PLAGES

Une plage plaît en toute saison,--à l’époque de sa plus grande gloire,

quand, illustrée par les toilettes des femmes, les harnachements de bain

et les calices renversés des parasols, elle semble, avec son arroi de

tentes, le campement d’une guerre en dentelles,--à l’époque de sa plus

grande désolation, quand elle est rendue tout entière à son flot, à ses

vents, et que la barque sombre des pêcheurs vient seule mêler une note

humaine au courroux du paysage,--à l’époque, enfin, de son renouveau,

quand, sous les brises, plus tièdes, dirait-on, d’heure en heure, des

fleurs semblent sourire dans la courbe de chaque vague; mais son aspect

me paraît plus séduisant, oui, et plus instructif, mille fois, vers

l’époque, où, avec la saison finissante, le tumulte des baigneurs

s’apaise, où la décroissance du flot n’est plus suivie par tant de

mioches vêtus de rouge, où la vague n’est plus déparée par tant de gens

mouillés et criards, et, surtout, où l’air n’est plus saturé par la

mélodie des orchestres tziganes.

Sur la plage que je viens de quitter, le premier jour de septembre fut

le dernier de la saison élégante. Dès le matin, la gare retentit,

grinça, bourdonna, et les hôtels se vidèrent comme par magie. Les

petits-chevaux du casino accomplirent encore un petit tour, afin qu’on

les pût essuyer, puis ils s’en furent dormir.

C’est alors que l’on vit, dans ses traits les plus comiques, le tête à

tête de l’homme et de la nature, car tout le monde n’était point parti

(quatre familles, une dizaine de couples, trois individus solitaires

prolongeaient leur séjour) et la mer était toujours là.

Au mois d’août, l’homme qui est venu se reposer des tracas de la ville

devant l’océan ne regarde pas l’océan. Il a trop à faire. Il regarde ses

semblables, il parle, il fume, il lit le journal, et, surtout, il se

souvient, car c’est le temps des bavardages rétrospectifs et des

anecdotes.--Quand il va visiter le flot de plus près, quand il se

baigne, c’est avec ses compagnons, c’est en troupe. D’ailleurs, n’osant

pas affronter le large, il tourne le dos à l’horizon et se mouille en

considérant ses semblables, groupés devant lui sur la plage. Parfois une

vague le surprend, alors il se tord, il rit, il hurle et se démène comme

un insensé. Ce sont là voluptés de bain. La pelure dont il couvre sa

nudité le faisant ressembler à un singe en mascarade, il accentue la

ressemblance par des gestes désordonnés et naïfs. Rien n’est plus

inconvenant que le spectacle d’un mortel entre deux âges qui s’agite,

sans mesure et puérilement, dans l’écume. De tels jeux ne sont

excusables que chez des enfants. J’ai pourtant vu des citoyens chauves

et gras les priser fort.

En septembre, un homme ne trouve plus guère, sur le sable, de compagnons

pour s’ébrouer. Il connaît toute l’histoire de ceux qui partagent son

exil, leur vie n’a rien qui puisse, désormais, l’intéresser ou l’ébahir;

il ne lui reste plus, comme passe-temps, que de contempler la nature.

Finies, les petites causeries sur l’adultère dans la tente zébrée de

rouge et de blanc, finies les minutes énigmatiques et pas très

rassurantes où le destin, par l’entremise de miss Isis, cartomancienne

et chiromancienne experte, se dévoile après l’offrande modique, faite à

la prêtresse, d’un écu de cinq francs!... On a beau avoir vécu sa vie de

bourgeois tout comme un autre, on a beau avoir une femme, des enfants et

du bien au soleil, on a beau ne pas croire en Dieu et très peu au

diable, il passe quand même dans le dos un petit frisson quand on vous

annonce, sans crier gare, de graves nouvelles pour la fin de la journée

ou qu’une lettre chargée se perdra par négligence postale... Oui! on a

eu peur, mais c’était bien agréable tout de même!

Maintenant, plus d’amis, plus de devineresse!--Les vagues jasent, elles

aussi, et il se pourrait bien que l’Océan fût mystérieux... fadaises que

tout cela! C’est fini de rire, on va s’ennuyer.

Depuis quelques milliers d’années que l’homme se promène sur la croûte

mouillée qu’il habite, sa vie durant, il n’a pu encore lier commerce

avec elle!--Il lui faut des êtres de chair pour sympathiser.--A

certaines époques, l’homme se rapproche des arbres, des eaux, des

nuages, et, bien qu’il le fasse timidement, sans confiance, les arbres,

les eaux, les nuages se murmurent les uns aux autres:

«Il va nous parler enfin!»

Mais l’homme balbutie difficilement quelques paroles...

De toutes leurs voix unies, les éléments répondent... Alors, l’homme

prend peur, se cache, se gare la figure avec son bras.

Et, cependant, quelle admirable affection il méconnaît ainsi! Il

méconnaît le geste paternel des chênes et les frémissements familiers

des choses vagues de l’air; il méconnaît la constance des rochers qui le

fixent et l’amitié des étangs qui lui sourient... il méconnaît tout,

et préfère la fille qui lui cligne de l’œil, accotée à un

réverbère.--Songe-t-il jamais que la première nuée de l’aurore est mieux

fardée qu’une prostituée, a plus de séduction, et n’est point vénale?

Non, l’homme ne veut sourire qu’aux êtres de son plan et, devant ses

frères éternels, il bâille.

Il bâille, vous dis-je.

Regardez! Le voici:

Notre homme (moi, si vous voulez, ou bien vous-même) a posé sa chaise

sur un rocher et s’est posé sur elle, il a croisé ses jambes et, sur son

genou, a fermé ses mains irréprochables. Il regarde. Il est seul devant

tout ce bleu, devant tout ce vert et devant toute la pourpre du soleil

couchant.

Eh bien! je ne veux pas insister, faire preuve de malveillance, abuser

du contraste, je ne voudrais pas médire d’un de mes semblables... je

tiens seulement à indiquer, par quelques touches, les deux personnages

qui tiennent la scène.

D’un côté, la mer, aérée, striée de houle, gémissante et joyeuse,

plaintive dans les crevasses du roc et riant par ses écumes, baisée par

le vol des mouettes, ombrée par celui des voiles, frôlée par les brises

et les beaux rayons du jour, chaude, étincelante, parée, traînant sur la

plage le bas de sa robe salie et le tirant à elle d’un geste mystérieux,

la mer enfin, ironique, vertigineuse,--d’un côté la mer...

Et de l’autre Monsieur X... qui bâille et croit rêver.

Sentiments · 第 24 / 36 题