Quant les autres barons virent la cruauté de Gilon, ils furent fortement

esmu contre lui: lors ils vinrent à Guinement, par lequel conseil Gilon

faisoit ce; mais ils ne le savoient mie. A lui se descouvrirent en

complaignant de Gilon qui telle cruauté leur faisoit. Il leur respondi

que moult s'esmerveilloit de la légièreté et de la muableté de leur

cuers, quant ils se plaignoient déjà de celui que ils ayoient tant loué

un peu devant et jugié digne du règne: puis leur dist: «Quelle

forsenerie vous démenoit, quant vous getastes hors de son règne votre

droit seigneur, né de vostre gent, et vous vous soumites à un

ourgueilleux de estrange nascion? Mais, par aventure, vous me respondrez

que ce fu pour sa luxure; et je vous demande pour quoi vous vous

plaignez de celui que vous eslutes par dessus vostre seigneur lige. Vous

avez outragé et chacié votre roy né et créé de vous meismes, qui estoit

débonnaire par nature, et pust encore estre plus débonnaire et plus

pourfitable au royaume, s'il eust laissé la joliveté[44] de son cors que

il n'eust pas maintenu tous jours: et vous avez pris un tiran que vous

deussiez esquiver et redouter, pour ce que il est né de estrange

nascion. Mais si vous voulez croire mon avis, je vous conseille que vous

le rapelez, et que vous rapaisiez son cuer que il a troublé vers vous

pour la honte que vous lui avez faite. Certes c'est moult dure chose que

vous ne poviez souffrir la luxure d'un seul homme, et vous souffrez la

perdition de tant de nobles hommes et princes.»

Note 44: _Joliveté_, la légèreté. C'est peut-être la

traduction du mot _Juvenilitas_.

IX.

ANNEE 457.

_Comment le roy Childéric fu rapelé, et Gilon bouté hors_.

[45]Les barons qui furent encouragiés de ces paroles (car bien leur

sembloit que il dist voir) et esmeus contre Gilon le Romain,

respondirent; «Nous nous repentons moult des vilennies et de la honte

que nous avons faites à nostre propre roy, et si nous savions là où l'on

le peust trouver, nous envoirions à lui messages, et li pririons

humblement que il retournast en son règne.» Moult fu lié Guinement quand

il oy ces paroles. Par un certain message envoya au roy Childéric la

moitié du besant d'or qu'il lui avoit donné quant il se fu de lui parti,

et lui manda en tele manière: «Retourne à ton règne, et use

bieneureusement de ta seignourie, comme sire désiré.» Quant le roy

Childéric oy le message, et il eut la vérité sceue par tesmoing du

besant, il retourna liément en France. Quant il fu enmi voie, il manda

Guinement son loial ami qu'il lui venist à l'encontre promptement.

Celui-ci vint à grant compaignie des barons, droit à un chastel qui est

apellé Bar[46]; puis commanda aus bourgeois et au peuple de la ville que

ils receussent le roy leur seigneur honorablement. Eux qui volontiers le

firent, le reçurent à moult grant joie et lui firent tant de honneur

comme ils purent. Moult leur en sut le roy bon gré; et pour l'honneur

qu'ils li eurent faite, selon sa libéralité, les franchi du tribut que

la ville lui donnoit tous les ans. Grant joie lui firent les barons, et

moult se humilièrent vers lui: leurs forces joignirent ensemble pour

aller sur Gilon, qui déjà par aventure s'estoit aperceu de la

conspiration qu'ils avoient faite contre lui. A lui se combatirent et le

desconfirent à la première bataille: il s'enfui et s'en ala en la cité

de Soissons que il tenoit: la demoura tout le restant de sa vie. Quant

mort fu, Siagres, un sien fils, tint la cité après lui.

Note 45: _Aimoini lib. 1, cap. 7_.

Note 46: _Bar_. «Barrum.» (Aimoin.) Depuis _Bar-le-Duc_.

Le roy Childéric, qui estoit bon chevalier de sa main et sage de

conseil, esmut ses batailles contre Odoacre, le roy de Saissoigne[47]:

ensemble se combatirent euls et leur gens. Desconfit fu Odoacre et ses

batailles; par fuite garanti sa vie. Le roy Childéric qui moult estoit

ardent de le tenir, le chaça jusques à Orliens, mais il s'en fui parce

que il n'osa attendre sa venue. Le roy assist la ville et la prist par

force; un comte romain qui là estoit, occist, Pons avoit non[48]. Ainsi

accrut le roy son règne jusques à Orliens, et puis jusques à la cité

d'Angiers.

Note 47: _Saissoigne_. Saxe. «Saxonum rege.» (Aimoin).

Note 48: _Pons_. Aimoin dit _Paulum_.

X.

ANNEE 464.

_Des trois avisions du roy Childéric; et comment la royne Basine vint à

lui_.

[49]Quant la royne Basine femme de Bissin le roy de Toringe, à qui le

roy s'enfui, sut que Childéric se fu accordé à ses barons et qu'il fu

receu en son règne, elle quitta son seigneur et s'en vint après

Childéric en France; car l'on disoit que il l'avoit cognue tandis que il

demouroit avec son seigneur. Il lui demanda pourquoi elle l'avoit suivi,

et son seigneur quitté; elle lui respondi: «Je sui à toi venue, pour ce

que j'ai cognue et esprouvée ton atrempance[50] et ta vertu, et si je

pensois meilleur de toi trouver en nule des parties du monde, nuls

griefs de voie, nuls travaux de corps ne me tiendroient que je ne

l'alasse requerir.» Quant le roy oy ceste response, il la prist par

mariage comme paien que il estoit; et ne lui souvint pas des bontés et

des bénéfices que Bissin le roy de Toringe son premier mari lui eut

faites quant il eut esté chacié de France.

Note 49: _Aimoini lib. I, cap. 8_.

Note 50: _Atrempance_, tempérance. _Modestia cognita_.

(Aimoin).

Quant ils furent le soir couchiés ensemble, et ils furent au secret du

lit, la royne l'avertit qu'il se tenist cele nuit d'habiter à elle; puis

lui dist qu'il se levast, et alast devant la porte du palais et lui sut

dire ce que il auroit vu. Le roy se leva et fist son commandement. Quant

il fu devant la sale, il lui sembla qu'il véist grans formes de bestes,

ainsi comme d'unicornes, de liépars et de lyons, qui aloient et venoient

par devant le palais. Il retourna tout espoenté, et raconta à la royne

ce que il avoit vu. Elle lui dist que il n'éut pas paour, et que il

retournast arrières. Quant retourné fu, il vi grans images de ours et de

loups ainsi comme s'ils vousissent courre sus l'un à l'autre: il

retourna au lit de la royne et lui raconta la seconde avision. Elle lui

redist que il retournast encore une fois. Quant retourné fu, il vit

figures de chiens et de petites bestes qui se entredespéçoient toutes.

Quant il fu retourné à la royne et il lui eut tout raconté qu'il eut vu,

il lui requist que elle lui fist entendre que ces trois visions

signéfioient; car il savoit bien que elle ne lui avoit pas envoie pour

néant. Elle lui dist que il se tenist chastement celle nuit et elle lui

feroit au matin entendre la signification des trois avisions. Ainsi

furent jusques au matin que la royne apela le roy que elle vit moult

pensif; puis lui dit: «Sire, ostes tes pensées de ton cuer et entens ce

que je dirai. Saches certainement que ces avisions ne sont pas tant

significations des choses présentes comme de celes qui à avenir sont: et

ne prens pas garde aus formes des bestes que tu as vues, mais aus fais

et aus meurs de la ligniée qui de nous doit sortir. Le premier hoir qui

de nous sortira sera homme de noble proesce et de haute puissance: et

cela est signefié en la forme de l'unicorne et du lyon, qui sont les

plus nobles et les plus hardies qui soient. La signeficacion de la

seconde vision est tele que en la forme du loup et de l'ours sont

signefiés ceus qui de nostre fils sortiront, qui seront rapineux, comme

les bestes sont. La signefication de la tierce avision en la forme du

chien qui est beste gloutonne et de nule vertu, ni ne peut riens sans

l'aide de homme, est la mauvestié et la paresce de ceus qui vers la fin

du siècle[51] tiendront le sceptre et la couronne de ce royaume. En la

tourbe des petites bestes qui s'entrebatoient est signefié le menu

peuple qui s'entreocciront, pour ce que ils seront sans paour de prince.

Sire, dist la royne, vez-ci l'exposition des trois avisions, qui est

certaine démonstreresse des choses qui sont à avenir.» Ainsi fu le roi

hors de la pensée en quoi il estoit chéu pour les avisions, et fu joyeus

de la noble ligniée et du grant nombre des preus hommes qui de lui

devoient sortir.

Note 51: _La fin du siècle_. Aimoin dit: _Ultimis in

sæculis_, c'est-à-dire dans les derniers temps de la

monarchie. Sur ce rêve de Childéric, il y a bien à rêver

aujourd'hui.

XI.

ANNEE 464.

_D'une incidence, comment l'empereour de Constantinoble envoia Thierri

contre Odoacre pour deffendre les Romains_.

[52]En ce temps, vint en Ytalie Odoacre qui estoit sire d'un peuple qui

habite sur les rivages de la Dinoe[53]: fortement estoit devenu

orgueilleux pour une victoire qu'il avoit eue contre Pheletée le roy de

Rugie. Avant que il entrast en la terre, il ala parler à saint Severin

qui en ces parties habitoit. Le saint lui dist ainsi comme par

prophétie: «O tu Odoacre qui es maintenant vestu de vieus piaus de

bestes, assez tost seras sire de toute Ytalie.» Car en ce point que il

ala visiter le saint homme, il avoit une piau affublée. Quant il eut

cele parole oye, il entra en Lombardie: assez i fist rapines et

occisions et gasta le païs, non pas si comme il dut, mais si comme il

voulut. Enthemie l'empereour de Rome fu mort en ce point, si fu occis

par la traïson Recimère son gendre. Odoacre prit fortement à menacier la

cité de Rome; et les Romains de la menace furent moult espoventés,

meismement pource que ils n'avoient adoncques point d'empereour ni chief

qui les gouvernast. Pour ce, envoièrent leur message à Lyon, empereour

de Constantinoble et lui prièrent que il leur envoiast un des princes de

son palais par quoi ils fussent deffendus de leurs ennemis.

Note 52: _Aimoini lib. I cap 9_.

Note 53: _La Dinoé_, le Danube.

[54]En ce temps estoit Thierri un des plus grans princes du palais de

l'empereour, fils avoit esté Théodore[55]: Celi Théodore fu né en une

des parties de Grèce qui est apelée Macédoine et sa femme aussi qui

estoit apelée Lilie: serjant avoit esté à un des nobles hommes du

palais, qui avoit nom Ydaces. Thierri s'estoit si bien prouvé tous

jours, que il estoit l'un des plus vaillans hommes de la cour

l'empereour, par son sens et par sa prouèce: car aussi comme il

seurmontoit les autres en grandeur de cors, tout aussi les

seurmontoit-il en force et en hardiesce. Moult l'avoit l'empereour chier

au temps de lors, et maint des sénateurs pour son sens et pour sa valeur

l'honoraient. Quant les messages aus Romains furent devant l'empereour

venus et il eut la cause de leur voie entendue, il leur livra Thierri et

le fist patrice et deffendeur de toute Ytalie. Quant il fu là venu, et

les Romains l'eurent recéu, il appareilla ses batailles et se combati

contre Odoacre par plusieurs fois. Un jour que il se combati à lui, il

fu desconfit lui et sa gent: tellement que il convint que il fuist. En

ce qu'il s'enfuioit droit vers la cité de Ravenne, Lilie sa mère lui

courut au devant et lui pria que il retournast à la bataille: mais quant

elle vit que il refusoit et doutoit à retorner, elle lui dist: «Biau

fils, croi moi, tu n'as forteresce, ni refuge où tu puisse fuir ni

cacher toi, si je ne lève ma robe, et si tu ne rentres en la maison dont

tu sortis quant tu fus né.» Quant le jouvencel oy ce, il fu tout

enflammé et tout honteus des paroles de sa mère, y reprist cuer et

hardement, et rassembla autant de sa gent comme il en put avoir; au

champ de la bataille retorna sur ses ennemis, qui gisoient çà et là

parmi le champ, comme ceus qui estoient asseurés pour la victoire qu'ils

avoient eue. Une partie en occist, l'autre partie s'enfui, Odoacre prist

et assez tost après, l'occist. Ainsi délivra les Romains et toute Ytalie

de lui et de sa gent.

Note 54: _Aimoini lib. I, cap. 10_.

Note 55: Aimoin auroit dû, au lieu de _Theodori_, écrire

_Theodemiri_, lequel fut en effet le père du grand

_Théodoric_.

[56]_Incidence_. Lors advint en la cité de Thoulouse que un grant

ruis[57] de sanc courut tout un jour en milieu de la cité. De ceste

merveille furent ceus du païs esbahis, et dirent les plus sages que ce

signifioit la perdition de la cité et l'accroissement de la seigneurie

des François.

Note 56: _Aimoini lib. 1, cap. 9_

Note 57: _Ruis_. Nous n'avons conservé que le diminutif de ce

mot, _ruisseau_.

XII.

ANNEE 468.

_Comment Thierri fu mellé à l'empereour et fu garanti de mort par un

sien ami, qui eut nom Tholomée_.

[58]Quant Thierri fu parti de l'empereour, envie qui tous jours dure

esmut les cuers d'aucuns des sénateurs; ils commencièrent à diffamer à

lui et ses fais qui estoient dignes de loenge. A l'empereour alèrent, et

tant firent et tant lui dirent que ils parvertirent la bonne volonté que

il avoit vers lui, et sa grâce muerent en hayne: entendre lui firent que

il tendoit à avoir le règne espérial (c'est-à-dire le règne d'Ytalie, et

puet estre dit règne espérial, si comme aucuns veullent dire, pour une

estoille prochaine à ce royaume, qui ainsi est apelée: les autres dient

que ce fu pour un roy qui en celle terre régna, qui eut non

Hespérus.)[59] L'empereour qui trop légièrement les crut, fu si durement

esmu contre lui, que il le rapela et manda que il retournat arrières en

Constantinoble: de si desmesurée hayne le haoit que il avoit proposé que

il le feroit occire, tout seul dessevré de sa gent. Mais Tholomée, l'un

des sénateurs, qui moult estoit sage homme, et moult avoit tous jours

amé Thierri, ne pot onques estre parverti pour nule malice de ses

ennemis, que il ne fust tousjours entier en son amour. Quant il aperçut

la traison que ceus machinoient contre son ami, il s'en ala à

l'empereour, quant il vit point et heure, puis lui dit en tel manière:

«La loenge et la gloire des Romains et des empereours qui jadis ont

esté, n'est pas tant seulement essauciée et renommée par batailles et

par victoires, mais par les mérites de pitié et de foi enterine envers

les subjets: car les plus grans de nos princes qui jadis ont esté,

désiroient plus à vaincre leurs ennemis par miséricorde et par pitié,

que ils ne faisoient par droit d'armes et par loy de bataille: ce

peut-on prouver par mains examples. Scipion, l'un des sénateurs de Rome,

aquist grant nom et grant loenge de ceus de Cartage; mais plus fu loué

et prisié de ce que il ne fu pas tant seulement aus obsèques d'un sien

mortel ennemi, ains porta la bierre d'une part à ses propres espaules.

Pompée redut avoir grant gloire quant il eut vaincu Mitridate lui et sa

gent, qui si estoient fors hommes et puissants; mais plus dut avoir

grant loenge en ce que il ne leva pas tant seulement de terre le roy

Tigrane qui s'estoit agenoillié devant ses piés, et tenoit sa couronne

sur ses genoulz en priant merci: ains lui mit la couronne sur son chef,

puis le leva de terre et l'assist delez lui, Régulus, un des

conseilleurs de Rome, refu plain de si grant loiauté que il ama miex à

morir entre ses ennemis et périr par divers tourmens, que brisier la foi

de son serement. Si celui et mains autres de qui nous ne parlerons mie

gardèrent jadis loyauté et justice, ils n'eurent pas loenge ni renommée

sans raison. Bon empereour, ne reçois doncques pas les fausses paroles

de ceus qui veullent salir la gloire de l'empire et de ton nom par leur

faus amonestemens. Que dira-on par tout le monde, si tu ocis ainsi sans

raison un si vaillant home et si puissant, et qui tant peut profiter à

l'empire? Mais si tu voulois croire mon conseil, Thierri seroit mandé,

pris et lié seroit si tost comme il enterroit au palais; puis seroient

envoiés aus Romains aucuns des sénateurs pour ceste chose noncer et pour

raporter leur response.» Pour ce monstra Tholomée ceste voie à

l'empereour: car il avoit jà envoié un sien message aus plus grans

hommes d'Ytalie, et leur avoit mandé que ils meissent en prison les

sénateurs que l'empereour leur devoit envoier, puis lui remandassent

telles paroles: «Nous ne te rendrons tes sénateurs, si tu ne nous rens

avant nostre avoué et nostre deffendeur.» Tout ainsi comme cil le manda

ainsi le firent, quand l'empereour leur eut envoié les sénateurs. Quant

l'empereour vit ce, il se douta que ils ne feissent pis, pour ce leur

rendi Thierri et reçut ses sénateurs. Ainsi fu Thierri délivré du péril

de mort à celle fois par le conseil de son ami. Quant il fu à Rome

retourné, il fist diverses batailles contre ses ennemis et vainqui

glorieusement partout, comme cil qui moult estoit sage et puissant en

armes.

Note 58: _Aimoini lib. I, cap. 9_.

Note 59: Cette parenthèse est du translateur, qui s'est cru

obligé d'expliquer les mots _Hesperiæ regnum_ du texte

d'Aimoin.--Quant à toutes ces aventures de Théodoric, elles

semblent empruntées par Aimoin à l'une des épopées anciennes

dont ce grand prince était le heros.

Par plusieurs fois se combati à une manière de gent que on apele les

Avares: maintes fois les vainqui, et aucunes fois fu revaincu. Un jour

se combati à eus, si les desconfi et chaça des champs, moult en ocist en

fuiant; il les enchassa jusques à un fleuve qui est apelé Hester. Quant

il eut fait tendre ses tentes sous les rivages de cele eaue, il prist

aucuns de ses chevaliers et s'en ala selon la rive du fleuve pour espier

ses ennemis, qui de l'autre part estoient. Lors vit venir Xersès un de

ses ennemis d'autre part, pour son ost espier: trois de ses compaignons

envoia pour lui prendre. Quant Xersès les vit venir, il fist semblant de

fuir; en ce que ils l'enchaçoient, il les ocist tous trois l'un après

l'autre. Après ces trois, il en y envoia trois autres qui tout en telle

manière furent occis. Quant Thierri vit que ses compaignons refusoient,

il frappa son cheval des esperons, et s'ala combattre à lui. Fortement

et longuement se combatirent, mais à la parfin fu Xersès navré au bras;

pris fu et amené aus herberges. Quant ainsi fu emprisonné, Thierri qui

moult s'esmerveilloit de sa force et de sa chevalerie et moult le

prisoit en son cuer, le pria premièrement par blandices et par belles

paroles, puis l'espoenta par menaces; car il le cuidoit contraindre à ce

que il demourast avec lui, ainsi lui fist faire assez de hontes et de

tourmens. Toutes fois quant il vit qu'il ne le pourroit fléchir en nule

manière, il l'en leissa aler tout quite à sa gent: cil se féri

maintenant en l'eaue. Quant il fu au milieu du fleuve, il se retourna

par devers l'ost Thierri, et lui commença à hucier: «Puis que je suis,»

dit-il, «hors de ton pooir et de ta seignourie, et que je suis rendu à

ma volonté et à ma franchise, je te promet que je retournerai à toi

comme à mon seigneur, et te servirai mais tant come je vivrai comme

loial serjant.» Quant il eut ce dit, il retourna arrières, et se soumist

à la seignourie Thierri.

XIII.

ANNEE 493.

_Comment l'empereour manda derechief Thierri pour le occire, et comment

il demoura, par l'exemple Tholomée_.

Tandis comme le victorieux prince Thierri se combatoit en Ytalie ainsi

glorieusement contre ses ennemis, estoit-il accusé vers l'empereour de

Constantinoble, et despeciés et detrais par les langues ennemies de faus

traitres. Car l'empereour estoit de rechief si esméu contre lui, pour ce

que ils lui faisoient entendre que il estoit ennemi de l'empire; pour

ce, lui manda que il revenist en Constantinoble. Tous les sénateurs

assambla pour traiter de sa mort; jurer les fist que nul ne révéleroit

les secrès de son conseil. Quant il eut oy le commandement l'empereour,

il se douta moult: mais toutes fois envoia, avant qu'il se méust, un

message à Tholomée son loial ami, et lui manda que il lui seust à

remander si ce seroit son profit ou non d'obéir au commandement

l'empereour. Quant Tholomée eut le message oy, il se douta, pour le

serrement que il avoit fait à l'empereour de garder les secrès de son

conseil; pour ce estoit à mésaise qu'il ne savoit lequel faire: mais

toutes-fois l'ancienne amistié du prince et l'enchaus[60] du message le

vainquit et contraint à ce que il dist au message: «L'empereour fera hui

la feste de sa nativité, je et tous les autres sénateurs devons mengier

avecques lui: tandis que le mengier sera plenier, tu te mettras avec les

serjans; si gardes que tu soies si près de moi que tu puisses apertement

entendre ce que je dirai à l'empereour et aus sénateurs, et si rapporte

à ton seigneur ce que je dirai en tele manière que tu le m'orras

raconter.» Quant l'empereour et touz les sénateurs furent assis au

mengier, et ils furent jà eschauffés de viandes et de vins, Tholomée

commença à parler en tele manière: «Pour ce, dit-il, que ce jour est

solempnel et habundans de viandes et de vins, est-il bien avenante chose

que nous racontions fables et narracions pour esbater et solacier. Or

faisons donques à la volenté de ceus qui volentiers se délitent en tex

choses escouter.» Quant il eut ce dit et il vit qu'ils estoient tous

ententifs pour escouter ce que il voudroit dire, il commença à parler en

tel manière.

Note 60: _L'enchaus_, la poursuite ou la sollicitation. Le

texte d'Aimoin porte _instantiâ devictus pueri qui misus

fuerat_.

«En ce temps,» dist-il, «que les bestes parloient, toutes les bestes

sauvages s'assemblèrent pour faire roy; car l'umaine seignourie leur

dépleisoit. Quant elles se furent toutes à ce accordées, elles alèrent

au lyon; moult lui prièrent que il ne contredéist pas leur volenté, car

elles le voloient avoir à roy, pour ce que il estoit sage et hardi. A

leur volonté s'accorda le lyon, la seignorie reçut, coronné fu comme

roy, et assis en son trosne. Toutes les bestes le vinrent saluer et

adorer comme leur seigneur et leur roy. Entre les autres vint le cerf

qui moult estoit biau et grant, et avoit les cornes hautes et ramues. Si

comme il s'enclinoit pour le roy adorer, il le ravi parmi les cornes

pour le dévourer. Le cerf qui senti la tricherie, escout la teste de

tout son pooir, et pour ce que il estoit fort et légier, il s'estordit

du lyon, mais il lui laissa ses cornes: tout ainsi s'enfui au bois. Le

roy fu moult courroucié du despit que le cerf lui eut fait, fortement le

comnença à menacier. Les bestes se commencièrent à plaindre de la honte

que le cerf avoit faite à leur roy, mais toutes-fois n'en fu nule qui

osast aler après lui pour la honte vengier. Entre les autres fu le

goupil[61] qui tant set de barat: eles lui prièrent que il alast après

le cerf, et que il féis tant que il amenast le cerf au roy. Le renart

fist leur prière. Quant il vint à lui, il lui dist que moult avoit grant

compassion de sa douleur, et que bien lui sembloit que le roy eust fait

cele vilenie sans raison. Le cerf commença à maudire le lyon pour ce que

il l'avoit ainsi afolé de ses beles cornes quant il le voloit adorer. Le

renart lui dist: _Garde s'il ne feist pour cause d'amour ce que tu dis

que il le fist par vilenie: par aventure quant il te prist par les

cornes, il te vouloit redrecier en pais et en amour; si semble bien que

ce soit vérité, car moult lui poise dont tu es de lui départis: il ne

parle si de toi non; toute sa pensée et s'intention est en toi. Retourne

à lui, et te met en sa jurisdiction_.» Tant lui dist le renart que la

cerf retourna. Quant il se fu devant le roy agenouillié ainsi comme

devant, le lyon geta les piés et le saisit; les autres bestes saillirent

et le despecièrent tout; le renart qui fu près, lui arracha le cuer et

le mengea larrecineusement. Le roy quist le cuer longuement, trouver ne

le put: lois fu moult courroucié. Quant les bestes virent que le roy

estoit si courroucié, elles orent grant paour, l'un demanda à l'autre

que le cuer du cerf estoit devenu; au derrenier, fu la soupeçon du

larrecin mis sus le renart, pour ce que ont l'avoit veu près du cerf

tandis comme l'on le dévouroit. Arraisonné en fu, il respondi que il

n'en savoit riens. Pource que on ne l'en crut pas, l'on le coimmença à

tourmenter, il commenca à crier: _Hélas pourquoi sueffre-je tels

tourmens sans raison, pour quoi me demande-l'on ce que on seit bien que

je n'eus onques? car certes, s'il eust cuer, il ne fust pas ça retourné:

il s'enfui les cornes arrachiés premièrement, tout désarmé des armes que

nature lui eut données; ainsi se mist en péril de mort, puis que il eut

aperceu la cruauté du lyon. Il ne put onques avoir cuer, quant il ne se

seust conseillier._» Quant Tholomée eut son conte finé, il se tut. Le

message Thierri, qui bien et sagement eut entendu l'exemple Tholomée,

retourna à son seigneur, tout lui raconta par ordre ce qu'il eut oy

conter. Quant Thierri eut ceste exemple entendu, il demoura et n'obéi

pas au commandement l'empereour. En poy de temps après, les princes

d'Ytalie le firent roy et seigneur du païs: en tele manière fu sauvé par

son loial ami.

Note 61: _Goupil_. Le renard.

XIV.

ANNEE 493.

_Comment S. Pascases que l'on cuidoit que il fust en paradis, fu trouvé

en un purgatoire_.

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 3 / 30 段