Chatte. Cela vint d'un coup, un matin de février ou de mars,

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CLAUDE FARRÈRE

Bêtes et gens qui s'aimèrent

ERNEST FLAMMARION

26, Rue Racine, 26

Quinzième mille

* * * * *

_Il a été tiré de cet ouvrage:_

_trois cent cinquante exemplaires sur papier de Hollande,_

_soixante-cinq exemplaires sur papier de Chine,_

_cinq cent quarante exemplaires sur papier vélin pur fil Lafuma,_

_tous numérotés,_

_et vingt-cinq exemplaires sur papier de luxe,_

_hors numérotaqe,_

_tous signés et parafés de la main de l'auteur,_

_imprimés spécialement pour ses amis et lui._

* * * * *

Bêtes et gens

qui s'aimèrent

CLAUDE FARRÈRE

Bêtes et gens qui s'aimèrent

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

* * * * *

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés

pour tous les pays

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1920,

by ERNEST FLAMMARION

* * * * *

I

LES BÊTES

1.--UNE VIE

_A Guy de Maupassant._

Le commencement de l'histoire, je ne le sais pas. Rien ne m'oblige,

d'ailleurs, à confesser mon ignorance, sauf ma loyauté d'historien.

Mais je préfère en vérité perdre la face qu'abuser impudemment mes

lecteurs et trancher au hasard le problème des sept villes qui

pourraient se disputer l'honneur d'avoir donné le jour à mon héroïne,

encore qu'elle ne soit en aucune façon descendante d'Homère. Je suppose

qu'elle naquit à Paris; je suppose même que ses père et mère devaient

loger dans l'aristocratique arrondissement numéro sept; non loin de ces

Invalides qui groupent encore, autour de leur dôme splendide, tous les

plus vieux noms, toutes les plus vieilles demeures de notre noblesse de

France... Je suppose tout cela; mais ce ne sont que des suppositions.

Et je n'affirme rien, sauf que la dite héroïne arriva chez moi, par une

belle matinée de juin ou de juillet, dans une litière,--comme il sied à

toute personne de qualité;--et que cette litière était un panier: parce

que la susdite héroïne était une chatte.

Une chatte ... j'exagère! Disons plutôt qu'elle le devint. Car,

dans ce premier instant qui vit les sentiers de nos deux existences

s'approcher l'un de l'autre et se prolonger parallèlement, la chatte en

question n'était qu'un petit, petit, tout petit chat, qu'un avorton de

chaton. Et bien malin qui l'eût affirmée chatte plutôt que chat, ou le

contraire! Cela n'était qu'une boule de poils. Et cela venait d'arriver

chez moi, ainsi que j'ai dit, dans un panier. Oté le couvercle du

contenant, je vis le contenu. C'était vivant, cela remuait. Et, tout de

suite, cela s'escrima des quatre griffes pour sortir; et, ma foi, cela

y parvint.

En ce temps-là, je venais d'éprouver trois pertes les plus douloureuses

du monde: ma grande chatte noire _Messaline_; sa fille _Tigresse_, dont

le nom révélait la robe; et son fils _Petite Vierge_, une bestiole

tricolore qui avait débauché coup sur coup tout ce que l'immeuble

comptait de jeunes chattes bien nées, avant que lui-même eût eu

l'âge légal de jeter sa propre gourme ... trois charmantes bêtes qui

se partageaient mon cœur, comme a dit le poète: _tous l'ayant tout

entier!..._ Tout cela était mort, dans le temps que je prends pour

l'écrire. _Tigresse_ et _Petite Vierge_, sorties ensemble un matin du

logis, le soir n'y étaient pas rentrées; et voilà pour elles; on n'en

entendit plus parler, jamais. _Messaline_, qui rachetait par un étalage

perpétuel de toutes les plus chastes vertus maternelles le souvenir

un peu léger de sa marraine, _Messaline_, privée de son fils et de sa

fille, en était morte immédiatement, comme il sied.

En ce temps-là donc, plus aucun chat dans ma maison. Et mon cœur en

était attristé.

J'avais ordonné qu'on y pourvût. J'avais offert aux divinités

domestiques un sacrifice: plusieurs drachmes en offrande; et la Lucine

des chats, à qui la chose avait été probablement transmise, m'octroyait

à n'en pas douter cette petite chose neuve qui, prudemment risquée hors

cette litière qui était un panier, allongeait maintenant une à une, sur

le tapis de ma chambre, des diminutifs de pattes...

(Certes! à n'en pas douter, la Lucine des chats, elle-même: la grande

mouinoutte de la concierge n'avait-elle pas tout récemment fait ses

couches? sept jumeaux, beaux comme le jour!... Cette coïncidence valait

une certitude.)

Seulement, une difficulté, dans le premier instant, surgit:--Les

diminutifs de pattes déjà nommés apparaissaient maintenant dans leur

entier. Et c'étaient quatre touffes d'une peluche de soie très fine,

mais noire et blanche. Noire et blanche. Or, feu ma dernière chatte

_Messaline_ était noire. Toute noire. Et toute noire pareillement, ou

plutôt tout noir avait été son prédécesseur, feu mon avant-dernier chat

_Karakédy_[1]. La dynastie s'enorgueillissait d'être, depuis les temps

les plus reculés, depuis des huit ans, des dix ans!... des douze ans,

peut-être!... être!... couleur de nuit, sans tache. Un chat noir et

blanc, vous m'avouerez que ce n'est pas du tout un chat noir!

J'allais donc, sans hésitation, signifier à l'intrus sa sentence,

et prononcer l'exclusion perpétuelle: _Vous qui vouliez entrer,

quittez toute espérance!_ quand l'intrus lui-même, oui, ce chaton

malencontreux, ce rien du tout, ce mal-noirci de quatre sous émit tout

à coup la prétention de plaider sa cause! Oui bien: péremptoirement

il leva le minois, une houppette à poudre de riz où luisaient deux

cabochons de saphir; il ouvrit la bouche, une coquille de corail d'où

pointaient quatre quenottes d'ivoire tout neuf; et il miaula...

Oh! il ne miaula guère: un seul miaou. Mais, dans ce miaou, que de

choses! et comme c'était dit! Il plaidait magistralement, le chaton

mal-noirci! avec sobriété, précision, pathétisme, grandeur, éloquence!

Je ne parle pas chat couramment, vous pensez bien. Mais je sais tout

de même, comme disait Figaro, le fond de la langue. Et je compris très

bien: la harangue était claire!

--Quoi! parce que la pauvre ignorante, ma mère, a cru que je serais

plus joli comme cela ... parce que, sans que j'en sois responsable en

rien, mon poil ... ici ... là ... et là encore ... n'est pas de la même

couleur que partout ailleurs,--vous auriez l'affreux courage de me

rejeter dans les ténèbres extérieures après m'avoir admis une minute à

goûter la douce lumière du foyer, l'intimité tiède du chez-soi! Et moi,

chaton innocent, qui déjà me croyais élu à ce paradis des chats qu'est

une maison paisible, féconde en pâtées savoureuses et en caresses et

câlineries si chères à toute âme de chat bien né, je n'aurais plus qu'à

repasser ce seuil de bon augure et à retrouver, hors le logis déjà

aimé, l'exil, l'indigence, la faim et la pluie!»

Mon cœur en chavira dans ma poitrine. Je ne prononçai pas la

condamnation. Tout au contraire, j'accueillis le suppliant, séance

tenante:

--Puisque tu es venu, ne t'en retourne pas, chat,--lui dis-je.--Demeure

tel que tu es, chat, comme cela! Et que tel soit désormais le nom dont

tu seras nommé: _Chat-Comme-Ça!_

Quelques-uns de mes amis, à l'imagination un tantinet snobinette,

nommèrent par la suite le _Chat-Comme-Ça_, _Shah-Khom-Cah_. Et

d'autres, constatant par la suite encore que le _Chat-Comme-Ça_ était

une chatte, l'appelèrent _Minette._ Peu importe. Et pour ce qui va

suivre, chacun peut assurément faire choix du nom qu'il aime le mieux.

Ainsi succéda sous mon toit, l'an du Seigneur dix-neuf cent dix et

quelques, à feu la respectable _Messaline_, chatte toute noire,

récemment morte de la même maladie qu'anciennement le bon roi

Jacques V d'Écosse, à savoir de chagrin; ainsi donc à feu la très

respectable _Messaline_, chatte toute noire, succéda l'irréprochable

_Chat-Comme-Ça_, chatte noire six fois tachée de blanc: au museau, au

jabot et aux quatre bouts de ses quatre pattes.

Je viens de citer, à propos de mon chat, un roi. J'en demande bien

pardon à mon chat: ç'a été faute d'objet de comparaison qui fût

moins inconvenant. Il est bien clair que l'homme est supérieur aux

autres bêtes. Mais il est bien clair aussi que le chat est supérieur

à l'homme. La preuve la plus immédiate réside en ceci: que, des deux

animaux vivants et libres qui vivent dans ma maison: à savoir de mon

chat et de moi, un seul travaille, peine et gagne pour la communauté,

et que les fruits de son labeur, sans être toutefois confisqués au

seul profit de l'autre, sont partagés entre tous les deux, en sorte

que mon chat mange, boit, dort et se chauffe aussi confortablement

que je fais, sans s'être donné pour cela tracas ni fatigue. Ce qui

démontre bien que je suis à peu près son esclave, et qu'il n'est en

tout cas nullement le mien. Laissons d'ailleurs ces mots solennels de

maîtres et d'esclaves, assez incompréhensibles à l'heure qu'il est. Je

consens que je ne sois le serf ni de mon chat, ni de quiconque. Mais

qu'on accorde à mon chat qu'il est pour le moins libre autant que moi.

Si n'importe qui s'y refuse, je l'invite à la plus simple expérience.

Voici le _Chat-Comme-Ça_, je vous le présente. Appelez-le, histoire

d'essayer votre supériorité sur lui, et son assujettissement à vous. Et

vous verrez avec quelle placide ironie, vous ayant très bien entendu et

compris mieux encore, il ne vous obéira pas du tout, et restera où il

est, immuablement.

Tout cela, pour que les hommes mes congénères m'excusent, et acceptent

de bon cœur que je puisse ici retracer les primes aventures d'un bébé

de chat plus complaisamment que je ne ferais, s'il s'agissait des

premières enfances d'un bébé d'homme. J'estime que ceci n'est point

supérieur à cela, soit en intérêt, soit en importance. Et peut-être

estimerez-vous vous-mêmes qu'en pittoresque, l'histoire du bébé de chat

vaut plusieurs histoires de bébés d'hommes?

C'est par une belle matinée d'été que le _Chat-Comme-Ça_, à la faveur

d'une harangue subtile, avait pris possession de l'héritage échappé

des pattes défaillantes de feu _Messaline_. Et le _Chat-Comme-Ça_

était encore un bien, bien petit chat. Sa mère, quelle qu'elle

fût,--chatte de la concierge de l'immeuble, comme je l'avais cru

d'abord, ou peut-être, comme je le soupçonnai plus tard, chatte

mystérieuse d'une mystérieuse dame dont je ne sus jamais rien, sauf

qu'elle habitait entre les Invalides et la Tour Eiffel,--la mère du

_Chat-Comme-Ça_, donc, avait choisi, pour ses poétiques amours, le

premier mois du printemps, dont les effluves chargés de l'odeur des

fleurs d'acacia troublent si fort et si profond l'âme des chattes.

La portée qui s'en était suivie avait donc vu le jour au joli mois

de mai. Et maintenant que juillet n'en était encore qu'à sa deuxième

semaine, le _Chat-Comme-Ça_, qui ouvrait tant larges qu'il pouvait ses

cabochons de saphir sur le spectacle de la vie, ignorait encore le

premier mot de son rudiment, et ne savait notamment pas qu'il est cinq

éléments, et qu'ils sont l'eau, le feu, l'air, la terre, et celui que

j'oublie. (Vous savez, on oublie toujours le septième péché capital, le

douzième César de Rome et la Troisième République française.) Un jour

vint, que dans la même heure, deux des cinq éléments se révélèrent au

_Chat-Comme-Ça_.

C'était le matin. Allant, venant, tournant, trottant, galopant,

tournoyant, tourbillonnant, courant après sa queue et courant après

son ombre, le _Chat-Comme-Ça_ venait d'engager une formidable partie

de cache-cache avec le balai mécanique. Le balai d'ailleurs s'y

prêtait de mauvaise grâce, étant lui-même en train de jouer, et de

jouer le vrai jeu des balais, avec la poussière du salon. Les petits

chats sont d'ailleurs tous comme cela: ils veulent toujours jouer avec

les grands chats, ou avec les grandes personnes, ou avec les grandes

choses. Et le résultat fut, cette fois encore, comme il est toujours:

le balai, excédé par trop et trop de cabrioles, fit un geste brusque,

et le _Chat-Comme-Ça_, caressé sous le menton d'une bonne tape de bois

de frêne, cessa le jeu tout net, et s'en fut, mélancolique, rêver

à la brutalité de la vie en général, et des balais mécaniques en

particulier, dans la salle de bain.

... Dans la salle de bain, où, par un piège paternel de la Providence,

le bain, tout juste à point, attendait d'être pris...

C'est joliment joli, un bain tout préparé, dans une belle baignoire

blanche! L'eau là-dedans paraît verte, d'un vert léger, léger comme

feuille de bouleau au premier printemps; et les robinets argentés du

chauffe-bain s'y reflètent et dansent sur la surface oscillante. Des

gouttes tombent une à une, et font des ronds qui vont s'élargissant

un à un, et vous n'avez jamais songé, je suis sûr, combien ce

serait amusant de s'asseoir, tout près, sur le rebord de grès

émaillé, et d'attraper au vol, d'une patte en cuillère, ces gouttes

qui dégringolent du robinet dans la baignoire et qui ont l'air de

ricocher...

Plouf!

Je n'étais pas dans la salle de bain. Mais en entendant ce plouf-là, je

compris tout de suite le cas.

Dans le temps qu'ayant glissé, puis chu, puis s'étant enfoncé, le

_Chat-Comme-Ça_ disparut tout entier, pour la première fois de sa vie,

au sein de l'aquatique empire, sa sensation exclusive fut une terreur

épouvantable. L'eau du bain n'était ni froide ni chaude. Je veux dire

qu'elle était juste à la température de la bestiole vivante qui venait

d'y faire plongeon. Le _Chat-Comme-Ça_ n'eut donc ni chaud ni froid. Il

eut peur tout court. Et n'ayant rien d'autre à faire qu'à avoir peur,

il eut peur tout son saoul, tant qu'il put, à s'évanouir, et de la

pointe des poils de sa naissante moustache de chat jusqu'à l'extrême

bout de ses quatre pattes recroquevillées d'horreur.

Par chance, un miracle survint. Comme les quatre pattes recroquevillées

se convulsaient et battaient, comme font toutes pattes de chat

agonisant, lesquelles ramènent à soi les draps d'un lit fictif, l'eau

fouettée réagit et le _Chat-Comme-Ça_ nagea. Un miracle, je vous ai

dit; un miracle, obligatoire et réglementaire: tous les chatons nagent

d'instinct et le mieux du monde. Le _Chat-Comme-Ça_, toutefois, qui

n'en savait rien, en fut éberlué; mais pas moins content, au contraire.

--Ouf!--se dit-il, soulagé d'un monde:--voilà qui va déjà beaucoup

mieux ... je me suis cru noyé, sinon pis. Mais n'importe: je n'avais

sûrement pas le droit de tomber là-dedans, et je me suis mis dans un

cas pendable...

(Ce disant, il nageait de toutes ses pattes.)

»... Dans un cas pendable, oui!... et la plus simple prudence m'engage

à me tirer de là par mes propres moyens, si faire se peut et sans

tapage...

Il nageait de plus belle, longeant patte à patte le bord d'émail

vertical et lisse, tout blanc, très beau à voir mais absolument

inaccessible.

--Diable!--jugea le _Chat-Comme-Ça_, inquiet.

Il avait fait le tour presque complet: nul débarcadère possible.

C'était partout la même falaise de grès, glissante comme glace.

Un miroir qui reflétait sinistrement cette pauvre tête de chaton,

anxieuse, et, petit à petit, reprise par sa terreur première.

Finalement, ayant achevé son circuit et bouclé sa boucle, le

_Chat-Comme-Ça_ se retrouva sous les gouttelettes, cause première de la

catastrophe. L'une lui tomba dans l'oreille! il ne put douter: point

d'issue. La baignoire était une prison, et cette prison allait devenir

un tombeau. Le cœur du _Chat-Comme-Ça_ défaillit. C'est une terrible

épreuve que d'avoir à regarder en face, deux fois dans une minute, la

mort. Le _Chat-Comme-Ça_ en oublia tous ses raisonnements de prudence

et de silence. Et il se prit, sous le robinet à gouttelettes, à miauler

sans nager plus avant. Tout effort personnel étant vain, valait-il pas

mieux renoncer sur l'heure, et crier au secours?

Il valait mieux: il y eut encore miracle! preuve qu'il avait encore

raison. Une main secourable l'empoigna par la peau du cou, et, après

diverses brutalités qui lui ôtèrent même le souffle pour s'en plaindre,

le _Chat-Comme-Ça_ se trouva tout roulé, ficelé et emmailloté dans

plusieurs grosses serviettes-éponges et déposé non loin d'une chose

inconnue, flamboyante et qui dégageait une surnaturelle chaleur.

Tout cela se passait au mois de juillet, je l'ai dit. Il s'en suit

logiquement que je n'avais pas encore, depuis que le _Chat-Comme-Ça_

logeait chez moi, jugé utile d'allumer même des radiateurs à gaz

qui constituaient le principal mode de chauffage de la maison. Le

_Chat-Comme-Ça_, au sortir de son bain forcé, m'était apparu sous les

traits d'un des plus lamentables chatons qui soient, maigre comme un

manche à balai, hérissé comme un chapeau de soie brossé à rebours, et

ruisselant d'eau comme une éponge qu'on serre. Rouler cette calamiteuse

infortune dans du linge sec n'était pas assez. Il eût fallu du linge

chaud que je n'avais point. A son défaut, j'allumai donc en hâte le

radiateur, et mis à chauffer, devant, tout ensemble les serviettes dans

quoi séchait le chat, et le chat dans les serviettes. Voilà pour elles

et voilà pour lui.--Dans ma candeur décourageante, il ne m'était pas

venu en tête de penser que, quelque jolies que soient des gouttes d'eau

tombant d'un robinet dans une baignoire, le coup d'œil n'en est tout de

même pas comparable à celui de bougies devenant radiantes, de grises

comme cendre qu'elles étaient d'abord, tout à coup et miraculeusement,

bleues comme flamme et rouges comme braise...

Mais oui! la chose arriva, comme elle devait arriver. _Mektoub_, pardi!

Tout ébouriffé encore d'humidité, mais déjà chaud et confortable,

le _Chat-Comme-Ça_, les yeux ronds, considérait l'étrange objet

nouvellement offert à ses regards.

Ça se tenait droit; c'était carré; ça ressemblait à une dizaine de

petits bâtons tous percés à jour; ça paraissait rouge en bas, bleu en

haut; et ça brillait, ça brillait, ça brillait...

--Si c'était bon à manger, qui sait?

Depuis sept ou huit semaines qu'il était au monde, le _Chat-Comme-Ça_

s'était déjà posé bien des fois cette alléchante question. Et la

réponse avait été très variable. Neuf fois sur dix, évidemment, non!

ce n'était pas bon à manger... Mais, souvent, c'était au moins amusant

à mordre. Et, même, rien, en allant au fond des choses, rien, sauf le

poivre et la pelote d'aiguilles, n'était absolument mauvais à manger

... surtout pour qui savait s'y prendre, et, prudemment, goûtait

d'abord en y mettant la patte avant d'y mettre, comme dans la chanson,

le menton...

Je ne sais d'ailleurs pas exactement ce qu'y mit le _Chat-Comme-Ça_.

J'entendis, à travers deux portes fermées, qui me parurent ouvertes,

tellement le son les perça vigoureusement. Un cri: pas un miaulement;

ce n'était point articulé, ni modulé. J'entendis donc un cri, tout

nu, qui me fit mal par contagion. Je courus. Et je trouvai dans une

chambre un peu bouleversée deux serviettes-éponges éparses, l'une

trop près du radiateur allumé, qui la roussissait; et, dans le coin

le plus noir, sous la plus grosse bibliothèque, un débris hérissé

qui pleurait très fort, et que je finis par reconnaître pour mon

chat, le _Chat-Comme-Ça_, avec seulement trois pattes, la quatrième

quasi-amputée par le radiateur.

Chat échaudé craint l'eau froide, affirme la Sagesse des Nations.

Jusqu'au jour qui lui avait révélé coup sur coup, et sans douceur,

d'abord l'eau et le feu ensuite, le _Chat-Comme-Ça_ s'était en toutes

occurrences montré brave, hardi, voire un brin téméraire. Témérité

qui lui seyait à ravir, les taches blanches et noires de son minois

évoquant assez bien un bonnet de police qu'il eût porté crânement sur

l'oreille. Mais, au lendemain de ce jour effroyable, fini courage et

finie témérité. Le _Chat-Comme-Ça_, du soir au matin, fit volte-face

comme une crêpe qu'on retourne et fut le plus poltron chaton d'entre

tous les chatons poltrons.

... Somme toute, il avait été brave tant qu'il avait ignoré le danger.

Sitôt qu'il le connut, il s'en sauva toujours au plus loin et à toutes

jambes. Exactement, mon Dieu! comme la plupart des hommes...

Il fut même parfois pittoresque de mesurer l'énormité de cette

couardise, née d'une baignoire d'eau tiède et d'un radiateur à bougies

réfractaires. Voici comment:

Quand vint la Noël de cet an-là, le _Chat-Comme-Ça_, quoique devenu

mieux qu'un chaton ... comptez qu'il entrait dans son huitième mois,

et c'est bien quelque chose!... le _Chat-Comme-Ça_, ce nonobstant,

demeurait encore un chat très jeune, à maint égard, autant dire un

simple chaton. Il n'y avait pas trop de sa faute: vivant en mon

logis comme en un couvent cloîtré, n'en sortant jamais, n'y recevant

personne, et n'ayant encore de toute sa vie aperçu la queue d'un autre

chat, le _Chat-Comme-Ça_ ignorait forcément mille et mille choses que

l'on sait couramment dans la plus bornée des gouttières. Il ignorait

même qu'il fût des gouttières. Et, pour concrétiser le cas par un

exemple, il ignorait ce qu'est un merlan frit. Il fallait bien qu'il

l'ignorât, puisqu'il n'en avait jamais vu.

... Il en vit un, pour la première fois, ce jour de Noël que j'ai dit.

Vu la magnificence d'un déjeuner trop plantureux servi pour moi tout

seul, un merlan frit d'assez belle taille, grand peut-être comme la

moitié d'un chat, ne m'avait ce matin-là inspiré d'autre envie que de

n'en pas manger. Je déjeunais, comme de règle, dans ma salle à manger.

Et le _Chat-Comme-Ça_, qui avait, comme de règle aussi, déjeuné une

heure plus tôt dans la sienne, (la sienne était ma cuisine à moi),

faisait sa sieste, à mes pieds, couché en rond sur son coussin favori.

Tout allait selon la norme, donc pour le mieux d'après Candide, quand

je m'avisai de déranger l'ordre naturel des choses, en posant par

terre, dans son assiette, le merlan frit intact encore, et en éveillant

le _Chat-Comme-Ça_ pour le lui montrer.

Le premier mouvement du _Chat-Comme-Ça_ fut un réflexe. Je m'y

attendais d'ailleurs. Face à face avec ce monstre inconnu: le merlan

frit, le _Chat-Comme-Ça_ n'eut pas un éclair d'hésitation: il se sauva

éperdu jusqu'à la porte, tout le poil hérissé et la queue en mât de

cocagne.

La porte passée, il s'arrêta pourtant, le temps de souffler: on ne le

poursuivait pas; le merlan frit n'avait pas fait acte d'hostilité.

Demi-rassuré, le _Chat-Comme-Ça_ prit son courage à quatre pattes, et

fit demi-tour; oh! prudemment: tous les muscles bandés, prêt au saut

en arrière, et le regard de ses yeux flamboyants ne lâchant pas d'une

ligne l'œil, fixe aussi, mais terne, du merlan. D'honneur! si le merlan

avait bronché, je n'eusse pas revu le _Chat-Comme-Ça_ d'une semaine.

Mais le merlan frit ne broncha pas, et le _Chat-Comme-Ça_ n'eut pas

à s'enfuir plus outre. Lors il reprit courage, et s'enhardit enfin

jusqu'à risquer un retour offensif. Pour couper court l'anecdote,

le merlan frit fut au bout du compte mangé. Mais qui n'a pas vu le

_Chat-Comme-Ça_ marchant sur son merlan frit n'a jamais vu poltron

luttant contre sa poltronnerie.

Tout cela n'est qu'historiettes de chaton plus ou moins chatonnant.

Et je serais fâché qu'on prit en mépris ma pauvre bestiole de

_Chat-Comme-Ça_ sous ce pauvre prétexte que, sa mauvaise éducation

aidant, il n'était encore à sept mois passés qu'un animal bien simplet,

_qu'un mistigri tout neuf et qui n'avait rien vu..._

bref, qu'une simple mécanique vivante, idoine à sentir le froid, la

faim, la peur, et rien d'autre. Que, dans la dite mécanique, habitât

néanmoins quelqu'un d'un peu mieux qu'existant, quelqu'un qui comptait,

un être, une personnalité, une âme; quelqu'un qui était votre égal et

le mien, sinon davantage, voilà ce dont on ne pouvait pourtant pas

douter; voilà ce que je dus bel et bien, par la suite, toucher du

doigt; et voilà ce que vous prouvera la fin de cette histoire.

Car, peu après sa rencontre avec le fameux merlan frit du matin de

Noël, le _Chat-Comme-Ça_ prit sa toge virile de chat; j'entends cessa

d'être chaton; le cessa tout-à-fait. Il devint donc chat, et chat fort

beau: le poil long et lustré, la moustache en aigrette; chat tout de

bon enfin; chat sérieux; grand chat; et même un peu plus encore: chatte.

Chatte. Cela vint d'un coup, un matin de février ou de mars, tout

pareil aux matins qui avaient précédé comme aux matins qui suivirent.

Ce matin-là, m'étant levé, je passais de ma chambre à mon cabinet,

quand, au coin du corridor, je fis rencontre d'une grande personne

fourrée qui ressemblait au _Chat-Comme-Ça_ trait pour trait, sauf qu'au

lieu de jouer à cache-cache avec un quelconque balai mécanique, elle se

vautrait sur le tapis le plus gracieusement du monde.

Je m'arrêtai net et j'apostrophai la bestiole:

--Comment donc, _Chat-Comme-Ça_! c'est toi, que voilà?

Il étira ses pattes, qu'il avait, et continua d'avoir, jointes deux par

deux, telles des pattes de captif ligoté; il cambra les reins, creusa

la nuque, haussa le menton, ferma les yeux, mais pas tout à fait;

bref fit tout un manège extraordinaire, avant de répondre. Et puis il

répond... oh! pardon! pas il: elle! elle répondit! et quelle réponse:

un miaulement tremblé, qui traîna mélodieusement tout le long d'une

pleine demi-minute ... ah! cette mélodie-là voulait certes dire bien

plus de choses encore qu'elle n'était grosse!...

Je suis homme, donc inintelligent. Je me tournai sans plus de réflexion

vers quelqu'un qui était là, et je dis:

--Allons! voilà le chaton devenu chatte, et voilà la chatte en folie!

Le quelqu'un qui était là était par hasard une dame; et qui mieux est,

une dame à cheveux blancs: deux raisons pour une de n'être pas aussi

lourdaud que je suis. Narquoise, elle releva donc mes paroles,--d'un

air de n'y pas toucher:

--Hélas,--dit-elle,--la pauvre bête! elle rêve chatons...

Et j'en demeure, à l'heure qu'il est, perplexe encore...

Chatons?... ou chat?...

Amours, ou progéniture?... Bébés? ou manière de les faire?...

Ne riez pas, s'il vous plaît! ne criez pas au paradoxe! Je reconnais

tout de suite que ma chatte, chantant à pleine gorge son chant le plus

lascif, et s'étirant tant qu'elle peut sur tous mes tapis a beaucoup

plutôt l'air d'appeler le matou proche que les lointaines joies de la

maternité...

Tout de même!... on ne rêve un peu nettement que d'objets connus.

Alors? n'oubliez pas que, depuis sa naissance, le _Chat-Comme-Ça_ vit

dans une tour d'ivoire, absolument cadenassée. Il n'en est jamais

sorti. Nul chat ni chatte jamais n'y sont entrés. Rêver chat? il n'en a

jamais vu! Davantage: le mystère des sexes doit demeurer forcément pour

lui lettre morte: qui lui en aurait soufflé mot? quelle autre bestiole

parlant son langage? Tournez et retournez la question tant qu'il vous

plaira; pensez-y, comme disent les Chinois, d'abord à droite, ensuite

à gauche; appelez à la rescousse vos souvenirs de puberté; et, pour

finir, avouez loyalement qu'il faut admettre en l'occurrence une vraie

révélation d'En Haut.

Vous l'admettez? Moi de même. Alors, crions au miracle,--ou au

miracle et demi. Chatons ou chat, un ange a dû passer par là. Et,

pour conclure, quand la chatte en folie nous assourdira, nous nous

en consolerons en pensant que, peut-être, la vertu de chasteté est

beaucoup moins offensée en l'occurrence qu'il n'y parait...

Peut-être même la fin de cette histoire jettera-t-elle un soupçon de

lumière sur ce problème obscur à souhait?...

Le fait est que je viens d'employer le verbe «assourdir»... L'ayant

écrit, j'aurais quelque impudence à prétendre à présent que le

_Chat-Comme-Ça_, en ses heures d'émoi, fut toujours une bête

silencieuse. Au contraire. Qu'elle jetât ses appels vers chatons ou

matou, elle y mit si peu de discrétion que la maison se concerta

entière pour me députer une ambassade, et me conjurer, avec toutes

les supplications imaginables, d'avoir du même coup pitié de la bête

miaulante et pitié des oreilles qu'elle déchirait. En somme, rien

n'était plus facile; et c'était l'éternelle chanson: _Marie crie pour

qu'on la marie_. Un mari, cela se trouve. Surtout pour les fiancées à

quatre pattes et queue fourrée.

Comme par un fait exprès, on m'avait dit, deux jours plus tôt, monts

et merveilles d'un jeune chat de la meilleure extraction, nouvellement

arrivé d'au delà des mers: du royaume de Siam, favorisé, comme chacun

sait, par les Dieux Chats, puisqu'il y pousse une race chatesque à

nulle autre pareille. Le piquant, pour le présent cas, résidait en

ceci: que le _Chat-Comme-Ça_ présentait assez exactement les taches

d'un Chat de Siam, en blanc sur noir, toutefois, au lieu de brun

sur fauve. N'importe: la collaboration d'un couple aux couleurs si

pareillement réparties offrait certes les chances d'une progéniture

originale et bien marquée. Je fus tenté; et je passai outre à la

difficulté principale, qui était la distance d'un logis à l'autre: une

bonne lieue, une lieue de quatre kilomètres, séparait la maison du

matou siamois de ma maison à moi ... de la maison du _Chat-Comme-Ça_

ai-je voulu dire! de quel droit serais-je propriétaire seul du logis

que ma chatte veut bien habiter avec moi?

C'est très long, une lieue! surtout pour un chat, qui mourrait de bon

cœur plutôt que de monter dans un taxi-auto, dont l'odeur et le tapage

révoltent n'importe quels nerfs moins grossiers que les nôtres. Une

lieue, cinq ou six mille pas d'homme!... un chat ne peut faire cela

qu'en panier,--qu'en litière.--La litière-panier reparut donc, et fut

ouverte devant le _Chat-Comme-Ça_ qui l'avait perdue de vue depuis trop

longtemps pour la pouvoir reconnaître.

Le _Chat-Comme-Ça_ n'en regarda pas moins son véhicule sans hostilité,

quoique avec quelque défiance. Quand on l'y déposa, d'une main

précautionneuse, il ne regimba pas, me regardant toutefois avec des

yeux un peu dilatés, interrogateurs et attentifs. Le _Chat-Comme-Ça_,

très visiblement, me témoignait, par l'insistance de son regard, qu'il

s'en rapportait à moi, qu'il m'abandonnait son destin et, pour tout

dire, qu'il voulait bien, puisque j'y tenais, rester là-dedans, et même

souffrir qu'on rabattît un couvercle sur son nez. Malgré quoi...

Malgré quoi?...

Malgré quoi le _Chat-Comme-Ça_ eût préféré comprendre quelque chose à

l'affaire... Ce panier fleurait le mystère à plein museau. N'importe!

résolu, résigné, le _Chat-Comme-Ça_ s'y lova en glène, le nez sous

la queue, et ne frémit pas quand le couvercle rabattu le sépara

brusquement du monde.

Et tout aussitôt quelqu'un enleva le panier par l'anse, et le voyage

commença...

Je ne veux pas dramatiser. Je ne veux surtout pas, comme disent les

mathématiciens, _extrapoler_, et déduire, d'après les sensations

antérieures du _Chat-Comme-Ça_,--sensations que j'avais pu constater

et noter,--quelles furent en ces circonstances toutes nouvelles, ses

sensations de voyageur. Ce récit n'est pas un roman. Et j'aurais manqué

mon but, si la moindre partie de ce que je raconte ici suscitait

l'ombre d'une incrédulité chez ceux qui liront. Il m'a paru que

l'histoire de ma chatte enfermait un enseignement ... non! quelque

chose de moins ambitieux tout de même ... mettons une moralité; un

prétexte à songeries, peut-être pas trop creuses. Si ma véracité

devenait sujet à caution, adieu moralités, songeries, enseignement!

adieu veau, vache et couvée! Soyons donc sincère avec outrance. Je ne

sais absolument pas ce à quoi rêva le _Chat-Comme-Ça_ durant l'heure

d'horloge que dura son voyage. Je n'imagine pas davantage le tour que

ses pensées durent prendre, quand, enfin parvenu au logis inconnu,

duquel il ne voyait rien, mais certes flairait beaucoup, il eut la

stupeur de constater que le couvercle du panier-litière ne s'ouvrait

pas. Un temps passa. Des voix humaines discutaient alentour. Soudain,

le panier, qu'on avait, à l'arrivée, posé par terre, fut derechef

enlevé, balancé, emporté. Une porte grinça, battit. La fraîcheur

de la rue succéda à la douceur chambrée d'un appartement clos, et

le voyage recommença. Ce ne fut qu'au bout d'une seconde heure

qu'enfin, le panier déposé encore, et le couvercle cette fois ôté, le

_Chat-Comme-Ça_ put hausser prudemment sa frimousse au-dessus du rebord

d'osier; et qu'aperçut-il tout stupéfait? qu'il était tout bonnement de

retour à son point de départ: en mon logis.

J'explique tout de suite: il y avait eu malentendu. Le chat de Siam que

l'on m'avait si fort vanté n'était encore qu'un commencement de matou,

trop jeune pour qu'on le mariât. En m'en faisant l'éloge, sa maîtresse

n'avait nullement eu l'idée de noces immédiates. Et, quand elle avait

vu venir à l'improviste, pour son petit garçon de chat, une épousée

toute impatiente et miaulante d'amour, une grande anxiété l'avait prise

aux entrailles; et elle n'avait pu se résoudre à mettre face à face cet

agneau d'innocence et cette jeune louve _quaerens quem devoret_. Toute

l'histoire tenait là-dedans.

L'expliquer au _Chat-Comme-Ça_, je rougis d'avouer que je n'y songeai

même pas. C'était trop difficile. Il y eût fallu un agrégé ès-langues

chatesques; et je suis bien loin d'avoir seulement droit au rang

de bachelier. J'y renonçai donc. Quand donc le _Chat-Comme-Ça_,

affranchi de sa litière-geôle et redevenu chat libre en son propre

et particulier logis, me croisa au coin du corridor, je ne sus que

hausser les épaules en manière de réponse à l'insistance de son

regard qui s'appuyait sur moi, tout chargé de questions anxieuses

et de reproches très lourds.--Pourquoi ce supplice ridicule qu'on

lui avait, par mes ordres, infligé? A quoi rimait cette absurde

promenade en circuit fermé? Quelles raisons, pour justifier pareille

stupidité, pareille méchanceté, plutôt? Sur le dos en arc, je fis

courir une grande caresse bien câline, de la nuque à la queue: «Non,

_Chat-Comme-Ça_! je t'assure qu'on n'a point eu du tout de mauvaises

intentions contre toi. Le hasard seul, le détestable hasard a tout

fait. Même, crois-moi, mon chat: c'était pour toi, c'était pour ton

plaisir, pour ton bonheur peut-être, qu'on t'avait inséré dans ce

panier sinistre, et transporté de je ne sais quel boulevard Suchet à

je ne sais quel boulevard Malesherbes. Mais les dieux tout puissants,

jaloux de toi, ô _Chat-Comme-Ça_, n'ont pas permis qu'en ce jour-ci le

suprême arcane du jeu de la vie,--l'amour,--te soit révélé.... Patience

donc et résignation, jeune fille! je te promets qu'on te mariera, ce

n'est qu'affaire de temps.» Cependant que je lui débitais ce discours

le _Chat-Comme-Ça_, vibrant tendrement de toute l'épine du dos sous ma

paume, clignait lentement des paupières et semblait, ma pure vérité!

comprendre mon vulgaire parler de bête à deux pattes aussi clairement

que si je lui eusse miaulé toutes ces choses consolantes dans le plus

pur chat qu'on miaule de Chatou jusqu'à Charenton.

Comprit-il tout de bon? Savait-il déjà quelque chose de l'affaire, ce

qui n'est pas invraisemblable, si l'on songe qu'il était resté dans

le logis du trop jeune matou assez longtemps pour en flairer tout le

mystère, l'analyser, le décomposer et le résoudre? Difficile question,

plus difficile réponse! Ou, simplement, mon chat me faisait-il

confiance, m'aimant beaucoup, et non point comme on aime qui s'occupe

chaque jour à vous procurer convenablement le vivre et le couvert,

mais comme on aime qui l'on a choisi pour ce faire, parce que c'est

lui et parce que c'est vous. Mon chat ne se bornait point à m'aimer:

il me préférait. Était-ce assez pour qu'il s'en rapportât à moi, même

en cette capitale affaire de ses aspirations secrètes et de ses rêves

mystérieux? Il se peut ma foi bien! J'ai fini par m'en persuader, quand

j'eus été témoin de ce qu'il me reste à vous dire.

A la suite de son malencontreux voyage et de ses épousailles manquées,

le _Chat-Comme-Ça_ n'avait pas jugé qu'il y eût dans tout ça de quoi

faire trêve à ses exhibitions suggestives non plus qu'à ses symphonies

pré-nuptiales. Voire, les symphonies en question redoublèrent

sur le champ d'énergie. Pour parler franc, ce fut, le lendemain

de ce jour fâcheux, un vacarme affolant, sans merci ni trêve. Le

_Chat-Comme-Ça_,--tout le monde a ses jours,--se trouvait sans doute

dans un de ses jours les plus musicaux. Toujours est-il que la maison

en résonna comme un tambour. Il avait été la veille désirable qu'on mît

fin au concert. Ce jour-ci, la clôture devenait nécessaire et urgente.

J'avais essayé de l'intimidation:

--_Chat-Comme-Ça_, dans ton intérêt personnel, je te

conseille de donner un coup d'œil à la pendule: il est

l'heure-où-l'on-noie-les-chats moins cinq!

Mais j'avais reçu, lancé de biais, avec une infinie nonchalance, un

regard écrasant de dédain:

--Pourquoi fais-tu l'imbécile? Me crois-tu d'âge à gober des contes de

nourrice? Miarahrahrahrahhoûuu!

Et j'avais fait demi-tour, humilié.

Sur quoi, fatigué de miauler, le _Chat-Comme-Ça_ se prit à hurler. Deux

enfants râblés qu'on eût égorgés avec un couteau coupant mal auraient

fait un bruit à peu près du même volume, moins désespéré toutefois.

Je sautai sur mon chapeau, et gagnai la rue. Tout, plutôt qu'endurer ça

davantage.

Or, je traversais l'allée de la porte cochère quand une secousse

paralysa net mes deux jambes: à trois pas de moi, dos rond, nez en

l'air,--incontestablement sous le charme du concert dont l'immeuble

entier retentissait,--un matou blanc, vigoureux et bien pris, venait

d'entrer, franchissant avec audace ce seuil si magnifiquement

mélodieux...

Un matou...

Blanc, il est vrai. Il ne s'agissait plus du merveilleux Siamois

aux taches si sympathiques. Non... Mais, en l'occurrence, le matou

survenant eût été vert ou violet que je n'aurais pas hésité plus que

j'hésitai.

Immobilisant à mon tour, net aussi, la bestiole, d'un appel bien

modulé: «Moûoû!» je fus à sa rencontre, et d'une prise brusquée je

l'enlevai par la peau du cou jusqu'à la hauteur de ma poitrine, contre

quoi je l'appuyai, le nichant confortablement. Il céda, se laissant

faire. Les chats reconnaissent à merveille, dès la première caresse,

à quelle sorte d'homme ils ont affaire, et s'abandonnent en toute

confiance à qui sait les prendre, les porter et les reposer sans

rebrousser leur poil ni froisser leurs muscles ou leurs nerfs.

L'ascenseur.--Le matou blanc, tenu très ferme entre mes bras, y pénétra

sans autre défiance. Néanmoins, sitôt la porte à grille refermée, sitôt

le grincement aigre de la mise en marche, sitôt l'ébranlement de cette

formidable machine qu'il avait jusqu'à ce jour ignorée, mon prisonnier

fut pris d'une terreur remuante que j'eus toutes les peines du monde à

calmer.

J'y parvins tant bien que mal. L'ascension n'était heureusement pas

bien longue; et, surtout, d'étage en étage, une attraction mystérieuse,

doublant et redoublant de puissance, agissait irrésistiblement sur

tout ce chat que j'emportais, et luttait contre sa peur première, la

maîtrisant et la subjuguant. Devant que l'ascenseur eût enfin stoppé

devant ma porte, le matou blanc n'avait plus peur de rien. Et, seule,

ma porte elle-même attirait irrésistiblement ses regards et sa pensée.

Je mis la clé dans la serrure; j'ouvris.

A mon étonnement, le matou blanc ne se précipita pas par l'huis

entr'ouvert. Il hésita, ou plutôt prit son temps. Et il n'entra, en

fin de compte, que très lentement, avec décence et cérémonial. Le

_Chat-Comme-Ça_, quelque trois portes plus loin, entonnait un couplet

fortissimo. Le matou blanc ne répondit pas d'un soupir, mais essaya

comme distraitement ses griffes dans la laine du tapis d'entrée.

Cela ne fit pas grand bruit. Assez tout de même pour que la mélopée

du _Chat-Comme-Ça_ s'interrompît net comme torchette. Et la maison

surprise et charmée goûta la douceur d'un silence dont elle avait,

depuis deux ou trois fois vingt-quatre heures, perdu toute habitude.

Moi, me réjouissant dans mon cœur, je crus excellent de presser les

péripéties. Une après une, j'ouvris les trois portes qui séparaient

encore les deux futurs partenaires. Ce fut pour voir le _Chat-Comme-Ça_

s'enfuir incontinent, prompt comme la foudre, et le matou blanc

entamer, avec mille précautions prudentes, la poursuite qu'il fallait.

Rien là-dedans n'était pour m'étonner. La pudeur a ses exigences.

Enfin, après une bonne demi-heure de préludes stratégiques, les fiancés

se joignirent sous un lit divan, très large. Et je m'assurai que tout

était pour le mieux: une chatte bien enamourée; un matou, qui, pour

parvenir jusqu'à elle, s'est hasardé sur des seuils inconnus, entre

des bras suspects, dans un ascenseur, tout pareil à quelque trappe

gigantesque et mouvante ... bref, une amoureuse fervente, un amant qui

pour ses beaux yeux brava tout!... Quoi de mieux et où trouver tant

d'auspices à tel point favorables?

Or, des profondeurs du lit divan montèrent soudain des cris à crever

tous les tympans du voisinage. Et une bagarre s'agita. Une houle de

chats roulait là-dessous dans les ténèbres. Et soudain, sur une plainte

très aiguë, une flèche blanche jaillit vers la porte, et une flèche

noire à sa poursuite. Le matou repassa la porte palière, reconduit, pas

à pas, par le _Chat-Comme-Ça_, attentif à vérifier de visu le départ

sans retour du fiancé mystérieusement métamorphosé en ennemi. Et je

n'eus, moi, qu'à refermer la porte...

Grave, le _Chat-Comme-Ça_, assis sur son derrière, me considérait

maintenant les yeux dans les yeux.

--Chat, explique-moi? ce beau matou blanc ... tu n'en as pas voulu?

Silence.

--Pourquoi?

Silence encore. Mon chat me regarde toujours, avec une attention qui

insiste. Ses yeux, bleu pur au temps de sa petite enfance, ont peu à

peu tourné au jaune assombri de la topaze brûlée.

--Eh bien, chat? ce matou blanc, ce me semble, n'en était pas moins un

fort beau chat; très amoureux, j'en suis persuadé; fort bien élevé,

c'était visible. Tu l'as tout de même repoussé, refoulé, brutalement,

avec perte et fracas... Pourquoi? Tu étais amoureux pourtant, comme

lui-même ... plus que lui, qui sait!... alors?

Cette fois, un long miaulement, très mélancolique. Je ne comprends mon

chat, quand il me parle, qu'à moitié. Mais j'ai souvent eu l'intuition

que mon chat, quand je lui parle, me comprend, lui, tout à fait, ou peu

s'en faut.

A supposer que oui, ce miaulement, que veut-il dire? et que faut-il

lire dans ces beaux yeux mordorés, qui appuient avec intensité leur

regard inquisiteur au plus profond de mes prunelles?

Je ne sais...

Dans ce panier, dans ce panier-litière à l'inexorable couvercle, dans

ce panier qui préserva, au cours de l'obscur voyage que j'ai dit,

les yeux du _Chat-Comme-Ça_ de toute vision réelle, de tout démenti

à l'azur sans tache de ses rêves, dans ce panier qui, deux immenses

heures durant, porta vers l'inconnu ma chatte et sa fortune, à quoi

la voyageuse avait-elle pu songer? vers quelles amours couleur de

temps, couleur de ciel, couleur de lune et de soleil s'était-elle cru

transportée, la fiancée au Prince des Chats Charmants? Et de quelles

hauteurs splendides était-elle retombée, que tant et tant d'espoirs

magiques avaient soudain fait place à cette réalité terre à terre: un

matou blanc?

--Miaou!...

Le _Chat-Comme-Ça_ a hoché la tête, sans cesser de suivre de ses yeux à

lui, au fond des miens, le vol confus de mes pensées. Peut-être suit-il

ce vol-là plus clairement que je ne fais moi-même...

--Miaou!

Le _Chat-Comme-Ça_, à l'improviste, a quitté son coussin; il saute

sur mes genoux, et frôle, lentement, câlinement, tendrement sa belle

fourrure si douce contre ma poitrine, sans cesser de plonger son regard

pensif dans mon regard troublé...

Et je me souviens de ce que disait jadis, à mon maître Loti, sa chatte

chinoise... N'était-ce pas quelque chose dans le goût de ceci:

--Tu n'as pas compris grand'chose de moi, si tu te figures que je ne

cherche, depuis ces jours-ci, que les amours à la hussarde du premier

matou plus ou moins blanc qui tomberait pour moi du ciel. Non! non...

c'est autre chose dont j'avais envie ... c'est autre chose dont j'ai

faim et soif encore... Et peut-être pourrais-tu, toi, tout homme que

tu es, apaiser le plus âpre de ma peine: ce tourment de mon cœur trop

isolé, trop seul... Écoute ... l'amour après quoi je soupirais est

décidément chose bien chimérique ... mais, par cette soirée d'hiver

tellement triste à nos deux âmes de bêtes à peu près pareilles, «si

nous nous donnions au moins l'un à l'autre un peu de cette chose douce

qui berce les misères, qui a son semblant d'immatérialité et de durée

non soumise à la mort, et qui s'appelle affection?...»

_Auteuil, 1919._

[1] _Karakédy_, en turc, _noir_, _chat_. C. F.

II

LES GENS

I.--_ICI._

2.--LA PREUVE

--«L'Énigme, de Paul Hervieu! Ah!... la pièce où deux maris découvrent

l'infortune conjugale de l'un d'eux, sans savoir duquel?... Je me

souviens!... Une belle chose, oui ... mais féroce pour la lâcheté

humaine... Il y a là-dedans un amant qui est tout à fait un joli

monsieur. Quel pleutre, quel laquais que cet amant-là! Sa maîtresse est

à ses pieds, la femme qui s'est donnée à lui entière, corps et cœur;

elle est sous le couteau, elle crie au secours, et lui, tranquille

comme feu Ponce-Pilate, s'en lave les mains et va galamment se tuer

dans la coulisse, laissant la misérable agoniser comme elle pourra...

Pouah!

--Quoi?... Ce que je voudrais qu'il fit?... Parbleu, son devoir? son

devoir, qui lui est tout tracé, clair, impérieux, absolu. Il y a une

autre femme n'est-ce pas, et un autre mari? Eh bien! l'amant doit

mentir, accuser l'autre femme, l'innocente, et la perdre! l'amant doit

avouer, affirmer, proclamer que c'est celle-ci sa maîtresse; celle-ci,

pas celle-là; et sauver celle-là, la sienne, aux dépens de celle-ci,

qui sans doute n'a rien fait, mais qui ne lui est, à lui, rien...

Hein? ce serait abominable? Et puis après? Bien sûr que ce serait

abominable! Mais ce serait, mais c'est le devoir. Il y a des tas de

devoirs abominables. C'était le devoir de Lorenzaccio de vendre sa sœur

au duc de Florence. C'était le devoir de Napoléon d'habiller de crêpe

quarante mille femmes prussiennes, le jour d'Iéna... C'est le devoir

d'un amant d'être l'âme damnée de sa maîtresse, et, pour elle, de tuer,

de voler, de se parjurer. C'est le devoir. Moi, pour une femme dont

j'ai d'ailleurs oublié le nom, j'ai jadis signé des faux et commis des

lettres anonymes... Ça vous dégoûte? Ne soyez pas amant alors! personne

ne vous force!...

Ecoutez une aventure qui m'est arrivée, il y a ... il y a longtemps.

Une aventure en deux actes, comme l'Énigme; moins tragique:--Au

premier acte, j'avais vingt ans. Je passais une fin de septembre à la

campagne, chez une brave femme, amie de ma mère. J'étais assez joli en

ce temps-là; j'avais les joues douces et la moustache fine. Les deux

filles de la maison s'en aperçurent vite. Elles étaient, d'ailleurs,

délicieuses toutes deux, et je serais aujourd'hui bien embarrassé de

choisir entre elles. L'aînée, Marthe, était longue, brune et pâle, avec

d'extraordinaires yeux noirs et des cheveux bleus, longs comme ça. La

cadette, Louise, ressemblait trait pour trait à Ophélie: rien que du

blond, du rose, du diaphane... Oui, aujourd'hui, je ne saurais vraiment

pas à qui donner la pomme. Mais je vous ai dit que je n'avais alors que

vingt ans. Bête comme tous les heureux gars de cet âge, je n'hésitai

pas une seconde: je pris l'aînée, parce que déjà mariée, et je laissai

pour compte la cadette, parce qu'encore jeune fille. Une femme mariée,

pour un débutant, cela représente le paradis de Mahomet en pantalons de

dentelles.

Naturellement ce ne fut qu'une passade: une douzaine de nuits assez

chaudes, en tout et pour tout. Quand même, ces douze nuits-là font un

souvenir dans ma vie. Cette Marthe, ma première maîtresse «mondaine»,

je l'avais érigée tout de suite sur un piédestal très haut, comme la

déesse exquise de toutes les sensualités et de tous les raffinements.

Depuis, bah!... Mais maintenant encore, après tant d'années et tant

de femmes, je revois toujours avec plaisir ce corps mince et long, et

cette peau brune, et le signe qui attirait toujours mes lèvres, une

mouche naturelle piquée près d'une fossette de la hanche gauche...

Mais la douzième nuit passée, je repris le chemin de fer. Et la

treizième nuit ne vint jamais.

Rideau.

Au second acte, j'avais trente ans. Je venais d'être élu député de

Saône-et-Seine, et ma carrière politique se dessinait. Un soir, à un

dîner quelconque, on me présente à ma voisine. Et je la reconnais au

premier coup d'œil: c'était Louise; Louise, la sœur de Marthe.

Bêtes et gens qui s'aimèrent · 第 1 / 9 段