allons d'abord porter madame chez le pharmacien du boulevard... Je suis
le commissaire de police du quartier.
Je compris qu'il me prenait pour le mari. Sans protester, je soulevai
les épaules tièdes. Il prit les hanches. Alentour les voitures,
refoulées par le sergent de ville, faisaient place nette.
... C'était lourd à porter, ce corps sans vie...
Le pharmacien fit la grimace: trois côtes étaient cassées, et les os
rompus avaient dû déchirer le cœur même: le pouls ne battait plus. La
dame était morte.
Le commissaire de police, formaliste, ôta son chapeau.
--Monsieur,--me dit-il,--excusez-moi de troubler votre douleur... Mais
voulez-vous me donner votre nom et votre adresse, pour le transport.
Il fallait tout de suite dissiper l'équivoque.
--Pour le transport? Mais, monsieur le commissaire, cette dame n'habite
pas chez moi ... je n'ai même pas l'honneur de la connaître... J'étais
là; je l'ai secourue de mon mieux, voilà tout... Au surplus, si mon nom
peut vous être utile...
Il me remercia poliment et regarda le cadavre:
--La malheureuse a peut-être une carte de visite sur elle.
--Probablement dans son réticule...
Le petit sac à fermoir d'or pendait au bout de la main crispée. Il
fallut un effort pour arracher la chaînette.
--Voyons,--dit le commissaire en ouvrant.
Mais il eut aussitôt un haut-le-corps, et ses yeux s'arrondirent...
Il est trôs difficile d'expliquer pudiquement ce qu'il y avait dans
le petit sac... Il y avait ... voyons: d'abord, divers produits
pharmaceutiques, dosés, empaquetés, étiquetés... Ensuite un objet dont
la place logique est au cabinet de toilette, et qui ne peut guère
s'en absenter pour motif avouable... Enfin, quelques photographies,
probablement tirées au magnésium, avec un jeu de cartes que la
régie n'avait pas timbré. Le tout, très bien classé et rangé dans
les multiples poches du réticule. Ce ne fut qu'au fond du dernier
compartiment que le commissaire avisa un étui de maroquin vert d'eau,
dans lequel plusieurs cartons gravés à la dernière mode nous révélèrent
le nom de la dame:
_Madame X..._
--Madame X...!--répéta le commissaire, ahuri. Mais--alors ... c'est la
femme du ministre?...
Une minute, nous nous regardâmes en silence, et nous regardâmes le sac
à fermoir d'or. Mais le commissaire se ressaisit vite. C'était un vieil
homme, rompu aux hasards parisiens.
--Mathieu,--dit-il au sergent de ville qui, à la porte, écartait les
curieux,--courez chez le ministre des Communications... Oui, M. X...
50, rue de Surène ... et prévenez que madame X... est ici, victime d'un
accident.
Puis, quand nous fûmes seuls:
--Madame X...--prononça-t-il gravement, était une femme de la plus
haute honorabilité. Vous me comprendrez, monsieur, si je fais appel à
votre discrétion absolue...
Et, délibérément, il prit le réticule, et l'empocha dans son pardessus.
Il n'y a pas bien loin du carrefour Saint-Augustin à la rue de Surène.
La foule attroupée devant la pharmacie n'était pas encore dispersée
que, luttant contre l'agent qui voulait la retenir, une fillette de
douze ans se précipita dans la pharmacie...
--Maman!--cria-t-elle...
Un homme nu-tête, et en courant aussi, suivait. Je le reconnus: je
l'avais vu maintes fois à la Chambre. Une terrible angoisse tordait
sa bouche. Visiblement, il rassemblait toute son énergie pour ne pas
pleurer.
La fillette était tombée à genoux devant le cadavre et sanglotait
violemment. Le mari s'agenouilla aussi et se cacha le visage. Ce
n'était point là un désespoir de commande. Sans nul doute, la femme qui
gisait à nos pieds avait été une bonne mère; une bonne épouse aussi...
Une douloureuse minute passa. M. X..., enfin, se releva, les yeux
rouges. Et, d'une voix brisée:
--Comment l'a-t-on reconnue?--demanda-t-il.
--Elle tenait une carte à la main,--répondit le commissaire de police
sans hésiter.
M. X... le remercia d'un signe de tête. Il avait ramassé le manchon de
chinchilla, et le pressait contre sa bouche.
Tout à coup, il chercha des yeux autour de lui:
--Ma femme n'avait-elle pas sur elle un petit sac à fermoir d'or?
--Non,--dit le commissaire.--C'est moi qui ai relevé madame X...,
monsieur le ministre... Et je n'ai vu aucun sac.
_1906._
[1] 1906.
8.--LE CAS DE MADEMOISELLE AMOROSA
_A Henry Daguerches._
L'aventure commença dans le cabinet de mon éditeur. Ce matin-là,--un
matin de juin 1906,--j'étais allé, n'ayant rien de mieux à faire, jeter
un coup d'œil sur «la recette», comme disent nos confrères, les gens de
théâtre. Et, dès l'antichambre de la librairie, je compris, au salut en
plongeon des garçons de salle, qu'un événement sensationnel m'avait,
depuis ma dernière visite, relevé notablement dans l'échelle sociale.
L'instant d'après tout s'expliqua. Prévenu de mon arrivée, le vieux
Brown descendait déjà du fauteuil directorial pour accourir à ma
rencontre, et, du seuil de mon sanctuaire, me clamait la grande
nouvelle:
--Ça y est! Il est parti! il est parti, le centième mille de votre
_Grande Ennemie!_
Et je crus indispensable de masquer ma réelle émotion d'un haussement
d'épaules.
La _Grande Ennemie_ était un roman, d'ailleurs sans prétention, que
j'avais commis au cours de l'année précédente, et qui se vendait assez
bien, quoique la critique l'eût décrété idiot dès le premier symptôme
de son succès. Le vieux Brown, qui se piquait d'être, en matière de
bouquins à gros tirage, prophète, voyant et sorcier, s'enorgueillissait
violemment d'avoir prédit cette brillante victoire:
--Souvenez-vous-en! Je l'avais flairé de loin, ce centième mille! C'est
égal! mes compliments, monsieur Jalin! Et maintenant, nous allons
faire, à nous deux, de grandes choses. D'abord et tout de suite,
je commence à vous préparer une édition illustrée ... et, le mois
prochain, une édition de grand luxe... Vous choisirez vous-même les
dessinateurs... Ensuite...
Il bavarda. Moi, je n'écoutais guère... Un centième mille!... il y
avait, dans ces trois mots, de quoi tourner une tête plus solide que la
mienne. Un centième mille! cela signifiait tout bonnement la fortune
pour commencer et la gloire pour finir. Du moins, je le croyais en ce
temps-là...
Au bout du compte, nous échangeâmes, le vieux Brown et moi, l'accolade
réglementaire, tels Wellington et de Blücher vainqueurs à Waterloo.
Après quoi:
--J'oubliais,--me dit Brown:--il y a là une lettre pour vous que
j'allais vous faire porter...
--Ah!... donnez...
--Voici...
Un quart d'heure plus tard, dans le taxi qui me ramenait chez moi,
j'ouvris la missive. Et, quoique endurci aux surprises épistolaires, je
me frottai le front d'ahurissement.
Car la lettre, une lettre de femme, commençait avec simplicité par ces
mots:
_Mon poète,_
_Vous dites si noblement de si nobles choses que mon âme, tel un
papillon printanier, couleur de neige et d'azur, est venue brûler
toutes ses ailes à la flamme éblouissante de votre génie..._
Avec simplicité, je vous dis!
Et ça continuait, sur le même ton, quatre pages durant.
La fin surtout valait son pesant de perles fines:
_Je ne veux rien de vous: ni amour ni pitié; non! et pas même la
moitié de votre gloire! Mais j'ambitionne la joie unique de baiser la
sublime main qui écrivit la_ Grande Ennemie! _Ne refusez pas l'hommage
de mes lèvres! Je serai aujourd'hui, demain et après-demain, au soleil
couchant, sur le cap le plus sud de l'allée des Cygnes, et j'attendrai
là mon destin. J'ai vingt ans. Je suis vierge. Et l'on me nomme
Amorosa._
Amorosa, oui. Elle avait signé Amorosa. Vous avez bien lu...
Ici, j'ouvre une parenthèse.
Les romanciers--j'en appelle à tous mes chers confrères--reçoivent
beaucoup de lettres de femmes. Moins qu'ils ne l'avouent, mais plus
qu'on ne le croit. Dans la hiérarchie des messieurs vers qui les belles
désœuvrées jettent leurs fantaisies, calligraphiées sur vélin mauve ou
vert d'eau, les romanciers occupent très véritablement la troisième
place. Seuls les clowns de cirque et les comiques de beuglant sont plus
favorisés...
Toutefois les dames qui écrivent aux romanciers--sœurs jumelles des
dames qui écrivent aux comiques de beuglant et aux clowns de cirque--se
rangent presque toujours dans deux catégories, l'une et l'autre
dépourvues d'originalité.
A savoir:
La catégorie des quêteuses d'autographes et la catégorie des
chercheuses de sensations.
En sorte que celles-là esquivent prudemment tout rendez-vous et
toute rencontre: «Ne vous dérangez pas, cher maître! Un simple petit
billet...» et que celles-ci exigent le huis-clos et le tête-à-tête: «Où
vous voir librement, secrètement, intimement?...»
Or, «le cap le plus sud de l'allée des Cygnes» n'est point une chambre
à coucher, ni davantage un bureau à écrire...
Si bien que la lettre de mademoiselle Amorosa, anormale certes quant à
la forme, me parut l'être davantage quant au fond.
Et, l'ensemble piquant ma curiosité, je m'en fus, le jour même, et à
l'heure dite, où l'on me priait d'aller.
Ce fut un rendez-vous tout ce que vous pouvez imaginer de banal.
Au rebours de son épître, à tout le moins pittoresque, mademoiselle
Amorosa se révéla, des pieds à la tête et du cœur à la cervelle,
rigoureusement identique à n'importe quelle modiste affligée de vague
à l'âme; identique à ce point qu'aujourd'hui son image flotte fort
brumeuse dans le plus vague de ma mémoire...
Je me souviens d'un assez gentil visage, aux contours un peu mous... Je
me souviens d'un chapeau discret, posé sur des cheveux un peu ternes...
Je me souviens d'une taille et d'une gorge quelconques, d'un front
moyen, d'une main moyenne, d'un pied moyen, et d'une bouche, mon Dieu!
pareille à toutes les bouches...
Surtout, je me souviens d'une femme pareille à toutes les femmes: ni
plus haute, ni plus basse; ni meilleure, ni pire. Une heure durant,
mademoiselle Amorosa m'entretint d'abord de moi et de ce livre qui
lui avait inspiré un si véhément désir de me connaître; de ce livre,
me déclara-t-elle, qui lui avait fait oublier tout ce qu'elle avait
lu jusqu'à ce jour; de ce livre qui avait balayé sa mémoire de tous
les autres livres, jadis aimés, aujourd'hui disparus, inconnus,
inexistants!... de ce livre magique qui lui avait, comme d'un coup de
baguette, restitué ses premières sensations d'esprit, la recréant en
quelque sorte ignorante, naïve, vierge...» Il me parut, d'ailleurs,
qu'elle admirait beaucoup et comprenait moins.
Une autre heure durant, mademoiselle Amorosa m'entretint d'elle-même;
de son passé, de son présent, de son avenir et de la soif qui la
dévorait d'être aimée par un poète sublime et d'être habillée par un
couturier très cher...
A la fin, la nuit devenant noire et la Seine s'étant toute constellée
de reflets jaunes, blancs, verts et rouges, les lèvres de mademoiselle
Amorosa rencontrèrent mes lèvres. Et l'instant d'après, mademoiselle
Amorosa, plus effarouchée peut-être que ne le comportait cet incident,
s'échappa de mes bras et s'enfuit.
Un peu surpris, je courus pour la rejoindre ... car le baiser n'avait
pas été sans quelque saveur. Elle fit, sous un réverbère, une halte
brusque:
--Qu'avez-vous à courir derrière moi?--me demanda-t-elle d'une voix
singulière.
Je m'arrêtai naturellement. Quatre pas nous séparaient. Je vis très
distinctement son visage, qui me parut fort pâle, et ses yeux qui
brillaient d'une flamme bizarre.
--Mais,--dis-je,--j'aimerais à vous dire adieu...
--Adieu?--fit-elle, comme ne comprenant pas.--Adieu?... pourquoi?...
_Qui êtes-vous?..._
J'avais avancé d'un pas. Elle cria tout à coup, saisie d'une
inexplicable peur, bondit en arrière, et, galopant, fut, en dix
secondes, hors de vue.
Je restai sur place, tout ahuri de cette étrange fin d'une entrevue
qui, jusque-là, n'avait rien eu du tout d'étrange.
Mais je m'avisai alors qu'il était tard et qu'il y a loin de Grenelle à
la Madeleine. Le soin de trouver un véhicule m'eut bientôt distrait.
Et la vie quotidienne me fit promptement oublier mademoiselle Amorosa.
Or, en avril de cette année, 1907, je rentrais d'une promenade aux
Antilles, quand, sur un quai de Bordeaux, je rencontrai mon ami, Max
Frêle, près de partir, lui, pour le Dahomey.
Max Frêle venait de publier ses _Hommes sans Mémoire_, ce prodigieux
bouquin qui l'a rendu d'un coup, à vingt-cinq ans, illustre.
Je le félicitai de tout mon cœur. Nous bavardâmes. Il était
convenablement fier de sa jeune gloire, et pourtant très mélancolique.
--Le succès?--murmurait-il--: qu'est-ce que c'est que ça? quelle valeur
ça a-t-il? en quelle bonne et trébuchante monnaie de bonheur peut-on
le changer? Ah! si j'avais quelque part, fût-ce au-delà de toutes
les mers, une maîtresse aimée dont le cœur pût battre au bruit de ma
victoire, oui, parbleu! cela vaudrait la peine d'être vainqueur! Mais
moi, qui suis seul?...
Je protestai:
--Tu es seul parce que ça te chante! Au lendemain de ton triomphe
combien de femmes se sont-elles jetées à ton cou?
Il haussa les épaules:
--Cinquante. Et après? Je ne me souviens d'aucune...
Mais soudain, il sourit:
--Si, tout de même! je me souviens de la cinquantième! Où plutôt je me
souviens de la lettre qu'elle m'avait écrite ... une lettre inouïe,
qui finissait par cette phrase savoureuse: «_J'ai vingt ans. Je suis
vierge. Et l'on me nomme..._»
Je sautai en l'air:
--«_Amorosa?_»
Max Frêle, étonné, me regarda:
--«_Amorosa!..._» oui!... Mais comment devines-tu?...
Je lui expliquai que j'avais reçu, dix mois auparavant, de la même
correspondante une lettre singulièrement analogue.
--Ah bah?--fit Max Frêle.--Baroque! Au fait ... j'y songe... Tu es allé
au rendez-vous de mademoiselle Amorosa?
--Oui.
--Moi aussi. Eh bien?
--Eh bien! rien; la banalité même...
--La banalité même, pareillement...
--Sauf toutefois, qu'en me quittant la jeune personne, après un
baiser...
--S'est enfuie, tout éperdue, comme si ton baiser l'avait brûlée?...
--Oui!...
--L'as-tu poursuivie par curiosité?
--J'ai essayé. Mais elle a paru tellement effrayée de ma poursuite...
--Que tu n'as pas insisté et que tu as fait demi-tour? Moi comme toi...
Nous nous étions arrêtés sur le quai grouillant de foule.
--Max,--dis-je,--que penses-tu de mademoiselle Amorosa?
Il hésita, puis sourit:
--Je pense ... je pense d'abord qu'elle embrasse agréablement...
Ensuite...
--Ensuite...
--Peuh!... je pense qu'elle est une sorte de toquée!... Oui, une
maniaque qui ne peut pas lire un roman sans écrire une lettre au
romancier...
--Une lettre dont les termes varient peu...
--Dame! l'imagination humaine a des limites!...
Et nous parlâmes d'autre chose.
Or, la semaine dernière, mon nouveau roman, _La Guerrière masquée_,
apparaissait à toutes les vitrines de libraires. Et, hier, je reçus une
lettre ... une lettre de mademoiselle Amorosa!... une lettre, non: _la_
lettre! la lettre que j'avais déjà reçue quinze mois plus tôt ... la
lettre qu'avait reçue Max Frêle ... la lettre _ne varietur_, la lettre
stéréotypée... J'en comparai le nouvel exemplaire à l'ancien pieusement
conservé: à _La Grande Ennemie_ s'était substituée _La Guerrière
masquée_, et voilà tout. Ma première sensation fut de la gaîté:
--Admirable! mademoiselle Amorosa écrit à tant de gens qu'elle oublie
ses lettres au fur et à mesure!
A la réflexion, je m'étonnai, pourtant:
--Bizarre, tout de même... Oublier les lettres, bon! mais oublier les
rendez-vous!... la distraction est un peu forte! Bah! qu'est-ce que
cela me fait? Certes, j'irai demain à l'île des Cygnes! Il y aura
quelque confusion, quand on m'apercevra, quand on me reconnaîtra...
«Demain», c'était aujourd'hui. Je suis allé à l'île des Cygnes. J'en
reviens...
J'en reviens... Et sur mon âme!... je ne sais plus lequel est fou ...
ou halluciné ... de mademoiselle Amorosa et de moi-même!...
Il pleuvait. L'allée, gluante de boue, semblait tout près de fondre et
de s'engloutir dans le fleuve visqueux. Le crépuscule était gris de
fer. Un peu de brouillard flottait...
De loin, j'aperçus une femme. Une femme que je ne reconnus pas. Je n'en
eus point de surprise: l'ancienne image était tellement floue dans ma
mémoire! J'avançai. Et, regardant mieux, je compris que cette femme
était de celles qu'on ne reconnaît pas, qu'on ne reconnaît jamais,
parce que rien de leur taille ou de leur visage n'accroche un de nos
souvenirs, parce qu'elles sont des pieds à la tête et du cœur à la
cervelle, pareilles à toutes les autres femmes ... parce qu'elles n'ont
donc, proprement à elles, ni corps, ni âme ... point de personnalité,
point d'individualité ... point de «soi»...
Ces femmes-là, au fait, existent-elles?
J'avançai toujours. Et l'être qui était là--mademoiselle Amorosa--vint
à moi. Je la saluai. Et je parlai le premier. Je dis:
--Bonjour! Comment allez-vous depuis l'an dernier?
Elle ouvrit une bouche stupéfaite, et je lus dans ses yeux une
incompréhension absolue.
--Quoi donc!--dis-je encore:--vous ne vous rappelez pas? nous nous
sommes rencontrés déjà, il y a quinze mois, ma chère? Mais oui: le soir
du jour où vous aviez lu ma _Grande Ennemie_.
Elle passa la main sur son front, elle répéta d'une voix balbutiante:
--Votre _Grande Ennemie?_
--Oui!... Voyons, rappelez-vous! un soir de juin ... ici ... ici
même!... La nuit était toute chaude et pure... Je vous ai baisé la
bouche, et vous vous êtes enfuie...
--Vous êtes fou!--cria-t-elle.
--Fou,--moi?...
--Fou!... N'approchez pas ou j'appelle au secours!... Vous êtes fou,
fou, fou!... Je ne vous ai jamais vu! Je ne vous connais pas! Je ne
comprends rien à vos paroles! Et je jure Dieu que personne, jamais, n'a
baisé ma bouche! J'ai vingt ans et je suis vierge!...
Elle reculait. Son talon heurta un caillou.
Elle répéta:
--Je suis vierge!...
Et, tournant soudain sur elle-même, elle courut vers l'escalier de
pierre qui accède au pont de Grenelle. Derrière la pile du pont,
elle disparut. De loin, j'entendis sa voix, qui s'étouffa dans le
bruissement mat de la pluie:
--Vierge!... et je me nomme...
J'hésitai une longue minute. Un trouble voisin de la peur me clouait
sur place. A la fin, je surmontai cet étrange malaise, et, à mon tour,
je contournai la pile du pont.
L'escalier tendait ses marches ruisselantes. Au pied, la Seine, lente
et funèbre, glissait entre deux rives de brume. Un frisson secoua mes
épaules... Cette Seine-là ressemblait au Styx...
Alentour, nulle silhouette n'apparaissait, mademoiselle Amorosa
évidemment, avait gravi l'escalier de pierre. Je gravis l'escalier, moi
aussi.
Mais, au haut, sur le trottoir du pont, je vis un sergent de ville,
debout contre le parapet.
Et je l'interrogeai:
--Une femme vient de monter par là, n'est-ce pas? Est-elle allée vers
Auteuil ou vers Grenelle?
Il me regarda, étonné:
--Une femme?
--Oui: une femme qui courait?...
--Il n'est monté ni femme, ni homme, monsieur... Personne du tout. J'en
suis bien sûr: voilà plus d'une heure que je suis de faction, sans
bouger d'ici... Dame! par des jours comme aujourd'hui, les jeunesses
n'affectionnent pas l'allée des Cygnes: c'est humide, ça glisse...
faudrait avoir envie de se noyer!...
_1908._
9.--CINQ A SEPT
_A Augusto Gilbert de Voisins._
La chambre, très jolie et d'un luxe délicat, avait été parée comme
pour une fête. La table à goûter était servie, et l'on avait répandu
des violettes sur la petite nappe de dentelle. Des grains de myrrhe
s'évaporaient dans le brûle-parfums. Et, formant abat-jour autour des
quatre lampes, des guirlandes d'orchidées retombaient en cascades. Sur
le lit,--un lit de reine amoureuse, bas comme un divan et plus large
que long,--une soierie de Chine rayonnait, féeriquement brodée de dix
mille nuances pareilles au bariolage divin des ciels de printemps.
Enfin, sur la laine épaisse du tapis, un chemin de roses effeuillées
allait de la porte à la table et de la table au lit...
Seulement, dans ce lit, au lieu d'un couple d'amants enlacés, il y
avait un agonisant dont les mains transparentes esquissaient déjà le
geste funèbre de ramener les draps,--d'attirer le linceul. Au chevet,
une infirmière, l'aide dans sa robe de toile bise, remplaçait la
maîtresse absente.
Frédéric de Guibre, ce soir-là, achevait de mourir. Péritonite
foudroyante, continuant une appendicite maladroitement opérée.
Quatre jours plus tôt, la santé. A présent, l'agonie. Rien à faire,
d'ailleurs. Le diagnostic était tombé tout à l'heure des lèvres du
médecin. Guibre, brave, avait exigé la vérité. On la lui avait dite:
quatre heures encore à vivre, pas une de plus.
--Ça me donne jusqu'à huit heures à peu près?
--Oui.
--Bien. Merci.
Et il s'était tu.
Sur sa face déjà figée, rien ne transparaissait; ni angoisse, ni
souffrance. Stoïque, il songeait.
Il allait donc mourir,--mourir ce jourd'hui, 21 janvier 1909,--un
mercredi...
Un mercredi. Or, chaque mercredi, depuis plus de quatre années, une
femme était venue, sans y manquer jamais, dans cette même chambre, où
lui, Frédéric de Guibre, allait mourir. Une femme qui, pour lui, avait
été la femme unique, adorée, vénérée, idolâtrée, maîtresse, sœur,
amie, fée, déesse, tout,--tout ensemble. Une femme vers laquelle,
consciemment ou inconsciemment, il avait dirigé chacun de ses actes,
chacune de ses pensées, chacun de ses rêves. Une femme à laquelle il
avait tout sacrifié, tout donné, tout prodigué avec joie, avec ivresse,
avec folie...
Chaque mercredi, elle était venue. Elle viendrait encore ce
mercredi-ci, le dernier. Elle viendrait tout à l'heure. Il la
reverrait. C'était pour elle, le goûter servi, les roses effeuillées,
la chambre parée;--pour elle. Il la reverrait. Il mourrait dans ses
bras. Sur les lèvres déjà exsangues, un sourire naquit, dura... Goûter
une fois encore la douceur de l'étreinte, goûter une fois encore le
miel du baiser,--en vérité, en vérité, la mort auprès de ce bonheur
surhumain, n'était pas grand chose.
Au mur, le cartel sonnait cinq heures. Le mourant songea: «Elle ne
tardera plus beaucoup...»
Elle ne tarda plus que de quarante minutes.
A vrai dire, elle ne savait pas qu'il fût mourant. Elle ne savait
même pas qu'il fût malade. Sur le seuil, elle s'arrêta, stupéfaite et
angoissée:
--Oh! Fred!... vous êtes souffrant?
Il la regarda, sans amertume, ni mélancolie:
--Oui... Cela ne fait rien...
Elle avança. Elle vint jusqu'au lit, surmontant une imperceptible
répugnance. Elle baisa très gentiment la tempe brûlante et sèche:
--Mon pauvre ami, dites, ce n'est pas grave, au moins?
--Non...
L'infirmière discrète s'était retirée. Ils étaient seuls. Il répéta:
--Non ... ce n'est pas grave... Vous êtes là!...
Il exigea qu'elle fit comme elle faisait toujours selon le rite joli
de leurs tendresses; qu'elle dépinglât sa toque et dégrafât sa veste
de fourrure, qu'elle se dégantât, qu'elle s'assît, qu'elle goûtât.
Il la regardait avidement, il la buvait par ses prunelles larges
dilatées, comme afin d'emporter jusque dans le cercueil l'image chérie,
photographiée, gravée, burinée au fond de sa rétine...
Elle, à demi rassurée par cette énergie qu'il déployait encore,
souriait et obéissait. Et peu à peu, la chambre quasi mortuaire
s'emplissait de grâce, de parfum, et presque de gaieté...
Mais, quand elle eut achevé sa dînette et qu'elle revint s'asseoir tout
près du lit, prête à bavarder, il l'écarta tout à coup parce qu'il
sentait la mort plus proche:
--Attendez...
Elle s'était arrêtée, surprise. Il parla, d'une voix déjà moins nette
et qui commençait de ressembler à un râle:
--Mon amour, d'abord ... il faut ... que vous ouvriez ce meuble ...
oui, celui-là ... tout de suite... Prenez la clé, sous l'oreiller...
Tout de suite, parce que, tout à l'heure, il ne sera ... peut-être ...
plus temps...
Une terreur brusque germa en elle. Elle pressentit sans oser comprendre
encore. Il acheva, péniblement:
--Vos lettres ... sont là ... toutes. Il faut ... oui, il faut ... que
vous les preniez ... que vous les emportiez ... ce soir même... Ou
plutôt ... mieux: que vous les brûliez ... ici, maintenant ... dans la
cheminée... Il le faut, mon amour ... pour que je puisse ensuite ...
dormir ... en paix...
Elle cessa de respirer. Elle fit deux pas en arrière et s'adossa au
mur, effarée:
--Oh Fred! que dites-vous?
Calme il inclina la tête: