Turcus et Francio qui estoient cousins germains, (car Francio estoit

fils de Hector et celui Turcus fils Troylus, qui estoient frères et fils

au roy Priant) se départirent de leur contrée et alèrent habiter de lez

une terre qui est apelée Trace. Là demourèrent sur un fleuve qui a nom

la Dinoe[13]. Quant ensemble eurent habité un grant temps, Turcus se

départit de Francio son cousin, lui et une partie du peuple que il

enmena avec soi: en une contrée s'en ala qui est nommée Stice[14] la

petite. En celle terre habita si longuement lui et sa gent, que ils

créèrent de eus quatre manières de gens, Austroghotes, Ypoghotes, Wandes

et Normans. Francio demeura sur le devant dit fleuve, après que son

cousin se fut de lui départi. Là fondèrent une cité que ils apelèrent

Sicambre; longuement furent apelés Sicambriens, pour le nom de cele

cité. Tributaires estoient aus Romains aussi comme les autres nascions.

Mil cinq cens ans et sept demeurèrent en celle cité, puis que ils

l'eurent fondée.

Note 13: _la Dinoe_ c'est l'ancien nom françois du _Danube_.

Note 14: _Stice_. Il auroit fallu traduire ici _Scythie_,

d'après le texte de Hugues de Saint-Victor.

II.

_De diverses opinions pour quoi ils furent apellés François_.

[15]Après, il avint, au temps de Valentinien l'empereour des Romains,

qui régna puis la passion Jhésucrist trois cens et soixante-seize ans,

que une manière de gens qui estoient apellés Alains, habitoient ez palus

de Meode[16]: fortes gens estoient et batailleurs. A celui empereur

Valentinien se combatirent plusieurs fois. Aucunes fois les vainqui et

les embati par force dedans les dites palus; mais les Romains ne les

purent suivre, car les lieux estoient si forts et si périlleus pour les

fontaines et pour les mareschières, que quant ils estoient dedans

embatus, ils ne les pouvoient de riens gréver.

Note 15: _Aimoini lib. I, cap._ 1.

Note 16: _Palus de Meode_ pour _Palus-Méotides_. C'est

Valentinien II dont il est ici question. Valentinien Ier

mourut en 375.

Quant l'empereour vit ce, il apela en son aide les Troiens qui

habitoient en Sicambre et leur pria qu'ils feissent une voie tant

seulement, par quoi sa gent peussent venir à ses ennemis soudainement.

Ils lui respondirent que ils ne feroient pas ce sans plus[17], ains lui

promirent que ils les prendroient et chasceroient fors par force.

L'empereour qui moult lié fut de cele response, leur quitta le treu de

dix ans, s'ils povoient ce faire.

Note 17: _Illi non id solum se facturos, verum se Alanos hinc

expulsuros spondent._ (Aimoini cap. 1.)

Joyeux furent les Troiens de la promesse l'empereour: soudainement se

férirent ès palus, comme ceux qui bien savoient esquiver les périls et

les maus-pas que ils connoissoient; les Alains de euls ne se prenoient

garde; car ils cuidoient que nuls ne se peust jusques à euls venir, pour

la forteresce des lieux. Grant partie en occistrent, (l'autre partie

eschapa par fuite,) et aucuns en pristrent.

L'empereour s'esmerveilla moult de la force et de la hardiesce des

Troiens, pour ce que ils avoient osé entrer en lieux si périlleux,

occire, prendre et chascier les plus grans ennemis de l'empire; ce que

les Romains vainqueurs de tout le monde n'osoient faire: pour ce les

apela-on lors François; par la raison de leur fierté.

[18]Autre opinion pourquoi ils furent dits François: aucuns des aucteurs

racontent qu'ils furent apellés François du nom d'un prince que ils

orent, qui estoit apellé Francio, duquel nous avons là-dessus parlé; et

dient ainsi que quant ils se départirent de Troie la grant, ils firent

un roy qui eut nom Frigan; puis alèrent par maintes régions jusques en

Aise[19] la grant. Là se devisèrent en deus parties, dès quelles l'une

habita en Grèce en la terre de Macédoine; par la vertu des quels les

Macédoniens furent si redoutés que ils firent moult de batailles et

orent plusieurs victoires par leur aide au temps le roy Phelippe et le

grant roy Alixandre son fils. L'autre partie de ce devant dit peuple ala

en Europe: habitacion prist entre la grant mer[20] et une région qui est

apellée Trace sur la rive de la Dinoe. Quant ainsi orent là habité une

pièce de temps, ils se déviserent en deus parties, et furent deus

nascions diverses, apelées par divers noms; car les uns furent nommés

Torgotins, pour leur roy qui estoit apellé Torgotus[21], et les autres,

pour leur roy qui avoit nom Francion, furent apelés François, qui

chacièrent les Alains des palus de Méode, si comme nous avons la sus

dit, à la requeste l'empereour de Rome.

Note 18: _Aimoini lib. I, cap. 2_.

Note 19: _Aise_. Asie.

Note 20: _Inter Oceanum._ (Aim., cap. 2.)

Note 21: _Et una quidem natio Torgorum, à Torgoto

rege...adepta nomen est. _Le vieux traducteur a mal rendu

cette phrase, trompé par l'incorrection du manuscrit de la

chronique d'Aimoin, qui auroit dû porter: _Turchorum a

Turchoto rege_, au lieu de _Torgorum_, etc. Il eut fallu

traduire: «Les uns furent nommés _Turcs_, pour leur roy qui

estoit appelé _Turcotus_.»--C'est le _Turcus_ du chapitre

précédent.

III.

ANNEE 376.

_Comment ils conquirent Alemaigne et Germanie, et comment ils desconfirent

les Romains._

[22]Quant les dis ans fuient trespassés, l'empereour Valentin[23],

duquel nous avons parlé dessus, envoia ses messages aus Troiens, pour

querir le treu que ils avoient, devant les dis ans, accoustumé à paier.

Ils respondirent aus messages que ils en estoient quites par le pris de

leur sanc, et que pour eus racheter de ce treu à tous-jours-mais,

s'estoient-ils mis en péril de mort; et que jamais treu ne leur

rendroient. L'empereour plain d'ire et d'indignacion vint sur eus à

grant ost; ses batailles ordona pour combattre; et les Troiens bien que

ils ne fussent que une seule nascion assez petite contré l'empire de

Rome, issirent à bataille. Mais quant ils virent que la force des autres

nascions estoit ajoustée avec les Romains, ils surent bien que ils ne

pourroient avoir longue durée encontre si grant pueple: pour ce,

jugièrent plus profitable chose à cesser que à combattre. Leur cité

guerpirent lors, car ils ne vouloient plus estre tributaires: en

Germanie descendirent, les rivages prirent du fleuve qui est apellé le

Rin: trois ducs firent de leur gent pour eus gouverner: l'un eut nom

Marchomires, l'autre Sunnones, et le tiers Genebaus. Leur peuple estoit

ja fortement mouteplié et cru: car au temps qu'ils issirent de Aise, ils

n'estoient pas plus de douze mille de gent d'armes, et jà estoient si

mouteplië, que les Germains et les Alemans, qui en quantité et en force

sont puissans, avoient merveilleusement paour de eus. Parmi la terre

s'espandirent, et prirent plusieurs chastiaus et plusieurs cités.

Note 22: _Aimoini_ lib. I, cap. 3.

Note 23: Tous les manuscrits ont ici _Valentin_, il faut

_Valentinien_, cette erreur vient de la traduction faite au

XIIIème siecle, et qui portoit partout _Valentin_ pour

_Valentinien_. Les copistes postérieurs ne changerent le nom

que dans les premières phrases.

En ce temps, régnoit l'empereour Théodosie. Mainte complainte eut des

François qui Alemaigne avoient ainsi prise: contr'eus envoia à grant ost

Nannie et Quentin qui estoient deus grans maistres de chevaliers[24].

Aus François se combatirent, vaincus furent en la première bataille.

Quant ils virent ce, ils apelèrent en leur aide Eracle et Jovinien[25]

qui estoient deus princes de la chevalerie de Rome. Derechief se

combatirent aus François tous ensemble; en cele seconde bataille furent

les Romains desconfits: mais Eracle et Jovinien s'enfuirent. Et alors

firent les François si grande occision de Romains, que toutes les autres

nascions en furent durement espoentées, et onques puis ne fu nul qui les

osast contraindre ni conseiller de rendre treu. Arbogastes, qui estoit

conte de cele gent, s'enfouit aus Romains, après que les François les

eurent vaincus: mais toutes fois rapareilla-il bataille contre eus: une

partie en desconfit, et aus autres fist pais, si comme il est escrit

plus plainement en la vie saint Ambroise. En ce temps, prirent les

François la cité de Trèves par le conseil et par l'aide de Luce, l'un

des conseillers de Rome: par ce Luce avoit grant dueil et grant despit

de ce que Avites, qui estoit ainsi comme empereour sur la terre de

Gaules, avoit géu à sa femme: et ce fu la raison pour quoi il le fist.

Note 24: _Magistri militum_ (Aimoin.)

Note 25: Il falloit corriger le texte d'Aimoin, et écrire:

_Eracle tribun des Joviens;_ lequel fut tué dans la bataille.

Voy. la _Chronique d'Idace_.

IV.

ANNEE 392.

_Comment et quant la cité de Paris fut fondée, et du premier roy de

France._

Toute celle gent ne demeura pas en ce païs, ains s'en départit une

compaignie; vingt-trois mil furent par nombre. Entr'eus firent un duc

qui eut nom Ybors. Ils laissièrent Alemaigne et Germanie, pour querir

nouvele habitacion. En Gaule arrivèrent: le païs et la terre leur plut

moult, et moult leur sembla délitable à demourer. Sur le fleuve de Saine

habitèrent et fondèrent une cité qu'ils nommèrent Leuthèce, (qui ore est

apelée Paris), huit cent et quatre vins et quinze ans devant

l'incarnation nostre Seigneur: là habitèrent, mil deus cent soixante dis

ans puis que leur ancesseur se furent partis de Sicambre. En ce temps

vivoient simplement, peu savoient de l'usage d'armes. Au temps de lors

n'avoit onques en roy en France; chascun faisoit ce que bon lui

sembloit: mais toutes-fois estoient ils subgects aus Romains et

faisoient, chascun an, nouviaus conseilleurs de leur gent, meismes pour

le peuple gouverner, ainsi comme ceus de Rome.

En ce temps, entra Marchomires en France. Ce Marchomires avoit esté fils

au roy Priant d'Osteriche, qui estoit descendu de la ligniée le grant

roy Priant de Troie. Ceus de Gaule le reçurent moult honnourablement et

toute sa gent; et pour ce que il leur enseigna l'usage des armes, et que

il fist clore les cités et les chastiaus de murailles contre les assaus

des larrons, l'establirent-ils gouverneur et deffendeur du païs; et

aussi, pour ce que il estoit descendu de la ligniée de Troie comme ils

estoient, ils furent tout un peuple et une gent.

Ce Marchomires avoit un fils qui eut nom Pharamons, noble chevalier

estoit et preus aus armes. Les François qui voulurent avoir roy, aussi

comme les autres nascions, prirent ce Pharamons par le conseil

Marchomire son père: seigneur et roy le firent sur eus, et lui

leissièrent le païs à gouverner. Pharamons fut le premier roy de France:

car à ce temps n'avoit onques eu roy: ains estoit le païs sous l'empire

de Rome. Pour ce que Marchomires vouloit aquerir leur grâce et leur

amour, mua le nom de la cité qui devant estoit apelée Leuthèce, qui vaut

autant à dire comme ville plaine de boue, et lui mist nom Paris, pour

Paris, l'aisné fils au grant roy Priant de Troie, de la quelle ligniée

il estoit descendu: car tous ceuls qui de celle généracion estoient, en

quelque terre que ils fussent, désiroient moult que leur nom et leur

renommée fust espandue et moutepliée par tout le monde. Ce roy Pharamons

gouverna noblement le royaume tant comme il vesqui: mort fu quant il eut

régné vint ans.

V.

ANNEE 427.

_Du secont roy qui eut nom Clodio._

[26]Jusques ici, nous avons récitées les opinions d'aucuns aucteurs;

mais pour ce que nous ne volons pas que l'on puisse trouver contrariété

en ceste lettre, nous prendrons la matière comme elle gist ès Croniques

qui ainsi disent que les François quand se partirent de Sicambre et

quand ils eurent Alemaigne et Germanie conquise, coronnèrent un roy qui

eut nom Pharamont. Ce Pharamont engendra Clodio, qui après lui fu roy.

Apelé fu Clodio le chevelu: car en ce temps estoient les roys chevelus.

Note 26: _Aimoini lib. I, cap. 4._

Peu de temps après que le roy Clodio fu couronné, lui et les François se

prirent à envaïr les terres voisines et à courir sus à ceus qui à eus

marchissoient. Ils dégastèrent la contrée de une gent qui près d'eus

habitoient, et que on apeloit Toringiens: cele terre siet en une partie

d'Alemaigne. Un chastel prirent qui estoit nommé Dispargue[27] et en ce

chastel le roy establit le siége de son règne.

Note 27: On croit reconoître Dispargue dans la ville de

Doesbourg, entre Bruxelles et Louvain.

[28]Dès lors commençoit jà l'empire de Rome à abaissier et à décheoir,

et la force des Romains qui souloit estre comparée à force de fer,

estoit jà chéue en la fragilité qui est comparée à pos de terre: car les

Bourgoignons avoient jà pourprise et saisie la province de Lyon, et les

Gottiens celle d'Aquitaine; et les Romains ne tenoient plus de toute

Gaule fors cele partie qui est enclose entre Loire et le Rin.

Note 28: _Aimoini lib. I, cap. 5_.

Le roy Clodio qui moult désiroit à eslargir les bornes de son royaume,

envoya ses espies oultre le Rin pour savoir quelle deffense le païs

avoit; puis passa oultre avec tout son ost; la cité de Cambrai assist et

prist; oultre passa parmi la forest de la Charbonière. A la cité de

Tournai vint, le siége mist entour la ville, assez tost après la prist;

tous les Romains qui contre lui vinrent, pour le païs deffendre, occist

et mist à mort.

[29]Mais pour ce que nous avons ci fait mencion de deus provinces de

Gaule, qui ore est appelée France, avenante chose est que soit mise ici

la distinction de toute Gaule en la manière que la descrit Jules César,

qui en dis ans la conquist. A lui s'accorde Plinius et mains autres

philosophes. En trois provinces principaus est toute Gaule devisée. La

première si est Celle qui vaut autant à dire comme celle de Lyon; la

seconde celle de Belge; et la tierce celle d'Aquitaine. La province de

Lyon, qui commence au Rosne et fenist à Gironde, contient maintes nobles

cités, desquelles nous ayons ci mis les noms; car par les noms des cités

sera plus légièrement la description entendue.

Note 29: _Aimoini præfatio, cap. 4._

[30]La première si est Lyon; Chalons, Ostun, Sens, Troies, Aucerre,

Miaus, Paris, Orliens, Chartres, Rouen, Evreus, Lysieux, Avrences, le

Mans, Nantes, Renes, Vanes, Angiers, Nevers, Tours et Bourges; mais Sens

et Ostun furent jadis de plus grand noblece et de plus grant auctorité

que nule des autres: car la cité d'Ostun fu comme principale et

maistresse de toute Gaule, au temps que Jules César et les Romains

tenoient le païs; pour ce qu'elle obéit tous jours volentiers aus

empereours de Rome, et garda et nourrit tous jours la grâce et l'amour

qu'elle avoit aus Romains. La cité de Sens fu de si grant affaire et de

si grant fierté que les Frans Sénonois assirent Rome et la prirent par

force, et enfermèrent les Romains dedans le Capitole; et les Romains les

firent retourner, par grant avoir qu'ils leur donnèrent avant qu'ils

s'en vousissent partir.

Note 30: _Aimoini præfatio, cap. 5._

Mais Oroses qui fait une autre distinction de toute Gaule et la devise

en quatre provinces, ne s'accorde pas que Tours et Bourges soient en la

province de Lyons: ains veut dire que elles sont en celle d'Aquitaine,

pour ce que elle commence au fleuve de Loire et dure jusques aus mons de

Montjeu[31]. Mains fleuves courent par ceste province, des quels le

Rosne est le plus grant.

Note 31: _Montjeu_, les Pyrénées. «Aquitaniam à flumine

Ligeris usque ad Pyrenæos montes determinat.» (Aimoini

Præfatio, IV.)

Après la description de la province de Lyons met Jules César celle de

Belge[32] qui commence aus dernières parties de Gaule par devers le Rin,

et dure jusques à la cité de Senlis[33]; et s'estent tout contremont

vers orient[34]. Les plus nobles cités sont ci nomées: Coloigne,

Tongres, Trèves, Mez, Toul, Verdun, Rains, Chaalons, Laon, Soissons,

Amiens, Noyon, Biauvais, Vermans, Arras, Tournay, Cambray, et maintes

autres. Mains fleuves courent par celle province, dont le Rin, Matrone

et Muese sont les plus grans[35]; maintes riches forests, des quelles

Ardenne est la plus grant: si grant est que elle dure plus de cinq cens

milles de lonc.

Note 32: _Belge_. «Belgica provincia.» (Aimoin.)

Note 33: _Et dure jusques à la cité de Senlis._ Ce membre de

phrase n'est pas dans Aimoin, et semble une interpolation.

Plusieurs manuscrits portent _Paris_, au lieu de _Senlis_.

Note 34: _Tout contremont vers orient._ Le texte d'Aimoin

n'est pas traduit complètement: «_Belgæ spectant in

septentrionem et orientem solem_.»

Note 35: «_Ejus provinciæ fluvii Scaldus, Matrona alque

Mosa.» Matrona_ c'est la Marne.

La tierce province si est celle d'Aquitaine selon la description Plinius

et Jules César. Elle commence au fleuve de Gironde, et d'une part jusque

aus mons de Montjeu, et d'autre costé jusques à l'entrée d'Espaigne[36].

Maintes nobles cités contient. La première est Clermont, Narbonne,

Caours, Thoulouse, Gaiete[37], Rodais, Limoges, Pierregort[38],

Poitiers, Bordiaus, Saintes et Angoulesme. Maintes riches forests

contient et maints grands fleuves: deux des plus renommés sont Gironde,

et Dordonne. Ce fleuve qui est nommé Dordonne, retient le nom de deus

fontaines dont il sourd, dont l'une est apelée Dor, et l'autre Donne. Si

est nommée ceste province Aquitaine, pour ce qu'elle est plus habondant

de fontaines et de fleuves que nulle des autres. Quant les François

eurent conquis toutes ces provinces, ils les devisèrent en deus parties

tant seulement. La partie devers Septentrion, qui est enclose entre

Meuse et le Rin, apelèrent Austrie; celle qui est entre Meuse et Loire,

apelèrent Neustrie, et par ce nom fu jadis Normendie apelée, avant que

Normans la prissent. La partie devers Lyons que les Bourgoignons

pristrent, retint le nom de eus; pour ce fu-elle apelée Bourgoigne. Ci

avons descrit le siège de toute Gaule au mieus que nous povons, selon

les livres des anciens aucteurs.

Note 36: _Et d'une part,_ traduction encore inexacte.

«_Aquitania à Garumnâ flumine usque ad Pyrenæos montes et eam

partem quæ ad Hispaniam pertinet spectat_.» (Aimoin.).

Note 37: _Gaiete_. Variante: _Gareste_. _Gavalis_ dans

Aimoin. On s'accorde à reconnaître ici _Javouls_ ou _Javols_,

aujourd'hui bourg du Languedoc à cinq lieues de Marvejols.

Note 38: _Pierregort_. Perrigueux.

VI.

ANNEE 447.

_Du tiers roy qui eut nom Mérovée, du quel la première génération

sortit._

[39]Quant le roy Clodio eut régné vint ans, il paia le tribut de nature.

Après lui régna Mérovée. Ce Mérovée ne fu pas son fils, mais il fu de

son lignage. De lui sortit la première génération des rois de France qui

dura, sans faillir, jusques à la génération de Pépin le secont, le père

au grant Charlemaine. Et ce roy fu moult profitable au royaume. En ce

temps passèrent le Rin une gent qui estoit apelée les Huns. La cité de

Trèves ravagèrent, tout le païs d'entour Tongres brulèrent et gastèrent;

en tele manière que toute Gaule estoit en batailles et en persécutions;

par tout résonnoient cris, pleurs, douleurs et pestilences, occisions et

rapines. Si dura ceste male aventure jusques à la cité d'Orliens. La

ville assirent et mirent gardes aus portes, que nul n'en peust sortir.

En ce temps estoit saint Agnien, évesque d'Orliens: le saint homme fist

sa prière vers nostre Seigneur, pourque il confortast le païs et la

cité; Nostre Sire oy sa prière, car, par ses oroisons et par sa mérite,

fu l'orgueil de ce peuple si troublé, qu'il s'enfuirent et se perdirent

en telle manière que l'on ne put onques puis savoir ce qu'il devindrent,

ni où il habitèrent. Mort fu le roy Mérovée après ce qu'il eut régné

dix-huit ans.

Note 39: _Aimoini lib. I, cap. 6_.

VII.

ANNEE 447.

_Du quart roy qui eut non Childéric, comment les barons le chascièrent

hors du royaume_.

[40]Un fils eut le roy Mérovée, qui eut nom Childéric; coronné fu après

la mort de sont père, mais il ne commença pas à régner moult

gracieusement: haï estoit de ses barons pour les vilennies et les hontes

qu'il leur faisoit; car il prenoit à force leur filles ou leur femmes,

quant elles lui plaisoient, pour accomplir les délis de sa char. Pour

ceste raison le chascièrent hors du royaume, plus ne pouvant souffrir

les griefs de sa desfrenée luxure. Quant ainsi fu exilié, il s'enfui à

Bissin, le roy de Toringe, qui moult débonnairement le reçut, et le tint

avec lui moult honnorablement tout le temps de soir exil. Mais nul n'est

si haï qu'il n'ait par fois aucun ami. Ce roy Childéric eut à ami un des

barons qui moult avoit tous jours esté son familier: Guinement avoit

nom: par son conseil faisoit le roy moult de choses tandis comme il

gouvernoit le royaume. Le roy qui bien savoit que les barons ne

l'avoient pas à cuer et qu'il le menaçoient, apela un jour Guinement,

avant que il fust essilié du royaume: conseil lui demanda de ceste

chose. Celui-ci lui conseilla que il donnast lieu à l'ire des

barons[41]: car s'il demouroit, il acroitroit plus leur male volonté que

il ne l'apetisseroit; et la nature humaine est tele que ils portent

envie et haine à celui que ils voient présent; et quant ils ne le voient

mie, aucune fois advient que ils en ont compassion. Il lui promist que

il essaieroit[42] les cuers des barons, et s'il povoit il les apaiseroit

à lui: mais pour ce que il n'en pust de riens estre déceu, il prit un

besant d'or et le coupa parmi, l'une moitié lui bailla et l'autre

retint, puis lui dist ainsi: «Si je te puis réconcilier aux François, je

te envoierai ceste partie que j'ai retenue; et si tu vois que elles

accordent ensemble aussi comme elles font orendroit, ce sera certain

signe de ta réconciliation: lors, t'en reviendras pour recevoir ton

règne, dont tu es maintenant exilié.» Après ces paroles s'en ala le roy

en exil, comme nous avons dit, et celui-ci demoura pour sa besoigne

procurer.

Note 40: _Aimoini lib. I, cap.7_.

Note 41: _Qu'il donnât lieu à l'ire,_ c'est à dire _qu'il laissat

passer la colere des barons_. «ire eorum cededum suadet.» (Aimoin)

Note 42: _Il essayeroit_. Il mettroit à l'essai.

VIII.

ANNEE 457.

_Comment les barons firent roy Gilon le Romain, après qu'ils eurent

chacié le roy Childéric_.

[43]Apres que le roy Childéric se fust destourné du royaume, les barons

qui pas ne vouloient estre sans seigneur, eslirent un roy, Gile avoit

nom; Romain estoit de nascion; de par les Romains avoit la cure reçue de

garder ce que ils tenoient de la terre de Gaule. Pas n'estoient

remembrans des injures et des griefs que ils avoient fait à ceus de Rome

et à ce Gilon meisme. Moult est l'umaine pensée déceue et avuglée qui

pense que celui-là les doive aidier et conseillier à qui l'on aura fait

tant de persécutions et tant de dommages: par quel raison conseillera-il

son ennemi qui lui aura ses biens gastés, ses maisons arses, son peuple

occis et ses cités acravantées? Guinement, qui tant estoit ami au roy

Childéric, estoit sage et plain de grant malice: tant fit en brief temps

que il fu accointé du roy Gilon, lequel ne faisoit rien sans son

conseil, pour ce que il pensoit que il fust le plus loial ami qu'il

eust. Bien savoit Guinement qu'il avoit les François soupeçonneux; et

pour ce lui conseilla tant comme il put que il passast le temps par

faintises et par simulacions, et que il les grevast de tributs et de

exactions. Mais pour ce que il pensoit bien que les François ne se

fléchiroient mie tellement, pour semblables griefs, que ils ne

demourassent en hayne vers le roy Childéric, comme ils avoient

commencié, et que ils ne se tenissent à Gilon qu'ils avoient esleu, il

lui dist en tele manière: «Tu ne pourras brisier la félonie ni l'orgueil

des François, si tu ne détruis aucuns des plus nobles et des plus

puissans; par ce pourras tu légièrement les autres fléchir à ta

volenté.» Gilon qui pas n'estoit averti de la malice que celui-ci

pensoit, s'acorda à ce conseil et le soin de ceste besoigne lui confia.

Guinement qui eut atendu temps et lieu de ce faire, commença à ceus qui

avoient esté plus contraires au roy Childéric: de crime les accusa et

les prist, puis les envoya au roy Gilon pour faire justice. Il commanda

aussi tot que ils fussent punis du crime de conspiration et de magesté

lesée.

Note 43: _Aimoini lib. I, cap. 7_.

Les grandes chroniques de France (1/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 2 / 30 段