ODEURS SUAVES ET GALANTERIES

La première fois que je le vis, il faisait les cent pas devant son

étalage, dans une de ces ruelles bien colorées, poussiéreuses et

malodorantes (le souk des parfums, je crois) qui font le charme de

Tunis. Il m’engagea, par beaucoup de prières et de courbettes, à visiter

sa boutique. J’y consentis. Il y avait là, dans des caisses, des

corbeilles, de l’ouate, des copeaux, du son et de la sciure, tout un

assortiment de fioles et de flacons soigneusement bouchés avec de la

cire. Les uns contenaient cette «essence ravie aux vieillesses des

roses»; les autres, de la pommade au jasmin; enfin, de petits pots

blancs, sur lesquels un palmier était figuré, recélaient des confitures

fort pimentées.

Séduit par tout cet appareil, je goûtai, m’enduisis, me parfumai, et

m’en allai, le cœur sur la main, la tête alourdie d’une incroyable

migraine.--Je jurai bien de ne plus approcher de ce palais des mille et

une senteurs et, pourtant, le lendemain même, je me rendais dans la

ruelle coupée d’ombre et de lumière.

Du plus loin qu’il m’aperçut, le Tunisien, haussant la voix, se répandit

en paroles de bienvenue et, dès l’abord, me traita comme un vieux

camarade. Quelques instants plus tard, devant une boîte de _rahat

lokoums_, gluants à souhait, et malgré l’odeur incessante de friture que

dispensait la boutique d’à côté, je l’entendais, avec plaisir, me

raconter des histoires de femmes. Il me nomma ses maîtresses, me les

décrivit, exactement et sans rien oublier, me les vanta, me les

conseilla, me donna leurs adresses, soupirait à leur souvenir, et ses

yeux ne montraient plus alors que du blanc.--J’eus, au cours de sa

conversation nombreuse, entremêlée de mots arabes qu’un geste

traduisait, une vision nouvelle de la vie. Au fait, je l’avais eue

presque pareille, étant tout enfant, quand on me confia que le palais de

la fée Grignotte était bâti, de la cave au toit, en sucreries et qu’à

lécher les murs on encourait d’inoubliables satisfactions.

De même, pour mon ami tunisien, les heures coulaient, délicates et

mielleuses, la terre n’était qu’une conjuration de divans, de coussins,

de soieries, et la femme, plus douce que la pâte de narcisse, pulpeuse

comme une banane, agréable aux lèvres plus que la meilleure confiture,

participait fort de la nature des bonbons et, tout entière, figurait

assez bien un fondant.--Le geste mou, le frémissement des lèvres, les

doigts nerveux de mon interlocuteur accentuaient cette impression, mais

une saveur âcre de cantharide relevait ce que ces propos auraient eu de

décidément fade, ce que cet idéal de pâtissier eût présenté de trop

écœurant.--Excité quelque peu par un concours de jolies femmes, ce

Tunisien eût fort bien réussi à Paris dans le rôle de conférencier

mondain, tant le cosmétique, le bouc et la rose se mariaient aimablement

en ses paroles.

De retour en France, je crus avoir à tout jamais perdu mon ami de Tunis.

Je me l’imaginais, avec un peu de tristesse, traînant ses babouches et

son burnous maculé dans les souks en pente raide, et fumant au soleil

des cigarettes de tabac blond, mais, un jour, je retrouvai sous sa

figure européenne, un malaise analogue à celui qu’il m’inspirait. A ce

sujet, je voudrais vous décrire un autre paysage.

Il est une île singulière qui fait face à la berge de Billancourt et

dans laquelle je vais parfois me promener, le dimanche soir. On peut y

admirer les danses et les agitations de quelques dizaines de couples

saisis par de légères ivresses et secoués par une joie exultante, une

joie à saccades. Bientôt la nuit tombe, et mon plaisir commence.

Sur le plancher inégal, poussiéreux et jaune à cause de trois lampes

tremblantes, les quadrilles se dissolvent et perdent à chaque figure

quelque danseur. La mélancolie qui monte du fleuve fait frissonner les

jeunes femmes et trembler les lèvres des garçons à casquette... C’est

alors que les maigres bosquets de l’île deviennent curieux à visiter. On

y perçoit des gémissements, des jurons tendres, à demi étouffés, et,

contre le tronc d’un saule, le soupir continuel de la Seine qui

s’épanche. Dans l’atmosphère humide, flotte une odeur de vin médiocre,

de tabac moisi, de sueur et de linge. Peu à peu, le spectacle devient

d’une lubricité assez noire. J’entends un rire aigu, pointu, strident,

un crachat, un bruit de brise, un juron, une branche et un busc de

corset qui craquent.

Je ne sais pourquoi, mais il me semble retrouver les cris de cette île

joyeuse avec les causeries de mon ami tunisien dans tout un genre de

littérature qui, depuis quelque temps, paraît en bonne production et de

bonne vente. Ces livres aux couvertures plus ou moins illustrées sont

une transposition élégante et souvent raffinée des scènes que je viens

de rappeler.--Même sensualité triste dans les uns, même fadeur pimentée

(si l’on peut joindre ces deux mots) dans les autres. Ils passent pour

des livres gais. Leur trait le plus visible est d’être affreusement

mélancoliques.--Oui, c’est bien cela! je reconnais l’odeur de mort, les

relents de pourriture spirituelle, ou bien l’odeur écœurante des parfums

à bon marché, les relents des confiseries médiocres.

Oh! les pauvres tentatives de joie!

Je ne demande pas du tout que l’amour soit gai. Les plaisanteries sur

l’adultère et le cocuage finissent par lasser un peu. D’autre part, il

est plus d’une belle histoire passionnée depuis _Manon_ jusqu’à _un

Amateur d’Ames_ qui nous fait entendre le tragique duo de l’amour et de

la mort, et, pour citer enfin le roman que des gens de sens et de goût

délié proclament le chef-d’œuvre de la narration courte, _la Femme et le

Pantin_ ne nous montre-t-il pas le masque le plus tragique et le plus

horrible que puisse prendre l’amour? Oui, mais tout cela se passe dans

les hautes régions; ces œuvres ont un caractère commun: on n’y trouve

point de grivoiseries, et c’est à cause d’un certain air grivois que les

romans de Willy, par exemple, ses _Claudine_ particulièrement, avec un

style délicat, une composition habile, d’indéniables qualités d’émotion

et des caractères vivants, me semblent être les fruits blets d’un

mauvais arbre.

Voici qu’une impulsion galante se révèle à nouveau dans le roman

français; bientôt on ne s’occupera plus du tout d’amour, mais seulement

de gymnastiques amoureuses, et, de la première page aux dernières

lignes, si l’alcôve reste ouverte, la lampe ne sera certes pas baissée.

Ce sera tant pis!--Qu’on fasse le compte de ce que ce genre littéraire

nous a laissé... nous trouverons un seul nom, celui de Crébillon, le

fils, et encore, je pense que personne ne le lit dans un autre dessein

que celui de tâcher à ravir le secret de son admirable style.--Tout le

reste est allé à l’égout, et le nom même de cent auteurs d’ouvrages

galants et pommadés sont allés rejoindre les vieilles lunes, sans que

nous ayons gardé le moindre souvenir de leurs gentillesses.

Mais, puisque j’ai pris comme exemple les _Claudine_ de Willy, je m’y

tiens. Je crois sentir, tout aussi bien qu’un autre, le charme qu’il y a

en elles. Willy décrit la nature en traits vraiment campagnards et ses

façons de la peindre sont très sympathiques.--Il court une émotion vive

et prenante dans les amours de Claudine et du grand Renaud, vers leur

début... mais ensuite, et avant, et tout le temps, en somme, quelle

douceur provocante, quel érotisme triste dont on ne parvient pas à

sortir!

Voyez-vous! tout cela découle du goût immodéré que les auteurs de second

plan ont pour le laid. Sous le prétexte imprudent que Baudelaire avait

extrait la beauté du Mal, chacun a voulu se faire extracteur de beauté à

son tour, et, Dieu juste! en quels étranges lieux sont-ils allés la

chercher!

Or, qu’on le remarque bien, enlevez aux _Claudine_ les qualités de

facture et d’émotion, il restera une horrible petite chose dans le genre

_leste_ et _retroussé_.

Il y a, dans ces livres, deux parts à faire: l’une est composée des

pages où l’auteur nous dit son amour pour la campagne, les occupations

légères qui sont la menue monnaie de la vie, la tristesse et les sourdes

angoisses de la passion; cette part-là est exquise et souvent même

belle; mais il s’en trouve une autre où nous sont décrites, lentement et

sans rien oublier, des caresses trop prolongées, de mauvaises mœurs et

des derrières de petites filles malpropres.

Eh bien! je pense vraiment que cette part-là ne vaut rien.

C’est tout ce que je voulais dire.

Sentiments · 第 23 / 36 题