoire en France. Quant il fu en la cité

de Toul, il trouva là saint Vaast qui puis fu évesque d'Arras: il lui

manda que il s'en venist avec lui. Le roy vint à Rains; tout raconta à

la royne, tant comme il lui estoit avenu; grâces rendirent communément à

nostre Seigneur. Le roy fist la confession de foi, de cuer et de bonne

volenté. La royne qui merveilleusement estoit liée de la conversion son

seigneur, s'en ala tost et isnelement[82] à saint Remi qui lors estoit

archevesque de la cité: tout lui conta, comment le roy estoit converti,

puis lui demanda conseil que ils feroient: forment le hasta de venir au

palais pour enseignier au roy la voie par quoi l'on va à Dieu, tandis

comme sa pensée estoit encore en douteux sort[83]. Car elle disoit que

elle se doutoit moult que son cuer ne fust élevé des victoires et des

bonnes aventures qui lui estoient avenues, et que il ne desprisast le

souverain donneur, qui tout ce lui avoit donné. Messire saint Remi se

hasta moult de venir au roy: il se présenta hardiement devant sa face,

quant, un pou devant ce, il s'esloignoit ni ne s'osoit monstrer devant

lui. Quant il lui eut la foi dénoncié et la manière de croire enseignié,

et que le roy eut la foy connéue, il promist fermement qu'à

tousjours-mès serviroit à celui qui est un seul Dieu tout puissant.

Après il dist à saint Remi et à la royne que il tenteroit et essaieroit

le cuer et la volonté de ses barons et du menu peuple: car ils se

convertiroient plus doucement, s'ils se convertissoient débonnairement

et par beles paroles, que s'ils le faisoient à force. Ceste condicion

plut moult à saint Remi et à la royne. Le peuple et les barons furent

assamblés par le commandement le roy. Le roy se leva au milieu d'euls et

commença à parler en tele manière: «Seigneurs François qui estes

descendus de la haute ligniée des Troiens, vous devez avoir en

remembrance la hautesce de vostre nom et de vostre lignage, et devez

ramener à mémoire quels dieux vous avez servis jusques à ore; car ce me

semble raison moult profitable que vous connoissiez premièrement quels

dieux sont que vous cultivez, pour ce que quant nous serons certains de

leur fausseté, nous recevions plus volentiers la connoissance de celui

qui est vrai Dieu; et ce sera fait droitement, si vous regardez les fais

de vostre lignage: or, prenez vostre premier essample à celle noble cité

de Troie la grant, que l'on cuidoit qui deust estre si forte par l'aide

et par la deffense de tant de dieux, qui point ne deffendirent que elle

ne fust prise et cravantée par les Griex, et plus par ruse et par

traïson que par armes. Si, disoit-on que les dieux l'avoient faite et

fondée de leurs propres mains, et estoient encore ès tours de la cité

les ymages qui estoient à eux sacrées, pour qu'elle ne peust estre prise

par nul assaut de leurs ennemis. Quel secours et quel aide vous

puent-ils donques faire, quant ils meismes ne se porrent garantir?

Laissons donques leur chétif cultivement et les getons de nous, puis que

nous avons certainement esprouvé que ils ne nous pueent aider; mais

servons et cultivons Dieu le père, Jhésucrist le fils et le

Saint-Esperit qui est un seul Dieu en trois personnes; et véez ici domp

Remi nostre patron et nostre maître, qui nous enseignera la manière de

ceste sainte religion et de ceste sainte doctrine; et dame Crotilde

notre collatérale et nostre espouse, qui m'amoneste que je aie espérance

en la sainte aide de la souveraine puissance en tous périls et en tous

besoings. Et si sachiez certainnement que cil meisme Dieu que je vous

presche, vous a donné victoire de vos ennemis en la bataille que nous

avons nouvellement faite contre les Alemans. Levons donques nos cuers en

droite espérance et envoions humbles prières au ciel, et requérons le

souvrain deffendeur, qui tout donne à ceus qui en lui ont espérance, que

il face nos âmes sauves et nous doint victoire contre nos ennemis.»

Quant le roy plain de foi eut ainsi le peuple préeschié et amonnesté,

aucuns ostèrent adoncques leurs cuers de mescréandise et reconnurent

leur créatour. Par ce, peut-on savoir que moult eut saint Remi grant

joie, quant il véoit le roy nouvellement converti, qui jà estoit apostre

de sa gent: et avant encore que il fust baptisié.

Note 81: _Aimoin. lib. I, cap. 16_.

Note 82: _Isnelement_. Promptement.

Note 83: _Dum animus adhuc dubia pendet sub sorte_. (Aimoin.)

XX.

ANNEE 500.

_Comment le roy fu baptisié; et comment il vainquit le roy Gondebaut de

Bourgoigne_.

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 4 / 30 段