Le plus souvent on discourait (confusément) sur l’immortalité de l’âme.
Ce soir-là, nous parlâmes de Paul Adam.
J’aime ces heures silencieuses où l’on poétise une fin de digestion par
des arguments métaphysiques. En écartant le rideau de la fenêtre, on
voit des flots que la lune ourle d’argent, quelques pins tordus et un
ciel clouté d’étoiles, un ciel bleu plus que de raison, bleu d’un bleu
profond, mais prétentieux et agressif.--Il est bon d’avoir, à portée du
regard et de la main, un paysage d’une si belle tenue, car l’admirer
simplement, sans emphase ni froideur donne une contenance durant ces
instants où nous ne trouvons rien de bien neuf à dire sur la septième
Ennéade de Plotin. On parvient alors, sans peine, à rompre les chiens et
faire dériver la conversation vers une matière que l’on possède à fond
et des idées que l’on sait exprimer en leur beau.
Mais cela n’est qu’une digression; je voulais vous dire comment nous en
vînmes à parler de Paul Adam.
Ce fut ainsi: la muse de la demeure où j’écris est une vieille dame à
cheveux blancs et qui, au mépris des plus sages conseils de son docteur,
goûte fort les longues veillées. Elle nous donne, dès le jour fini, son
avis sur toutes choses, d’une voix dont le timbre est resté pur et les
inflexions délicates. Elle rappelle, par la grâce courtoise de son
langage, cette illustre Madeleine de Scudéry dont tant d’honnêtes gens
se montrèrent amoureux et qui composait de longs romans où ses
contemporains se reconnurent.
Piquée de cette comparaison que nous fîmes, un jour, en sa présence,
notre muse désira lire une des œuvres de son modèle.--Le lendemain, je
lui apportai _Artamène ou le grand Cyrus_ (10 vol. in-8º).--Ainsi que je
m’y attendais, ces dictionnaires lui déplurent, et, de ce fait, elle me
fit, une heure durant, mille reproches.
Comme je m’humiliais et lui baisais les mains, elle s’écria:
«Enfin! je vous pardonne, mais c’est pour vous gronder encore. Eh! quoi!
ces livres que vous paraissez estimer, ces romans historiques de Paul
Adam, sont, d’après ce que vous m’en dites, conçus dans le même esprit
que ces pauvretés.»
Et, tandis que je frémissais d’avoir pu desservir par mes gloses un
auteur que j’aime, elle ajouta:
«Mais oui! la demoiselle avait des renseignements inédits sur les
batailles et la stratégie du grand Condé par l’entourage de ce prince
qui était de ses amis. Ces traits d’histoire secrète expliquent
suffisamment la vogue de telles fadaises. Je crois que l’attention que
vous portez aux livres de Paul Adam provient de raisons analogues.
«Ce romancier que je n’ai jamais vu, mais qui doit être, j’imagine, fort
vieux, à en juger par les vingt ouvrages dont vous me citiez hier les
étranges titres... (_Les Images sentimentales_! voyons! est-ce
raisonnable? _Chair molle_... pouah! _Être_... serait-ce une grammaire?
on ne le dirait pas à voir le style de Paul Adam)... ce romancier semble
vous avoir fourni, sur toute une époque de notre histoire, des
indications qui vous surprirent, des renseignements tout à fait inédits.
Suivant lui, nos plus belles révolutions ne sont plus de brusques
angoisses du pays, mais le résultat, prévu par quelques initiés, de
combinaisons mystérieuses.
«Une chronique, expliquée par des manœuvres de sociétés secrètes, ne me
dit rien qui vaille. De mon temps, on rendait l’histoire logique en
faisant intervenir la Providence à tous les coins d’un règne. Cela, du
moins, était simple. Je ne crois pas que des parlotes de francs-maçons
aient pu empêcher Napoléon de gagner des batailles et d’en perdre. C’est
vraiment trop enfantin. Aussi, je tiens Paul Adam pour un méchant auteur
qui essaye de m’en imposer par ses considérations historiques, et, se
fût-il contenté de composer des romans romanesques, il ne me déplairait
pas moins, car j’ai lu de lui, dans le temps, un livre où il nous
racontait en un français difficile et avec un grand appareil
d’hyperboles, de paraboles, de syllepses et d’ellipses plus biscornues
que gracieuses, les aventures d’une jeune écervelée du nom de Clarisse
et de fort mauvaise éducation, qui m’enlève toute envie de pénétrer plus
avant dans les ténèbres de ses considérations historiques.»
Elle s’éventa rapidement avec un délicieux petit éventail où des amours
gouachés poursuivaient des nymphes sur un fond d’arbres taillés en
pyramide, et se tut.--Elle avait dit.
Je respecte fort ma vieille amie, et, le plus souvent, je la laisse
discourir comme bon lui semble, mais, en vérité, il est des jours où,
abusant de l’excuse que lui fournissent son âge et cette grâce fanée qui
la singularise, elle passe la permission et parle trop insolemment d’un
temps qui n’est plus le sien. Je crus de mon devoir de protester, et,
m’installant dans un fauteuil, je me carrai comme pour pérorer tout au
long.
Je tâchai d’abord de la faire revenir sur son premier grief.
«Les romans historiques de Paul Adam, lui dis-je, cette série qu’il
intitule: _Histoire d’un Idéal à travers les Siècles_, et qui s’étend de
Byzance, durant les jours de sa gloire, à Paris durant les heures
contemporaines, ne sont pas des chroniques écrites par fantaisie, ni des
paysages humains vus à travers des lunettes colorées. Point du tout. Les
faits, les mobiles, les intentions ne sont pas déformés par l’œil qui
les observe, et, en cela, je vous l’accorde, ils figurent par
comparaison de fort mauvais romans historiques. Ce genre, que d’aucuns
veulent aujourd’hui ranimer et faire refleurir, était, entre tous, le
plus détestable.
«Un écrivain prenait quelque fable, plus ou moins historique par son
essence ou ses entours, et la façonnait à l’image que lui proposait sa
fantaisie du moment. Quel vilain portrait il nous donnait là! Moïse,
Vercingétorix, Pierre le Grand et Mme du Barry parlaient avec un esprit
qui sentait de loin son dix-neuvième siècle. Leurs sentiments, leurs
préjugés, leurs amours, étaient d’aujourd’hui, et, faute plus grave,
leurs opinions politiques avaient le ton de celles que les chroniqueurs
sérieux se sont faites rétrospectivement par la confrontation des
textes. De plus, les héros des romans historiques sont toujours de
merveilleux divinateurs. Cicéron, qui parle dans tel conte de
l’antiquité latine, se doute bien, tandis qu’il se promène, pensif, sur
le forum, que la loi du Christ sera la loi du monde. Saint Louis, sous
son chêne, prévoit le code civil et en blâme avec esprit certains
articles, et quel délice que d’entendre Christophe Colomb, traversant de
nouvelles écumes, prophétiser la colonisation anglo-saxonne du nord de
ce continent qu’il va découvrir!
«Voilà, dis-je, en levant les yeux vers ma vieille amie pour voir si
elle m’écoutait toujours, voilà de la laide besogne. J’avoue que,
parfois, elle prête à rire. Un auteur dérange volontiers Jésus-Christ ou
Colbert pour le faire causer un moment avec le héros obscur d’une
aventure galiléenne ou classique, et de grands hommes, exhibés ainsi
pour un court instant, comme un acteur célèbre qui vient réciter une
fable à un concert de charité, font piètre figure.--Cela me rappelle
l’ironique et si facétieuse biographie de Napoléon que nous donnent MM.
Cerfberr et Cristophe d’après _la Comédie humaine_.»
Je pris un volume sur la table et lus:
«_Bonaparte (Napoléon), empereur des Français, né à Ajaccio. Il excusa
les manèges infâmes du policier Cotenson. (L’Envers de l’Histoire
contemporaine.) En avril 1813, sur la place du Carrousel, il dit à Duroc
une phrase courte qui fit sourire le grand maréchal. (La Femme de trente
ans.)_
«Ce qui est tout naturel chez Balzac devient ridicule chez plus d’un
romancier. Je n’aime guère voir la _figure connue_ passer dans le fond
du décor comme dans les revues de fin d’année. Ne dérangeons pas les
grands hommes.
«Paul Adam procède suivant une méthode un peu différente. Certes, le
style des narrations, la facture extérieure du roman, le côté descriptif
sont bien à lui, et je ne laisserai pas sans réponse le reproche que
vous faites à mon auteur d’écrire mal, mais poussons plus avant. Quels
sont donc ces dialogues singuliers, ces bizarres façons, ces coutumes
inconnues, ces émotions étranges, ces discours inouïs?--Ce sont
simplement les dialogues, les façons, les coutumes, les émotions, les
discours de l’époque dont traite l’écrivain. Ah! que nous voilà donc
loin des Messaline en gutta-percha et des Héliogabale à figure Louis XV!
Les personnages sont vrais, ils sont criants de ressemblance, non comme
des photographies, mais comme de bons portraits. Quand un costume nous
est décrit, ce n’est pas la gravure de mode que nous revoyons, c’est de
la chair habillée. Tant pis pour nous si nous ne reconnaissons pas nos
arrière-grands-parents.
«Un auteur, sollicité par le désir d’être pittoresque et d’intéresser
l’œil, tombe volontiers dans ce travers un peu bas d’insister, dans ses
descriptions de costumes, sur les parties de l’habillement ou de la
parure qui ne sont plus en usage. On dirait que les seigneurs du XVIIe
siècle, vus à travers la fiction romanesque où ils nous sont décrits,
couchent avec leur épée, que les chevaliers ne descendent jamais de
cheval et croiraient déchoir s’ils ôtaient leur casque à visière, fût-ce
pour boire ou baiser une belle bouche.--Le lecteur ne s’offense pas de
ces puérilités à cause du plaisir qu’il trouve à voir un personnage tel
qu’il se l’est toujours imaginé depuis les bancs de l’école. Il ne se
figure pas Louis XIV sans perruque plus qu’il ne peut se représenter un
saint sans auréole.
--N’empêche, interrompit notre muse, que les événements dont Paul Adam
nous parle ont un je ne sais quoi d’étrange qui me rebute un peu.
L’histoire honnête m’apprit, jadis, que tel grand personnage mourut dans
son lit paisiblement et votre auteur me dit, par la bouche de héros,
peut-être peints de façon très exacte, que ce même grand homme a
succombé grâce à une obscure conspiration dont je ne puis dire si elle
s’occupe de politique, d’astrologie ou de morale. Y a-t-il donc tant de
philosophes par le monde? et qui dirigent l’histoire et font le destin
des peuples? Je ne crois pas beaucoup aux souterrains, aux menées
obscures, aux masques de fer. Cela me paraît convenir aux seuls petits
enfants, lassés des dragons, des sorcières et des farfadets! Est-ce
beaucoup plus vraisemblable? J’aimais mieux les inventions féeriques.
Elles avaient du charme et de la couleur, quelque chose de plaisant qui
faisait sourire et le grand mérite de n’avoir pas d’importance, au lieu
que les imaginations de Paul Adam ont certain air de prophétiser, de
bouleverser les idées reçues et d’obscurcir la plus simple chose, qui me
déplaît fort!
--Vous pensez, répondis-je, que l’histoire est, dans ces romans,
machinée de façon romanesque? Vous n’aimez pas le carbonarisme ou ce qui
lui correspond? Vous montrez peu de goût pour les sociétés secrètes?
Leurs rites et leurs petites manies vous déplaisent? Mais songez donc à
l’étrange idée que nos arrière-petits-neveux auraient des années
contemporaines si jamais on les leur décrit d’après les premières pages
des journaux d’opinions extrêmes, ces journaux que lit votre concierge,
mon valet de chambre et la fruitière d’en face! Ajoutez-y les racontars
du coin du feu recueillis par des âmes simples, et les mémoires des gens
passionnés. Voyez maintenant quelle inquiétante histoire vous avez
composée! Combien de mines bien creusées nous seraient décrites où
jésuites et libres penseurs travailleraient sourdement à de tragiques
choses! Et, sans parler des temps à venir, figurez-vous seulement une
chronique des années où l’anarchie commença de se répandre, écrite par
un anarchiste littérateur et par conséquent de second plan.
«Nous ne voyons plus, à certaines époques de l’empire romain, que la
petite Église chrétienne. Elle est pour nous le centre du monde et,
pourtant, nous savons bien que nous faussons l’histoire, puisque les
chrétiens étaient alors de très petites gens dont personne ne se
souciait. Demain, supposez que le mormonisme convertisse le monde, les
mormons nous paraîtront avoir toujours formé une secte redoutable dont
toujours nous nous défiâmes, au lieu qu’en vérité on sait d’eux
seulement qu’ils prenaient plusieurs épouses, habitent près d’un lac
très salé et ne s’occupent guère de nous.
«C’est là le défaut de toute histoire contemporaine. Paul Adam l’a bien
vu et de ce défaut il s’est servi. Il a tâché de nous rendre l’aspect
d’une époque par les yeux des gens qui vivaient à cette époque. C’est la
biographie d’un grand homme faite par son secrétaire, adolescent
passionné, imaginatif, de parti pris, mais qui a vu son modèle de près,
qui a vécu avec lui et connaît bien les petits travers du dieu, les
traits qui le rendent plus humain;--c’est le récit d’une émeute fait par
un passant qui se trouvait dans la foule. Sans doute a-t-il vu de trop
près... du moins il a vu.--Sur Napoléon, nous entendons tenir, dans les
livres de Paul Adam, de bien singuliers propos... mais tels étaient les
propos que des gens estimés comme penseurs, guerriers ou sensualistes,
tenaient sur Napoléon, durant l’empire. Un homme d’imagination pense
volontiers que l’univers est ligué contre lui; l’histoire ne retient pas
sa crainte. L’histoire a-t-elle retenu les craintes et les espoirs des
parents du jeune Héricourt qui, dans _l’Enfant d’Austerlitz_, est le
protagoniste de Paul Adam? Je ne sais, mais ces mouvements n’en ont pas
moins existé dans leur âme et, si l’historien les enregistre à peine, le
romancier peut leur donner une grande place. Un cas d’autosuggestion
aussi vive est une marque de l’époque, un chroniqueur psychologue aurait
tort de le dédaigner. Quand les fouriéristes et les saint-simoniens
parlaient d’eux-mêmes, ils semblaient former le centre de l’univers,
quand, maintenant, il veut parler d’eux, un biographe est bien forcé de
noter cet orgueil et cette illusion qui donnent une physionomie si
spéciale à ces socialistes rêveurs. L’histoire, vue de près, est toute
imprégnée de rêve. Ce rêve disparaît quand on s’éloigne, les documents
le remplacent, l’homme-dieu redevient un homme tout court, ses actions
font son histoire, et, par contre, l’homme qui rêva, qui participa aux
rêves de ses contemporains, devient une façon de dieu, ses rêves font sa
légende. Or, Napoléon était, outre un homme de génie, un homme aussi.
Qui sait si les émotions de ses contemporains ne le touchaient pas
secrètement et ne déterminèrent pas un peu les plus illustres de ses
gestes? Les travers et les retours de sa fortune, les interférences que
produisit son étoile dépendraient donc non seulement du hasard, de ses
calculs, des conseils qu’il reçut et des ordres qu’il donna, mais aussi
d’influences difficilement appréciables quand un siècle les a lourdement
effacés. Encore une fois, cela est possible, et cette possibilité suffit
à ce que les opinions, paradoxales à première vue, de Paul Adam, se
trouvent justifiées.»
Ma vieille auditrice m’interrompit:
«Mais ce n’est pas cela que je vous demande! et je n’ai que faire de vos
interférences! J’ai peut-être tort, mais les romans de Paul Adam
m’ennuient. Les parlotes de bourgeois idéologues n’ont rien qui me
séduise et, si elles ne valent pas plus cher, à ne considérer que
leur style, les longues histoires de Dumas père m’amusent
davantage.--Écoutez!--La porte du fond s’ouvre, les courtisans se
rangent, la marquise de ce que vous voudrez étouffe un soupir d’émotion,
un homme chamarré annonce:
«Le Roy!»
«Et on a envie de répondre:
«Je le marque!»
«C’est toujours plus drôle que _l’Enfant d’Austerlitz_!»
Notre muse manquait de sérieux. Je tâchai de le lui faire sentir.
«Vous badinez, mais votre plaisanterie est cependant critique. Voyons!
n’en venez-vous pas à mépriser bien vite le ridicule artifice qui donne
aux romans historiques du commun le semblant de la vie et leurs grâces
de parade. Rien n’est plus romanesque, paraît-il, qu’un adultère couché
dans un lit célèbre et les mésaventures conjugales d’un prince du sang
ont toujours de quoi intéresser le public. L’auteur prend ainsi la plus
misérable intrigue, dont il ne voudrait certes pas pour un conte
moderne, et la sauve en plaçant ses péripéties contre un décor que les
images ont popularisé. L’alcôve ou le panorama font ainsi passer
l’idylle ou la bataille. Paul Adam a visé plus haut.
«C’est une œuvre énorme qu’il a entreprise. Un idéal change suivant le
cerveau qui l’a rêvé. Il se transforme ainsi que le fait une personne
vivante. Il est une personne vivante, et, dans les romans de Paul Adam,
il faut le considérer comme tel. Chacune des «volontés merveilleuses»
qui le dictèrent à la foule y mit un peu de sa propre ressemblance et
quand cet idéal grisa le petit Omer Héricourt, c’est, dans l’âme
incertaine d’un enfant, d’un adolescent, presque d’un homme, d’obscures
luttes qui nous sont décrites. L’idéal est parfois trop élevé. Pour
atteindre à cette émotion dépensée que prône Paul Adam, il faut des
forces vives qui se rencontrent peu aux époques de relâchement. On n’est
pas impunément l’enfant d’une victoire, ou, du moins, risque-t-on de
devenir l’homme d’une défaite. Et ne voyez pas, dans cette âme, un
combat aussi intéressant (je prends le mot dans son sens le plus
vulgaire) que parmi les méandres d’un roman parisien?
«Intelligent et sensible, Héricourt est le reflet équivoque et
mélancolique des temps troublés où il se développa. Il souffre de ne
pouvoir se former à la ressemblance altière de ses aînés. Il plie sous
les chaînes que jetèrent sur lui la famille, le temps, l’heure, les
influences, et, s’il se désole d’être prisonnier, son indécision s’en
accommode. L’époque ne permet pas d’imiter ces beaux caractères, tout
raidis de volonté, qui l’entourent. Ils ne sont plus que les
représentants superbes d’un monde en démolition, et le grand coup d’épée
qui faisait à son homme une fière allure ne vaut plus que par sa beauté
de souvenir. Il faut se composer un nouveau personnage, il faut innover
dans les méthodes, il faut inventer sa conscience, et, pour un
adolescent, la tâche est dure.
«Ballotté par mille désirs, mais tremblant d’effroi, Héricourt porte en
lui une France nouvelle. Elle garde la défroque étincelante et
scrupuleuse du temps où soufflait le vent d’épopée. C’est encore de quoi
habiller de façon héroïque un jeune homme incertain de la qualité des
parures.»
Ma vieille amie agita vivement son éventail et, après avoir créé autour
d’elle un petit tourbillon, dit avec l’insolence du dieu qui parle dans
sa nuée:
«Un idéal? un idéal! cela est fort joli. Paul Adam a donc fait
l’histoire d’un idéal; il nous a rendu les variations de cet idéal, il
nous a montré le reflet de cet idéal en divers cerveaux humains. Très
bien! Vous oubliez seulement de me dire quel est cet idéal. Est-ce un
idéal traditionnel ou romantique? Touche-t-il à la morale ou à l’art?
Est-il...»
J’interrompis:
«Le définir est très simple.
«Un homme tue un autre homme; une bête massacre une autre bête.--La
force seule agit. Passons.
«Un homme évite l’attaque d’un autre homme; une bête s’évade et dépiste
une poursuite dangereuse.--La ruse seule est en jeu.
«Un homme est vainqueur d’un autre homme, sans armes, par la seule
réflexion, par l’ascendant que lui donne sa pensée.--L’esprit seul est
en jeu. La lutte s’est déplacée. L’émotion cérébrale a vaincu l’émotion
physique.
«Un homme se trouve devant une statue. Il est subjugué.--C’est la
dernière victoire; celle d’une émotion de pensée.
«Voilà ce que prône Paul Adam.
--Et pensez-vous, sérieusement, qu’avec un tel point de départ Paul Adam
arrive jamais à faire vivre ses personnages? Rappelez-vous, mon cher,
les romans de chevalerie! Le héros éperonné, casqué, monté sur un beau
cheval, armé d’un grand sabre, est tellement perdu dans le rêve qui
l’occupe de conquérir une princesse que jamais, jamais, entendez-vous?
il ne songe à manger ou à dormir! Les lecteurs des romans idéalistes ont
une belle âme, je vous l’accorde, mais ils n’ont pas d’estomac (et ne
voyez pas dans ce mot une basse plaisanterie); leur bouche n’est faite
que pour le baiser, elle ignore la nourriture, leurs dents mordent mais
ne mâchent point, leurs yeux regardent une belle, ils croiraient
déroger, sans doute, en se fermant pour le sommeil! Ces hommes sont de
purs esprits; dans leurs aventures, je cherche en vain ce trait de
vérité qui me laisserait entendre qu’avec une âme ils ont un corps,
comme aussi, dans leurs discours, ne trouve-t-on jamais cette phrase
simple qui, non seulement exprime une idée, mais nous montre celui qui
l’exprime. Qu’il parle lui-même ou fasse parler, Paul Adam ne cesse
jamais d’employer un langage obscur.
--Il me semble, chère Madame, répondis-je, que sur ces deux points:
vérité de caractère, vérité de style, vous faites par excès de sévérité
une lourde erreur.
«Tel romancier nous décrit un personnage et nous nous ébahissons: quelle
exactitude! Tout est rendu, depuis la coupe de l’habit jusqu’à la
palpitation des narines! Quelle merveille sobre et précise!--Donnez-vous
la peine de regarder de plus près.--Oui, tout est rendu de ce que l’on
voit quotidiennement des gens occupés de petites choses, tout est rendu
de leurs gestes, du commun de leurs pensées, tout est rendu à un certain
point de vue.--Encore une fois, Paul Adam cherche d’autres effets
artistiques. Peu lui importe que l’un de ses héros apparaisse toujours
dans notre souvenir avec une verrue sur le nez, mais il triomphe quand
nous ne pouvons nous rappeler ce personnage sans qu’aussitôt nous soyons
forcés de repenser ses pensées, de voir la direction de ses désirs et de
connaître leur essence la plus subtile.--La ressemblance des héros de
Paul Adam est celle-là même que savent donner les grands peintres et à
laquelle les plus habiles d’entre les photographes n’atteignent
pas.--Voulez-vous me faire dire que ces hommes sont dessinés plus grands
que nature?... Oui, cela est presque vrai. Leur démarche est parfois
démesurée, leurs paroles, ils les jettent aux quatre vents, à l’aide
d’une trompette immense, trompette de gala, toute tintante de grelots,
enrubanée de soies rouges, de soies vertes, de brocarts, de bannières et
de drapeaux qui sentent la poudre et en sont tachés; une vive
intelligence du monde les retient, un vent de sensualité folle les
pousse; ils ont le prestige des statues colossales qui voient plus
d’horizon que nous. Ce n’est pas là notre humanité?... Eh! j’en suis
bien fâché, mais c’en est une autre!... Et la façon dont elle est
décrite nous donne à chaque instant de beaux exemples de ce mauvais
style de Paul Adam qui vous trouble si fort!
«Sans doute, il n’est point parfait.--A l’époque où Paul Adam commença
d’écrire, les néo-naturalistes parlaient une langue étrange, contournée,
excessive, dure par le son et ridicule par le choix, les symbolistes ne
parlaient aucune langue, ils balbutiaient difficilement un patois
brouillé, liquide, affecté à l’extrême; ils voulaient, par le placement
de leurs vocables, rendre le tintement de la première goutte de rosée
qui tombe dans un lys au crépuscule du Vendredi Saint et l’écho du
soyeux murmure que faisaient, sur une dalle de porphyre, les sandales de
Cléopâtre. Amusettes pour les Petites-Maisons!
De ces écoles, Paul Adam a gardé de mauvais ornements. La parure de son
style reste défectueuse, mais le fond est excellent. Ce sont des
broderies imparfaites sur une trame solide. Ce n’est pas un beau style.
C’est un style musclé. Il ne coule pas, au hasard d’une fantaisie de
malade, comme les déliquescentes extravagances de tel poète que l’on
vanta. Si ses fleurs semblent parfois artificielles, ses fruits sont les
fruits lourds d’un arbre touffu mais bien ramifié.
«Le style de Paul Adam! Je gage que vous le reconnaîtrez sur quelque
feuille que vous le trouviez. Il bouscule, fait crier, tranche, étonne,
éblouit brusquement, puis caresse et soupire...
«Ce n’est déjà pas si mal pour un méchant style.»
Il y eut un silence, car je perdais haleine. Notre muse, qui tricotait
allègrement sous la lampe, leva ses beaux yeux vifs.
«Mais alors, dit-elle, avec un petit sourire ambigu, Paul Adam serait, à
vous entendre et suivant l’expression vulgaire dont vous vous servez
parfois, un _très gros monsieur_?
--Et je me souviens toujours, repris-je, sans vouloir prendre garde à
cette interruption, je me souviens toujours, quand on parle légèrement
d’un auteur dont la pensée, la force et la grande production devraient
au moins inspirer le respect, à la vilaine figure que font ces jugements
lorsqu’on vient à les rappeler quelque dix ans plus tard!
--Oh! cher ami, voilà un mot cruel! dans dix ans, songez donc combien
ces choses me seront indifférentes! Seule, j’espère, la voix des
séraphins...»
Et, sur ces mots, notre causerie fut interrompue.