Elle était plus charmante que jamais, toujours très Ophélie, et

ses yeux verts devenus profonds comme des lacs. Je parlai de notre

rencontre ancienne; elle rougit et se troubla. J'évoquai certains

souvenirs; elle perdit absolument contenance. Je lui tendis un

rendez-vous; elle s'y accrocha comme une noyée. Et chez moi, dès le

canapé, elle m'avoua qu'elle m'aimait depuis dix ans, et que, jeune

fille, puis femme, elle n'avait jamais cessé de m'attendre.

Elle avait épousé un mari superbe, une gigantesque brute à barbe

gothique qu'elle craignait comme le feu. Par prudence, il me fallut

devenir l'ami de ce seigneur, et fréquenter chez lui. Mais, le premier

jour, j'eus une étrange surprise. Devinez qui m'attendait dans le salon

de Louise? Marthe. Marthe, ma maîtresse de jadis. Les deux sœurs et

leurs deux maris habitaient le même petit hôtel. Un mari de moins et je

me serais cru rajeuni de dix années.

Seulement, la situation s'était inversée. J'étais maintenant l'amant de

Louise et Marthe ne m'était plus rien.

Quand même, tout alla bien, d'abord.

Louise, jadis, n'avait pas vu bien clair dans mon intrigue avec son

aînée. Pareillement, Marthe ne constata pas tout de suite que sa

cadette lui avait succédé, après interrègne. Et, bonne fille, elle me

pardonna tant bien que mal de n'être pas incontinent retombé dans ses

bras.

Mais, du jour où la vérité lui apparut, elle ne me pardonna pas du

tout d'être tombé dans les bras de sa sœur. Et, sans crier gare, elle

commença contre nous deux une guerre au couteau.

Comme début, elle me brouilla avec le mari, je n'ai jamais su par

quelle machiavélique rouerie. Après quoi, Louise reçut des lettres

anonymes l'informant avec détails d'un caprice que je m'étais passé

pour je ne sais quelle chanteuse de café-concert. Il fallut tout mon

sang-froid pour éviter une rupture.

Le plus drôle, c'est que je ne devinais pas du tout la main d'où

partaient les tuiles. La bêtise masculine est insondable. Face à face,

Marthe était la plus indulgente des grandes sœurs. A la voir toujours

souriante, et si gentiment camarade en toutes circonstances, j'étais à

cent lieues de me défier d'elle.

Elle se démasqua pourtant, mais un peu tard.

Ici, permettez-moi deux mots hors texte: j'ai oublié de poser le décor

de mon deuxième acte.

Je recevais trois fois par semaine ma maîtresse chez moi, rue de

Courcelles, l'après-midi. Mais Louise, un peu plus romanesque que de

raison, trouva bientôt à ces rendez-vous trop réglés un petit goût de

pot-au-feu conjugal. Très libre dans sa maison et n'habitant pas au

même étage que son mari, elle insista pour me recevoir de temps en

temps chez elle, après dîner. L'imprudence n'était pas bien grande de

bavarder de dix à onze dans un petit salon commun d'ailleurs aux deux

sœurs. Un monsieur en habit n'est pas compromettant, même en tête à

tête, tant que minuit n'a pas sonné et que la chambre à coucher n'est

point ouverte. Mais, peu à peu, enhardie par l'habitude, ma pauvre

Louise en vint à des témérités. D'abord, les séances s'allongèrent.

Ensuite, la chambre à coucher s'ouvrit. Finalement, la robe de soir se

mua en robe de nuit. Nous étions mûrs pour la catastrophe.

Un soir,--un matin plutôt, c'était l'heure où l'on rentre du

cercle,--j'étais seul dans le petit salon: seul, et pour cause: nous

avions été deux la minute d'avant, et mon plastron s'en trouvait encore

fripé, dangereusement. Une porte craque; je me redresse: le mari entre,

apoplectique, et sa barbe de burgrave tremblant de mâle rage. Il tenait

encore la lettre anonyme qu'il venait de trouver, la seconde d'avant,

au beau milieu de son oreiller.

Ah! cet homme-là était une brute magnifique. Il n'hésita pas une

seconde:

--Bandit! gueux! larron d'honneur!--me brailla-t-il.--Où est-elle? où

est-elle?

Et, comme un fou, il se rua sur la porte par où Louise était sortie.

Naturellement, je n'en menais pas large: je n'avais pas même un canif.

Dans l'instant, j'eus la vision atroce de ma pauvre petite amie abattue

sanglante et de cette bête fauve la piétinant.

Déjà, il enfonçait le battant plutôt qu'il ne l'ouvrait. Mais il

recula, pétrifié. Derrière la porte, quelqu'un écoutait à la serrure,

quelqu'un qui jeta un cri perçant: Marthe, qui n'avait pas résisté à sa

féroce envie de voir tout.

Elle s'était embusquée dans ce cabinet qui séparait le petit salon de

la chambre de Louise. Trop curieuse!... Le mari, stupide, la regarda

d'abord comme un aérolithe. Puis, la voix baissée d'un ton:

--Marthe?--dit-il, comme n'en croyant pas ses yeux; il n'avait pas

l'intelligence prompte;--Marthe? vous? Qu'est-ce que vous faites ici?

D'un bond, je m'élançai de mon divan et je lui abattis ma main sur

l'épaule. Un éclair m'avait illuminé.

--Et vous?--dis-je rudement:--qu'est-ce que vous y faites? qu'est-ce

que vous y f...z, mordieu?

Il pivota, ahuri:

--Moi? mais je suis chez moi, je suppose!

D'un doigt, je pointai le tapis:

--Partout ailleurs, c'est possible; mais ici, non!

--Non?

--Non! Vous êtes chez madame, que voici!

--(Marthe, suffoquée, ne trouva pas une syllabe.)--Et j'imagine que

vous n'êtes tout de même pas un mouchard à la solde de votre beau-frère?

--De mon beau-frère?

Quatre secondes interminables il me dévisagea, les yeux ronds. Puis

l'idée fit brèche dans sa tête.

Il regarda sa belle-sœur, demi-nue dans un peignoir souple.

Incontestablement, nous étions seuls, elle et moi, et tous deux en

désordre. Alors, il vacilla sur ses jambes et saisit le dossier d'une

chaise. L'autre soupçon hésitait en lui. Mais la lettre anonyme crissa

dans sa main.

Il l'entendit, et une fureur nouvelle assaillit son doute:

--Et ça?--cria-t-il en me jetant le papier sous le nez:--et ça,

qu'est-ce que vous en dites? Prouvez-le donc que c'est celle-ci votre

... complice ... celle-ci, et pas l'autre?

Je haussai les épaules:

--Je ne tiens pas à rien prouv...

Mais je m'arrêtai net. Une preuve? il voulait une preuve?

--Au fait, si vous y tenez ... priez donc Marthe de vous montrer la

mouche qu'elle a, près d'une fossette, à la hanche gauche...

C'était une fameuse brute. Il se rua d'un bond sur la malheureuse et

lui arracha son peignoir.

Elle cria, elle se débattit de toutes ses forces. Mais moi, d'une

main, je lui fermai la bouche, et, de l'autre, je lui maîtrisai les

deux poignets,--tout en proclamant, doucereux: «Il vaut mieux, voyons,

chère amie!...» Et, ce disant ...--dame! à certaines heures rouges,

on redevient assez bête sauvage ... ce disant,--je lui enfonçai fort

agréablement mes ongles dans la chair.

Lui déchirait en lambeaux la mousseline et la batiste. Sous la chemise,

une peau mate apparut, dont je me souvenais. Et il hurla soudain:

--La mouche! C'est vrai, c'est bien vrai...

Alors, Louise sauvée, je lâchai Marthe. Il y avait un rien de sang au

bout de mes cinq doigts...»

_1907._

3.--L'HOMME QUI LE SAVAIT

_Bonne mère! faites que je ne le sois pas, qué? Différemment faites que

je ne le sache pas ... et les autres non plus, surtout!..._

Cet homme-là vous eût certainement fait l'effet qu'il me fit à moi:

celui d'être un homme absolument comme les autres, comme tous les

autres; tel l'homme qu'on ferait avec tous les autres, comme tous les

autres, comme tous les autres hommes additionnés ensemble, puis divisés

par leur nombre total. Bref, une sorte d'homme-moyenne. Il était par

conséquent l'homme moyen par excellence. Moyen au physique, moyen de

la tête aux pieds: ni beau, ni laid, ni grand, ni petit, ni gros, ni

maigre; et moyen davantage au moral: de ma vie, je ne l'entendis rien

dire qui ne fût lieu commun, ni ne le vis rien faire qui ne fût chose

convenable, correcte et mesurée. M. Prud'homme eût pris pour son modèle

cet homme dépourvu de toute apparente originalité,--donc comme il faut.

En politique, en religion, en art, en littérature,--en amour même,

cette pierre de touche de la personnalité,--le dit homme comme il faut

avait toujours professé les opinions les plus régulières, donc bien

dit, et toujours fait comme il disait. Par exemple, il s'était marié:

l'homme n'est pas fait pour vivre seul; il avait eu deux enfants,

une fille et un garçon: de quoi contenter tous les goûts; puis un

dernier-né: il faut compter avec le mauvais hasard ... mieux encore, sa

femme l'avait trompé: un mari comme les autres devrait-il par hasard ne

pas porter les cornes?

La femme de cet homme-là,--cette femme qui le trompait,--avait

d'ailleurs quelques excuses: au rebours de son mari, elle n'était

moyenne en rien du tout. Beaucoup plus jolie que de règle, beaucoup

plus gracieuse que jolie, beaucoup plus aguichante que gracieuse, elle

méritait incontestablement de séduire beaucoup mieux qu'un quotient

d'humanité, si j'ose dire. Elle le méritait, et le désirait aussi,

très fort. Que voulez-vous! les Écritures sont là pour poser en dogme

qu'elle descendait de notre grand'mère à tous, madame Ève, qui aima

mieux s'en faire conter par le diable que de ne s'en faire pas conter

du tout.

Ce qu'on désire fort, on l'obtient tôt: le désir est à sa satisfaction

ce que l'aimant est au fer: l'un attire l'autre. Ce qu'on obtient tôt,

on s'y attache; et quand on le perd, ce n'est pas sans regret. Ce qu'on

regrette, on tâche à le remplacer; n'importe comment. Si la qualité

manque, la quantité y supplée. D'où le proverbe cher aux belles dames:

_un ami qui s'en va, dix amis qui s'en viennent..._

Tout cela pour que chacun sache que notre jolie, gracieuse, aguichante

et coquette petite-fille d'Ève goûta d'abord, selon la norme, d'un seul

galant; puis en grignota quelques autres, puis finalement, croqua sa

vingtaine; mais aussi pour que chacun comprenne que ce fut tout uniment

parce qu'elle connaissait le proverbe cher aux belles dames et parce

qu'elle croyait en la Sagesse des Nations ni plus ni moins qu'en Dieu

le Père. A telles enseignes, que même au nombre dix, elle préféra le

nombre vingt: deux sûretés valent mieux qu'une.

Somme toute, rien de plus louable, aux yeux de quiconque est de bonne

foi et dédaigne les morales toutes faites. J'ai d'ailleurs le devoir

de prévenir mes lecteurs qu'ayant eu, moi, l'honneur de compter le

mari parmi mes bons amis, je ne saurais tolérer sur la femme aucune

plaisanterie plus ou moins grivoise. A bon entendeur, n'est-ce pas?...

--Parmi vos bons amis, le mari?

--Certes!

--Et vous avez laissé cet honnête homme, votre bon ami, seul dans la

détresse de son infortune conjugale?

--Détresse?

Holà! ho! s'il vous plaît!...

Vous appelez ça une détresse? Être ce que furent César, Napoléon,

Molière et La Fontaine? Vous êtes dégoûté!... Moi, j'appelle ça une

veine si vous êtes joueur et une médecine si vous êtes amoureux. Et

vous voudriez que je prive un ami de cette panacée ou de ce fétiche? Je

n'en ferai jamais rien. Et ma raison me dit que, ce faisant, je ferai

bien.

D'ailleurs, en l'occurrence, j'avais un autre motif de me taire: des

vingt galants, le vingtième était moi-même. Alors, dame! charité bien

ordonnée commençant par soi-même...

Vous voyez...

D'ailleurs, vous me la baillez belle, avec votre indignation: «J'ai

laissé mon bon ami dans sa détresse...» Comment l'en aurais-je retiré!

Vous connaissez le moyen d'empêcher une femme de n'en faire qu'à sa

tête et d'aimer où bon lui semble?

--Mais il fallait...

--Pardon? Vous dites?... Il fallait avertir le mari?

Oh! que non, bonnes gens! Il fallait tout ce qu'il vous plaira, plutôt

que cette incommensurable bêtise! Et la fin de l'histoire vous va

prouver qu'il fallait au contraire, précisément, ne pas l'avertir.

Car si grosse que soit une bêtise, il se trouve toujours un imbécile

plus gros qu'elle pour la faire. L'imbécile donc se trouva. Et il s'en

fut tout droit chez le mari, faire la bêtise: avertir cet homme qui ne

demandait pourtant qu'à n'être pas averti.

Et il arriva ce qui devait arriver. L'imbécile n'eut pas plutôt lâché

le paquet:

--Monsieur, votre femme vous trompe!

Que le mari lui servit cette foudroyante réplique:

--Naturellement! je le savais, monsieur.

L'imbécile en changea de couleur:

--Ah!--balbutia-t-il,--vous le saviez!

L'homme qui le savait haussa les épaules:

--Parbleu! me prenez-vous donc pour un autre? Monsieur, huit maris sur

dix sont trompés par leur femme. Je prévoyais donc que je le serais.

Quand on prévoit, on a vite fait de voir. J'ai vu... Et je vous le

redis, monsieur! je savais ce que vous venez d'essayer de m'apprendre.

En vérité, oui: je le savais.

Et, satisfait, il allumait une cigarette, quand, les sourcils soudain

froncés:

--J'y songe!... pour avoir essayé de me l'apprendre, il faut que vous

l'ayez su vous-même?... comment cela, monsieur? seriez-vous par hasard

un amant de ma femme?

L'imbécile sauta comme un bouchon de champagne:

--Moi, monsieur! Ah! vous ne me connaissez pas!... une pareille

infamie? j'en suis tout à fait incapable...

--Au fait, c'est bien ce que je m'étais dit d'abord...

L'homme qui le savait avait, d'un coup d'œil, soupesé l'imbécile; il

précisa:

--Cela m'eût étonné: ma femme a du goût...

Et soudain, les sourcils en arc:

--Mais ... j'y songe encore: voici quelque chose d'incorrect, il me

semble ... de fort incorrect?... Voyons, un peu de logique: ma femme

me trompe,--bien! je suis ... ce que je suis,--très bien! je sais que

je le suis,--de mieux en mieux! Tout cela est en effet comme cela doit

être, logique, convenable. Et puis c'est notre affaire, à ma femme et à

moi... Mais, que je sache, ce n'est pas votre affaire, à vous, monsieur?

L'imbécile, d'un geste vague, en convint. Et l'homme qui le savait en

prit avantage:

--Ce n'est pas votre affaire en rien! Voilà qui est ennuyeux, monsieur!

Réfléchissez un peu je vous en prie: doit-on savoir quelque chose des

affaires qui ne vous concernent en rien? Non, sans contredit. Ce n'est

pas le fait d'un homme comme il faut. En vérité, plus j'y pense...

C'est très ennuyeux, monsieur! Voilà que je suis cocu, et voici que

vous le savez, vous, qui n'êtes pas même l'amant de ma femme!

--Je vous jure,--s'exclama l'imbécile...

--Moi,--trancha net l'homme qui le savait,--je ne vous jure rien parce

que je ne jure jamais, monsieur! jurer se porte assez mal, soit dit

sans vous offenser. Je ne jure donc pas, mais je constate que vous

m'avez mis dans une situation où jamais personne ne fut! Pour un peu,

grâce à vous, je ne serais plus un homme comme les autres!

Il enfonça ses deux mains dans ses poches et conclut:

--C'est excessivement ennuyeux, monsieur!

L'imbécile se hasarda:

--Monsieur, dans tous les cas, je vous affirme...

Il fut encore coupé comme au couteau:

--Que nous voilà tous, vous, moi, ma femme ... pauvre enfant!... et

même ses amants, dans une situation intolérable? Cela va de soi! la

belle affirmation! qu'il faut sortir de cette situation, n'importe

comment? certes oui! mais le moyen?... je n'en vois qu'un!... et

encore...

--Monsieur, tout ce que vous ferez sera bien fait,--déclara résolument

l'imbécile;--et, d'avance, je me range à votre avis...

--Alors, je n'hésite plus, monsieur. Merci: vous m'ôtez un poids!

Et l'homme qui le savait, respirant plus large, commença d'extraire ses

mains des profondeurs de ses poches...

--Croyez d'ailleurs,--dit-il, comme pour prendre congé,--croyez,

monsieur, que je suis désolé de n'avoir vu que ce moyen-ci...

Il achevait de dégager l'une de ses mains, la droite...

--... que ce moyen-ci ... qui est brutal, et vraiment incorrect... Mais

l'incorrection, convenez-en, serait pire, si les choses demeuraient en

l'état...

Et l'homme qui le savait, levant la main et le revolver qu'elle tenait,

brûla la cervelle de l'imbécile qui n'aurait pas dû le savoir.

_1920._

4.--MON DUEL A MORT

--«Ceci est une histoire gaie; une histoire vraie aussi: pour la

première fois, j'ai le droit de raconter une aventure telle qu'elle est

arrivée, sans y changer une virgule ... sans même en déguiser le nom

des personnages: des trois qu'ils furent, deux sont morts et je suis le

troisième. D'ailleurs, l'aventure est honorable pour tous.

Les trois personnages en question, Paris les a fort connus. C'étaient:

la comtesse Altéra, dont vous avez sûrement suivi le cercueil l'an

passé: il n'y eut jamais tant de roses et tant d'orchidées dans

Sainte-Clotilde;--puis le comte Lla Sela, le secrétaire d'Espagne,

tué à l'ennemi six mois plus tôt: en 1914, Lla Sela se cacha sous

la défroque d'un dragon français, histoire de se battre pour la

France;--enfin, moi-même, prince Claudius Alghero. Ceux qui se

battirent en duel--à mort--furent, naturellement, Lla Sela et moi.

Celle pour qui l'on se battit fut, non moins naturellement, la

comtesse. Ma foi! je le dis comme je le pense et sans vergogne, jamais

plus adorable femme ne fit s'entre-tuer deux meilleurs amis. Lla Sela,

Alghero; Alghero, Lla Sela: le monde confondait parfois. Les deux

doigts de la main, exactement.

Mais le diable s'en mêla: vers 1907, la comtesse Altera s'était,

j'ignore pourquoi, toquée de Lla Sela qui, lui, l'aimait comme un

imbécile depuis toujours. Moi, je fus le confident: rien d'horripilant

comme ça. J'y gagnai toutefois ceci que, vers 1911, madame Altera,

qui avait eu tôt fait, comme bien vous pensez, d'en avoir assez de

Lla Sela, se toqua de moi: les confidents ont l'habitude d'être là à

l'heure qu'il faut. J'avais été bon confident, et je fus promu au grade

supérieur.

La chose arriva par un soir d'été magnifique... Mon Dieu! qu'il était

donc beau, ce soir-là!--du moins, il me sembla tel; mais à Lla Sela,

il ne sembla pas tel du tout... Que voulez-vous! il y a des gens qui

prendraient le soleil pour la pluie...

Je passe sur les détails, qui n'intéressent que moi. Il en est

un toutefois que je dois préciser: tout en commençant de m'aimer

chèrement, tout en n'aimant plus du tout Lla Sela, tout en jurant

même tant qu'elle pouvait que jamais elle ne l'avait aimé, Elsa (elle

s'appelait Elsa...) n'avait pas eu le courage de signifier tout

de suite son congé à ce pauvre diable. Elle voulait faire ça tout

doucement. En amour, la douceur est inopportune. On gagne un œuf, on

perd un bœuf. Entre Lla Sela, qui, par conséquent, se figurait toujours

être l'Ami, avec un grand A, et moi, qui étais l'Ami, et qui ne me

figurais pas ne pas l'être devenu, la situation fut impossible en moins

de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. Vous vous figurez sans peine

qu'il est désagréable de rencontrer toujours, matin et soir, soit

quatorze fois par semaine, le même intrus chez celle que vous aimez, et

les mêmes orchidées dans ses cornets à fleurs. D'autant que nous étions

tous deux tenus au secret, et que, dans ces conditions, le soulagement

semblait interdit de nous entre-chercher querelle! Je crois que nous

n'y serions jamais parvenus si Lla Sela n'avait fini par prendre le

taureau par les cornes. Nous fréquentions tous les deux chez Maxim's.

Une nuit, lui, m'ayant aperçu, sans hésiter vint droit à moi:

--Alghero, un verre avec moi?

--Volontiers, très cher.

Et le verre avalé, il commença par la fin:

--Vous en avez assez de moi, n'est-ce pas, mon pauvre ami? Moi, j'en ai

trop de vous.

Je ne fis qu'incliner la tête.

--Alors? L'épée? Le pistolet? Vous préférez quoi?

--Je préfère ce que vous préférez, Lla Sela.

Et de fil en aiguille, et de politesse en politesse, nous préférâmes

les deux: quatre balles au commandement, soixante à la minute,

vingt mètres, soi-même chargeant son pistolet; et puis, l'épée, si

nécessaire, jusqu'à ce que...

--Jusqu'à ce que l'un des adversaires s'avoue lui-même hors de combat.

--Témoins et médecins muets, tout le combat... ou leur client

disqualifié.

--Avec tout ça...

--Et avec mieux que tout ça: avec, sur le terrain, un coupé bien

clos....

--Bravo! Un coupé, une dame dedans...

--Chut! On n'en sait rien: les stores...

La précaution n'était pas mal trouvée. Il n'est pas très courant de

voir, dans un combat de coqs, un des adversaires demander grâce à

l'autre, mais en présence d'une poule,--de la poule,--le fait est

rigoureusement sans exemple.

Malgré quoi, les duellistes proposant, mais les épées disposant, le

soir du 11 juillet, Lla Sela et moi étions bel et bien vivants tous les

deux, encore que nous étant battus le matin. Nous avions, cependant

fait très bien les choses: au pistolet, je lui avais déchiré la hanche,

il m'avait traversée la jambe. A l'épée, il m'avait fourni un coup en

séton, derrière l'épaule, et un coup droit sous la première côte...

Beau coup, ma foi! il s'en était fallu d'un pouce que Lla Sela, de ce

coup, fût vainqueur sans débat; et cette histoire, comme disent les

bons auteurs, n'eût jamais été écrite. J'avais, moi, percé une cuisse;

puis, d'un coup d'arrêt trop long, pris le bras droit dans toute sa

longueur, du poignet à l'épaule, crevant trois fois le muscle et deux

fois le tronc nerveux. Le bras tomba tout de son long comme un cadavre,

et naturellement ne se releva pas. Le blessé ramassa l'épée de la main

gauche et voulut continuer; mais il avait perdu trop de sang; en outre,

il tirait de la main gauche pour la première fois. Le tout eût crevé

les yeux d'un aveugle. Or madame Altera voyait à merveille. Assassiner

sous ses yeux, je ne pouvais vraiment pas! même pour faire plaisir à

mon adversaire... Et c'est moi qui jetai mon épée.

Lla Sela n'était vraiment pas content. Il eût donné sa part de paradis

pour être tué tout de suite. Je fus obligé de le consoler en lui

promettant que nous recommencerions, sitôt rafistolés l'un et l'autre.

Même pour moi, ce n'était là rien de trop: je fus un bon mois au repos

forcé... Ce mois-là compte probablement dans ma part de paradis à moi.

Les blessures ne sont rien, les infirmières sont tout.

Donc, nous devions recommencer la partie, puisque je l'avais promis à

Lla Sela. Comme il était logique, d'ailleurs, en tant que duel à mort

notre duel n'était vraiment pas fini. Telle une comédie de Molière, la

pièce n'avait pas eu de dénouement. Mais vous avez déjà deviné que,

telle une comédie de la vie, elle n'en eut jamais.

Six semaines plus tard, j'étais sur pied. Et le logis de la comtesse

me revit; et ses cornets à fleurs revirent mes orchidées; et tout

fut comme autrefois, sauf Lla Sela: lui, continua d'être absent.

Sérieusement blessé, cette absence ne pouvait étonner personne. Et,

par le fait, il garda le lit jusqu'à l'hiver. Mais, l'hiver arrivé,

il ne se montra pas davantage. J'entends qu'il ne revint pas chez la

comtesse, non plus que chez moi. Maîtresse, adversaire, rivalité, duel

à mort, il avait tout oublié pêle-mêle et d'un seul coup. A telles

enseignes qu'il se souvenait uniquement d'une chose ... d'une vérité

... celle que j'ai énoncée tout à l'heure: «Les blessures ne sont rien,

les infirmières sont tout.» Son infirmière à lui avait tout bonnement

balayé de sa mémoire mon infirmière à moi, la comtesse Altera. Il n'y a

pas là de quoi s'étonner outre mesure: les Espagnols ont peu de goût,

c'est un proverbe en Italie.

Et la première fois que je revis Lla Sela, ce fut un an, jour pour

jour, après notre duel à mort. Je le rencontrai à l'ambassade

d'Angleterre, et il fut enchanté de me revoir.

--D'autant plus enchanté, mon cher, que j'ai un service désagréable à

vous demander, et que je sais d'avance pouvoir compter sur vous.

J'étais moi-même ravi de le retrouver vivant.

--Lla Sela, je suis votre homme de la tête aux pieds.

--Eh bien! voici... Avec vous, Alghero, je vais appeler les chats des

chats: vous savez que j'aime quelqu'un, vous savez que je suis très

épris, vous savez que je suis très heureux...

Tout cela était vrai.

--Lors, quelqu'un ... un autre quelqu'un: un quelqu'un masculin, cette

fois ... s'est mis en travers de ma route ... et ce quelqu'un-ci me

porte exagérément sur les nerfs.

--Je vous comprends!...

--Bref, il faut en finir... Voulez-vous être mon témoin? Bien entendu,

un duel à mort!...

Je lui tendis les deux mains:

--Lla Sela, je ne retire rien: je suis toujours votre homme, et

toujours des pieds à la tête. Seulement...

--Seulement?

Bêtes et gens qui s'aimèrent · 第 2 / 9 段