ne fait rien ... rien du tout... Et il ne faut pas, il ne faut pas que
vous ayez du chagrin...
Elle poussa un cri et cacha sa figure dans ses mains. Ce n'était pas
du chagrin qu'elle avait, c'était de la peur, c'était de l'effroi; un
effroi sans nom. Elle aimait son amant, certes! Elle l'aimait très
affectueusement, comme les femmes aiment leurs amants après quatre
années d'habitudes fidèles... Et tout à l'heure, quand un peu de
sang-froid lui serait revenu, elle aurait sans nul doute une vraie
peine, à songer qu'il allait mourir ... qu'il allait la quitter, la
quitter pour toujours. Une vraie peine, oui! Mais une peine qui,
pour le moment, se noyait sous l'épouvante atroce de la Mort. Dans
ce lit où tant de fois elle-même s'était couchée, souple, chaude,
amoureuse, un cadavre tout à l'heure serait étendu, un cadavre glacé,
raide, sinistre... Debout, à quatre pas du lit, elle demeurait
immobile et n'osait découvrir son visage. Et quand le mourant, de sa
voix encore ferme, répéta: «Prenez la clé...» ce fut les yeux fermés
qu'elle approcha du lit et qu'elle tâtonna sous l'oreiller d'une main
grelottante...
Elle avait trouvé la clé. Elle alla vers le meuble, un petit bahut
chinois, mystérieux et noir. Elle ouvrit la porte d'ébène. Et,
stupéfaite, elle resta muette, une main sur le battant repoussé...
Le bahut était proprement une chapelle, un sanctuaire tendu de soie,
tapissé de velours et religieusement éclairé d'une veilleuse rouge
pareille à une lampe liturgique. Des bâtons de parfum brûlaient dans
une cassolette d'or, et les minces spirales odorantes montaient comme
des prières vers une sorte d'autel dont trois longues boîtes de
maroquin formaient le tabernacle. Une miniature était au-dessus, sertie
d'un splendide rang de perles, l'icone de la déesse, de la déesse
vivante qui venait d'ouvrir son propre tabernacle et qui demeurait au
seuil, interdite, et tellement étonnée qu'elle en oubliait sa première
terreur...
Mais la voix du mourant, déjà moins distincte, insista:
--Les boîtes ... les trois boîtes...
Du battant de la porte, la main tremblante se détacha. Et l'une après
l'autre, les trois boîtes sortirent du meuble-sanctuaire...
C'étaient trois coffrets somptueux, trois écrins de cuir ciselé,
pareils à des reliures de missels. L'intérieur en était doublé de
sachets embaumés; et c'était entre ces sachets que reposaient les
lettres d'amour, comme reposent les reliques des saints au fond des
reliquaires, ou dans le ciboire, l'hostie...
La voix, maintenant sourde et sifflante, ordonna:
--Brûlez!...
Mais, immobile et silencieuse, la femme tant vénérée, tant adorée, tant
idolâtrée, n'obéit pas tout de suite.
Elle regardait les lettres et les coffrets précieux, et l'étrange
chapelle magnifique et mystérieuse... Elle respirait le parfum grave
qui s'exhalait de tout cela... Et elle mesurait, tout d'un coup, et
pour la première fois, l'immense amour dont son amant l'avait aimée...
Machinalement, elle prit une des lettres, au hasard. Qu'avait-elle donc
jamais écrit là-dessus, qui valût un tel amour? qu'avait-elle donc mêlé
de son âme à ces pages, pour les rendre dignes de ce tribut religieux
qu'on leur servait?
Elle lut:
_Mon ami, ne m'attendez pas demain. Je viendrai, comme d'habitude,
mercredi. Mais plus souvent, combien de fois vous ai-je dit que c'est
impossible? Demain, j'ai mille choses à bâcler, deux essayages, un
thé, des visites... Non. Soyez aussi raisonnable que moi et baisez mes
mains, que je vous tends..._
Elle lut encore:
_Mon ami, je vous en prie, soyez prudent, plus prudent que vous
n'êtes. Ne m'écrivez pas de semblables folies. N'avez-vous pas assez
d'un jour par semaine pour me les dire? Songez aux ennuis sans fin que
me vaudrait une lettre décachetée..._
Et encore:
Vos fleurs sont les plus jolies que j'ai jamais reçues; on les
dirait choisies une à une... Je veux vous récompenser, venez ce soir
à l'Opéra, nous serons toute une bande très joyeuse, on soupera
n'importe où ... et je vous promets une robe très belle que vous ne
connaissez pas encore...
Des yeux, brusquement embués, deux larmes jaillirent.
Quoi? c'était cela? ce n'était que cela?
Et, soudain une grande honte amère submergea le cœur douloureux,
déchiré, désespéré. Elle comprenait, maintenant, elle sentait,
elle voyait. On l'avait aimée, comme les dévots n'aiment pas leur
madone; et, elle, n'avait pas, n'avait jamais aimé. A cette passion
merveilleuse dont on l'avait enveloppée toute, elle avait répondu d'une
affection banale, à peine colorée d'une teinte de tendresse et d'un
soupçon de sensualité. Et cet amant, qui lui avait tant donné et à qui
elle avait rendu si peu, voici qu'il allait aujourd'hui mourir, mourir
sans qu'elle eût devant elle un seul jour pour lui payer, n'importe
comment, cette prodigieuse dette d'amour, pour lui rendre, fût-ce en
une seule étreinte, ardeur pour ardeur, délire pour délire, folie pour
folie?...
Un sursaut de désespoir la jeta à genoux contre le lit. Et, sur la
main, déjà froide, elle colla éperdument sa bouche.
Elle allait parler, tout dire, vider son âme, crier son repentir et
son remords. Mais, dans le même instant, le cartel, au mur, sonna sept
coups. Et ce fut l'amant qui parla:
--Il est l'heure... Vous êtes venue ... merci! A présent, il est
l'heure ... partez. Adieu!...
Elle releva la tête. Elle le regarda, ayant entendu, ne comprenant pas.
Il répéta:
--Partez!... Il est l'heure: sept heures... Il faut rentrer chez vous...
Mais elle sanglota, et, violemment, rejeta ses lèvres sur la main
moribonde, qui luttait pour les repousser:
--Partir?... Partir, à présent?...
Et elle cria, presque farouche:
--Partir à présent que je sais combien tu m'as aimée, combien tu
m'aimes?... Partir, et te laisser seul, te laisser mourir seul, moi qui
ne t'aimais pas et qui t'aime maintenant, et qui ai tout ton amour à te
rendre, à te payer, dans ces suprêmes minutes qui nous restent? Partir,
avant de t'avoir à mon tour adoré, avant d'avoir à mon tour jeté mon
cœur sous tes pieds, pour que tu l'écrases? Non, non, non, non!...
Jamais!
Mais, alors, lui se redressa, d'un effort terrible:
--Partir!--dit-il, d'une voix ranimée par un miracle
d'énergie.--Partir, oui! Il est sept heures; et, déjà, on t'attend
dans ta maison, et il ne faut pas qu'on t'attende: il ne faut pas
qu'on s'étonne ni qu'on s'inquiète; car demain la vie doit recommencer
pour toi, égale et sereine, sans que rien jamais ne subsiste de ce qui
fut notre vie à nous deux, sans qu'aucun vestige n'en apparaisse aux
yeux du monde et sans que ta robe blanche puisse être effleurée d'un
soupçon!... Partir, oui! Tu vas partir, rentrer chez toi, retrouver ton
mari, ton enfant, sourire à tous deux et m'oublier. Ne dis pas non, car
je le veux. Et si tu as compris ce soir ce que tu n'avais pas compris
encore, si tu veux me payer cette dette dont tu ne t'étais pas encore
aperçue, eh bien, paie! C'est moi qui choisis, qui exige cette monnaie:
ton obéissance! Obéis donc: va-t'en! Je puis mourir seul. Je le veux.
Et ne pleure plus: ton fils verrait tes yeux rouges. Et n'aie plus de
chagrin: car, ma part de joie, tu me la donnes ... tu vas me la donner
... en obéissant...
Elle obéit. Elle s'en alla;
Et Frédéric de Guibre mourut seul, une demi-heure plus tard.
_1909._
II.--_AILLEURS._
10.--LA GRANDE MURAILLE
_A Gérard d'Houville._
I
Quand la petite Nectar eut dix ans, et qu'elle sut les choses qu'on
enseigne à l'école arménienne de Kadi-Keuy, ses parents la prêtèrent à
Perrouz-hanoun, la grande artiste du théâtre turc, pour qu'elle apprît
à danser.
Et la petite Nectar, après un apprentissage fatigant et sévère, devint
Nectar-hanoun, danseuse, chanteuse et comédienne, trois métiers qui
n'en font qu'un, en Orient.
Son père avait dit: «C'est un bon métier pour elle, parce qu'elle est
jolie et souple. Alors, elle gagnera beaucoup d'argent, non seulement
au théâtre, mais encore dans les harems, où les dames turques la feront
venir comme maîtresse de chant, et aussi pour se débaucher avec elle.»
Et sa mère avait ajouté: «Sans compter qu'au théâtre elle sera vue les
jours de représentations par beaucoup de Turcs et de Chrétiens riches,
qui lui donneront encore davantage d'argent pour coucher une nuit avec
elle.»
Le père et la mère de la petite Nectar étaient Arméniens. C'est
pourquoi tous deux, et leur fille aussi, prisaient l'argent par-dessus
toutes choses; car tel est l'esprit de leur race.
II
Le père et la mère de la petite Nectar habitaient à Kadi-Keuy une
maison de bois pareille à toutes les maisons des Arméniens du peuple.
Ils étaient pauvres, mais pourtant vivaient sans beaucoup travailler,
parce que, si peu d'argent qu'ils eussent, ils le prêtaient aux Turcs,
qui n'entendent rien à l'usure, et leur gagnaient de gros intérêts.
La petite Nectar avait une sœur et un frère. La sœur était grande, et
elle avait déjà un bébé, mais elle ne savait pas de qui. Le frère,
plus jeune, courait les rues, et gagnait des métalliks à guider les
touristes dans le grand cimetière de Skutari d'Asie.
Tous ensemble vivaient très unis et heureux, quoiqu'ils eussent peur
des Turcs, qui parfois deviennent fanatiques et font des massacres,
quand ils n'ont plus du tout d'argent pour payer leurs intérêts aux
pauvres prêteurs arméniens.
III
Tout le temps de son apprentissage, et même plus tard, quand elle dansa
et chanta au théâtre, et fut enfin, comme Perrouz-hanoun, une artiste
et une étoile, Nectar-hanoun ne manqua jamais de s'asseoir, toutes
les fois que ce fut possible, à la table de famille, non plus que de
rapporter honnêtement à la maison tout l'argent qu'elle gagnait de
diverses manières.
Car elle était une jeune fille irréprochable selon sa race, et le Dieu
des Arméniens se réjouissait d'elle. Tout ce que ses parents avaient
souhaité qu'elle fût, elle le devenait.
IV
Perrouz-hanoun avait vite pris en amitié son élève.
Perrouz-hanoun avait quarante ans. C'était une Arménienne très grasse
et qui avait été très belle. Elle avait encore un charme réel et
prenant, et le public était enthousiaste d'elle. En Turquie, comme aux
pays franks, les artistes sont mieux goûtées quand elles sont déjà
mûres. Leur grâce et leur talent, presque entamés par la vieillesse,
apparaissent plus fragiles, plus touchants et plus précieux.
Nectar-hanoun, toute jeune et trop mince, mais docile et appliquée,
commençait à gagner le suffrage des connaisseurs. Perrouz-hanoun
était fière de son élève; en outre, elle la trouvait jolie, et lui
enseignait avec beaucoup de plaisir les caresses que préfèrent les
dames de harem. Ces leçons sensuelles, souvent prolongées et répétées,
préludaient entre les deux amies à de longues causeries et à de
longues confidences; car toutes deux étaient de la même race et d'une
éducation pareille, tellement que les pensées de leurs deux têtes se
ressemblaient et s'échangeaient aisément avec une joie réciproque.
V
Le théâtre d'Hassan-effendi, où jouaient Perrouz-hanoun et
Nectar-hanoun, était une belle baraque ronde en planches vernies avec
un rang de loges grillées pour les dames turques. Sur la scène, on
jouait des comédies très amusantes, et on dansait en intermèdes. Les
danseuses s'agitaient mollement, deux à deux ou l'une après l'autre,
et pimentaient la saveur de leurs attitudes par des paroles lascives
chantées sur des airs sauvages ou plaintifs.
VI
Nectar-hanoun fut d'abord admirée pour sa beauté évidente, avant de
l'être pour son talent qui croissait.
Les spectateurs l'applaudissaient tous, chacun suivant la manière de sa
race.
Les Turcs riaient fort et battaient des mains. Les Grecs attachaient
ensemble deux colombes, et les jetaient liées sur la scène. Les Franks,
quand il y en avait, se levaient et criaient «bravo», et lançaient les
fleurs de leurs boutonnières.
Souvent, après la représentation, les plus enthousiastes, musulmans
ou chrétiens, attendaient à la petite porte. Mais, instruite par
Perrouz-hanoun, et très prudente, Nectar-hanoun n'écoutait rien et se
hâtait vers son araba ou son caïque.
Et c'était alors que son petit frère, habitué à ces choses, allait
tirer par leur manche les admirateurs, et débattait comme il convient
les marchés.
VII
Cela se passait différemment pour les dames qui, du fond de leur loge
grillée, avaient trouvé Nectar-hanoun à leur goût.
Les dames turques envoyaient sans mystère une servante frapper
à la maison arménienne de Kadi-Keuy. Et la servante présentait
officiellement à Nectar-hanoun les salaam des dames du harem, et la
conviait à venir, demain ou après-demain, à telle heure, dans leur
haremlick, pour une leçon de danse.
Les haremlick de Turquie sont grillés soigneusement par de petites
lattes de bois croisées en diagonales. Ni vous ni moi ne saurons jamais
ce qui s'y passe.
VIII
Et, peu à peu, Nectar-hanoun devint célèbre, quoiqu'elle n'eût encore
que dix-neuf ans. Sans quitter le théâtre d'Hassan-effendi, dont elle
était maintenant la seconde étoile, ne le cédant plus qu'à sa maîtresse
chérie Perrouz-hanoun, elle dansa et chanta sur d'autres scènes, pour
gagner plus d'argent, en excitant la jalousie des directeurs de troupes.
IX
Or, un soir, elle dansait à Péra, dans un théâtre de Franks et de
Giaours. Là, les choses ne se passaient pas comme à Skutari ou à
Stamboul. Et ce fut, pendant un entr'acte, la vieille femme qui ouvre
la porte des loges qui s'en vint l'avertir qu'un spectateur désirait
l'aimer.
--Est-ce un Turc? est-il très vieux? Combien
donnera-t-il?--demanda-t-elle d'abord prudemment.
--Il n'est pas vieux. C'est un Frank de France. Il donnera ce que tu
veux.
Nectar-hanoun songea que les Franks valent mieux que les Turcs, car
leurs femmes sont moins jalouses, et le danger est plus petit.
--Il parle turc, tu sais!--insistait la vieille, qui voulait gagner son
backchich:--il parle turc très bien.
--Oh!--dit Nectar-hanoun,--cela m'est égal qu'il parle turc: avec les
étrangers, même quand on se comprend, on n'a jamais rien à se dire...
Mais qu'est-ce que cela fait! je veux bien coucher avec lui...»
X
Nectar-hanoun donna rendez-vous à l'étranger dans la maison turque de
la rue Abdullah. C'est une maison très mystérieuse, que les pachas
choisissent pour leurs intrigues tout à fait secrètes. Elle a deux
portes qui donnent sur deux carrefours obscurs. Et n'importe qui
peut passer par là sans être remarqué, parce que c'est le chemin le
plus court entre la rue Sira-Selvi et la rue de Péra, deux rues très
élégantes de Constantinople.
Nectar-hanoun n'avait pas besoin de tant de précautions pour recevoir
l'étranger. Mais Perrouz-hanoun lui avait enseigné que les amants
aiment par-dessus tout le mystère, même inutile. En outre, elle était
de sa race, la plus craintive et la plus rusée du monde! Allah a fait
le lièvre, le serpent et l'Arménien.
XI
Dans leur chambre tapissée de nattes et meublée de tapis en divans,
Nectar-hanoun et l'étranger essayèrent d'abord de converser, avant
l'amour.
L'étranger parlait vraiment très bien turc.
--Quand vous dansiez,--dit-il avec courtoisie,--j'ai cru voir un
papillon et une sauterelle.
Et il dit beaucoup de choses aimables, à quoi Nectar-hanoun répondait
par d'autres compliments. Mais il voulut ensuite lui expliquer pourquoi
il la trouvait belle et artiste, et elle ne comprit pas du tout ses
raisons: il l'admirait tout à fait à tort à travers, louant ce qui
était le moins bien, négligeant ce qui était le mieux. D'ailleurs, elle
ne s'étonnait pas, sachant bien que les étrangers sont toujours ainsi.
Et, poliment, elle continuait de le remercier avec des révérences
turques, la main au sein, puis à la bouche, puis au front.
XII
... Ils s'étaient enlacés sur le divan, et ils avaient joui l'un de
l'autre. Dans le plaisir, elle avait crié: «Aman! aman! aman!» comme
crient toutes les femmes d'Anatolie. Et lui avait crié aussi, mais des
mots inconnus, d'une langue incompréhensible.
XIII
Ensuite ils se reposèrent. Il la pria de rester nue et de prendre
devant lui l'attitude cambrée d'une de ses danses. Elle voulut bien,
quoique ne comprenant pas sa fantaisie.
--Pourquoi maintenant?--songeait-elle:--il n'a pas besoin de s'exciter,
puisque c'est fini? Et d'ailleurs il n'est pas vieux.
XIV
Soudain l'étranger pleura.
--0 petite fille,--disait-il dans ses larmes,--il n'y a plus un seul
voile entre ton corps et le mien, et, tout à l'heure, nous n'étions
qu'un même être enivré par une même caresse. Pourtant nos âmes sont
encore, seront toujours deux inconnues, effroyablement lointaines l'une
de l'autre et qui jamais ne se comprendront. Il n'y a rien de commun
entre toi et moi, et c'est la chose la plus triste de toutes les choses.
«Parce que nos mères nous ont enfantés des deux côtés de l'Océan, parce
qu'on nous a endormis dans nos berceaux avec des chansons différentes,
parce qu'on nous a inventé des dieux qui ne se ressemblent pas, voilà
qu'une grande muraille est entre nous, plus haute, plus farouche, plus
infranchissable cent fois que toutes celles de Chine.
XV
Nectar-hanoun écouta très attentivement.
Mais elle ne comprit guère que ceci: l'étranger avait du chagrin.
Alors, pour le consoler, elle le reprit dans ses bras souples.
XVI
Des jours passèrent, Nectar-hanoun dansait chaque soir dans divers
théâtres. Plusieurs fois l'étranger lui demanda de revenir dans la
maison turque de la rue Abdullah. Elle revint très volontiers, n'ayant
pas de répugnance pour lui. D'ailleurs, il payait cher.
Mais, maintenant, ils n'échangeaient que de courtes phrases polies. Et
ils s'aimaient en silence. Ou bien encore, quand il l'en priait, elle
demeurait nue devant lui, dans sa belle attitude cambrée. Et il la
regardait avec mélancolie.
XVII
Un jour, l'étranger lui envoya la vieille femme qui ouvre les loges:
--Hanoun-effendi, ton ami frank voudrait te faire danser et chanter, en
costume, devant des seigneurs de son pays, qui sont venus lui rendre
visite à Stamboul.
Nectar-hanoun dansait souvent dans les harems, devant les dames
turques. Mais danser devant des Franks, c'était une chose nouvelle.
Elle s'inquiéta: Allah a fait le lièvre...
Mais, précisément, les dernières pluies avaient beaucoup abîmé la
maison de bois de Kadi-Keuy, et les parents de Nectar-hanoun pleuraient
misère. Nectar-hanoun calcula qu'un peu d'argent serait bien utile.
Elle fit son prix et réclama un paiement d'avance. Le père de
Nectar-hanoun fit le lendemain repeindre sa vieille maison, avec de
belle peinture rouge et jaune.
XVIII
A l'heure convenue, Nectar-hanoun, dans son plus beau costume de tchinn
ghane, entra dans la salle où les seigneurs franks attendaient.
Ils étaient huit ou dix. Ils avaient des dames avec eux. Des dames
franques, naturellement: dévoilées; très jolies.
L'une regarda Nectar-hanoun avec d'étranges yeux noirs calmes. Et
Nectar-hanoun se sentit soudain percée par ces yeux-là, comme par des
épées.
Elle frissonna. Tout de même elle surmonta son trouble, fit
correctement ses révérences. Puis, à la mode des harems, elle vint
tendre sa main aux dames dévoilées. Mais le cœur lui faillit en
touchant celle dont les yeux la blessaient de plus en plus, la
blessaient jusqu'à l'âme... Et elle eut un grand étonnement bizarre, à
sentir que la main qu'on lui donnait était douce, brûlante et vivante,
à sa propre main pareille...
XIX
Nectar-hanoun dansa.
De tout son talent, de toute sa grâce. A l'étrangère, elle voulait,
sans savoir pourquoi, prodiguer sa beauté et son art.
Elle dansa des pas jolis et sauvages. Ces pas-là, Perrouz-hanoun les
lui avait appris patiemment et minutieusement, et chaque détail en
était réglé et immuable. Mais c'était tellement différent de tout ce
que l'on voit aux pays des Franks que cela paraissait improvisé.
Elle s'élançait, impétueuse et aérienne,--et tout d'un coup, cassait
son élan, pour s'épanouir en une pause voluptueuse;--l'instant d'après
elle repartait.--Elle tournoyait comme éperdue,--et se figeait les
poings aux hanches;--et ces hanches lascives achevaient le rythme
interrompu.--Immobile ensuite, et comme gaînée de marbre des pieds à la
taille, son buste seul ondulait et se gonflait,--puis ses seins,--puis
son cou,--puis sa tête malicieuse.--Et, brusquement rendue au
mouvement, redevenue chair et vie, elle bondissait toute.
Elle chantait en dansant. Elle chantait des chansons très sensuelles
et énervantes. Elle chantait d'une voix douce et rauque, pareille à la
voix des femmes en amour. Et, dans ce chant-là, il y avait des baisers,
des étreintes, des spasmes. Mais ce n'était pas inconvenant du tout, à
cause de la volupté qui emplissait chaque son, une volupté grave, âpre,
religieuse...
XX
Nectar-hanoun dansa très longtemps. Devant l'étrangère, elle aurait
souhaité danser toute la nuit, danser toute la vie.
A la fin, elle se souvint du plaisir que préférait son ami frank, dans
leurs rendez-vous d'amour. Alors, d'instinct, sans réfléchir, elle fit
face à l'étrangère, et s'offrit, toute, dans sa belle attitude cambrée.
XXI
Elle avait très chaud. De petites perles suintaient de ses tempes.
Les seigneurs franks la complimentèrent beaucoup, avec des phrases
extrêmement polies.
L'étrangère, à son tour, parla en souriant, dans son langage inconnu.
--Que dit-elle?--demandait Nectar-hanoun, anxieuse.
L'ami frank traduisit:
--Elle dit que Nectar-hanoun est très habile et bien jolie ... qu'elle
lui plaît beaucoup...
--Mais... pourquoi?... Elle ne dit pas pourquoi?
L'étranger, doucement, hocha la tête:
--Petite fille, petite fille, il y a une grande muraille...
XXII
Quand ils s'en allèrent, son ami frank lui demanda si elle voulait, ce
soir?
--Non,--dit-elle.--Demain seulement, voulez-vous?
Et elle se hâta vers son araba. Et elle s'en fut très vite sangloter
d'une étrange douleur entre les bras de Perrouz-hanoun, qui la berça et
la consola, avec des tendresses arméniennes.
_Stamboul, 1904_[1].
[1] L'auteur, depuis seize ans, n'a pas changé d'avis sur la mentalité
arménienne.
11.--UNE DEMI-MINUTE
«Cette demi-minute là, c'est moi,--je, soussigné, Henry Précy,
lieutenant de vaisseau, commandant le «scout» de la République
_Néreïde_,--qui en ai compté, une après une, les trente mortelles
secondes. Et je vous fiche mon billet que, pour trente ans
supplémentaires à vivre, je ne voudrais pas recompter trente autres
secondes du goût de celles-ci.
C'est la première fois que je conte cette histoire. Elle est vieille
déjà de douze ou treize ans pour le moins. Mais vous comprendrez tout
à l'heure pourquoi j'ai préféré me taire là-dessus jusqu'à ce jour et
pourquoi je parle aujourd'hui.
Il y a donc douze ou treize ans de cela. J'étais alors un petit
enseigne, plus gentil que vous n'imagineriez d'après l'actuelle couleur
de mon vieux cuir. Et les femmes me regardaient parfois quand je
passais...