déplut pas du tout. Figurez-vous la plus délicate créature, longue,
souple, blanche, avec des mains de Sainte-Vierge et des cheveux de
petit Jésus. L'ensemble m'aurait imposé un respect définitif si deux
yeux de braise bleue et deux lèvres de sang rouge ne m'eussent rendu
quelque audace, en évoquant pour mon imagination diverses imaginations
d'assez précise sensualité. Bref, madame de ... mettons madame de
Trémières ... devint ma maîtresse. Et je pus alors constater que
ses yeux ni ses lèvres ne mentaient à leurs promesses. J'ai voyagé
plus qu'on ne voyage normalement. J'ai connu, un peu partout, force
maîtresses de bien des races réputées ardentes. Mais nulle part il ne
me souvient d'avoir éprouvé plus de voluptueuse fougue qu'en cette
Parisienne dont ma prime jeunesse fut vraiment ensoleillée. Non!
nulle part, ni chez les Andalouses, sœurs de Concha Pérez, ni chez
les Siciliennes, dont les veines charrient la lave de leur volcan,
ni, plus-loin, chez les Cubaines, les Péruviennes, les Malaises, les
Maories... Non: nulle part, exactement. Ce qui prouve, pour citer
Shakespeare, qu'il y a plus de choses entre la Madeleine et le bois de
Boulogne que l'imagination des hommes n'en saurait concevoir.
Telle quelle, ma maîtresse me plaisait fort. Elle était mon aînée de
quelques printemps; mais du diable si je m'en serais jamais douté,
n'eût été l'existence d'une fillette de quatorze ans, dont madame
de Trémières était la mère très légitime. Toutes deux d'ailleurs se
ressemblaient de près, et surtout quant aux yeux et quant à la bouche.
Qui dit fille de quatorze ans suppose bien mère de trente-trois ou
de trente-quatre ans. Tout de même quand celle-ci et celle-là vous
regardaient en face et se prenaient à vous sourire, vous eussiez
sans barguigner donné vingt ans à l'une et vingt-cinq ans à l'autre,
tellement ces diables d'yeux et ces diablesses débouchés vous les
rapprochaient l'une de l'autre, pour en faire deux véritables sœurs
sensuelles presque également prêtes à l'amour!...
Tout cela, je me le dis aujourd'hui, après treize ans passés. Mais
alors, oh! soyez tranquille! je n'y songeais pas plus qu'à la création
des mondes. Et cette histoire n'est pas un fait divers de neuvième
chambre. J'étais, je vous le répète, un petit enseigne de vaisseau
tout à fait normal, sain de corps et d'esprit, vertueux même. Et
j'étais pleinement heureux d'étreindre, sans arrière-pensée d'aucune
sorte, le corps toujours svelte et jeune de ma maîtresse. Quant à la
fillette, je ne m'en inquiétais que pour garer prudemment mes faits et
gestes de ses yeux. Car, plusieurs fois, le problème s'était posé pour
moi: qu'avait-elle aperçu, cette enfant, si proche de devenir femme,
qu'avait-elle aperçu de ma liaison avec sa mère? Rien, j'en aurais
juré. Mais comment convenait-il de déjouer des curiosités inévitables,
vigilantes peut-être? Souvent, je considérais la petite alors qu'elle
se jetait impétueusement dans les bras de sa mère, pour des baisers qui
n'en finissaient plus. Entre elles, c'était mieux que de la tendresse:
c'était, d'une part, une adoration quasi folle, et de l'autre, un culte
tout à fait fétichiste. Et je songeais alors, avec quelque malaise, au
cataclysme qu'eût été, dans ce cœur de petite fille déjà très grande,
la révélation de ce que je vous ai dit. Cataclysme, oui!--car, une
maman, c'est une idole; une idole sacrée, intangible, qu'on met dans
un temple d'or pur, sur un piédestal très haut, très haut. Et, de ce
piédestal-là, l'idole ne peut descendre qu'en tombant, pour se briser
comme verre...
Or, la susdite fillette se nommait Isabelle; un certain 22 février, ce
fut donc, pour la quinzième fois depuis sa naissance, sa fête.
Je m'en souviens comme d'hier, et pour cause. Cette année-là, madame de
Trémières hivernait avec sa fille sur la côte d'Argent, dans l'un des
«palaces» de Biarritz. Moi, j'étais venu passer une permission dans ma
petite villa d'Hendaye. Et nous voisinions.
En l'honneur de la sainte Isabelle, j'eus l'honneur d'arranger pour
nous trois un petit dîner gentil au cabaret. La gosse, ravie de ce
qu'elle considérait comme une entrée officielle dans le monde fêtard,
se grisa aux trois-quarts de tapage, de lumière électrique, de musique
tzigane et de champagne doux. Sa mère et moi, grisés à notre tour
par la contagion de cette gaieté étourdissante, perdîmes un peu le
sentiment du lieu, du temps et des prudences indispensables. Bref,
quand il fut l'heure de rentrer chacun chez soi, je remis, comme il se
devait, l'une et l'autre de mes convives au seuil de leurs chambres.
Mais, au lieu de m'en retourner ensuite sagement vers ma voiture,
j'attendis un quart d'heure dans un salon du palace et je revins
ensuite gratter hardiment à la porte de ma maîtresse; laquelle porte me
fut ouverte sans débat...
Ce qui s'ensuivit n'intéresserait que les jeunes filles. Quelque
pressante que soit leur juste curiosité, j'abrégerai donc ce récit
par égard pour tous mes autres lecteurs. Qu'on sache seulement qu'un
peu plus tard madame de Trémières et moi avions fort chaud et que la
chambre, théâtre de nos ébats, présentait un assez beau désordre.
Un moment vint où ma maîtresse, debout devant la glace de pied, et
toute nue, s'avisa de retoucher sa bouche au crayon rouge, cependant
que moi-même, assis auprès, je commençais de fumer me cigarette. Or,
ce moment-là fut tout justement celui que choisit le destin pour
frapper, d'un doigt de petite fille, trois coups à notre porte--non
verrouillée!--et pour murmurer dans le trou de la serrure, d'une douce
voix fluette: «Maman, je suis un peu malade... Est-ce que je peux
entrer?... je voudrais ton crayon...»
C'est alors que commença la première des trente secondes dont il était
question au début de ce récit.
Debout tous deux, face à face, et gris comme cendre, madame de
Trémières et moi nous nous regardions, paralysés de terreur. La
porte épouvantable ne s'ouvrait pas, pas encore. Mais combien de
battements de nos deux cœurs, avant qu'elle eût tourné sur ses gonds?
Notre silence même ne pouvait manquer de déchaîner plus promptement
la catastrophe: inquiète de n'avoir point de réponse, l'enfant,
infailliblement, allait passer outre, et entrer...
Enfin, madame de Trémières trouva, dans l'excès même de son horreur,
la force miraculeuse d'une décision. Elle remua, elle put remuer; elle
parla, elle put articuler: «Est-ce toi, Bella? Attend,, mon chéri,
je vais t'ouvrir...» Et elle marcha vers la porte d'un pas presque
ferme, tout en me désignant, désespérément, les grands rideaux de la
fenêtre-baie.
Mes vêtements gisaient à terre. En passant, madame de Trémières réussit
à les pousser, du pied, jusque sous le lit, tous. Moi, j'étais déjà
blotti dans l'étoffe qu'encerclait heureusement une grosse embrasse
solide. De là, j'entendis le bruissement léger du peignoir, vite rejeté
sur les épaules maintenant pudiques...
Et la porte s'ouvrit, et la fillette entra.
Alors, une après une, les trente secondes mortelles se traînèrent.
La petite était venue chercher un crayon à migraine. Mais, le crayon
trouvé, elle ne s'en alla pas tout de suite. Un siècle durant,
j'entendis son pas léger errer çà et là par la chambre. Deux fois, elle
frôla mon rideau qui remua. Elle se plaignait à mi-voix, quêtant une
caresse maternelle: le champagne était un peu lourd dans sa tête. Elle
bavardait néanmoins, rappelant toute cette mémorable journée de fête,
les cadeaux qu'on lui avait faits, le dîner, les tziganes, moi-même,
et faisant des projets pour la prochaine journée. Reprise maintenant
par sa terreur atroce, la mère, pétrifiée de nouveau, ne parlait plus,
n'osait souffler...
Et, à la fin, la fillette s'inquiéta de ce silence; j'entendis:
--Mais, maman, est-ce que tu es souffrante, toi aussi? Tu es toute
pâle? Tu as l'air oppressée? Veux-tu que je t'ouvre un moment la
fenêtre.
Cette seconde-là fut la pire des trente. Le pas léger vint droit à ma
cachette. D'instinct, je baissai une main pour cacher, au moins, ma
nudité à cette enfant...
Mais, à temps, la mère eut la force de répondre:
--Non! non! n'ouvre pas, j'ai froid, au contraire...
Et le pas terrifiant s'arrêta.
C'était la fin de l'épreuve. La voix puérile, l'instant d'après, reprit:
--Tu as froid? Mais alors, il faut te recoucher, ma pauvre maman! et
vite, vite, vite! Je me sauve! Bonsoir! dors bien!...
La porte, refermée, battit le tac de la dernière des trente secondes.
Quand je sortis de mon rideau, j'étais plus vieux d'autant de bonnes
... non: d'autant de mauvaises années...
Aujourd'hui, madame de Trémières habite Rio-de-Janeiro, et sa fille,
mariée depuis longtemps, m'envoyait, le mois passé, en manière de
Christmas-card, une carte postale de Sydney d'Australie, laquelle carte
m'est arrivée ce matin même.
Il n'y a donc plus d'inconvénient à raconter cette histoire, devenue
tout à fait anonyme. Et voilà pourquoi je l'ai racontée.»
_1911._
12.--MANON
Comme la farandole se brisait au pied du grand escalier qui mène aux
salles de jeu, ma danseuse essoufflée arracha son masque. Et je vis un
admirable visage et deux yeux dorés dont le regard m'arracha un cri de
stupeur.
--Manon!...
--Eh oui!--dit-elle:--c'est moi! Vous n'aviez pas reconnu ma voix?
Au lieu de répondre, je reculai instinctivement.
La redoute «bouton-d'or et cyclamen» tournoyait autour de nous, parmi
des flots étincelants de satin jaune et de velours mauve. Des parfums
voluptueux flottaient et se mêlaient. Dix mille lampes électriques
enguirlandées de fleurs versaient un soleil artificiel plus splendide
que l'autre. Çà et là, luisait la blancheur d'une épaule nue. Çà et
là, une main dégantée agitait l'orient de ses ongles et de ses perles.
Partout le luxe s'étalait, éblouissant, victorieux, souverain.
Et, dans le sursaut de ma pensée, je venais d'apercevoir un spectacle
étrangement différent: le spectacle d'une cellule du bagne. Quatre
murs sinistres. Une paillasse. Une cruche. Un pain noir. Et le jour
froid d'un soupirail éclairant la face jaune et flétrie du condamné,
du condamné lamentablement célèbre qui se nomme Ulrich Weyer... Ulrich
Weyer, l'ancien amant de Manon, l'homme qui devint voleur et assassin
pour l'amour d'elle...
Le contraste était trop atroce, de l'amant en casaque matriculée et de
la maîtresse en robe de fête. J'avais reculé et je me taisais.
Manon ne rougit pas; et je vis ses sourcils trembler un peu et l'or pur
de ses yeux s'assombrir.
--Ah!--dit-elle d'un ton changé;--ah! vous pensez à lui...
J'inclinai la tête.
--Bien! adieu donc! Inutile, ne me reconduisez pas!... N'étant pas, que
je sache, accusée, je n'ai que faire d'un juge, et surtout d'un juge
tel que vous!...
Elle me tourna le dos, orgueilleuse. Etonné et curieux, je la rejoignis:
--Manon, pardonnez-moi... Je n'ai ni le droit, ni le goût d'être votre
juge... Et je regrette de vous avoir involontairement blessée...
Voulez-vous prendre mon bras? Il fait chaud, et vous avez soif...
Elle haussa les épaules et se laissa emmener.
Au bar, c'était presque la solitude. L'orchestre retenait dans le hall
la foule dansante. Un barman empressé nous battit des cocktails. Manon,
pour aspirer son chalumeau, posa sa tempe sur le bout de ses doigts
minces...
--Je ne vous en veux pas,--me dit-elle tout à coup.--J'ai eu tort de
me fâcher tout à l'heure: vous êtes pareil à tous les autres hommes et
injuste comme eux. Bah! j'y suis habituée...
--Injuste?
--Injuste, oui! vous me rendez responsable du crime de Weyer?...
--Responsable, vous exagérez...
--Pardon! responsable et complice. Ne niez pas, je connais l'antienne.
Je l'ai subie bien des fois, depuis que l'avocat en robe noire et que
le président en robe rouge me l'ont infligée publiquement, en pleine
cour d'assises, parmi le ricanement vertueux de tout l'auditoire vite
ameuté contre une femme sans défense, contre une fille!...
Un éclair de mépris flamboyait dans les beaux yeux fixes.
J'eus un peu de pitié:
--Manon, tous ceux qui vous ont insultée ont été bas et lâches.
Assurément, vous étiez alors beaucoup plus malheureuse que coupable.
Votre amant arrêté, votre vie bouleversée, et tout ce scandale autour
de vous...
Mais elle m'interrompit impétueusement.
--Ne me plaignez donc pas! Mon amant arrêté? ma vie bouleversée? Qui
vous a dit qu'à propos de cela j'aie jamais versé une larme? Qui
vous a dit que je l'aimais, Ulrich? Qui vous a dit qu'au contraire
ce bouleversement de ma vie n'eût pas été pour moi une délivrance,
si l'imbécile réprobation des hommes ne m'avait aussitôt poursuivie
et accablée, chassée, traquée, forcée de fuir, de changer de nom et
de ville? Pourtant j'étais innocente, moi! Lui avait triché au jeu,
volé, assassiné. Et on l'excusait. On l'absolvait presque. La honte,
l'opprobre, c'était pour moi!...
A mon tour, je haussai les épaules:
--Mais pour lui, le bagne!... je vous supplie de ne pas l'oublier,
Manon! Et s'il avait triché, volé, assassiné, qui donc avait profité
de ses crimes? Quand on l'arrêta, il n'avait plus un sou et il était
criblé de dettes. Pourtant il avait dérobé une fortune. Où était-elle?
Qui en avait joui? Ulrich Weyer s'est déshonoré, soit! Mais, vous, vous
n'avez pas le droit de lui jeter la pierre. Ulrich Weyer vous aimait,
et c'est pour l'amour de vous qu'il s'est déshonoré...
--Il m'aimait? Lui! Allons donc! Il s'aimait soi-même! Il n'a jamais
aimé que soi!
Violente, elle avait renversé son verre, encore demi-plein. Le barman,
obséquieux, se hâta de battre un second cocktail. Et Manon but d'un
seul trait.
--Vous ne savez rien, reprit-elle ensuite. Vous n'avez pas compris.
Elle parlait maintenant presque à voix basse.
--Ecoutez mon histoire. Et publiez-la, qu'elle serve de leçon aux
honnêtes gens qui méprisent les filles de joie, après avoir couché avec
elles...
«Je suis née en province. Mes parents étaient de bons bourgeois.
Peu vous importent leur nom, leur état, et comment j'ai quitté leur
maison dès seize ans. J'abrège. Je ne vous conte ni mes débuts, ni mes
premières aventures. Je viens au fait. Vous m'avez connue quand j'avais
vingt ans. A cette époque, j'étais aussi heureuse que peut l'être la
femme que j'étais: une petite grue suffisamment jolie et amusante, qui
ne manquait ni d'amants, ni de camarades, ni même d'amis. Je vous ai
reçu dans la gentille villa où j'habitais alors. Tout y était simple
et coquet. Fille de bourgeois, je n'avais point de goûts trop luxueux.
Mes amants me payaient honnêtement, et leurs générosités additionnées
suffisaient à mon entretien. Ma vie me plaisait. J'aimais la fête.
J'aimais rire, souper, danser, montrer mes robes. J'aimais mes amants.
J'aimais en changer. La liberté m'a toujours paru le bien le plus
indispensable. Si j'avais quitté mes parents, ce n'était pas pour mener
loin d'eux une existence pareille à la leur!
«Un soir, je rencontrai Weyer.
«C'était à un bal d'étudiants. Nous dansâmes ensemble. Je lui plus. Il
me le dit. Lui ne me déplaisait pas. Il était plutôt joli que laid,
avec de grands yeux et des mains petites; par ailleurs élégant et
correct. Je n'en demandais jamais plus. Il voulut me reconduire. Je
n'avais point de compagnon ce soir-là. J'acceptai.
«Nous passâmes une très agréable nuit. Pourquoi ne l'avouerais-je pas?
«Le lendemain, il était amoureux. Moi, je n'étais pas amoureuse. Il
refusa de s'en aller. Je fus ennuyée, mais que faire? Je ne pouvais
guère le mettre à la porte. Il me suppliait à genoux. Je me laissai
fléchir. Il resta.
«Il resta une semaine, un mois, deux mois. Je commençais à le prendre
en grippe. Il ne me quittait pas plus que mon ombre. Il me gardait à
vue. Il me tenait en laisse. Il m'accompagnait chez la modiste et chez
la couturière. Il était là quand je m'habillais, quand je sortais,
quand je me promenais, quand je rentrais, quand je me fardais, quand
je me baignais, quand je dormais! Tout le temps de notre liaison, je
n'ai pas eu un jour de solitude, une heure de liberté. Finis les bals
et les soupers; finies les parties folles, finis les caprices, les
fantaisies, les intrigues, les amourettes, tout ce qui me plaisait,
tout ce que j'aimais, tout ce qui m'avait séduite et arrachée à la
maison familiale! Je menais une vie de femme du monde. Ulrich était un
mari, un geôlier. Je me sentais en cage.
«Et je vous passe les jalousies, les crises, les scènes.
«--Tu ne m'aimes plus! Tu me trompes! Je te tuerai!
«L'aimer? Je ne l'avais jamais aimé. Le tromper? J'aurais bien voulu,
mais comment? Être tuée? je n'y tenais pas du tout et j'en avais peur.
«Au bout de deux mois, je n'en pouvais plus. Je lui déclarai à
brûle-pourpoint que j'en avais assez, que j'étais résolue à rompre.
«--Pourquoi?
«--Parce que.
«--Tu me quittes pour un autre.
«--Si tu veux.
«--Qui? Je te jure que je le tue!
«Tuer! Il n'avait que ce mot-là à la bouche! Je ne pouvais pourtant pas
lui nommer le premier venu, pour qu'il allât le massacrer! Je changeai
de chanson:
«--Je ne te quitte pas pour un autre. Mais j'ai besoin d'argent.
«C'était vrai, d'ailleurs. Il m'avait contrainte de fermer ma porte à
tout venant, et mon train quotidien exigeait trente ou quarante louis
par mois... Oh! vous le voyez: en ce temps-là, j'étais modeste!
«--Tu as besoin d'argent? Je t'en donnerai.
«Il m'en donna.
«Ce n'était pas ce que j'avais espéré. J'avais espéré qu'il ne me
donnerait pas d'argent et qu'il s'en irait. Une colère me saisit.
«--Ah! tu es riche? Eh bien, mon bonhomme, tu paieras, et tu paieras
cher! Tu me voles ma liberté, mon plaisir, ma paix? Bon! moi je vais te
voler ta fortune!
«Et je me fis exigeante. D'abord, j'osais à peine! Parole! mon cher!
D'instinct, j'étais délicate et désintéressée... Beaucoup de petites
grues sont ainsi, beaucoup ... beaucoup plus que vous ne croyez! Mais
c'est une habitude à perdre. Je la perdis. Il me fallut des bijoux, des
dentelles, des zibelines. Lui ne marchandait pas. Au contraire. Il me
poussait à dépenser. Et je compris vite son calcul: mon luxe nouveau
m'attachait plus étroitement au joug! Dame! trente louis par mois, je
savais où les trouver. Trois cents, je ne savais pas. Weyer parti, que
devenir? Comment, du jour au lendemain, payer mes fournisseurs, mes
domestiques, mon loyer? Il n'était plus question de petite villa! nous
habitions un hôtel!
«Alors, une vraie haine me prit contre cet homme qui s'imposait ainsi
à moi, et qui, patiemment, habilement, honteusement, m'avait réduite
en esclavage. Du fond de mon âme, je souhaitai sa ruine ou sa mort.
Pourtant, je le jure ici sur ma propre tête, jamais je ne tentai rien
contre lui. Et chaque fois que je lui mis le marché en main: «Paie ou
va-t'en!» ce fut toujours avec l'espoir ardent qu'il ne paierait pas,
qu'il s'en irait, qu'il m'abandonnerait! Et je me réjouissais d'avance
à la pensée des dettes, des embarras, des ennuis, de tout ce qui aurait
fondu sur moi! des huissiers même, et de la police, de cette police
abominable, plus dure aux filles pauvres que le bagne n'est dur aux
galériens! Oui, je m'en réjouissais! N'importe quoi, mais être libre!
Je ne fus pas libre! il paya toujours. Il paya jusqu'au bout...
«A la fin, j'avais cessé de lutter. A quoi bon? mon impuissance
m'écrasait. Ulrich Weyer me tenait liée et garrottée, je n'apercevais
plus la possibilité d'être affranchie. Une femme ne secoue pas la
chaîne d'un homme. Celui-ci m'avait et me gardait. Mon amour ou mon
dégoût ne lui importaient pas. J'étais à lui, cela lui suffisait. Il
pouvait à son gré me caresser et m'étreindre. Que je voulusse ou non,
il obtenait toujours ce qu'il désirait de moi: son plaisir. Son plaisir
à lui. Je ne résistais guère. Une femme au lit se refuse difficilement,
vous le savez. Il y faut un courage que nous n'avons pas. Je cédais
comme cèdent les autres. Et, à ce jeu ignoble, j'ai perdu tout ce qui
me restait de pudeur et de dignité, tout ce qui me restait d'orgueil et
d'honneur. On s'avilit promptement à subir le baiser d'une bouche qui
vous répugne! Et je l'ai subi deux ans, ce baiser-là!
«Mais enfin, à l'heure même où je songeais tout de bon au laudanum,
la catastrophe, l'heureuse catastrophe arriva! Ulrich Weyer, un beau
soir,--le premier soir depuis le commencement de ce qu'il appelait nos
amours,--ne rentra pas. On l'avait arrêté. Et j'appris la vérité, dont
jamais je n'avais eu le moindre soupçon. Pour soutenir nos dépenses
stupides et folles, le misérable avait d'abord joué et triché; volé
ensuite; et assassiné, quand on l'avait surpris volant. On le jugea. On
le condamna. Je l'avais haï, le croyant honnête homme: vous admettrez
que je ne le pleurai pas, le sachant bandit!
«Mais la morale du monde eut tôt fait de me rappeler à l'hypocrisie
obligatoire. J'avais déposé devant la Cour d'assises; et je n'avais
pas cru nécessaire de sangloter; et je n'avais pas arboré le crêpe
traditionnel des veuves. J'étais donc, d'abord, une créature sans
cœur et sans âme; par-dessus le marché, une criminelle, voire, une
criminelle plus coupable que Weyer lui-même! Eh oui! Il avait volé,
il avait tué; mais pour qui? pour moi! pour mes toilettes, pour mes
diamants; pour mon luxe; pour moi, je vous dis! Tout le monde le
proclama. Vous-même le répétiez encore tout à l'heure!
«Imbéciles! imbéciles, vous et tous! Weyer avait volé et tué pour
lui-même, pour lui seul! pour satisfaire son monstrueux égoïsme, sa
vanité sinistre, sa tyrannie et sa luxure! pour jouir de ce luxe qu'il
m'avait imposé, et pour jouir de moi-même, esclave somptueuse! pour
jouir de moi, sa victime!
«Personne n'a compris. J'ai été maudite, honnie, injuriée, chassée.
J'ai dû fuir, et recommencer au loin ma vie...
«Ça m'est égal! Il doit y avoir, je ne sais où, une justice immanente,
puisque me revoilà, libre, contente et courtisée comme jadis, avec
même un surcroît de raffinement et d'élégance que je dois peut-être au
souvenir du luxe de Weyer... Il doit y avoir une justice: puisque vous,
qui m'insultiez encore, il y a cinq minutes, à présent vous baisez ma
main...
_1908._
13.--L'INTACTE VERTU
«Des femmes vertueuses? Il y en a. Dans ma vie, j'en ai rencontré
une.--A Basse Terre de la Guadeloupe, en 1904.--Oh! je vivrais très
longtemps, sans perdre le souvenir de cette vertu-là, vraiment intacte.
C'était une madame de Vermorne, une créole d'ancienne souche française,
un peu mâtinée, mais bien peu: ça ne se voyait pas. A Basse-Terre, où
l'élément nègre domine, elle passait pour tout à fait blanche, au moins
dans le monde des étrangers, dont j'étais. Elle était d'ailleurs jolie
à miracle, blonde cendrée, avec d'admirables yeux noirs, et une taille
à prendre entre deux doigts. Point de mari. Mais il y en avait eu un,
ce qui suffisait pour ranger madame de Vermorne dans la catégorie
des femmes qui ne dorment avec le premier venu qu'après quelques
préliminaires.
Or, je souhaitais fort que ce premier venu fût moi; et, volontiers,
j'aurais souscrit à tous les préliminaires qu'il eût fallu. Cette
taille de guêpe m'avait ensorcelé. Madame de Vermorne portait
toujours des corsets à l'ancienne mode, et des robes qu'on eût dites
à crinoline; si bien que le dessin de ses hanches et de ses cuisses
n'apparaissait point, caché, perdu, noyé, sous le flot bouillonnant des
volants et des ruches. Mais, de ce flot soyeux et parfumé, la taille
émergeait si fière et si fine, qu'on eût dit une néréide jaillissant
au-dessus des vagues. Et mon désir s'énervait à l'idée de tout ce que
cachaient les vagues d'étoffe.
Le pis, c'est que madame de Vermorne était une coquette enragée.
Une dizaine d'amoureux rôdaient sans trêve autour de ses jupes. Et
bien loin de s'offenser des pires audaces et des tentatives les plus
sensuelles, elle les provoquait de toutes manières, et versait des
flots d'huile sur tous les feux. A première vue, je lui avais prêté six
amants, au minimum. J'en avais rabattu ensuite. Mais en fin de compte,
j'étais demeuré convaincu qu'elle était au moins la maîtresse du petit
Bréva, le lieutenant de vaisseau, qui jouait si bien au tennis. Cette
conviction m'était venue d'un match que Bréva avait gagné sous les yeux
de Mme de Vermorne. J'étais là, spectateur comme elle. Et tandis que
l'officier, raquette haute, bras et nuque nus, déployait devant nous
sa grâce robuste, j'avais surpris dix fois le regard de la jeune femme
attaché à ces bras et à cette nuque, un regard furtif et affamé, un
regard de petite chienne prête à sauter sur la côtelette tentatrice...
Vrai, il n'y avait point à se méprendre à ce regard-là.
Si bien, que, trois jours plus tard, je ne me retins pas d'être goujat,
et je fis à Bréva, sur sa bonne fortune, quelques compliments du plus
mauvais goût. Or, il ne se fâcha pas, ce qui, du galant homme qu'il
était, m'étonna fort.
--Ah! vous aussi?--me dit-il seulement, l'air tout à fait
ironique:--vous aussi, vous me croyez du dernier bien avec la madame?
Eh bien, mon cher, j'en suis navré pour vous, mais vous êtes le
trentième à émettre cette gracieuse supposition, et le trentième à vous
fourrer, si j'ose dire, le doigt dans l'œil jusqu'au coude.
--Mon cher!...