--Seulement, nous-mêmes nous nous sommes battus l'an passé... Vous vous

souvenez?... Je voulais vous tuer, vous vouliez me tuer, vous m'avez

manqué, je vous ai manqué,--d'assez peu,--et ... soyons sincères: n'en

sommes-nous pas l'un et l'autre singulièrement satisfaits cet an-ci?

outre que nous n'avons ni l'un ni l'autre le regret d'avoir mis en

terre un ami, nous n'avons ni l'un ni l'autre, entre notre amour et

nous, le fantôme sanglant d'un rival abattu. Que voulez-vous! Il en est

ainsi, Lla Sela! l'homme, autant que la femme, est un animal changeant.

Se battre comme vous voulez vous battre, c'est parfois sacrifier trente

ans de bonheur à six mois de patience. Je vous répète, une fois de

plus, que je suis votre homme. Mais... songez-y: en amour, un duel à

mort n'est jamais une solution...

Il s'est battu tout de même, bien entendu.

_1919._

5.--CAS DE CONSCIENCE

--«Messieurs les honnêtes gens, ceci n'est pas une belle histoire

ingénieusement imaginée, soit comique, soit touchante, soit terrible;

je ne suis ni un nouvelliste, ni un romancier, et n'ai nullement la

prétention de faire de la littérature. Mais je suis un honnête homme

comme vous, auquel un malheur tragique est advenu, et qui, entraîné

dans l'engrenage d'une fatalité mystérieuse, s'adresse à vous, ses

semblables, pour en obtenir conseil, et, si faire se peut, assistance.

Voici mon cas...

Un bout de présentation, pour commencer. Il importe que vous sachiez

exactement à qui vous avez affaire. Je m'appelle Pierre Allevard. J'ai

trente-quatre ans. Je ne suis ni beau, ni laid, ni brun, ni blond, ni

grand, ni petit. J'ai fait mes classes, comme tout le monde. Mais,

étant, sinon riche, du moins largement à mon aise, j'ai jugé superflu

d'embrasser aucune profession. Je suis donc rentier, sans plus. Par

ailleurs, orphelin de père et mère, et fils unique. Pas d'oncle,

non plus, ni de tante, ni de cousin, ni de cousine. Pas de femme.

Célibataire et libre de la tête aux pieds.

J'habite Paris, 40 rue du Cirque. Une simple garçonnière. J'y vis seul,

c'est-à-dire dans l'unique compagnie de mon valet de chambre. Voilà qui

est dit; j'ai fini. Vous en savez maintenant sur moi aussi long que

j'en sais moi-même...

Maintenant, l'aventure:

L'an passé,--1909,--je remontais, un soir de mars, le boulevard.

J'allais à pied, il faisait beau. Par hasard, une passante me croisa,

jeune et jolie. Je n'avais rien de mieux à faire qu'à la suivre. Je la

suivis.

C'était au coin de la rue Vignon que je l'avais rencontrée. Ce fut au

coin de la rue Scribe qu'elle se décida à me sourire. La distance de

l'une à l'autre rue peut vous renseigner sur la sorte de femme sur qui

j'étais tombé: point du tout une professionnelle; point tout à fait

une femme du monde. Je la persuadai d'accepter sur le champ une tasse

de thé, lui promettant de ne pas la considérer comme engagée par la

suite à davantage. Elle s'y engagea pourtant sans grandes façons, dès

cette première entrevue, et ne fit, en outre, nulle difficulté à me

renseigner très complètement sur elle-même. Les femmes, à l'ordinaire,

sont en pareilles occurrences plus prudentes ou plus timorées. Et

telle qui déjà nous nomme de notre prénom évite avec soin de nous

apprendre son nom de famille. Celle dont je parle ignorait ces menues

précautions. Et, avant même qu'elle eût pour la première fois passé

mon seuil, la rue du Cirque, je savais de sa bouche qu'elle était la

femme--très légitime--d'un brave bourgeois domicilié aux Batignolles;

rue Nollet, pour préciser; et qu'elle s'appelait madame T...

Je m'étonnai un peu de sa confiance et de son audace, et je crus poli

de l'en féliciter. Elle rit aux éclats et je me souviens mot pour mot

de sa réponse:

--Eh! mon cher ami! si vous connaissiez mon mari, vous ne parleriez

ni d'audace, ni de confiance! Il n'y a pas plus de courage à tromper

ce mari-là qu'à boire cette tasse de thé-ci. Et vous iriez vous-même

demain dire à M. T... que vous êtes l'amant de sa femme qu'il se

moquerait de vous et ne vous croirait pas.

M. T..., je m'en rendis promptement compte, était en effet un mari de

la race des sourds-muets aveugles. Cet infirme, pour comble, exerçait

un métier de Sganarelle: il était voyageur de commerce, donc absent six

jours sur sept du domicile conjugal. Madame T... me prouva copieusement

la sécurité qu'elle tirait de cette situation: nous n'étions pas amants

depuis quinze jours que j'avais déjà passé deux nuits rue Nollet,

dans le propre lit de ma maîtresse, au lieu et place de son époux. La

maisonnée ne comprenait en fait de domestiques logés à demeure, qu'une

femme de chambre du nom de Sylvie, laquelle témoignait à Mme T... une

affection visible, et se pliait de la meilleure grâce à toutes les

complicités qu'il fallait.

Jusqu'ici, n'est-ce pas? rien que de fort ordinaire. Tous, tant que

vous êtes, vous avez assurément vécu des aventures moins simplettes.

Oui... mais, s'il vous plaît, un peu de patience.

Ce que je viens de vous exposer avait débuté en mars 1909, il y a

eu tout juste un an, avant-hier. Cette année s'était écoulée le

plus paisiblement du monde. Mon amie et moi, nous étions, petit à

petit, gentiment habitués l'un à l'autre. Si bien qu'au caprice de la

prime rencontre avait succédé, sinon l'amour, du moins une tendresse

véritable et fort douce.

Or, samedi dernier, étant au lit ensemble, je m'avisai de la date

que marquait notre calendrier: le mardi qui allait venir devait être

l'anniversaire de cette prime rencontre que je rappelais à l'instant.

Et j'offris à ma compagne de fêter de notre mieux un anniversaire aussi

favorable.

--Très bonne idée!--me dit-elle.--Eh bien! veux-tu que, mardi, nous

soupions d'abord n'importe où et qu'ensuite tu me ramènes ici?

Ici, c'était chez elle, rue Nollet. J'approuvai naturellement le

programme, et je le complétai:

--Rien ne nous empêche même de commencer la fête plus tôt. Si ça te

plaît, je passerai te prendre en auto dans l'après-midi pour une

promenade où tu voudras. Ton mari est à Poitiers, je crois?

--A Poitiers, oui.

--Par surcroît de prudence, envoie-moi donc un bleu mardi matin. Et je

frapperai à ta porte entre deux et trois heures.

Écoutez, à présent!

Mardi, à onze heures et demie, le bleu convenu m'arriva, timbré de neuf

heures quarante.--Je vous le copie ici, pour plus de clarté:

_Monsieur Allevard_

_40, rue du Cirque (VIIIe)._

_T'attends avec impatience. Bon anniversaire, mon chéri! A toi

toute ta petite aimée._

En foi de quoi, à deux heures et quart, je carillonnai joyeusement à

l'huis accoutumé.

On m'ouvrait d'ordinaire en moins de quatre secondes. Cette fois on ne

m'ouvrit pas du tout.

Stupéfait, je carillonnai de plus belle.

Alors un pas lourd résonna derrière la porte close. Et j'entendis un

bruit de verrous lentement tirés.

Le vantail s'entre-bâilla. Je vis un homme de haute taille, à longue

barbe brune, qui me regardait fixement.

J'étais si loin d'admettre la possibilité d'un retour du mari que je

crus, contre toute vraisemblance, m'être trompé d'étage.

Et comme l'homme à barbe brune me demandait, d'une voix d'ailleurs fort

calme:

--Vous désirez, monsieur?

Je répondis, sans hésiter:

--Madame T...?

Mais l'homme inclina la tête:

--Madame T... c'est bien ici. Seulement, monsieur, elle est morte.

Et le vantail, repoussé un peu brusquement, claqua devant mon visage.

Voilà, messieurs les honnêtes gens, ce qui m'est arrivé.

Messieurs, donnez-moi, s'il vous plaît, conseil, et, si faire se peut,

assistance.

Il est réel que ma maîtresse est morte: j'ai rôdé tout hier mercredi,

et tout aujourd'hui, jeudi, rue Nollet. Ce soir, le cercueil est

sorti par la porte qui tant de fois m'avait vu entrer. J'ai vérifié

d'ailleurs l'acte de décès à la mairie.

Comment est-elle morte? Cela, je l'ignore. Dois-je chercher à savoir?

Dois-je-enquêter, dois-je lancer la justice sur la trace de ce trépas,

pour le moins bizarre? Dois-je, au contraire, laisser dormir en paix

celle que nulle intervention ne réveillera, désormais, de son sommeil

épouvantable, et dont la mémoire peut être éclaboussée si je ne me tais

pas?

Messieurs les honnêtes gens, à ma place, que feriez-vous?»

_1910._

6.--LES TROIS VERDICTS

--Moi,--déclara, ex abrupto, le père Lécoutard, tout en bordant plat

la grand'voile du yacht,--je n'ai eu «ça» que trois fois dans toute

ma pauvre pirate de vie. Trois fois seulement, monsieur! Comme je

vous le dis. Point une fois de plus, point une fois de moins... Ho!

de l'avant!... Kermadec! enfant de traînée!... sans que je manque de

respect à ta vénérable mère... Kermadec! je m'en vas tout à l'heure

t'enlever la peau du dos, si je vois ton foc ballon faseyer!... Et

ferme ta manche à saletés: le mistral sent mauvais, quand tu parles...

De quoi? je m'en vas t'apprendre à être poli avec moi comme je suis

avec toi, hein? as-tu compris? bougre de malapris! marin juif! soldat

du pape! _figure!_[1]

Oui, monsieur, je n'ai eu «ça» que trois fois, depuis que ma mère

m'a fait ... «ça»,--la jalousie;--et vous pouvez m'en croire, si le

cœur vous en dit, «ça», c'est la plus extraordinaire des maladies.

Les autres, de maladies ... la fièvre jaune, le choléra, la petite

vérole, la grande, la peste, le _paludisse_, la _truberculose_, et la

_gangredène_ ... je les ai toutes eues des tas de fois, et je ne m'en

porte guère plus mal. Mais la jalousie,--Kermadec! ton foc ballon!

embraque donc l'écoute, et souque un coup, bon sang!--la jalousie,

monsieur, c'est d'un autre tonneau, et si j'avais eu ça quatre fois au

lieu de trois, sûr et certain que je ne serais point ici pour vous le

raconter. Vous allez pouvoir en juger. Si je mens d'un mot, je veux

être estropié!

La première de mes trois fois, «ça» me tomba dessus du temps que

j'étais jeune.--Quatorze ans que j'avais!--On est précoce dans la

marine. A quatorze ans, j'avais déjà une petite bonne amie, une jolie

fille dans mes âges, qui vendait des bouquets de violettes sur la

Croisette, durant que je polissonnais avec les gredins comme moi, sur

le quai du port. Voilà qu'un jour elle s'amène du côté du môle des

yachts, où j'étais; et qu'est-ce que je vois? un novice en maillot bleu

et blanc, assis sur le tableau d'arrière d'une goélette italienne, qui

commence à lui envoyer des baisers. Oui-dà! un failli chien d'italien,

qui envoyait des baisers comme ça, sur le dos de sa main, vers ma

petite bonne amie--le sang ne m'en fit qu'un tour, vous n'auriez pas

eu le temps de dire: «Non de d'là!» que j'étais déjà sur la planche

de la goélette,--juste à point pour pincer la jeune personne en train

de renvoyer baiser pour baiser au novice.--«Toi, que je lui dis, à ce

type-là, arrive ici, j'ai quelque chose à te dire qui intéresse ton

avenir!»--Il comprend sans plus d'explications, me regarde en rigolant

et descend de son bâtiment. Ça ne l'épatait pas beaucoup, parce qu'il

avait bien seize ans contre moi quatorze. Mais moi, ça ne m'épatait pas

du tout, parce que j'étais jaloux.

Pour lors, on s'empoigne tous les deux, et la petite nous regarde

faire, les poings sur les hanches et la langue entre les lèvres. C'est

du nanan, pour une fille, deux garçons qui se battent à cause d'elle.

Moi et l'italien, nous y allâmes bon jeu bon argent. Il me pocha un

œil, je lui cassai le nez. La fin finale, il n'y a que la Madone à

savoir ce que ç'aurait été, attendu qu'au plus beau moment de la

bagarre, les sergots nous tombèrent sur le poil. Et le soir, je couchai

au violon. L'Italien aussi.

Jusque-là, ce n'était point méchant. Mais voyez la suite, histoire

de voir: le lendemain, dès patron minette, les hommes de la goélette

italienne s'en vinrent tous comme un seul, réclamer leur novice au

commissaire; et tous, comme un seul, ils jurèrent sur le sang du

Christ que ce novice-là était un gars tout ce qu'il y avait de mignon

et de gentil, l'enfant du bon Dieu, quoi! tandis que j'étais, moi, le

dernier des derniers, un _nervi_, un apache et un assassin. D'ailleurs,

c'était moi qui avais cherché l'autre. Le commissaire, pas trop bien

disposé pour moi, d'après tout ce tas de témoignages, envoya chercher

mon père, qui,--un vrai fait exprès, monsieur!--m'avait la surveille

cassé sa canne sur le dos, je ne sais plus pour quelle idiotie que

j'avais faite!--Ah! misère! quand une fois le guignon s'en mêle!--En

conséquence de quoi, mon père, en manière de renseignements sur moi, me

renia, net comme torchette, et déclara que je n'étais plus son fils. Du

coup, ça ne traîna pas: le commissaire me renvoya au juge, le juge me

renvoya au tribunal,--au tribunal correctionnel! excusez du peu!--et

le tribunal me condamna.--A quoi, que vous me demandez?--A sept ans de

bagne, monsieur! Comme je vous le dis: on m'interna dans une maison de

correction jusqu'à ma majorité.--Vingt et un ans moins quatorze ans que

j'avais, resta sept ans à faire. Sept ans de bagne, donc, ni plus ni

moins! Et, tout ça, pour avoir été jaloux.--Qu'est-ce que vous en dites?

* * * * *

Ho! de l'avant!... Kermadec!... c'est-il que tu penses à ta petite

sœur, ou c'est-il que tu es borgne des deux yeux, pour ne point voir la

bouée de virage?... Pare à virer!... abruti!... Envoyez!... File ton

foc, ramasse ton ballon, change les amures!... Et ferme, je te dis!

le papier s'envole... Y a du bon, monsieur, nous doublerons la balise

noire de ce bord-ci, ou je ne m'appelle plus Lécoutard! A cette heure

les autres racers sont baisés, sûr comme amen à l'église!...

* * * * *

Va donc comme je te pousse! La deuxième fois que j'ai eu «ça»

c'était huit, neuf, dix ans plus tard. J'avais fini mon temps de

correction,--sale temps, vous pouvez m'en croire!--et je m'étais engagé

volontaire, pour cinq années, dans la flotte. J'étais donc matelot à

bord d'un croiseur d'escadre qui faisait la navette entre Toulon, Le

Golfe, Bizerte, et le reste du tremblement.--L'_Amiral Germinet_, qu'on

l'appelait, ce croiseur.

Bon! voilà qu'un soir, à Marseille, je rencontre une jolie blonde. Je

la regarde, elle me regarde, et la suite, comme ça se doit. Seulement,

moi, j'étais resté bien moussaillon, malgré mes sept ans de malheur.

Et comme la jolie blonde était bigrement blonde et bougrement jolie,

je ne fais ni une ni deux, et j'y offre le mariage.--Rien que ça,

monsieur, comme je vous le dis!--Elle, probable, que si je n'en

avais pas parlé, elle n'y aurait tant seulement pas pensé, à cette

histoire-là,--le mariage.--Mais du moment qu'elle me vit assez godiche

pour lui demander de dire «oui», elle ne fut point si gourde que de

dire «non». Et nous voilà promis. Sur quoi, qu'est-ce que j'apprends?

qu'elle avait un autre galant! Et comme bien juste, elle le préférait,

cet homme,--rapport qu'il ne l'était point autant que moi, godiche,

puisqu'il ne lui offrait pas l'église et la mairie! Qu'est-ce que vous

auriez fait, si vous aviez été, moi, monsieur? Vous auriez été jaloux,

point d'erreur! Je le fus, et salement, je vous en fiche mon billet.

J'allai donc trouver mon capitaine de compagnie, à bord du _Germinet_,

et je lui racontai une histoire du feu de Dieu ... je ne sais même

plus quoi, preuve que c'était du vrai beau!... tout ça pour obtenir

quarante-huit heures de permission!

Il me les donna. Et je m'en fus m'embusquer à Marseille, partout où

j'espérais les rencontrer, elle et lui. Parce que je voulais les tuer,

comme juste, lui et elle ... je voulais tuer les voisins aussi ... je

voulais tuer tout le quartier!--J'étais jaloux, qu'est-ce que vous

voulez que je vous dise!

Pour lors, je m'embusque dans un caboulot, moi et mes quarante-huit

heures de permission. Et j'attends. J'attends tout le premier jour et

puis tout le second jour; et puis je continue d'attendre. Je tirais

bordée, quoi!--Une chose dont je me battais l'œil dans les grandes

largeurs, par exemple: tirer bordée!--Le tarif des punitions prévoit,

pour les tireurs de bordée, huit jours de prison, ou quinze, enfin

une affaire dans ces prix-là. Vous pensez comme ça pouvait taper sur

l'imagination d'un lascar comme j'étais, d'un lascar, revolver au

poing, qui s'apprêtait à tuer tout le quartier!... oui! n'est-ce pas?

Mais on les avait prévenus en douceur, les tourtereaux. Et je ne

vis pas même l'ombre du couple, ni le premier jour, ni le second,

ni le troisième, ni le quatrième, ni le cinquième, ni le sixième,

ni le septième. Et pour sûr que je serais tombé enragé sous peu, si

le huitième jour, je n'avais vu tout d'un coup autre chose, autre

chose que je n'attendais guère plus que le Jugement Dernier: deux

«brasse-carré»! deux gendarmes, oui, monsieur, deux grands gueux de

gendarmes, qui me crochèrent tout de suite sans dire ouf. Je n'avais

pourtant tué personne encore. Mais, par exemple, j'étais,--qu'ils

m'expliquèrent,--en absence illégale de plus de six jours; et je me

trouvais, de ce coup, promu déserteur! Pas de veine au loto, hein!

Et c'est comme ça que pour mon second coup de jalousie, j'ai encore

été jugé, et encore condamné naturellement. Plus par un tribunal

correctionnel: par un conseil de guerre maritime. Ce qui fit, comme

vous pensez bien, une petite différence: les correctionneux m'avaient

collé sept ans de travaux forcés pour m'être boxé avec un galopin de

mon genre. Les juges du conseil me collèrent seulement, pour avoir

déserté, deux ans de prison. Je me rappelle l'effet que ça me fit:

comme une envie de danser la matchiche! Deux ans, dame! deux ans de

prison, pour moi qui m'attendais, ric et rac, à la guillotine!...

* * * * *

Hein? monsieur! quand je vous le disais que nous la doublerions, la

balise noire! Nous voilà du vent dans les voiles, à cette heure!...

et ce n'est pas ce failli requin manqué d'Américain qui regagnera

sur nous, d'ici la ligne d'arrivée! La course est gagnée, il n'y a

plus qu'à ne rien risquer de casser. Kermadec, ramasse la flèche ...

et ramasse le clinfoc aussi, mon fils ... et du mou dans le ballon

... nous voilà grand largue, point la peine de fatiguer le bâton de

beaupré...

* * * * *

Reste donc la troisième de mes trois fois, monsieur. Mais, celle-là,

vous la connaissez comme tout chacun ... peuchère! Les gazettes

m'ont assez imprimé, dans le temps que ça s'est passé, l'avant de

l'avant-dernière année...

Bé oui!... c'est l'histoire de ma pauvre bonne femme de femme ... la

sainte pure créature du Bon Dieu!... Vous savez comme quoi je fus assez

abruti pour croire qu'elle m'avait trahi ... et comme quoi, un soir que

son père, le pauvre brave homme! était venu la voir chez nous, histoire

de faire un bout de causette à la veillée, je rentrai par malheur à un

moment qu'on ne m'attendait pas, je trouvai dans le corridor un chapeau

que je ne reconnus point, et ... enfin, le reste ... sale reste, bon

sang de bon sort! Vous savez tout ça mieux que moi, rapport que, par

la suite, je n'ai jamais été foutu de me rappeler le détail... C'est

les juges de la cour d'assises qui me firent assavoir que j'avais tué

cinq hommes en tout, sans compter ma pauvre bonne femme de femme, la

première crevée!... Et pour rien de rien, monsieur! jamais personne n'a

vu ni connu d'épouse moitié si fidèle qu'était la mienne!... Mais que

voulez-vous, j'étais encore jaloux...

Par exemple, les braves juges de cette brave cour d'assises ont été

honnêtes avec moi. Sûr et certain que j'avais massacré cinq hommes et

une femme. Mais mon avocat, qui avait la langue pendue au clou qu'il

fallait, prouva clair comme la nuit que c'était bonnement et simplement

à cause que j'étais amoureux de la femme et à cause que j'avais cru

qu'elle me trompait avec les cinq hommes. Alors on m'a acquitté avec

bien des félicitations...

* * * * *

Et voilà ce que je vous disais tout à l'heure, monsieur: la première

fois que j'ai eu «ça»,--la jalousie,--j'ai donné un coup de poing à un

gosse, et la correctionnelle m'a fichu sept grandes années de travaux;

la deuxième fois, j'ai déserté en temps de paix, et le conseil de

guerre ne m'a envoyé que deux petites années de prison; la troisième

fois, j'ai tué six braves gens, et la cour d'assises m'a fait des

compliments...

Alors, n'est-ce pas? Si j'avais eu «ça» une quatrième fois, sûr et

certain que je ne serais point ici pour vous le raconter: parce que,

sûr et certain, cette quatrième fois, j'aurais mis toute la République

à feu et à sang, et la Haute Cour de justice m'aurait pour le moins

nommé roi de France!

_Juin 1914._

[1] Cette simple locution: «_figure!_» constitue le dernier terme de

l'insulte, entre matelots.

7.--LE SAC A FERMOIR D'OR

A l'angle du boulevard Malesherbes et de la rue d'Anjou, un cheval

abattu bouleversa toute une file de fiacres et d'automobiles. Il

bruinait. La chaussée, glissante de boue, me parut dangereuse à

traverser, parmi les voitures entassées et grouillantes. Sur le bord du

trottoir, j'attendis.

Des passants s'arrêtaient comme moi. Une dame, audacieuse, rassembla

ses jupes et se risqua entre les roues. Mais le piétinement d'un

attelage impatienté lui fit peur. Elle rebroussa chemin, regagna en

deux sauts le trottoir. Le bout de sa fourrure me frôla.

Je la regardai, profitant de ce hasard qui nous faisait voisins pour

quelques secondes; elle me parut jeune: trente ans peut-être; et jolie:

les yeux verts très grands, une fossette sensuelle au coin de la lèvre

qui luisait rouge à travers le chantilly de sa voilette; élégante, en

outre: robe de drap uni, boléro de velours, longue étole de chinchilla.

Hors du manchon, un petit sac en daim gris à fermoir d'or pendait au

bout de sa chaîne.

Je pensai:

--Quelle femme est-ce là?

Le parfum était délicat mais un peu fort. Au-dessus du col, un bout de

nuque apparaissait, nuagé d'or par des cheveux follets très habilement

chiffonnés au petit fer.

--Monde ou demi? Bah! partageons la différence: trois quarts. Si je la

suivais?...

J'allais débiter une galanterie, quand le flot des véhicules s'écoula

tout à coup. Sur la chaussée dégagée, la dame avança. Elle traversa

la rue d'Anjou, suivit le boulevard. Au coin de la rue Roquépine, je

me décidai à l'aborder et lui contai la première fadeur venue. Elle

feignit de ne pas entendre. Mais comme je la dépassais pour la mieux

voir, elle m'examina d'un coup d'œil furtif. Et il ne me parut pas que

ma hardiesse l'eût irritée.

En conséquence, je récidivai, exposant en style persuasif que j'avais

au numéro 34 de la jolie rue Murillo un rez-de-chaussée fort goûté

de mes amies: divan de vieux Chiraz, chartreuse du temps des moines,

estampes japonaises, fumerie d'opium, et le parc Monceau dans les

fenêtres, et deux sorties..

On continuait de faire la sourde et on allait droit devant soi, d'un

pas vif de vraie Parisienne. Cela ne m'inquiétait pas outre mesure: le

boulevard Malesherbes conduit au boulevard Haussmann, et le boulevard

Haussmann à l'avenue de Messine ... pour aller rue Murillo, rien n'est

plus direct...

Au carrefour Saint-Augustin, la dame hésita. Pour la dernière fois,

je renouvelai, plus pressantes, mes offres et ma prière. Un regard

rapide m'enveloppa; mais je n'eus point d'autre réponse: légère comme

un moineau, la dame s'était lancée sur la chaussée du carrefour,

traversant en oblique vers le boulevard Haussmann. J'eus la sensation

d'être vainqueur. Et j'allais courir sur les traces de ma conquête,

quand une auto frôlant le trottoir me força de demeurer un instant.

Une cohue de voitures débouchait à la fois des deux boulevards. Je vis

un énorme tramway vert stopper bruyamment, obstruant la rue d'Astorg.

En même temps un «gare de l'Est-Trocadéro» se précipita hors de la rue

de la Boétie, au trot furieux de ses trois percherons[1]. Une angoisse

soudaine m'étreignit: prise entre le tramway et l'omnibus, la dame

se rejetait à droite, fuyant les roues éclaboussantes. Et un camion,

surgi tout à coup derrière le tramway, lui barrait la route. Elle cria

de peur, tournoya, affolée, glissa, tomba et le sabot d'un cheval lui

brisa la poitrine.

J'avais bondi à travers la haie mouvante des véhicules et je fus le

premier auprès du corps étendu. La dame gisait sans connaissance, les

yeux grands ouverts, un peu d'écume rose à la bouche. Le manchon de

chinchilla et le petit sac à fermoir d'or tenaient encore à la main

gantée, souillée de boue...

Quelqu'un se précipita derrière moi, un homme grand et robuste quoique

vieux: cheveux gris et moustache blanche. Il jura:

--Tonnerre de tonnerre!

Un sergent de ville accourait aussi. L'homme qui avait juré

l'interpella d'un ton bref:

--Mathieu! faites-moi dégager le camion et l'omnibus. Rondement!

--Tout de suite, monsieur le commissaire...

J'étais penché sur le visage déjà livide. Et je ne dissimulais pas mon

émotion. L'homme à moustache blanche me saisit le bras:

Bêtes et gens qui s'aimèrent · 第 3 / 9 段