honnête devrait sans doute mettre un bœuf sur ma langue. Mais cette
femme s'est trop de fois promise et trop de fois refusée pour qu'elle
ait le droit à aucun ménagement de ma part. Je dis tout haut ce que je
pense d'elle: pis que pendre. Madame de Vermorne est tout bonnement le
diable, oui: l'être incombustible qui vit avec volupté dans le feu.
Et ne tombez jamais sous ses pattes! Tous les supplices infernaux, y
compris celui de Tantale, ne seraient rien auprès du vôtre.
Je restai coi, et m'en allai désorienté.
Bréva ne mentait pas, nul doute à cela. Mais d'autre part, j'avais vu,
moi, les yeux de «l'être incombustible», le jour du match. Et c'étaient
des yeux qui brûlaient à grand feu, des yeux de désir et de folie. Nul
doute à cela non plus. Alors?
Un soir, j'obtins de madame de Vermorne un rendez-vous. Oh! rien de
décisif, ni même de compromettant. Mme de Vermorne avait accepté de se
promener avec moi, à la brune, dans la forêt proche de la ville. Rien
de plus. Et je n'avais même pas la ressource de nous perdre sous bois,
les sentiers étant rares et les futaies impénétrables. S'écarter de la
lisière des arbres est une impossibilité.
Nous marchions donc sur cette lisière, dans une ombre encore
entrecoupée de soleil. Des fougères arborescentes alternaient au bord
du chemin avec des talus d'herbe molle. Le pêle-mêle prodigieux des
deux végétations, la tropicale et la tempérée, abondantes l'une et
l'autre, jaillissait de toutes parts autour de nous. Et je me taisais,
et j'oubliais de faire ma cour, saisi par le silence formidable de la
forêt, confondu par la majesté muette, mais vivante et violente, de ces
légions de troncs pressés, innombrables, de ces feuillages opaques,
pareils à des toits de cathédrales, et de toute cette profondeur
indéfinie, inexplorée,--si belle,--et qui pourtant sert de refuge aux
fléaux terribles inconnus de l'Europe, le paludisme, la fièvre jaune,
la pachydermie, la lèpre...
J'oubliais de faire ma cour. Mais madame de Vermorne, provocante à son
habitude, imagina de s'asseoir au bord du sentier, et profita de la
halte pour me reprocher, non sans ironie, mon silence:
--Moi qui hésitais tellement à vous l'accorder, ce rendez-vous! Je me
serais décidée bien plus vite, si j'avais prévu que vous seriez si
sage...
Elle souhaitait clairement que je le fusse moins. Je me lançai poliment
dans le flirt. Contente, elle marivauda avec beaucoup, de grâce. Les
mots hardis ne l'effarouchaient pas du tout, et elle se frottait au
désir des hommes comme un papillon au verre brûlant d'une lampe.
La nuit tombait. Le lieu était absolument désert. Je risquai quelques
gestes, en assaisonnement aux paroles. Elle m'abandonna sans difficulté
ses mains, puis ses bras, et ne se fâcha pas quand mes lèvres se
faufilèrent, sous les manches courtes, vers les épaules. Elle portait
un corsage créole, en linon blanc ruché de mousseline, et, comme
toujours, une de ces jupes très amples et raides, qu'elle affectionnait
si fort qu'aucune mode ne la persuadait d'en changer...
Des épaules, mon baiser passait la nuque. Brusque, elle me repoussa
quand mes mains enserrèrent sa taille.
--A bas! je suis très bonne, mais il y a des frontières.
Quand j'ai pris une taille de femme, mon habitude n'est pas de la
lâcher. Elle s'irrita, plus vite que je n'attendais.
--Finirez-vous? je vous dis que je ne veux pas!
En amour, «non» et «oui» sont parfois synonymes.
Je regardai ma partenaire en face: elle mordait nerveusement ses
lèvres, et baissa ses yeux devant mes yeux. Pas assez vite, toutefois,
pour que je n'eusse reconnu le regard qu'elle avait donné à Bréva,--le
regard furtif et affamé, le regard du désir et de la folie.,
C'était un aveu que ce regard-là. J'en profitai brutalement: je
la renversai sur l'herbe, et je saisis sa cheville. Elle cria
désespérément:
--Non, non!...
Et de toutes ses forces,--trop faibles,--elle me repoussa et me
frappa au visage. Je me rendis compte, alors, dans le temps d'un coup
dégriffé, qu'elle se défendait pour de bon. Mais j'avais trop avancé
pour qu'une reculade fût possible. J'avançai donc plus outre. Et ce
qui devait arriver arriva: ma main toucha, plus haut que son genou, sa
chair...
Dieux! dieux! comment exprimer cette chose? J'ai reçu, au travers
de mon corps, des décharges d'électricité,--et ce n'est rien;--j'ai
touché à l'improviste des cadavres déjà raides,--et ce n'est rien; j'ai
enfoncé mes doigts, en cueillant une fleur, dans la spirale atroce d'un
serpent caché, et ce n'est rien, rien, moins que rien--Mais cela, cette
chair de femme!...
Ce n'était pas de la chair. C'était une substance inconnue, horrible:
un métal gluant, écaillé et glacé, mais vivant quand même. Une chair.
Mais quelle chair! chair décomposée, pourrie, pétrifiée, vénéneuse,
chair de cauchemar et d'épouvante.
Je m'étais relevé d'un bond, éperdu, terrifié. À mes pieds, madame de
Vermorne se tordait comme en agonie. Et je l'entendais, du fond de sa
honte et de son désespoir, prier et supplier:
--Oh! ne le dites pas! ne le dites pas!... que j'ai la lèpre...»
_1906._
14.--LA REDOUTE AZUR ET RUBIS
Or, en l'an de grâce 1906, les couleurs de la grande redoute, au
carnaval de Nice, furent rubis et azur.
Le soir de ce jour fantasque, comme onze heures venaient de
sonner,--déjà la salle énorme, fleurie, enguirlandée, illuminée,
regorgeait d'une éblouissante cohue bleue et rose,--une bergère azur,
au pied du grand escalier courbe qui monte vers les salles de jeu, osa
aborder un berger rubis:
--Je te connais,--dit-elle.
(Évident mensonge: si elle l'eut connu, point n'eût-elle avoué le
connaître.)
Il la regarda en silence. Leurs deux masques, bien attachés et barbus
de longues dentelles, dissimulaient entièrement leurs deux visages. Lui
ne voyait que ses yeux à elle, des yeux verts, et elle, que ses yeux à
lui, des yeux roux.
Elle continua, enhardie:
--Tu es tout seul... Tu n'as pas l'air de t'amuser... Tes amis t'ont
laissé là?... Mais tu n'as peut-être pas d'amis... Pourquoi es-tu venu
à la redoute?
Il la regardait toujours, très fixement. Il répondit enfin:
--Je suis venu pour vous rencontrer.
Elle recula d'un pas:
--Pour me rencontrer ... moi?... Mais tu ... vous ne savez même pas mon
nom!
Il haussa doucement les épaules:
--Je n'ai pas besoin de le savoir. Vous êtes celle que j'attendais.
L'inconnue, l'aventureuse que j'ai espérée depuis toujours. Cela m'est
égal que vous vous nommiez Jeanne ou Suzanne.
Elle le considérait, un peu inquiète. Elle demanda:
--Pourquoi ne me tutoyez-vous pas?
Il s'inclina devant elle:
--Parce que j'ai entendu le son de votre voix. Dès lors, vous n'êtes
plus pour moi un masque anonyme. Je vous ai reconnue et je sais que
vous êtes celle que j'attendais: ma fiancée. Il n'est pas convenable de
tutoyer sa fiancée. Je vous tutoierai quand vous serez ma femme.
Elle rit:
--Je suis déjà la femme de quelqu'un. Voyez.
Elle tendait sa main gauche, où, sous le gant de soie bleue,
transparaissait l'alliance d'or. Il prit la main, la déganta, la baisa
et ôta l'anneau:
--Voyez vous-même. Il n'y a plus rien. La main est nue, et la femme est
libre.
Elle n'eut pas du tout envie de se fâcher. Elle prit le bras qu'il
offrait et ils se mêlèrent à la foule. Une farandole se nouait et
tourbillonnait d'un bout à l'autre de la salle, grande comme un parc.
Emportés par le vent, ils coururent. Ils se tenaient par la main, et
leurs paumes serrées l'une contre l'autre, échangeaient leurs chaleurs
vivantes...
Velours bleu et satin rose, ils semblèrent, cinq minutes durant, deux
pantins chatoyants, secoués par des fils en délire. La farandole enfin
se brisa, les rejetant, essoufflés et moites, sur deux fauteuils au
bord d'un massif de palmiers.
--Je n'en peux plus!--dit-elle.--C'est fou!...
Pour respirer, elle souleva son loup... Oh! le temps d'un clin d'œil:
il put tout juste entrevoir une bouche sensuelle et un nez mutin...
--Buvez un peu, voulez-vous? C'est vrai que la farandole tournait un
peu vite. Mais pourquoi serions-nous ici, si ce n'était pour nous
étourdir?...
Il lui versa d'un champagne doux qu'elle avala à grandes gorgées. Elle
tenait son verre à deux mains, comme une petite fille qui a très soif.
Tout de suite, elle fut grise. Elle se leva, voulut danser encore. En
lui prenant la taille, il caressa son sein. Elle rit, et menaça du
doigt:
--C'est bon pour une fois, mais ne recommencez pas!...
--Puisque vous n'avez plus d'alliance!
La cohue joyeuse les assiégeait, pressant et mêlant leurs deux corps.
Il répéta:
--Vous n'avez plus d'alliance. Le dernier petit lien qui vous
rattachait à la vie est cassé. Vous appartenez toute au rêve, au rêve
rose et bleu! Vous n'êtes plus du tout celle dont je ne sais pas le
nom, Suzanne ou Jeanne: vous êtes tout à fait ma fiancée... Et bientôt
vous serez ma femme. Bientôt: dès que je vous aurai enlevée...
--Enlevée... dans une chaise de poste, ou en croupe de votre coursier?
--En croupe d'abord, et dans la chaise ensuite, comme il est
convenable. J'ai quarante chevaux magiques, quarante chevaux de bronze
et d'acier qui attendent à la porte de ce palais. Et j'enverrai tout à
l'heure un génie ailé, un génie plus prompt que le vent et la foudre,
retenir pour nous deux, au plus proche relais, un sleeping dans le char
de feu qui part à minuit.
--Et qui va où?
--Qui va n'importe où!... au château de la fée, votre marraine ... ou
dans l'île fortunée que Mathô voulait donner à la sœur d'Hannibal ...
ou autre part. Qu'est-ce que cela fait? A Paris, si vous voulez ...
chez moi.
--Chez vous?...
--C'est encore un pays de rêve. Figurez-vous une très petite maison qui
se cache sous de très grands arbres. Pour votre arrivée, les marches
du perron seront jonchées de feuilles de roses. Et l'esclave jaune que
j'ai ramenée du royaume de la soie s'agenouillera pour baiser le bas de
votre jupe...
--Quel dommage que tout cela ne soit qu'un rêve!...
--Un rêve assurément. Mais souvenez-vous que, ce soir, c'est la vie qui
est irréelle, et nos rêves, la réalité...
Le hasard les avait conduits près de la porte. Le vestibule, désert,
les attira vers sa fraîcheur. Ils s'arrêtèrent un moment pour respirer,
et il se démasqua à son tour, une seconde. Une seule seconde. Mais un
valet attentif le reconnut et se précipita au dehors, criant à tue-tête:
--La voiture de M. le comte de...
Le nom se perdit dans le brouhaha de la rue. Tout aussitôt le
hennissement d'une auto s'approcha. Et, pareille à quelque flamboyant
dragon de légende, la quarante chevaux, ses deux phares crevant la
nuit, se rangea au bord du trottoir. Le valet, empressé, ouvrait la
portière...
Eux, la bergère azur et le berger rubis, debout sur le seuil, se
regardèrent...
--Vous voyez!--dit-il soudain: j'avais raison! le rêve, presque malgré
nous, se réalise. Venez!...
Elle fit un grand effort pour reculer, pour se ressaisir. Mais le vin
qu'elle avait bu menait dans sa tête une sarabande d'idées folles.
Voulait-elle, ne voulait-elle pas? Elle ne savait plus. Les phares
l'éblouissaient comme un miroir une alouette. Elle tourna deux fois sur
elle-même, comme prise de vertige ... et, brusquement, courut vers la
portière ouverte...
Lui, s'élança derrière elle. Au passage, il jeta un ordre au valet:
--Téléphonez à la gare: un sleeping dans le rapide...
L'auto gronda dans la rue nocturne...
Alors, seul à seule, ils relevèrent leurs masques, pour goûter à leurs
lèvres. Mais, comme la nuit épaississait son ombre autour de leur
étreinte, ils ne se virent pas, pas encore...
Et ils ne se virent pas davantage ensuite, dans l'obscurité plus
secrète du sleeping, fuyant vertigineux par les plaines et par les
monts.
Or, ils s'aimèrent, puis dormirent. Dans le wagon sombre, leurs deux
corps enlacés faisaient une tache soyeuse couleur de ciel et couleur
d'aurore. Un reste de rêve planait encore sur leur sommeil.
Mais, peu à peu, la vitre du sleeping blanchit. L'aube se leva, blême
et froide comme un suaire. Des nuages bas pesèrent sur une campagne
triste, champs boueux, squelettes d'arbres, givre épars. Le jour
chassa la nuit, un jour d'hiver, décoloré, lugubre. Le velours azur
et le satin rubis ne furent plus que des oripeaux froissés, souillés,
grotesques.
Et, ensemble, l'amante et l'amant se réveillèrent. Le train
franchissait un fleuve. Alentour, des vagues de brouillard flottaient.
Une ville transparaissait au-dessous. Des cheminées d'usine
émergeaient, mêlant leurs fumées aux nuages.
Le train stoppa. Des employés se hâtèrent le long des wagons:
--Lyon! quinze minutes d'arrêt...
La bergère masquée passa deux fois sa main sur son visage:
--Lyon?...
Elle ne comprenait pas... Elle se souvenait très mal ... ce wagon?...
cette défroque de carnaval?... cet homme inconnu, assis près d'elle ...
trop près d'elle?...
Soudain, elle se rappela. Elle comprit. Elle cria:
--Mon Dieu! je suis perdue!...
Lui ne protesta pas. A quoi bon d'inutiles paroles? C'était évident
qu'elle était perdue, selon la loi morale du monde. Il se tut donc,
triste jusqu'au fond de l'âme. Maintenant, elle pleurait:
--Toute ma vie cassée!... mon mari ... ma maison ... ma pauvre petite
fille!...
Une émotion violente le secoua de la tête aux pieds. D'un bond il
fut debout. Il arracha son masque, il déchira son pourpoint. Elle,
machinalement, l'imitait, ôtait sa cotte et sa guimpe. Elle apparut
vêtue d'une robe de ville, correcte, grise.
--Madame,--dit-il,--daignez m'écouter. Ne pleurez pas ainsi, je vous
en conjure! Cela, ces huit heures que vous venez de vivre ... que vous
croyez avoir vécues ... cela n'est qu'un rêve, qu'un mauvais rêve,
un cauchemar ... rien de plus! Il n'est rien arrivé, rien du tout,
absolument rien. La seule réalité, la voici: hier, on vous a grisée;
vous avez été ivre. Aujourd'hui ... aujourd'hui vous allez prendre ici,
sur la voie à gauche, le train que vous voyez ... oui, celui-là ... et
ce train va vous ramener à Nice. Votre mari sera indulgent. Votre fille
ne saura jamais. Moi ... moi, je n'existe pas. Allez! Adieu, madame.
Il ouvrit la portière. Elle ne descendit pas tout de suite; elle
regardait, à ses pieds, avec une fixité singulière, les deux tas de
satin rubis et de velours azur. Mais enfin, comme d'un effort, elle
s'élança, elle s'enfuit, elle courut vers l'autre train, elle s'y
jeta...
Les deux coups de sifflet hurlèrent ensemble. Seul dans le wagon
qui l'emportait, lui, loin d'elle, il s'agenouilla, pour baiser,
pieusement, les lambeaux de soie bariolée, linceul du rêve mort.
_1907._
15.--UN FÉMINISTE
--Et où est Moulaï Hafid, à présent?
--Sur la piste de Mékinez! Le sultan du nord marche vers le sud, le
sultan du sud marche vers le nord. C'est la logique même. Et soyez bien
certains qu'ils ne se rencontreront pas en route.
--Alors, le conflit peut durer indéfiniment?
--Indéfiniment, non. Quinze ou vingt ans, oui... Jusqu'à ce que l'un
des deux adversaires soit mort, mort dans son lit, naturellement!
Mon cher duc, le Maroc est une terre moyenâgeuse. Nous ne sommes pas
en 1908 ici: nous sommes en 1326!... consultez plutôt le calendrier
musulman!... Oui, en 1326. La guerre de Cent Ans n'est, donc pas encore
commencée!
--Tant qu'il vous plaira, mon cher ministre. Mais la France est
intéressée dans l'affaire; et les guerres de cent ans ne sont plus à la
mode chez nous.
--La France est neutre entre les deux frères ennemis!
--Neutre, neutre...
--Neutre! demandez plutôt à Sid Mohamed...
--Neutre absolument, monsieur d'Étioles! Et c'est bien cette neutralité
qui nous désespère, nous autres Marocains à peu près civilisés!...
Sid Mohamed ben Chékib, splendide dans son caftan bleu de ciel voilé de
mousseline d'argent, élargissait ses bras robustes aux longues mains
fines pour un geste de souriante désolation.
C'était à Tanger chez le ministre plénipotentiaire de Bohême, à l'heure
des cigarettes turques et des citronnades glacées. On fêtait le passage
du duc d'Étioles, en croisière sur son yacht _Briseis_. Toute la ville
élégante était venue, et, avec elle, les cinq ou six Arabes «de grande
tente» ou de large fortune qui daignent frayer avec l'Europe; Sid
Mohamed tout le premier, bien entendu.
---Qui est-ce?--avait demandé le duc, ignorant des personnalités
marocaines, et qui venait pour la première fois à Tanger.
--Sid Mohamed ben Chékib? Un caïd qui est chérif... Caïd, c'est-à-dire
chef de tribu; chérif, c'est-à-dire descendant du Prophète... Les
deux titres sont fréquents. Ce qui est plus rare, c'est l'homme qui
les porte. Sid Mohamed ben Chékib, plus riche et plus puissant que
la grande majorité de ses pairs, a jadis vécu douze ou quinze ans à
Londres et à Paris, et il en est revenu parisien et anglomane, féru de
civilisation, de réformes, de lumières et de progrès. Quoique seigneur
féodal, et d'une irréprochable fidélité à son suzerain, le sultan
légitime, il n'en appelle pas moins de tous ses vœux l'heure bénie qui
supprimera la féodalité arabe et mettra Abdel Aziz sous le protectorat
français.
--Allons donc?
--Écoutez-le plutôt discourir! Et ne doutez pas de sa sincérité: la
France n'a réellement point de plus ferme partisan dans les conseils du
maghzen. Sid Mohamed n'a, d'ailleurs, qu'à tout espérer de l'Europe;
et, d'autre part, s'il avait eu la moindre fantaisie de favoriser le
parti de la guerre sainte, rien ne lui aurait été plus aisé, voire plus
profitable.
--Alors, un caïd chérif du boulevard?
--Tout au moins le plus boulevardier des caïds chérifs...
Sid Mohamed ben Chékib, le dos à la cheminée, secoue d'un doigt délicat
la cendre de sa cigarette. Il parle à demi-voix pour un auditoire
restreint, mais choisi; un secrétaire d'ambassade, un constructeur de
phares et môles, et trois jeunes femmes, dont deux Françaises, jolies:
--Oui, en vérité, c'est un grand malheur que la France, trop influencée
par je ne sais quelle hostilité diplomatique, (incapable d'ailleurs
d'aucune manifestation active), n'ait pas osé prendre parti,
résolument, pour l'ordre contre le désordre, pour la paix contre la
guerre, pour la tolérance contre le fanatisme, pour mon maître Abd
el Aziz, enfin, contre un prétendant de grands chemins!... Un grand
malheur pour vous tous, messieurs, pour vous, que cette agitation
déplorable arrête dans votre mission civilisatrice; et un plus grand
malheur pour notre Moghreb, pour notre peuple, pour nos tribus, lasses,
effroyablement! de ces éternelles luttes intestines, lasses et altérées
de calme, et affamées de liberté!... de liberté vraie, et féconde, et
non d'indépendance creuse et stérile!...
--Sid Mohamed,--objecte le secrétaire d'ambassade,--êtes-vous bien sûr
de ne pas exagérer un peu? Que vos tribus en aient assez de toujours et
toujours se battre, je le veux bien; mais qu'elles sachent comprendre
et apprécier comme vous venez de le faire, la différence qui sépare
leur actuelle indépendance de la liberté dont nous voudrions les
doter?...
--Elles le savent, cher monsieur! Elles le savent ou du moins le
sauront bientôt... J'excepte évidemment les tribus pillardes qui ont
de tout temps vécu de brigandage, et que vos soldats mettent à la
raison dans la Chaouïa... Mais les autres, les tribus pacifiques, les
agglomérations rurales, qui labourent ou qui élèvent, et, surtout, les
populations urbaines de Fez, de Marrakech, de Mékinez, celles enfin de
tous les ports et de toutes les grandes cités de l'empire... ah! ne
prenez pas tout cela pour une barbarie pure et simple! Le Maroc compte
d'ailleurs, proportionnellement, beaucoup plus de villes que bien des
États européens... Croyez-vous donc qu'une nation nombreuse ait pu
vivre tant de siècles en société sans que sa barbarie première se soit
usée?... Songez que nous avions pour nous notre religion très haute,
et les traditions de notre ancienne patrie d'Arabie! Songez que ces
Berbères chez qui nous entrions en conquérants, et qui sont aujourd'hui
nos frères, avaient jadis reçu les leçons des Phéniciens et de Rome!...
Songez enfin que nous formions des familles bien constituées, très
unies, qu'on n'a jamais trouvé mieux que les femmes pour civiliser
les enfants!... Mesdames, vous avez lu l'admirable livre de Pierre
Loti, _les Désenchantées!..._ eh bien, ces belles Turques, devenues,
au fond de leur harem, de petites princesses de lettres, de science
ou d'art, sont très exactement les sœurs aînées de nos dames arabes
ou berbères... Sans doute, nos troubles politiques ont retardé notre
évolution intellectuelle... Fez n'est pas encore l'égale de Stamboul...
Mais aussi, les hommes du Moghreb, incomparablement plus souples que ne
le sont les Osmanlis, accepteront très vite, acceptent déjà l'influence
transformatrice de leurs compagnes.
--Vous êtes un féministe très convaincu, Sid Mohamed!
--Qui ne l'est pas, peu ou prou? Voyez-vous, l'erreur, la seule
erreur de notre Islam est de n'avoir pas su reconnaître dès l'origine
l'incontestable supériorité du beau sexe sur l'autre!... Mais nous
réagissons contre cette erreur-là!...
--Sid Mohamed,--interrompt la plus jeune des deux Françaises,--vous
me donnez une extrême envie de connaître votre harem! J'ai déjà rendu
visite à des dames musulmanes, et je les ai trouvées délicieuses. Mais
elles ne parlaient pas français et je n'ai pas du tout pu satisfaire
mon goût immodéré pour le bavardage ... au lieu que chez vous!...
--Madame,--réplique Sid Mohamed en s'inclinant,--ma mère et ma femme
seraient charmées de votre gracieuse venue... Mais elles sont à
Rabat... J'ai dû laisser toute ma maison là-bas, auprès du sultan...
Ici, je ne fais que camper, avec mes chevaux et mes armes... Vous avez
peut-être aperçu, à la porte de ma villa, une tente toujours plantée,
prête: la mienne...
--Quel dommage...
--Vous me rendez confus!... Et combien on regrettera, à Rabat,
l'honneur charmant que vous vouliez nous faire!... J'y songe, madame,
daignerez-vous me rendre très heureux?... J'ai reçu hier, de là-bas,
une broderie qu'on a faite pour moi... Cela peut servir de coussin...
Ici, que puis-je faire d'un coussin? Et la brodeuse serait si fière
d'apprendre que vous avez accepté ce très modeste présent...
--Oh! jamais de la vie...
--Pourquoi? Raisonnablement, vous ne pouvez pas refuser... Ce serait
une injure! Allons, voilà qui est dit. Je vous apporterai cette
bagatelle demain, au tennis...
Le cercle est rompu. Le ministre vient d'inviter ses hôtes à passer
dans le salon voisin, où sont exposés de somptueux tapis, envoi
fraternel de S. M. le sultan à S. M. le roi de Bohème... Sid Mohamed
s'attarde, et retient avec lui la dame française si blonde, et profite
ingénieusement du tête à tête pour conter fleurette... Et la dame
semble écouter sans déplaisir...
--Un flirt?--questionne discrètement, du pas de la porte, le duc
d'Étioles.
--Oh! réplique en riant un diplomate bien informé,--Sid Mohamed ne
manque jamais une occasion de rafraîchir ses souvenirs de la plaine
Monceau...
--Moi qui me figurais que les Arabes avaient su maintenir la femme
à sa bonne vieille place domestique, et refouler intelligemment la
marée montante de nos modernes amazones! Je déchante! Est-ce qu'il y a
beaucoup de caïds comme celui-là entre Tanger et Agadir?
Le diplomate bien informé allonge une moue bien indécise:
--Comme celui-là? Non, je pense... Quoique, peut-être, celui-là ne soit
pas tout à fait le personnage que vous imaginez...
Minuit. Sid Mohamed ben Chékib, enveloppé maintenant de sa djellaba
bleu sombre et de son grand burnous neigeux, monte à cheval pour
regagner sa villa, la villa où il campe. Un écuyer tient la bête par
la bride. Un valet marche devant, portant lanterne. Et deux soldats à
casque rouge suivent, fusil au poing.
Les rues en escaliers... Les hautes portes barrées de chaînes... La
route pavée, entre ses acacias fleuris qui embaument... La plaine
enfin, toute verdoyante, et clairsemée de tentes pointues...
La villa de Sid Mohamed ben Chékib est entourée d'un grand mur
bleuâtre. On entre par une voûte oblique. Des gardes, accroupis sur
leurs nattes, se lèvent en hâte à la vue du maître.
Sid Mohamed met pied à terre, franchit le jardin plein de roses,
pénètre dans l'habitation, traverse deux salles de marbre et de stuc,
ciselées comme dentelles...