Sur les frais chapeaux, roses, noirs ou jaunes,
Que fleurit pour vous madame Royer,
Sur le Chantilly bordant vos mantilles,
Sur vos peppermints et sur vos manilles;
Mais je n'en fais qu'un--pour te l'envoyer.
1851.
LES LIONS DE L'ARSENAL, A VENISE
(IMITÉ DE GOETHE)
Deux grands lions, rapportés de l'Attique,
Font sentinelle aux murs de l'Arsenal,
Paisiblement;--et près du couple antique
Tout est petit: porte, tour et canal.
Ils semblent faits pour le char de Cybèle,
Tant ils sont fiers; et la mère des Dieux
Voudrait au joug ployer leur cou rebelle,
Si pour la terre elle quittait les cieux.
Mais maintenant ils gardent la poterne,
Tristes, sans gloire; et l'on entend ici
Miauler partout le chat ailé moderne,
Que pour patron Venise s'est choisi!
1851.
FRAGMENTS
Intercalés dans l'opéra: _Maître Wolfram_.
I
WOLFRAM
Lorsque la solitude et la mélancolie
De leurs vagues tourments torturent ma langueur,
Et me font souvenir de tout ce qui m'oublie
En murmurant tout bas: Amour, gloire et bonheur.
Comme avec un ami qui comprend votre peine
Et dont le cœur ému bat en vous répondant,
Mon chagrin, ignoré de Wilhelm et d'Hélène,
S'épanche et se console avec ce confident.
(Montrant l'orgue.)
Douce harmonie,
O voix de Dieu bénie,
Comme un génie,
Tu calmes mes tourments;
Ta voix à mon oreille,
Lorsque le jour s'éveille,
Efface de ma veille
Les plus cruels moments.
II
HÉLÈNE
COUPLETS
1
Je crois ouïr dans les bois
Une voix,
Le vent me parle à l'oreille,
La fleur me dit ses secrets
Les plus frais,
Et le ramier me conseille;
Ah! c'est mon cœur qui s'éveille!
2
Je me sens une langueur
Dans le cœur,
Je deviens pâle ou vermeille,
Gaie ou rêveuse en un jour
Tour à tour,
Un songe éblouit ma veille,
Ah! c'est mon cœur qui s'éveille!
1854.
NATIVITÉ
Au vieux palais des Tuileries,
Chargé déjà d'un grand destin,
Parmi le luxe et les féeries
Un Enfant est né ce matin.
Aux premiers rayons de l'aurore,
Dans les rougeurs de l'Orient,
Quand la ville dormait encore,
Il est venu, frais et riant,
Faisant oublier à sa mère
Les croix de la maternité,
Et réalisant la chimère
Du pouvoir et de la beauté.
Les cloches à pleines volées
Chantent aux quatre points du ciel;
Joyeusement leurs voix ailées
Disent aux vents: Noël, Noël!
Et le canon des Invalides,
Tonnerre mêlé de rayons,
Fait partout aux foules avides
Compter ses détonations.
Au bruit du fracas insolite
Qui fait trembler son piédestal,
S'émeut le glorieux stylite
Sur son bronze monumental.
Les aigles du socle s'agitent,
Essayant de prendre leur vol,
Et leurs ailes d'airain palpitent
Comme au jour de Sébastopol.
Mais ce n'est pas une victoire
Que chantent cloches et canons,
Sur l'Arc de Triomphe, l'Histoire
Ne sait plus où graver des noms!
C'est un Jésus à tête blonde
Qui porte en sa petite main,
Pour globe bleu la paix du monde,
Et le bonheur du genre humain.
Sa crèche est faite en bois de rose,
Ses rideaux sont couleur d'azur;
Paisible en sa conque il repose,
Car: _Fluctuat nec mergitur_.
Sur lui la France étend son aile;
A son nouveau-né, pour berceau,
Délicatesse maternelle,
Paris a prêté son vaisseau.
Qu'un bonheur fidèle accompagne
L'Enfant impérial qui dort,
Blanc comme les jasmins d'Espagne,
Blond comme les abeilles d'or!
Oh! quel avenir magnifique
Pour son enfant a préparé
Le Napoléon pacifique,
Par le vœu du peuple sacré!
Jamais les discordes civiles
N'y feront, pour des plans confus,
Sur l'inégal pavé des villes
Des canons sonner les affûts.
Car la France, Reine avouée
Parmi les peuples, a repris
Le nom de «France la louée,»
Que lui donnaient les vieux écrits.
Futur César, quelles merveilles
Surprendront tes yeux éblouis,
Que cherchaient en vain dans leurs veilles
François, Henri-Quatre et Louis!
A ton premier regard, le Louvre,
Profil toujours inachevé,
En perspective se découvre;
Tu verras ce qu'on a rêvé!
Paris, l'égal des Babylones,
Dentelant le manteau des cieux
De dômes, de tours, de pylônes,
Entassement prodigieux,
Au centre d'une roue immense
De chemins de fer rayonnants,
Où tout finit et tout commence,
Mecque des peuples bourdonnants!
Civilisation géante,
Oh! quels miracles tu feras
Dans la cité toujours béante
Avec l'acier de tes cent bras!
Isis, laissant lever ses voiles,
N'aura plus de secrets pour nous,
La Paix, au front cerclé d'étoiles,
Bercera l'Art sur ses genoux;
L'Ignorance, aux longues oreilles,
Bouchant ses yeux pour ne pas voir,
Devant ces splendeurs non pareilles
Se verra réduite à savoir;
Et Toi, dans l'immensité sombre,
Avec un respect filial,
Au milieu des soleils sans nombre
Cherche au ciel l'astre impérial;
Suis bien le sillon qu'il te marque,
Et vogue, fort du souvenir,
Dans ton berceau devenu barque
Sur l'océan de l'avenir!
16 mars 1856, midi.
LES JOYEUSETÉS DU TRÉPAS
De son destrier qui se cabre
Il jette à bas le chevalier,
Qu'il pousse à la danse macabre
En retournant le sablier.
Avec un crâne joue aux quilles
Aux tonnelles des cabarets,
Du boîteux casse les béquilles,
Du coureur coupe les jarrets!
Pour modèle offrant son squelette,
Pose en vernis dans l'atelier.
Arrache au peintre sa palette,
Fier comme Job sur son fumier!
Pousse une botte au maître d'armes,
--Botte secrète et bien à fond,--
Prend l'enfant à la mère en larmes,
Ote sa marotte au bouffon;
Avec le camail du chanoine
Encadre son masque camus,
S'asseoit dans la stalle du moine
Dont il interrompt l'_Oremus_.
Pour s'y mettre il chasse du trône
L'Empereur tout pâle d'effroi,
Et pose sur son crâne jaune
La couronne arrachée au roi.
Malgré les clefs et la tiare
Il prend le Pape au Vatican,
Et, railleur, au ballet bizarre
Il lui fait danser le cancan!
1857.
CHANSON A BOIRE
A Bacchus, biberon insigne,
Crions: «Masse!» et chantons en chœur:
Vive le pur sang de la vigne
Qui sort des grappes qu'on trépigne!
Vive ce rubis en liqueur!
Nous autres prêtres de la treille,
Du vin nous portons les couleurs.
Notre fard est dans la bouteille
Qui nous fait la trogne vermeille
Et sur le nez nous met des fleurs.
Honte à qui d'eau claire se mouille
Au lieu de boire du vin frais.
Devant les brocs qu'il s'agenouille!
Ou soit mué d'homme en grenouille
Et barbotte dans les marais!
1863.
LES RODEURS DE NUIT
Minuit résonne au beffroi sombre;
Débauchés, voleurs et hiboux,
Peuple furtif qu'éveille l'ombre,
Joyeusement quittent leurs trous.
On voit courir aux aventures
Les gentilshommes de la nuit.
Les bourgeois, sous leurs couvertures,
Se blottissent, tremblant au bruit.
Ce sont des duels sous les lanternes,
Des cris de ribaudes qu'on bat,
Des pots cassés dans les tavernes,
Et des chants, échos du sabbat.
.... Tout se tait.--La patrouille passe,
Rhythmant son pas sur le pavé.
Le noir essaim fuit dans l'espace....
Le matin honnête est levé!
1864.
LE PROFIL PERDU
STANCES SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M***
Qu'elle me plaît, en son costume antique,
Cette beauté, blanche sur un fond noir,
Rêve d'amour qu'un pinceau poétique
Cache à demi, pour mieux la faire voir!
On n'aperçoit de toute la figure
Qu'un bras superbe et qu'un profil perdu;
Mais si charmant, si parfait, qu'on augure
Bien des trésors dans ce sous-entendu!
Un lourd chignon baigne la nuque blonde,
Flots d'or où luit un peigne en diamants;
Vénus ainsi, dut, au sortir de l'onde,
Tordre et nouer ses cheveux écumants.
A l'art exquis, s'ajoute le mystère,
Le Sphynx coquet irrite le désir,
Mais il dit tout en paraissant se taire;
S'il se tournait, nous mourrions de plaisir!
22 mai 1865.
A ERNEST HÉBERT
SUR SON TABLEAU
LE BANC DE PIERRE
Au fond du parc, dans une ombre indécise,
Il est un banc, solitaire et moussu,
Où l'on croit voir la Rêverie assise,
Triste et songeant à quelque amour déçu.
Le souvenir dans les arbres murmure,
Se racontant les bonheurs expiés,
Et, comme un pleur, de la grêle ramure
Une feuille tombe à vos pieds.
Ils venaient là, beau couple qui s'enlace,
Aux yeux jaloux tous deux se dérobant,
Et réveillaient, pour s'asseoir à sa place,
Le clair de lune endormi sur le banc.
Ce qu'ils disaient, la maîtresse l'oublie;
Mais l'amoureux, cœur blessé, s'en souvient,
Et, dans le bois, avec mélancolie,
Au rendez-vous, tout seul, revient.
Pour l'œil qui sait voir les larmes des choses,
Ce banc désert regrette le passé,
Les longs baisers et le bouquet de roses,
Comme un signal à son angle placé.
Sur lui la branche à l'abandon retombe,
La mousse est jaune et la fleur sans parfum;
La pierre grise a l'aspect de la tombe
Qui recouvre l'amour défunt!....
1865.
TRADUCTION LITTÉRALE
Des fragments en vers qui se trouvent dans
L'ÉPICURIEN[2]
I
Sur l'eau pure du lac, dans la lueur du soir,
Le reflet d'un temple s'allonge.
La fille de Corinthe y vient, et va s'asseoir
A l'escalier qui dans l'eau plonge.
Elle feuillette un livre et se penche en rêvant.
Placé près d'elle, un jeune sage
Écarte ses cheveux dénoués, dont le vent
Fait flotter l'ombre sur la page.
[2] Voir _L'Épicurien_, par Thomas Moore; la prose traduite par
H. Butat, les vers par Théophile Gautier. 1 vol.--in-8. Paris,
1863.
II
Si ce n'était cette voix du tombeau
Qui vient chuchoter à la joie,
Ce corps charmant, ce visage si beau,
Ce soir des vers seront la proie;
Si ce n'était cette amertume au cœur,
Dans cette vie, oh! combien de bonheur!
Comme mon âme, à l'absorber avide,
Ne quitterait la coupe d'or que vide!
Dieu je serais, changeant la terre en cieux,
Si le plaisir pouvait faire les dieux!
III
Aussi loin qu'aux clartés du plus limpide azur
Que jamais sur la sphère ait tendu le ciel pur,
L'œil saisit des objets les formes apparues,
On découvre toujours des jardins et des rues
Marquant de leurs piliers des parcours infinis,
Des temples, vaste amas de marbres, de granits,
Des palais de porphyre énormes et splendides,
Et s'élançant des eaux de hautes pyramides
Plus vieilles que le temps, et dont l'Éternité
N'ébréchera jamais le profil respecté.
Cependant sur le lac tout est tumulte et joie,
Et l'animation largement s'y déploie;
Le commerce, l'amour et le culte des dieux
Y forment un spectacle étrange et radieux.
Une procession sur les marches des temples
Avec ses prêtres blancs vêtus de robes amples
Se développe au son des cymbales d'argent.
Des embarcations au sillon diligent
Descendent vers la mer, venant de ces contrées
Qu'assourdissent du Nil les chutes effarées,
Avec leur cargaison riche comme un trésor,
Plumes, gemmes, parfums, ivoire et poudre d'or,
Au passage exhalant l'odeur aromatique
Que prennent les vaisseaux au soleil exotique.
Ici des pèlerins, enfants de tous pays,
Avant de repartir pour Bubaste ou Saïs,
Dans une baie ombreuse où l'onde est plus tranquille
Poussent l'esquif léger avec la rame agile.
D'autres sous les lotus bercent leur frais sommeil,
Ou par des chants joyeux se tiennent en éveil.
Plus loin des acacias parfument de leurs grappes
Une plage où du lac fendant les claires nappes
Folâtre un jeune essaim de riantes beautés
En attraits surpassant les charmes si vantés
De celle dont la chaîne aimable au captif même
Tint deux maîtres du monde et rompit au troisième.
IV
.............. Astre dont le rayon
S'épanchant sur le monde aux heures taciturnes,
Fait éclore le rêve avec les fleurs nocturnes,
Non cette lune froide et brumeuse du nord,
Versant aux jeunes cœurs, comme un philtre de mort,
Le sang pâle et glacé de la vestale chaste;
Mais l'ardente Phœbé qui règne dans Bubaste,
Et ne voit rien, du haut de son brillant séjour,
Chez l'homme et chez les dieux d'aussi beau que l'amour!
V
Rhodope, cette nymphe à la beauté splendide,
Qui vit, dit-on, plongée en un demi-sommeil,
Sur l'or et les bijoux inconnus au soleil,
La Dame de la Pyramide!
VI
Vous qui voulez courir
La terrible carrière,
Il faut vivre ou mourir
Sans regard en arrière.
Vous qui voulez tenter
L'onde, l'air et la flamme,
Terreurs à surmonter
Pour épurer votre âme,
Si, méprisant la mort,
Votre foi reste entière,
En avant!--le cœur fort
Reverra la lumière.
Et lira sur l'autel
Le mot du grand mystère
Qu'au profane mortel
Dérobe un voile austère.
VII
Bois cette coupe--Osiris la savoure
A petits traits dans l'empire des morts;
Il la fait boire au peuple qui l'entoure,
Chaque fantôme en effleure les bords.
Bois cette coupe--elle est, tout frais, remplie
D'une eau puisée au fleuve du Léthé;
En la vidant tout le passé s'oublie
Comme un vain songe au matin emporté!
Le plaisir, fausse ivresse,
Vin mêlé de poison;
La science, maîtresse
A la dure leçon;
L'espoir brillant et vide,
Semblable aux lacs amers,
Trompant la lèvre avide
Aux sables des déserts;
L'amour dont la main noue
Des liens innocents
Où le serpent se joue
En replis malfaisants;
Tout ce que tu connus de mauvais ou d'infâme
Disparaîtra soudain dans un oubli profond,
De tout ressouvenir laissant pure ton âme
Quand ta soif de la coupe aura tari le fond.
VIII
Bois cette coupe--elle est pleine d'un divin baume.
Quand Isis vint aux cieux, Horus entre les bras,
Elle dit à son fils, lui montrant son royaume,
Bois cette coupe et toujours tu vivras!
Je te dis et te chante, ainsi que la déesse,
Toi qui des vastes cieux un jour hériteras:
Fusses-tu dans l'abîme, âme et corps en détresse,
Bois cette coupe et toujours tu vivras!
IX
La Mémoire viendra, menant le chœur des rêves,
Rêves d'un temps plus beau, plus ancien et plus pur;
Quand l'âme, hôte des cieux, n'avait pas sur les grèves
Laissé choir le duvet de ses ailes d'azur;
Souvenirs glorieux, pareils à cette flamme
Que lance, en s'éteignant, sur les eaux l'astre d'or,
Qui montre ce que fut et ce que n'est plus l'âme,
Mais ce qu'elle pourrait brillamment être encor.
X
O bel arbre d'Abyssinie!
Nous te prions par ton fruit d'or,
Par la pourpre à l'azur unie
Dans ta fleur plus splendide encor,
Par la muette bienvenue
Dont ta ramure, en s'abaissant,
D'un air hospitalier salue
L'étranger sous ton dais passant.
O bel arbre d'Abyssinie!
Quand la nuit, sans lune, descend,
Combien ta rencontre est bénie
Du voyageur au pas pesant!
Du bout caressant de tes branches
Tu viens baiser ses yeux mi-clos,
Sur lui tendrement tu te penches
Et tu lui dis: «Dors en repos!»
O bel arbre d'Abyssinie!
Ainsi, vers moi, penche ton front qui plie.
XI
Par une de ces nuits où l'étoile d'amour,
Isis, de son croissant dessinant le contour,
Dans le fleuve sacré mire son front de vierge,
Où les couples, guettant sa lueur de la berge,
Calculent en quel temps son cours recommencé
Doit la remettre aux bras du Soleil-fiancé.
XII
............ Le fleuve qui naguère
Glissait entre ses bords, garni des deux côtés
Par des palais de marbre et de riches cités,
Pareils à des joyaux sertis dans une chaîne,
Inondant à présent la vallée et la plaine,
Comme un géant qui sort de son lit brusquement,
S'étale et couvre tout de son flot écumant.
1865.
A MARGUERITE
A MADAME MARGUERITE DARDENNE DE LA GRANGERIE
SONNET I
Les poètes chinois, épris des anciens rites,
Ainsi que Li-Tai-Pé, quand il faisait des vers,
Mettent sur leur pupitre un pot de marguerites
Dans leurs disques montrant l'or de leurs cœurs ouverts.
La vue et le parfum de ces fleurs favorites,
Mieux que les pêchers blancs et que les saules verts,
Inspirent aux lettrés, dans les formes prescrites,
Sur un même sujet des chants toujours divers.
Une autre Marguerite, une fleur féminine,
Que dans le céladon voudrait planter la Chine,
Sourit à notre table aux regards éblouis,
Et pour la Marguerite, un mandarin morose,
Vieux rimeur abruti par l'abus de la prose,
Trouve encore un bouquet de vers épanouis.
19 juillet 1865.
A MARGUERITE
A MADAME MARGUERITE DARDENNE DE LA GRANGERIE
SONNET II
Il est, dans la légende, une vierge martyre,
Qui mène en laisse une hydre aux tortueux replis.
Près d'une roue à dents, tenant en main un lis,
L'Ange d'Urbin l'a peinte et le monde l'admire.
Aux prés, pousse une fleur, qu'en son naïf délire,
L'inquiète amoureuse avec ses doigts pâlis,
Questionne, comptant les pétales cueillis,
Et suspendant son âme au dernier qu'elle tire.
Mystérieusement dans son nid de satin,
Brûle un joyau sans prix qui porte un nom latin
Et dont le troupeau vil dédaigne le mérite.
Ne cherchez pas le mot de l'énigme à côté:
Martyre, fleur, joyau, vertu, parfum, beauté,
Tout cela simplement veut dire: MARGUERITE!
19 juillet 1866.
L'IMPASSIBLE
SONNET
La Satiété dort au fond de vos grands yeux;
En eux plus de désirs, plus d'amour, plus d'envie;
Ils ont bu la lumière, ils ont tari la vie,
Comme une mer profonde où s'absorbent les cieux.
Sous leur bleu sombre on lit le vaste ennui des Dieux,
Pour qui toute chimère est d'avance assouvie,
Et qui, sachant l'effet dont la cause est suivie,
Mélangent au présent l'avenir déjà vieux.
L'infini s'est fondu dans vos larges prunelles,
Et devant ce miroir qui ne réfléchit rien,
L'Amour découragé s'asseoit, fermant ses ailes.
Vous, cependant, avec un calme olympien,
Comme la Mnémosyne, à son socle accoudée,
Vous poursuivez, rêveuse, une impossible idée.
Chamarande, juillet 1866.
A L. SEXTIUS
ODE IV: TRADUITE D'HORACE
L'âpre hiver se dissipe aux souffles printaniers,
La barque oisive aux flots se livre;
L'étable et l'âtre enfin lâchent leurs prisonniers
Et le pré n'est plus blanc de givre.
Sous la lune déjà Vénus conduit le chœur;
Aux Nymphes les Grâces décentes,
Se mêlent dans la ronde, et Vulcain, plein d'ardeur,
Souffle les forges rougissantes.
C'est le temps d'entourer son front de myrtes verts
Ou de fleurs qu'avril renouvelle,
Et d'immoler à Faune, aux bois d'ombre couverts,
Le bouc ou, s'il lui plaît, l'agnelle.
La pâle mort, d'un pied égal, heurte taudis
Et palais.--O Sextius, songe
Combien les longs espoirs sont à l'homme interdits
La nuit et les Mânes--mensonge,
Et la cour de Pluton te réclament. Là-bas
Les dés ne font plus de monarque,
Et l'on n'admire plus le tendre Lycidas,
Que la vierge déjà remarque.
1866.
A L'IMPÉRATRICE
Suave et pur jasmin d'Espagne
Où se posa l'abeille d'or,
Une grâce vous accompagne
Et vous possédez un trésor;
Vous, le sourire de la force,
Le charme de la majesté,
Vous avez la puissante amorce
Qui prend les âmes--la bonté!
Et, derrière l'Impératrice
A la couronne de rayons,
Apparaît la consolatrice
De toutes les afflictions.
Sans que votre cœur ne l'entende
Il ne saurait tomber un pleur;
Quelle est la main qui ne se tende
Vers vous, du fond de son malheur?
Pensive, auguste et maternelle,
Tenant compte des maux soufferts,
Vous rafraîchissez de votre aile
Les feux mérités des enfers.
Ce n'est pas seulement vers l'ombre
Que va le regard de vos yeux,
Dans la cellule étroite et sombre
Faisant briller l'azur des cieux;
Ce regard que chacun implore,
Qui luit sur tous comme un flambeau,
S'arrête, plus touchant encore,
Quand il a rencontré le Beau.
L'enthousiasme y met sa flamme
Sans en altérer la douceur;
Si le génie est une femme,
Vous lui dites: «Venez, ma sœur,
«Je mettrai sur vous cette gloire
Qui fait les hommes radieux,
Ce ruban teint par la victoire,
Pourpre humaine digne des dieux!»
Et votre main d'où tout ruisselle
Sur le sein de Rosa Bonheur
Allumant la rouge étincelle,
Fait jaillir l'astre de l'Honneur!
II
Oh! quelle joie au séjour morne
Des pauvres Enfants détenus,
Limbes grises, tombeau que borne
Un horizon de grands murs nus.
Lorsque la porte qui s'entr'ouvre,
Laissant passer le jour vermeil,
A leurs yeux ravis vous découvre
Comme un ange dans le soleil!
Pour le penseur chose effrayante!
L'homme jetant à la prison
La faute encore inconsciente
Et le crime avant la raison!
Là sont des Cartouches en herbe
Dont les dents de lait ont mordu,
Comme un gâteau, le fruit acerbe
Qui pend à l'arbre défendu;
Des scélérats sevrés à peine;
De petits bandits de douze ans,
D'un mauvais sol mauvaise graine,
Tous coupables mais innocents!
Hélas! pour beaucoup la famille
Fut le repaire et non le nid,
La caverne où gronde et fourmille
Le monde fauve qu'on bannit.
Vous arrivez là, douce femme,
Lorsque sommeille encor Paris,
Faisant l'aumône de votre âme
A ces pauvres enfants surpris.
Vous accueillez leur plainte amère
Leur long désir de liberté,
Et chacun d'eux vous croit sa mère
A se voir si bien écouté.
Vous leur parlez de Dieu, de l'homme,
Du saint travail et du devoir,
Des grands exemples qu'on renomme,
Du repentir qui suit l'espoir;
Et la prison tout éblouie
Par la céleste vision,
De la lumière évanouie
Conserve longtemps un rayon!
III
Il est d'autres cités dolentes
Que d'autres Dante décriront;
Les heures s'y traînent bien lentes,
La faute a la rougeur au front.
Là gémissent les vierges folles
Qui vont sans lampe dans la nuit;
Les paresseuses aux mains molles
Que l'éclat d'un bijou séduit;
La coupable, presque novice,
Trébuchée au chemin glissant,
Et toutes celles que le vice
Sur son char emporte en passant.
Sans craindre pour vos pieds la fange,
Vous traversez ces lieux maudits,
Comme en enfer, un bel Archange
Qui descendrait du Paradis.
Vous visitez dortoirs, chapelle,
Et la cellule et l'atelier,
Allant où chacun vous appelle
Et ne voulant rien oublier.
Si, dans la triste infirmerie,
Au chevet, où râle la mort,
Vous trouvez une sœur qui prie,
L'innocence près du remord,
Vous ployez les genoux, et l'âme,
Dont l'aile bat pour le départ,
Croit voir resplendir Notre-Dame
A travers son vague regard.
Lorsque se tait la litanie,
Vous vous penchez pour mieux saisir
Sur les lèvres de l'agonie
Le suprême et secret désir.
La jeune mourante, éperdue,
Qui ne parlait plus qu'avec Dieu,
D'une voix à peine entendue
Confie à votre cœur son vœu.
Cet humble vœu, dernier caprice,
Est recueilli pieusement,
Et de l'enfant l'Impératrice
Exécute le testament.
15 août 1866.
A CLAUDIUS POPELIN
SONNET
Le Temps efface l'Art avec un doigt trop prompt,
Et l'Éternité manque à la forme divine.
Le Vinci sous son crêpe à peine se devine,
Et de Monna Lisa l'ombre envahit le front.
Ce que nos yeux ont vu, bien peu d'yeux le verront.
On cherche au Vatican Raphaël en ruine,
Michel-Ange s'éteint aux murs de la Sixtine,
Comme Apelle et Zeuxis ils s'évanouiront.
Mais toi, mon Claudius, tu fixes ta pensée;
Tel que l'ambre une fleur, l'immarcescible émail
Contre les ans vaincus abrite ton travail.
Des reflets de l'iris ton œuvre est nuancée,
L'ardente transparence y luit sur le paillon,
Et chez toi l'Idéal a toujours son rayon.
1866.
A INGRES
SONNET
(En réponse à l'envoi d'un fragment de l'_Apothéose d'Homère_)
Du plafond où, les pieds sur le blanc escabeau,
Trône Homère, au milieu de l'immortelle foule
Dont le chœur dans l'azur s'étage et se déroule,
Pour m'en faire présent tu coupas un lambeau.
Merci, maître invaincu, prêtre fervent du beau,
Qui de la forme pure as conservé le moule,
Et seul, resté debout dans ce siècle qui croule,
De l'antique idéal tiens toujours le flambeau!
Tes nobles fils, Eschyle, Euripide et Sophocle,
Descendus de ton ciel pour rayonner chez moi,
Déposent leurs lauriers et leurs vers sur un socle;
Et mon humble logis, devenu, grâce à toi,
Riche comme un palais et sacré comme un temple,
Pour ces hôtes divins est à peine assez ample!
1866.
LE ROSE
SONNET
Je connais tous les tons de la gamme du rose,
Laque, pourpre, carmin, cinabre et vermillon.
Je sais ton incarnat, aile du papillon,
Et les teintes que prend la pudeur de la rose.
A Grenade, des bords que le Xénil arrose
J'ai, sur le Mulhacen lamé de blanc paillon,
Vu la neige rosir sous le dernier rayon
Que l'astre, en se couchant, comme un baiser y pose.
J'ai vu l'aurore mettre un doux reflet pourpré
Aux Vénus soulevant le voile qui leur pèse,
Et surpris dans les bois la rougeur de la fraise.
Mais le rose qui monte à votre front nacré
Au moindre madrigal qu'on vous force d'entendre
De la fraîche palette est le ton le plus tendre.
1867.
L'HIRONDELLE
SONNET
Je suis une hirondelle et non une colombe,
Ma nature me force à voltiger toujours.
Le nid où des ramiers s'abritent les amours,
S'il y fallait couver, serait bientôt ma tombe.
Pour quelques mois, j'habite un créneau qui surplombe,
Et vole, quand l'automne a raccourci les jours,
Pour les blancs minarets quittant les noires tours,
Vers l'immuable azur d'où jamais pleur ne tombe.
Aucun ciel ne m'arrête, aucun lieu ne me tient,
Et dans tous les pays je demeure étrangère;
Mais partout de l'absent mon âme se souvient.
Mon amour est constant, si mon aile est légère,
Et sans craindre l'oubli, la folle passagère
D'un bout du monde à l'autre au même cœur revient.
1867.
L'ODALISQUE A PARIS
A MADAME RIMSKI KORSAKOW
Est-ce un rêve? Le harem s'ouvre,
Bagdad se transporte à Paris,
Un monde nouveau se découvre
Et brille à mes regards surpris.