Pardonnez mon luxe barbare,

Bariolé d'argent et d'or;

J'ignorais tout, un maître avare

M'enfouissait comme un trésor.

A l'Orient mon élégance

Laissant son antique oripeau,

Saura bientôt faire une ganse

Et mettre un semblant de chapeau.

A tout retour je suis rebelle,

Qu'Oshman cherche une autre houri!

Il est ennuyeux d'être belle,

Incognito, pour son mari!

1867.

A CHARLES GARNIER

(Réponse à une invitation à dîner)

ÉPITRE MONORIME

Garnier, grand maître du fronton,

De l'astragale et du feston,

Demain, lâchant là mon planton,

Du fond de mon lointain canton,

J'arriverai, tardif piéton,

Aidant mes pas de mon bâton,

Et précédé d'un mirliton,

Duilius du feuilleton,

Prendre part à ton gueuleton,

Qu'arrosera le piqueton.

Sans gants, sans faux col en carton,

Sans poitrail à la Benoîton,

Et sans diamants au bouton,

Ce qui serait de mauvais ton,

Je viendrai, porteur d'un veston

Jadis couleur de hanneton,

Sous mon plus ancien hoqueton.

Que ce soit poule ou caneton,

Perdreaux truffés ou miroton,

Barbue ou hachis de mouton,

Pâté de veau froid ou de thon,

Nids d'hirondelles de Canton,

Ou gousse d'ail sur un croûton,

Pain bis, galette ou _panaton_[3],

Fromage à la pie ou stilton,

Cidre ou pale-ale de Burton,

Vin de Brie ou branne-mouton,

Pedro-jimenès ou corton,

Chez Lucullus ou chez Caton,

Avalant tout comme un glouton,

Je m'en mettrai jusqu'au menton,

Sans laisser un seul rogaton

Pour la desserte au marmiton.

Pendant ce banquet de Platon,

Mêlant Athène à Charenton,

On parlera de Wellington

Et du soldat de Marathon,

D'Aspasie et de Mousqueton,

Du dernier rôle de Berton,

Du Prêtre-Jean et du Santon.

De jupe à traîne et de _chiton_[4],

De Monaco près de Menton,

De Naple et du ministre Acton,

De la Sirène et du Triton,

D'Overbeeck et de Bonnington;

Chacun lancera son dicton,

Tombant du char de Phaéton

Aux locomotives Crampton,

De l'_Iliade_ à l'_Oncle Tom_,

De Paul de Kock à Mélanchthon,

Et de Babylone à Boston.

Dans le bruit, comment saura-t-on

Si l'on parle basque ou teuton,

Haut-allemand ou bas-breton?

Puis, vidant un dernier _rhyton_[5],

Le ténor ou le baryton,

Plus faux qu'un cornet à piston,

Qu'une crécelle ou qu'un jeton,

S'accompagnant du _barbiton_,

Sur l'air de _Ton taine ton ton_,

Chantera Philis et Gothon,

Jusqu'à l'heure où le vieux Tithon

Ote son bonnet de coton.

Mais c'est trop pousser ce centon

A la manière d'Hamilton,

Où, voulant ne rimer qu'en _ton_,

J'ai pris pour muse Jeanneton;

Dans mon fauteuil à capiton,

En casaque de molleton,

Je m'endors et je signe: _Ton_

_ami_ THÉOPHILE GAUTIER.

28 octobre 1867.

[3] Sorte de gâteau milanais.

[4] Tunique grecque.

[5] Vase antique en forme de corne.

LA FUMÉE

SONNET

Souvent nous fuyons en petit coupé,

Car chez moi toujours la sonnette grince,

Et les visiteurs qu'en vain l'on évince

Chassent le plaisir de mon canapé.

Couple par l'amour et l'hiver groupé,

Nous nous serrons bien, car la bise pince;

Sur mon bras se cambre un corps souple et mince,

D'un châle à longs plis bien enveloppé.

Dans une voiture au pas et fermée,

Pour nous embrasser, il serait bourgeois,

De baisser le store au milieu du Bois;

J'allume un cigare et ma bien-aimée

Un papelito roulé par ses doigts,

Et l'Amour, pour voile, a cette fumée.

1868.

PROMENADE HORS DES MURS

SONNET

(D'après une eau-forte de Leys)

Une ville gothique, avec tout son détail,

Pignons, clochers et tours, forme la perspective;

Par les portes s'élance une foule hâtive,

Car déjà le printemps des prés verdit l'émail.

Le bourgeois s'endimanche et quitte son travail;

L'amoureux par le doigt tient l'amante craintive,

D'une grâce un peu raide, ainsi que sous l'ogive

Une sainte en prison dans le plomb d'un vitrail.

Quittant par ce beau jour, bouquins, matras, cornues,

Le docteur Faust, avec son _famulus_ Wagner,

S'est assis sur un banc et jouit du bon air.

Il vous semble revoir des figures connues:

Wohgemuth et Cranach les gravèrent sur bois,

Et Leys les fait revivre une seconde fois.

25 octobre 1868.

UN DOUZAIN DE SONNETS

SONNET--DÉDICACE

Aux temps païens, toujours devant les temples fume

L'hécatombe, des dieux apaisant le courroux.

Vénus veut cent ramiers, Jupiter, cent bœufs roux;

Pour ma déesse, moi, je n'ai rien qu'une plume!

Et j'ose dans l'azur, dont l'encens fait la brume

Chez les Olympiens, m'élever jusqu'à vous,

Et sur le blanc autel de vos divins genoux

Déposer en tremblant l'ex-voto d'un volume.

Votre nom tutélaire, au frontispice luit,

Chaque sonnet l'enchaîne au sonnet qui le suit;

Tel un bracelet d'or dont l'agrafe est fermée.

Par vos perfections mes défauts sont couverts,

Et sur votre portrait, s'enchâssant en camée,

Rayonne la beauté qui manque dans mes vers!

24 avril 1869.

SONNET I

MILLE CHEMINS, UN SEUL BUT

Hôte pour quelques jours de votre beau domaine,

Voyant le gai soleil qui dore le matin

Et perce d'un rayon les feuilles de satin,

Je descends dans le parc et tout seul m'y promène.

On pense aller bien loin, mais tout sentier ramène,

Quand il vous a montré le village lointain,

A travers prés et bois, par un contour certain,

Au portique où César a mis l'aigle romaine,

A la blanche villa, votre temple d'été,

Où, lasse du fardeau de la divinité,

Vous daignez n'être plus que la bonne princesse;

Ainsi fait mon esprit, trompé dans ses détours;

Il croit poursuivre un rêve interrompu sans cesse,

Et devant votre image il se trouve toujours!

Saint-Gratien.

SONNET II

NE TOUCHEZ PAS AUX MARBRES

Il se peut qu'au Musée on aime une statue,

Un secret idéal par Phidias sculpté;

Entre elle et vous, il naît comme une intimité;

Vous venez, la déesse à vous voir s'habitue.

Elle est là, devant vous, de sa blancheur vêtue,

Et parfois on oublie, admirant sa beauté,

La neigeuse froideur de la divinité

Qui de son regard blanc, trouble, fascine et tue.

Elle a semblé sourire, et, plus audacieux,

On se dit: «L'Immortelle est peut-être une femme!»

Et vers la main de marbre on tend sa main de flamme.

Le marbre a tressailli, la foudre gronde aux cieux!.....

Vénus est indulgente, elle comprend, en somme,

Que le désir d'un Dieu s'allume au cœur d'un homme!

4 avril 1867.

SONNET III

BAISER ROSE, BAISER BLEU

A table, l'autre jour, un réseau de guipure,

Comme un filet d'argent, sur un marbre jeté,

De votre sein, voilant à demi la beauté,

Montrait, sous sa blancheur, une blancheur plus pure.

Vous trôniez parmi nous, radieuse figure,

Et le baiser du soir, d'un faible azur teinté,

Comme au contour d'un fruit, la fleur du velouté,

Glissait sur votre épaule, en mince découpure.

Mais la lampe allumée et se mêlant au jeu,

Posait un baiser rose, auprès du baiser bleu;

Tel brille au clair de lune, un feu dans de l'albâtre.

A ce charmant tableau, je me disais, rêveur,

Jaloux du reflet rose et du reflet bleuâtre:

«O trop heureux reflets, s'ils savaient leur bonheur!»

Saint-Gratien, 25 juillet 1867.

SONNET IV

LA VRAIE ESTHÉTIQUE

Nous causions sur le beau, lui savant, moi poëte;

Au galbe de l'amphore, il préférait le vin,

Il appelait le style, un grelot creux et vain,

Et la rime, un écho dont le sens s'inquiète.

Je répondais: «La forme, aux yeux donne une fête!

Qu'il soit plein de Falerne ou d'eau prise au ravin,

Qu'importe! si le verre a le profil divin!

Le parfum envolé, reste la cassolette.»

Vous écoutiez, rêveuse, et mon œil voyageant

Pendant que je cherchais un argument quelconque,

Suivait, sur les coussins, vos beaux pieds s'allongeant.

Tels les pieds de Vénus au rebord de sa conque,

Une écume de plis caressait leur contour,

Et semblait murmurer: Le vrai beau, c'est l'amour!

Paris.

SONNET V

BONBONS ET POMMES VERTES

Comme un enfant gâté, gorgé de sucreries,

Se rebute, et convoite avec des yeux ardents

La pomme acide et verte où s'agacent les dents,

L'âpre fruit de la haie et les nèfles aigries,

Vous avez en horreur le miel des flatteries,

Les fades madrigaux dans la bouche fondants,

Bonbons, plâtre au dehors et sirop au dedans,

Et ne prenez plus goût qu'au fiel des railleries.

Vous préférez aux fleurs les piquants des chardons,

Demandant qu'on «vous blâme et non pas qu'on vous loue.»

Vous que le ciel se plut à combler de ses dons.

Par où vous attaquer? je ne sais, je l'avoue;

Et laissant retomber mes flèches au carquois,

Je vous désobéis pour la première fois!

12 février 1868.

SONNET VI

LE PIED D'ATALANTE

Ce petit pied, plus vif que le pied d'Atalante,

Qu'à Trianon vantaient vos amis assemblés,

Sans la courber, marchant sur la tête des blés,

Et qui fait de l'oiseau trouver l'aile trop lente,

Ce pied que l'amour suit sous la robe volante,

Et qui ne laisse pas dans les chemins sablés

La trace qu'à jamais, gardent les cœurs troubles,

Vous m'en avez promis, l'empreinte ressemblante.

Comme serre-papiers sur mes vers se posant,

De l'étroit brodequin la semelle d'ivoire,

Empêchera le vent d'emporter mon grimoire.

Et mes vers germeront sous ce poids caressant,

Comme on voit, dans un pré que foule une déesse,

Naître et s'ouvrir les fleurs sous le pied qui les presse!

Trianon, 1867.

SONNET VII

L'ETRENNE DU POÈTE

Pour vous, au jour de l'an, je rêvais quelque étrenne,

Moi, le rêveur obscur, admis à votre cour,

Un respect prosterné mêlé d'un humble amour,

C'est un mince joyau dans l'écrin d'une reine.

Que peut le ver rampant pour l'étoile sereine,

Le caillou pour la perle et l'ombre pour le jour?

L'étoile ignore l'homme, et, de son bleu séjour,

Le soleil ne voit pas la terre qu'il entraîne!

Mais vous, dont la douceur attendrit la beauté,

Parfois de cet Olympe où trône la déesse

Vous abaissez sur nous un regard de bonté.

Et vous respirerez, indulgente princesse,

Ce pauvre grain de nard, mon unique trésor,

Que font brûler mes vers, comme un encensoir d'or.

1er janvier 1868.

SONNET VIII

LES DÉESSES POSENT

Parfois, une déesse pose,

(Hébert du moins s'en est vanté)

Entr'ouvrant son voile argenté

Dans un reflet d'apothéose.

Votre portrait prouve la chose

Par son air de divinité;

César y mit la majesté,

Et Vénus le sourire rose.

Des perles à l'éclat tremblant

Ruissellent sur votre col blanc,

Comme des gouttes de lumière.

Mais si le collier vous manquait,

Vous seriez dans une chaumière

Reine encore avec un bouquet!

18 mars 1868.

SONNET IX

D'APRÈS VANUTELLI

A la Piazetta, sous l'ombre des portiques,

Vanutelli nous montre en leur costume ancien,

Dames et jeunes gens à l'air patricien,

Causant entr'eux d'amour ou d'affaires publiques.

Hors du cadre, évoqués par des charmes magiques,

On croit voir des portraits de Giorgione ou Titien

Qui, sous le velours noir du loup vénitien,

Ébauchent, comme au bal, des intrigues obliques.

Les pigeons de Saint-Marc s'abattent à leurs pieds

Avec roucoulements et frémissements d'ailes;

Près des galants trompeurs, sont les oiseaux fidèles!

Seigneurs, dames, pigeons, par vous sont copiés

D'une touche à la fois si libre et naturelle,

Qu'on dirait le tableau fait d'après l'aquarelle!

1869.

SONNET X

L'ÉGRATIGNURE

Quand vous vîntes Dimanche en déesse parée,

Avec tous vos rayons éblouir votre cour,

Chacun disait, voyant ce buste au pur contour:

«C'est Vénus de Milo d'une robe accoutrée!»

Mais votre épaule était d'un trait rouge effleurée,

Tel le ramier blanc saigne aux serres de l'autour,

Telle rosit la neige aux premiers feux du jour;

Le carmin s'y mêlait à la pâleur nacrée.

Quelle audace a rayé ce marbre de Paros?

Vous en donniez la faute à l'épaulette étroite,

Mais moi j'en accusais la flèche d'or d'Eros;

Il vous visait au cœur; la pointe maladroite,

(Car le dieu tremblait fort devant tant de beauté).

N'atteignit pas le but et glissa de côté!

21 avril 1869.

SONNET XI

LA MÉLODIE ET L'ACCOMPAGNEMENT

La beauté, dans la femme, est une mélodie

Dont la toilette n'est que l'accompagnement.

Vous avez la beauté.--Sur ce motif charmant,

A chercher des accords votre goût s'étudie;

Tantôt c'est un corsage à la coupe hardie

Qui s'applique au contour, comme un baiser d'amant,

Tantôt une dentelle au feston écumant,

Une fleur, un bijou, qu'un reflet incendie.

La gaze et le satin ont des soirs triomphants;

D'autres fois une robe, avec deux plis de moire,

Aux épaules vous met deux ailes de victoire.

Mais de tous ces atours, ajustés ou bouffants,

Orchestre accompagnant votre grâce suprême,

Le cœur, comme d'un air, ne relient que le thème!

23 avril 1869.

SONNET XII

LA ROBE PAILLETÉE

Quelle toilette hier! Une robe agrafée

D'un nœud de diamants, air tramé, vent tissu,

Où de ses doigts d'argent la lune avait cousu

Le paillon qui luisait sur la jupe étoffée!

D'étoiles en brillants négligemment coiffée,

Vous redonniez des feux à chaque éclair reçu.

Mab et Titania semblaient à votre insu,

Avoir semé sur vous tout leur écrin de fée.

Sur les fils de la Vierge, aérien réseau,

Telle, dans les prés blancs, brille la goutte d'eau,

Ou la rosée aux fleurs, quand l'aube les irise.

Reste d'un deuil de cour, un trait noir circulait

Sous ce scintillement, pareil à ce filet

Qui tourne dans le pied des verres de Venise!

Avril 1869.

L'ESCLAVE NOIR

STANCES

Sur une aquarelle de la princesse M***

Un bel esclave à peau d'ébène,

Mohammed ou bien Abdallah,

Pour mon musée, heureuse aubaine,

Vient du pays de: _la Fellah_.

Comme elle, il habitait le Caire,

Tout en fumant son latakieh,

Il la voyait passer naguère

Sur la place de l'Esbékieh.

Elle si blanche sous son masque,

Lui si lumineusement noir;

L'une agaçant l'amour fantasque

Et l'autre en plein se laissant voir.

Faveur charmante, honneur insigne:

Mais voudra-t-il servir chez nous,

Ce glorieux nègre que signe

Une main qu'on baise à genoux?

14 janvier 1869.

A CLAUDIUS POPELIN

SONNET II

Écrit sur un exemplaire de _la Mode_.

Sous ce petit format commode,

Un grand problème est agité:

On y cherche si la beauté

Peut s'arranger avec la mode.

Notre art, à tort, répète l'ode

Que, dans sa blanche nudité,

Chanta la jeune antiquité;

Il faut qu'aux temps l'on s'accommode.

Dans nos bals, aujourd'hui, Vénus

Gonflerait ses charmes connus

Du mensonge des crinolines;

Elle aurait guipures, malines,

Une traîne à son cotillon,

Et pour ceste un tatafouillon!

Août 1869.

SONNET

Vous étiez sous un arbre, assise en robe blanche,

Quelque ouvrage à la main, à respirer le frais.

Malgré l'ombre, pourtant, des rayons indiscrets

Pénétraient jusqu'à vous, filtrant de branche en branche.

Ils jouaient sur le sein, sur le col, sur la hanche;

Vous reculiez le siége et puis, l'instant d'après,

Pleuvaient d'autres rayons sur vos divins attraits

Comme des gouttes d'eau d'une urne qui s'épanche.

Apollon, Dieu du jour, essayait de poser

Son baiser de lumière à vos lèvres de rose:

--Un ancien, de la sorte, eût expliqué la chose.--

Trop vif était l'amour, trop brûlant le baiser,

Et, comme la Daphné des Fables de la Grèce,

La mortelle, du Dieu repoussait la caresse.

LE SONNET

A maître Claudius Popelin, émailleur et poëte.

SONNET III

Les quatrains du Sonnet sont de bons chevaliers

Crêtés de lambrequins, plastronés d'armoiries,

Marchant à pas égaux le long des galeries

Ou veillant, lance au poing, droits contre les piliers.

Mais une dame attend au bas des escaliers;

Sous son capuchon brun, comme dans les féeries,

On voit confusément luire les pierreries,

Ils la vont recevoir, graves et réguliers.

Pages de satin blanc, à la housse bouffante,

Les tercets, plus légers, la prennent à leur tour

Et jusqu'aux pieds du Roi conduisent cette infante.

Là, relevant son voile, apparaît triomphante

La _Belle_, la _Diva_, digne qu'avec amour

Claudius, sur l'émail, en trace le contour.

14 juillet 1870.

SONNET

J'aimais autrefois la forme païenne;

Je m'étais créé, fou d'antiquité,

Un blanc idéal de marbre sculpté

D'hétaïre grecque ou milésienne.

Maintenant j'adore une Italienne,

Un type accompli de modernité,

Qui met des gilets, fume et prend du thé,

Et qu'on croit Anglaise ou Parisienne.

L'amour, de mon marbre a fait un pastel,

Les yeux blancs ont pris des tons de turquoise,

La lèvre a rougi comme une framboise,

Et mon rêve grec dans l'or d'un cartel,

Ressemble aux portraits de rose et de plâtre

Où la Rosalba met sa fleur bleuâtre.

1870.

LE VINGT-SEPT MAI

POUR L'ANNIVERSAIRE DE NAISSANCE DE LA PRINCESSE M...

Paris brûle, la flamme à l'horizon s'élève;

Cependant mai revient, mai rose et parfumé,

Ramenant avec lui l'anniversaire aimé,

Date chère où revit incessamment mon rêve.

Le sang coule!...., aux bourgeons monte la jeune séve,

Et l'azur luit au ciel par la poudre enfumé;

Les oiseaux ont repris leur chant accoutumé,

Comme si le canon ne tonnait pas sans trêve.

Et moi je pense à vous à travers ma douleur;

Saint-Gratien m'apparaît aux bosquets de Versailles:

Du souvenir sacré rien ne distrait mon cœur.

Mais mon humble jardin, dont croulent les murailles,

N'a rien à vous offrir, tout criblé de mitrailles,

Dans un éclat d'obus que cette pauvre fleur.

Versailles, 27 mai 1871.

SONNET

Un ange chez moi parfois vient le soir

Dans un domino d'Hilcampt ou Palmyre,

Robe en moire antique avec cachemire,

Voilette et chapeau faisant masque noir.

Ses ailes ainsi, nul ne peut les voir,

Ni ses yeux d'azur où le ciel se mire;

Son joli menton que l'artiste admire,

Un bouquet le cache ou bien un mouchoir.

Mon petit lit rouge à colonnes torses

Ce soir-là se change en bleu paradis;

Un rayon d'en haut dore mon taudis.

Et quand le plaisir a brisé nos forces,

Nonchalant entr'acte à la volupté,

Nous fumons tous deux en prenant le thé.

APRÈS LA BATAILLE

SONNET--BOUT-RIMÉ

Quel silence à présent sur ce morne--terrain

Où la mêlée hier hurlait dans la--fumée!

Il ne reste plus rien de cette grande--armée,

Que des affûts brisés et des fragments--d'airain.

La bataille perdue importe au--souverain,

Mais toujours l'amoureux chante à la bien--aimée

Cette chanson de Mai, dont toute âme est--charmée;

Toujours le soleil luit sur les vignes du--Rhin,

Toujours le rossignol pour la rose--soupire;

Que l'aigle bicéphale ou l'aigle de--l'empire

Sur le drapeau palpite au sommet du--donjon,

Sur les monts, dont les os changent la plaine en--butte,

La nature éternelle et que rien ne--rebute,

Étend un vert linceul fait de mousse et de--jonc!

A MAXIME DU CAMP

SONNET

Le charmant cadeau! cachet et papier,

Cire de London, canif, plumes d'oie,

Plumes de Perry dont le bec flamboie!

Comment, cher ami, te remercier!

Mais en attendant je veux gribouiller

Ce petit sonnet qu'en hâte je ploie

Dans une enveloppe, et que je t'envoie

Par un Azolin devenu portier!

Comme un vrai dandy, grâce à ces richesses,

Sur vélin anglais, aux blanches duchesses

Désormais je puis glisser un poulet,

Et sceller les vers qu'écrit le poëte

Sur le champ d'azur du papier _cream laid_,

Avec la devise empruntée à Gœthe!

ALLITÉRATIONS

IMITÉES DE CELLES DU ROMANCERO

Monté sur son fidèle barbe

Vêtu d'un albornez d'āzūr,

Emblème d'amour et de foi,

Le vaillant Grenadin Gāzūl

Passait sur la Vivarambla.

Il était si beau que chācūn

Se retournait en le voyant.

A son balcon, Fatmé lā brūne

Prenait le frais avec ses femmes.

Le More au milieu de lā rūe

Arrêtant son cheval lancé,

Sur ses étriers d'or s'āssūre,

Et, se haussant jusqu'au balcon,

Dit:--Toi qui luis comme lā lūne

Au milieu des étoiles d'or,

Fatmé, perle de la nātūre,

Fleur du Xenil et de l'Espagne,

Réponds à mes feux je t'āssūre,

Par jour, trois têtes de chrétien!

--Sur mes genoux, vaillant Gāzūl,

Pose la tienne chaque soir,

Et je te promets, sans pārjūre,

De t'adorer jusqu'au matin!

A UNE JEUNE AMIE

Quand je fis connaissance avec votre famille,

A Marbœuf, au jardin de son cèdre si fier,

(Ce souvenir pour moi semble dater d'hier),

Madame, vous n'étiez qu'une petite fille.

Je revins; vous grimpiez encor sur les genoux,

Mais déjà dans votre œil brillait un feu plus tendre;

La curiosité qui cherchait à comprendre

Rendait vos jeux d'enfant moins bruyants et plus doux.

Le temps de renverser quelques urnes de prose

Dans ce tonneau percé qu'on nomme feuilleton,

Et l'enfant était femme, et déjà le bouton

Trahissait en s'ouvrant les pudeurs de la rose.

Poussé d'un vague ennui, j'allai vers d'autres cieux...

Et voici qu'au foyer nous nous trouvons encore,

Vous, bel arbuste en fleur qu'un frais bourgeon décore

Vous, toujours jeune fille, et moi déjà bien vieux.

SONNET

Mon œil, sur le cadran toujours fixé, calcule

Quand l'heure au pas boîteux qui s'endort en chemin,

Posant son doigt d'acier sur le chiffre romain

Fera chanter le timbre au cœur de la pendule.

Le balancier palpite et l'aiguille circule,

Mais le jour ne vient pas!--Une invisible main

Arrête le marteau qui sonnera demain;

Sur sa route d'émail le Temps bronche et recule.

Il n'en est pas ainsi quand je suis près de vous,

Je m'assieds à vos pieds, j'embrasse vos genoux,

Je mire mes yeux noirs dans vos blondes prunelles.

Votre main sur mon front, vous me dites des mots

Que personne ne sait, pour endormir mes maux;

--L'heure devient minute et fuit à tire d'ailes!

JETTATURA

FRAGMENT DE POËME

C'est le soir, le couchant allumant ses fournaises

Semble un fondeur penché qui ravive des braises;

Comme un bouclier d'or à la forge rougi,

Par un brouillard sanglant le soleil élargi

Plonge dans un amas de nuages étranges

Qui font traîner sur l'eau la pourpre de leurs franges

Le rivage est désert;--pour tout bruit l'on entend

La respiration du gouffre haletant.

Le vent souffle; la mer, contre l'écueil qui fume,

Pousse le blanc troupeau de ses coursiers d'écume.

Ils montent à l'assaut, pêle-mêle nageant,

Se dressant, secouant leur crinière d'argent,

Éparpillant en l'air leur queue échevelée,

Se mordant au poitrail, comme dans la mêlée,

Enivrés du combat, se mordent des chevaux

Au timon d'un quadrige attelés et rivaux,

Mais le roc fait crouler leur folle armée en pluie

Et semble au bord du gouffre un nageur qui s'essuie.

Tel un grand nom, battu des sots et des jaloux,

Voit à ses pieds se fondre et se perdre leurs coups.

En montant au sommet de la haute falaise

D'où sur la pleine mer le regard plane à l'aise,

N'apercevez-vous pas, là-bas, à l'horizon

Où du jour qui s'éteint luit le dernier tison,

Un point presque effacé?

Sans doute une mouette

Faisant au bout d'un flot sa folle pirouette;

De l'ouragan futur, un albatros, joyeux,

Une aile dans la mer et l'autre dans les cieux;

Ou bien une dorade, un requin en voyage

Trahissant à fleur d'eau son dos gris qui surnage...

Non pas.--C'est un steamer et déjà l'on peut voir,

Comme au cimier d'un casque un long panache noir,

S'écheveler au vent l'aigrette de fumée

Que pousse la vapeur de sa gueule enflammée.

Le voilà qui s'approche et se range aux îlots,

Et sa roue a cessé de souffleter les flots.

Du navire immobile un canot se détache.

L'eau, qui s'enfle et s'abaisse, et le montre et le cache

Par instants, dans l'abîme on le croit englouti;

Mais de l'âcre vallon péniblement sorti,

Bientôt il reparaît à la crête des lames,

Ouvrant et refermant l'éventail de ses rames.

Auprès du gouvernail, morne, silencieux,

Dans sa cape embossé, le chapeau sur les yeux,

Un jeune homme est assis. Comme un peuple en tumulte

Autour d'un Dieu, les flots lui crachent leur insulte;

Le vent de son manteau fait palpiter les plis;

L'esquif tremble et se plaint sous les coups du roulis;

Il rêve, et, tout entier à ses noires chimères,

Penche son front qui luit sous les perles amères.

L'on approche du bord, déjà les avirons

Battent l'eau qui les fuit sur des rhythmes moins prompts;

De sa quille d'airain rayant le sable humide,

L'esquif s'est arrêté. D'un bond leste et rapide

L'étranger saute à terre, et, faisant quelques pas,

Gagne une place sèche où la mer n'atteint pas,

Puis, d'un geste royal, jette aux marins sa bourse.

Remis à flot, l'esquif, comme un cheval de course

Secouant l'écuyer à son mors suspendu,

Part.--L'étranger, debout sur son rocher ardu,

Avant d'aller plus loin se retourne et regarde.

Poésies Complètes - Tome 2 · 第 8 / 10 段