Une grande journée en Pologne connue,

Ce fut lorsque naquit à Jagellon un fils:

Toute la nation célébra sa venue

Avec de joyeux cris.

En ce temps-là Witold, achevant de soumettre

Les Russiens du Wolga combattus vaillamment.

Revint, et salua le jeune roi son maître

D'un tendre embrassement.

Soulevant hautement l'enfant à tête blonde,

Il dit ceci: «Seigneur de la terre et des cieux,

Faites que ce cher prince en tous pays du monde

Devienne glorieux.»

Ici l'on apporta des cadeaux de baptême.

Witold donna les siens: et puis dans un berceau

Coulé de pur argent, il déposa lui-même

Le petit roi nouveau.

Il l'élevait à bien défendre la patrie;

Mais la mort, quand l'enfant eut douze ans, l'emporta.

Et Jagellon le vieux s'en allant de la vie,

Sur son trône il monta.

Des viles passions il évita l'empire,

De Chobry dignement il suivit le chemin;

Il tint l'état en bride, et le sut bien conduire

Avec sa forte main.

Ceux de Poméranie, et ceux de Moldavie,

Et ceux de Valachie, en foule accouraient tous

Comme à leur roi, devant son trône, à Varsovie,

Plier les deux genoux.

Voyant comme c'était un prince grand et brave,

Pour avoir son appui, le peuple des Hongrois

Lui fit porter en pompe, ainsi qu'un humble esclave,

La couronne des rois.

Son pouvoir s'affermit; et lorsque dans Byzance

Le trône des Césars chancelle, prés de choir,

Rome et le monde entier dans sa seule vaillance

Mettent tout leur espoir.

Son nom roule et grossit ainsi qu'une avalanche,

Aux Turcomans domptés il fait mordre le sol,

Devant ses pas vainqueurs avec lui l'aigle blanche

Porte en tous lieux son vol.

Quand il prit son chemin par le pays des Slaves,

Ceux-ci voyant pareils leur langage et leur foi,

Sous le joug étranger fatigués d'être esclaves,

Le saluèrent roi.

Trop heureux si, content de régner avec gloire,

Sur les peuples nombreux à son trône soumis,

Il eût su maîtriser ses ardeurs de victoire

Comme ses ennemis.

Le fidèle conseil souvent lui disait: «Sire,

Assez comme cela, c'est assez de hauts faits.

Vaincre est beau; mais la gloire est plus grande, à vrai dire,

Qu'on gagne dans la paix.»

Mais Rome parlait haut à couvrir ce langage;

Le monde l'appelait; et, de tout oublieux,

Il part, et, sous Varna, contre les Turcs engage

Un combat périlleux.

Les plus terribles coups, épouvante et mort pâle

Allaient dans la mêlée où son glaive avait lui,

Et tous ceux que touchait sa cuirasse royale

Tombaient fauchés par lui.

Pour finir le combat que sa valeur prolonge,

Les Spahis, à grands cris, contre lui fondent tous,

Et dans son front privé du casque la mort plonge

Avec leurs mille coups.

Wladislas est tombé. Sous sa pesante armure

La terre pousse un triste et sourd gémissement

Mort, la menace vit encor sur sa figure

Crispée horriblement

Comme le Marcellus d'Auguste et de Livie,

Qui ne fit que briller sur le monde et mourut,

Notre Varnénien, dans l'avril de sa vie,

Brilla, puis disparut.

Avril 1834.

PERPLEXITÉ

J'ai donné ma parole.--Allez, fermez la porte;

Attachez-moi les pieds de peur que je ne sorte,

Et dites qu'on me donne une tasse de thé.

S'il vient un créancier,--vous les devez connaître,--

Il le faut avec soin jeter par la fenêtre,

Car je veux aujourd'hui rêver en liberté.

Si quelque femme vient, petit pied, main petite,

Qu'elle s'appelle Anna, Lisette ou Marguerite,

Ouvrez:--Qui fermerait sa porte à la beauté?

Chastes muses,--ô vous qui savez toutes choses,

Ce qui fait l'incarnat des vierges et des roses,

Ce qui fait la pâleur des lis et des amants;

Vous qui savez de quoi les petits enfants rêvent,

Quel sens ont les soupirs qui dans les bois s'élèvent,

Et cent mille secrets on ne peut plus charmants;

O muses!--savez-vous ce que je m'en vais dire?

Je n'ai ni violon, ni guitare, ni lyre,

Et n'entends pas grand'chose au style des romans;

Et cependant il faut, car l'éditeur y compte,

Tirer de ma cervelle une ballade, un conte,

Je ne sais quoi de beau, de neuf et de galant.

Ce sont des doigts d'ivoire, et de beaux ongles roses,

Qui froissent ces feuillets, dans les heures moroses

Où le temps ennuyé chemine d'un pied lent.

C'est dans votre boudoir, ô lectrice adorable,

Sur un beau guéridon de citron ou d'érable,

Qu'ira ce que j'écris, et j'y songe en tremblant,

Car vous avez le goût dédaigneux et superbe,

Et vous trouvez fort bien le chardon dans la gerbe

Au milieu des bluets et des coquelicots.

Madame,--excusez-moi, je ne suis pas poëte;

Mon nom n'est pas de ceux qu'un siècle à l'autre jette,

Et qui dans tous les cœurs éveillent les échos.

Hélas!--Je voudrais bien vous conter une histoire,

Comme vous les aimez,--bien terrible et bien noire,--

Avec enlèvements, duels et quiproquos;

--Une intrigue d'amour, charmante et romanesque,

Où j'aurais, nuançant ma phrase pittoresque,

Pris sa pourpre à la rose, et leur azur aux cieux,

Au marbre de Paros, sa candeur virginale,

Leur neige aux Apennins, son reflet à l'opale,

A l'ambre son parfum faible et délicieux;

Où j'aurais, pour parer ma frêle créature,

Prodiguement vidé l'écrin de la nature,

Et créé deux soleils pour lui faire des yeux.

Je ne sais pas d'histoire et n'ai pas de maîtresse,

--Pas même un conte bleu,--pas même une duchesse,

Je n'ai pas voyagé,--que vous dirai-je donc?

Si le diable venait, en vérité, madame,

Pour un conte inédit je lui vendrais mon âme:

Ma faute est, je l'avoue, indigne de pardon.

Eh quoi? pas un seul mot!--pas une seule phrase!

Par l'eau de Castalie et l'aile de Pégase,

Clio, tu me paîras un si lâche abandon!

Le menton dans la main, les talons dans la braise,

Je suis là, l'œil en l'air, renversé sur ma chaise,

J'ai bien tout ce qu'il faut,--la plume et le papier,--

Il ne me manque rien,--presque rien,--une idée!--

Mon brouillon, de dessins a la marge brodée:

Ariel aujourd'hui se fait longtemps prier.

Ainsi qu'au bord d'un puits un pigeon qui veut boire,

Ma muse tord son col aux beaux reflets de moire,

Et n'ose pas tremper son bec dans l'encrier.

--Je n'imagine rien de sublime et de rare,

Sinon:--c'est une femme avec une guitare[1],

Et puis un cavalier penché sur un fauteuil.

Vous le voyez fort bien sans que je vous le dise.--

Quand on a regardé, quel besoin qu'on me lise?

Au burin du graveur je soumets mon orgueil.

Mais peut-être--après tout--me faut-il rendre grâce,

Car j'aurais pu, suivant nos auteurs à la trace,

De galantes horreurs tacher ce frais recueil.

Songez-y;--j'aurais pu faire, avec jalousie,

Très-convenablement rimer Andalousie,

Et vous cribler le cœur à grands coups de stylet:

J'aurais pu vous mener à Venise en gondole,

Depuis le masque noir jusqu'à la barcarolle,

Déployer à vos yeux le bagage complet;

Et les jurons du temps, et la couleur locale,

Je vous épargne tout;--ô faveur sans égale.--

Sur ce je vous salue, et suis votre valet.

1834.

[1] Cette pièce a été faite en 1858 pour un _Keepsake_, où elle

accompagnait une gravure représentant une dame assise jouant de

la guitare; un cavalier se penche sur le dossier de son siége.

PROPOS DU CHANT DU CYGNE

DERNIERS VERS DE NOURRIT

Le Cygne, lorsqu'il sent venir l'heure suprême,

En chants mélodieux

A la blonde lumière, au beau fleuve qu'il aime,

Soupire ses adieux!

Ainsi cette pauvre âme, à la rive lointaine,

Lasse de trop souffrir,

S'exhalait en doux chants et déplorait sa peine

Au moment de mourir!

1839.

LA TULIPE

SONNET

Moi, je suis la tulipe, une fleur de Hollande,

Et telle est ma beauté, que l'avare flamand

Paye un de mes oignons plus cher qu'un diamant,

Si mes fonds sont bien purs, si je suis droite et grande.

Mon air est féodal, et comme une Yolande

Dans sa jupe à longs plis étoffée amplement,

Je porte des blasons peints sur mon vêtement,

Gueules fascé d'argent, or avec pourpre en bande.

Le jardinier divin a filé de ses doigts

Les rayons du soleil et la pourpre des rois

Pour me faire une robe à trame douce et fine.

Nulle fleur du jardin n'égale ma splendeur,

Mais la nature, hélas! n'a pas versé d'odeur

Dans mon calice fait comme un vase de Chine.

1839.

LE 28 JUILLET 1840

I

Sous le regard de Dieu, ce témoin taciturne,

Dix ans,--déjà dix ans! ont renversé leur urne

Dans ce tonneau sans fond qu'on nomme éternité,

Depuis que, délaissés dans leur tombe anonyme,

A tous les carrefours, sous le pavé sublime,

Gisent les saints martyrs morts pour la liberté!

Une terre jetée à la hâte les couvre.

Ceux-ci, gardiens muets, sont restés près du Louvre

Au Champ-de-Mars lointain, ceux-là sont en exil,

Le reste dort couché dans la fange des halles,

Et la foule enrouée, aux clameurs triviales,

Étourdit leur sommeil avec son vain babil.

Quand minuit fait tinter ses notes solennelles,

Ils se disent, cherchant les cendres fraternelles,

Et tendant leurs bras d'ombre à quelque cher lambeau:

«Puisque nous n'avions tous qu'une même pensée,

«Foule vers un seul but par un seul vœu poussée.

«Pourquoi donc séparer nos corps dans le tombeau?

«Ah! comme il serait doux pour notre âme ravie

D'être unis dans la mort ainsi que dans la vie,

De conserver nos rangs comme au jour du combat

Et de sentir encore, au contact électrique

D'une poussière aimée ou d'un crâne héroïque,

Notre cœur desséché qui revit et qui bat!

«Le soleil de Juillet, le soleil tricolore,

Dans le ciel triomphal va rayonner encore:

Réunissez nos os pour ce jour solennel!

Qu'on nous donne un tombeau digne de Babylone,

Tout bronze et tout granit, quelque haute colonne

Avec nos noms gravés, et le chiffre immortel!

«Car il ne fut jamais de plus noble victoire,

Et toute gloire est terne auprès de notre gloire!

Phalange au cœur stoïque et désintéressé;

Contre le fait brutal, contre la force injuste,

Nous soutenions les droits de la pensée auguste,

Soldats de l'avenir combattant le passé!»

II

Soyez satisfaits, morts illustres,

Votre jour sera bien fêté,

Vous pouviez attendre deux lustres,

Ayant à vous l'éternité!

Mais la France a bonne mémoire;

Sa main fidèle, à toute gloire

Garde du marbre et de l'airain;

Et les corps criblés de mitrailles

Ont de plus riches funérailles

Que n'en aurait un souverain!

La France est grande et magnanime;

Elle a sur ses autels pieux,

Impartialité sublime,

Une place pour tous ses dieux!

Et, sans avoir peur d'aucune ombre,

D'aucun nom rayonnant ou sombre,

Elle accorde à tous un linceul.

Pour vous un sépulcre se fonde,

Et l'on va prendre au bout du monde

L'empereur, lassé d'être seul!

A l'endroit où fut la Bastille,

Sol sacré bien doux pour vos os,

Vous irez dormir en famille,

Nobles enfants des vieux héros!

Aux yeux de la foule en extase,

Qui pleure et qui prie à la base,

S'élève votre Panthéon!

Une colonne fière et haute,

Airain digne d'avoir pour hôte

Trajan ou bien Napoléon.

Sur le socle accroupi grommèle

Le grand lion zodiacal;

A son rugissement se mêle

Le chant du coq national;

Et, couronnement magnifique,

Une liberté symbolique,

Toujours prête à prendre l'essor,

Dans la lumière qui la noie,

Comme un oiseau divin, déploie

Son immense envergure d'or!

Dans des fêtes patriotiques,

A vos carrefours glorieux

L'on ira chercher vos reliques,

Qu'attend le caveau radieux,

Dans leurs chants sacrés, les poëtes,

Par qui toutes gloires sont faites,

Rendront votre nom éternel!

Pour qui meurt en donnant l'exemple,

Le sépulcre devient un temple,

Et le cercueil est un autel!

III

Sur cette tombe, autel de la nouvelle France,

Poëte, je me plais à voir en espérance

Déposer un berceau, de tant d'éclat surpris;

Le berceau de l'enfant qui n'est encor qu'un ange,

Sur le sein maternel jouant avec la frange

De l'épée en or fin que lui donna Paris!

Au poëte, au tribun, cette union doit plaire,

Du berceau dynastique au tombeau populaire!

Car le peuple à présent fait et sacre les rois!

La liberté, voilà leur plus sûre patronne,

Et la plus ferme base à mettre sous un trône,

Ce sont les corps tombés pour défendre les lois!

De ce sang précieux, plus pur que le vieux chrême,

Mélangez une goutte aux flots saints du baptême,

Afin d'oindre à la fois le prince et le chrétien.

Sous l'invocation des tombes triomphales,

Allez, au jour fixé, bénir les eaux lustrales

Qui font un catholique, et font un citoyen!

Car l'on est plus sévère, en ce siècle où nous sommes,

Envers les pauvres rois qu'envers les autres hommes!

On leur demande tout, on leur accorde peu;

Et, pour qu'ils trouvent grâce au bout de leur journée,

Il leur faut recevoir, sur leur tête inclinée,

Le baptême du peuple avec celui de Dieu!

Celui que l'on nomma depuis _le Fils de l'Homme_,

Tout d'abord fut sacré du nom de roi de Rome,

Comme un jeune empereur, comme un fils de César!

Ses langes étaient faits de pourpre impériale,

L'aigle étendait sur lui son aile triomphale;

Des béliers aux pieds d'or le traînaient dans un char!

Certes, s'il fut jamais existence inouïe,

Gloire à faire baisser la paupière éblouie,

Vertigineux éclat, ciel étoilé de feux,

Immense entassement, Babel invraisemblable,

C'est ce règne éclipsé qui nous semble une fable,

Et dont tous les acteurs sont déjà demi-dieux!

Cet enfant, pour hochet, eut la boule du monde,

Et le Titan son père, en sa tête profonde,

Lui rêvait un empire, un règne surhumain.

Hélas! tout a passé comme l'ombre d'un rêve,

Comme le flot tari qui déserte la grève,

Et ce jour radieux n'eut pas de lendemain!

Un autre, pauvre enfant, sur la terre étrangère,

Privé des doux baisers de la France sa mère,

S'en va, puni d'erreurs dont il est innocent.

Sur la tige des lis, fleur nouvelle, âme blanche,

Il devait rajeunir et relever la branche,

Et tout semblait sourire à son destin naissant.

Mais, négligence folle, aveuglement suprême,

L'on avait oublié d'inviter au baptême

Une magicienne au merveilleux pouvoir,

Dont les plaintes en vain ne sont pas étouffées,

Et qui dote les rois de tous les dons des fées

La sage Liberté, fille du saint devoir!

IV

Enfant, une telle marraine

Protège un roi de tout péril,

Et sa baguette souveraine

Conjure la chute et l'exil.

Comme au temple un nid de colombe,

Le berceau posé sur la tombe

Attire le divin rayon;

Le monde attend, la France espère,

Et déjà l'avenir prospère

Vit en germe dans le sillon.

De cette France glorieuse

Sans doute un jour tu seras roi!

De notre œuvre laborieuse

Les fruits tardifs seront pour toi!

Sous la terre, encore enfermée,

La moisson, par nos mains semée,

Te donnera des épis mûrs,

L'arbre, pour nous privé d'ombrage,

Te couvrira d'un vert feuillage,

Nos pierres te feront des murs!

Tu finiras les édifices

Dont nous jetons les fondements.

Au prix de tant de sacrifices,

Sur des débris encor fumants!

Surtout laisse toujours l'idée,

A ton oreille non gardée,

Chuchoter le verbe nouveau;

C'est par le verbe qu'on gouverne,

Et le diadème moderne

N'est que le cercle d'un cerveau!

Que le sculpteur et le poëte

Avec le marbre, avec le vers,

D'une forme noble et parfaite,

Parent le nouvel univers!

Que palais, tours, dômes, églises,

Sur le ciel des villes surprises,

Tracent, en lettres de granit,

Les symboles et les pensées

Des générations poussées

Sur le vieux monde rajeuni.

Du haut de ta gloire étoilée,

Songe à ceux qui souffrent en bas,

Secours la misère voilée,

Au génie obscur tends les bras!

Sois le monarque et le pontife,

Et rends l'antique hiéroglyphe

Pour tous intelligible et clair;

Que sur ta tête la tiare

Brille dans l'ombre, comme un phare,

Au bord du peuple,--cette mer!

Mais ce beau jour n'est qu'une aurore,

Un rêve où l'âme se complaît;

L'homme n'est qu'un enfant encore,

Bouche rose, blanche de lait;

Son sceptre est un hochet d'ivoire,

Sa pourpre, une robe de moire,

Il dort, et sourit sans effroi;

Ne pouvant pas encor comprendre,

Oh! pur bonheur de l'âge tendre,

Qu'il est marqué pour être roi!

LA PÉRI

Toujours les Paradis ont été monotones

La douleur est immense et le plaisir borne,

Et Dante Alighieri n'a rien imaginé

Que de longs anges blancs avec des nimbes jaunes.

Les musulmans ont fait du ciel un grand sérail,

Mais il faut être Turc pour un pareil travail!

Une Péri là-haut s'ennuyait, quoique belle,

C'est être malheureux que d'être heureux toujours.

Elle eût voulu goûter nos plaisirs, nos amours,

Être femme et souffrir, ainsi qu'une mortelle.

L'éternité, c'est long!--Qu'en faire, à moins d'aimer?

Elle s'éprit d'Achmet: qui pourrait l'en blâmer?

1843.

LE LION DE L'ATLAS

Dans l'Atlas,--je ne sais si cette histoire est vraie,--

Il existe, dit-on, de vastes blocs de craie,

Mornes escarpements par le soleil brûlés,

Sur leurs flancs, les ravins font des plis de suaire,

A leur base s'étend un immense ossuaire,

De carcasses à jour et de crânes pelés.

Car le lion rusé, pour attirer le pâtre,

Le Kabyle perdu dans ce désert de plâtre,

Contre le roc blafard frotte son mufle roux.

Fauve comédien, il farde sa crinière,

Et, s'inondant à flots de la pâle poussière,

Se revêt de blancheur ainsi que d'un burnous;

Puis, au bord du chemin il rampe, il se lamente,

Et de ses crins menteurs fait ondoyer la mante,

Comme un homme blessé qui demande secours.

Croyant voir un mourant se tordre sur la roche,

A pas précipités le voyageur s'approche

Du monstre travesti qui hurle et geint toujours.

Quand il est assez près, la main se change en griffe,

Un long rugissement suit la plainte apocryphe,

Et vingt crocs dans les chairs enfoncent leurs poignards.

--N'as-tu pas honte, Atlas, montagne aux nobles cimes,

De voir tes grands lions, jadis si magnanimes,

Descendre maintenant à des tours de renards?

1846.

LE BÉDOUIN ET LA MER

Pour la première fois, voyant la mer à Bone,

Un Bédouin du désert, venu d'El-Kantara,

Comparait cet azur à l'immensité jaune,

Que piquent de points blancs Tuggurt et Biskara,

Et disait, étonné, devant l'humide plaine:

«Cet espace sans borne, est-ce un Sahara bleu,

Plongé, comme l'on fait d'un vêtement de laine,

Dans la cuve du ciel par un teinturier dieu?»

Puis, s'approchant du bord, où, lasses de leurs luttes,

Les vagues, retombant sur le sable poli,

Comme un chapiteau grec contournaient leurs volutes

Et d'un feston d'argent s'ourlaient à chaque pli:

«C'est de l'eau! cria-t-il; qui jamais l'eût pu croire?

Ici, là-bas, plus loin, de l'eau, toujours, encor!

Toutes les soifs du monde y trouveraient à boire

Sans rien diminuer du transparent trésor;

«Quand même le chameau, tendant son col d'autruche,

La cavale, dans l'auge enfonçant ses naseaux,

Et la vierge noyant les flancs blonds de sa cruche,

Puiseraient à la fois au saphir de ses eaux!»

Et le Bédouin, ravi, voulut tremper sa lèvre

Dans le cristal salé de la coupe des mers:

«C'était trop beau, dit-il; d'un tel bien Dieu nous sèvre,

Et ces flots sont trop purs pour n'être pas amers!»

1846.

ÉBAUCHE DE PIERROT POSTHUME

EN VERS LIBRES

SCÈNE PREMIÈRE

ARLEQUIN.--COLOMBINE.

ARLEQUIN.

Un mot, de grâce, Colombine!

COLOMBINE.

Que me veut le sieur Arlequin?

ARLEQUIN.

Vous offrir un cadeau qui n'a rien de mesquin.

COLOMBINE.

Un cadeau? Je m'arrête.--Est-ce une perle fine,

Un diamant, ou bien encor

La chaîne de Venise en or

Dont j'eus tant d'envie à la foire?

Votre galanterie, en l'achetant pour moi,

A fait un acte méritoire

Et dont je garderai mémoire,

Allons vite, donnez....

ARLEQUIN.

Eh quoi!

La chaîne de Venise! Ah! fi donc!

COLOMBINE.

Alors, qu'est-ce?

ARLEQUIN.

Oh! mille fois mieux que cela!

Un présent de bon goût; il est enfermé là.

COLOMBINE.

Là! dans cette petite caisse?

ARLEQUIN.

Oui; regardez!

COLOMBINE.

Grands dieux! que vois-je? une souris!

ARLEQUIN.

A votre intention cette nuit je l'ai prise.

Ce n'est point une souris grise,

Une souris de peu de prix;

Elle est blanche comme l'hermine,

Vive, spirituelle et fine,

Et je lui trouve, moi, beaucoup de votre mine.

COLOMBINE.

Les régals qui par vous sont aux dames offerts

Ont du moins l'agrément de n'être pas très-chers,

Et ce n'est pas ainsi qu'un galant se ruine

Vous volez vos cadeaux aux chats

Et pour écrins donnez des souricières;

Je vous en avertis, ce sont là des manières

A ne réussir point près des cœurs délicats!

ARLEQUIN.

Cette souris dans cette boîte,

C'est mon âme, en prison étroite

Mise par vos divins appas!

Comme elle, prenez-la, Colombine fantasque,

Car je pâlis d'amour sous le noir de mon masque

Et votre œil seul ne le voit pas.

Acceptez cet hommage, ô beauté sans seconde!

De l'Arlequin le plus épris du monde

C'en est fait, Cupidon m'a saisi dans ses lacs!

Les moulins que Montmartre offre aux yeux sur sa butte,

Ne tournent plus qu'au vent de mes soupirs;

Et sous votre balcon chaque jour j'exécute,

Pour sérénade, une culbute,

Timide expression de mes brûlants désirs!

COLOMBINE.

Ah! monsieur Arlequin, prolonger ce langage

A ma pudicité serait faire un outrage!

Qui vous rend si hardi de me faire la cour?

Je suis honnête et mariée.

ARLEQUIN.

A peine;

Auprès de vous Pierrot ne resta qu'un seul jour,

Il lui fallut quitter aussitôt ce séjour,

Car l'habitation des rives de la Seine

Décidément lui devenait malsaine,

En proie aux curiosités

De certains juges entêtés

A s'occuper de ses affaires,

Il partit pour l'Espagne et fut pris des corsaires!

COLOMBINE.

Hélas! pris et pendu! car le pauvre garçon

N'avait pas dans l'escarcelle

De quoi payer sa rançon;

Alors ils ont occis des époux le modèle!

Mais c'est assez; plus un mot,

Car la femme de Pierrot

Ne doit pas être soupçonnée!

. . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . .

1847.

LE GLAS INTÉRIEUR

Comme autrefois pâle et serein

Je vis, du moins on peut le croire,

Car sous ma redingote noire

J'ai boutonné mon noir chagrin.

Sans qu'un mot de mes lèvres sorte,

Ma peine en moi pleure tout bas;

Et toujours sonne comme un glas

Cette phrase: Ta mère est morte!

Au bois de Boulogne on me voit,

Comme un dandy que rien n'occupe,

Suivre à cheval un pli de jupe

Sous l'ombre du sentier étroit.

Même quand le galop m'emporte,

Ma peine vole sur mes pas,

Et toujours sonne comme un glas

Cette phrase: Ta mère est morte!

A l'Opéra, comme autrefois,

Je tiens au bout de ma lorgnette

La Carlotta qui pirouette

Ou Duprez qui poursuit sa voix.

A la musique douce ou forte

Ma peine mêle son hélas!

Et toujours sonne comme un glas

Cette phrase: Ta mère est morte!

1848.

LA NEIGE

FANTAISIE D'HIVER

La bruine toujours pleure

Sur notre sol consterné;

Le soleil piteux demeure

De brouillards enfariné.

La neige, fourrure blanche,

Ourle le rebord des toits;

Elle poudre chaque branche

De la perruque des bois.

Sous son linceul, elle enferme

Les plus lointains horizons;

A la barbe du dieu Terme

Elle suspend des glaçons.

Dans ses rêts froids et tenaces,

Au vol elle abat l'oiseau,

Et se durcissant en glaces,

Fige le poisson dans l'eau.

Sur la vitre des mansardes

Elle étale ses pâleurs,

Et fait aux lunes blafardes

Un teint de pâles couleurs.

Des Vénus trop court vêtues

En cachant la nudité,

La neige tisse aux statues

Un voile de chasteté.

Bonne en ces heures maussades,

En ces mortelles saisons,

Elle fournit des glissades

Pour le jeu des polissons!

Elle coiffe la montagne

D'un cimier fol et changeant,

Et jette sur la campagne

Son manteau de vif-argent.

Sous les pieds de la fillette

Elle étend son blanc tapis,

Et pour l'amant qui la guette

Rend ses pas plus assoupis.

Elle attache la pituite

Au nez transi des bourgeois;

Mais au rêveur qui médite

Elle dit, trouvant la voix:

«C'est moi qui suis ta Giselle,

Ta vaporeuse willi;

Je suis jeune, je suis belle,

J'ai froid;--ouvre-moi ton lit?

Déposant ma houppelande

Et mes gants en peau de daim,

Je te dirai la légende

Du grand paradis d'Odin.»

Or, un poëte un peu tendre

Et qui chez lui fait du feu,

Ne peut jamais faire attendre

Une fillette à l'œil bleu!

1er janvier 1850.

SONNET

Parfois une Vénus, de notre sol barbare,

Fait jaillir son beau corps des siècles respecté,

Pur, comme s'il sortait, dans sa jeune beauté,

De vos veines de neige, ô Paros, ô Carrare!

Parfois, quand le feuillage à propos se sépare,

Dans la source des bois luit un dos argenté;

De sa blancheur subite une divinité

Droite et nue, éblouit le chasseur qui s'égare.

A Stamboul la jalouse, un voile bien fermé

Parfois s'ouvre, et trahit sous l'ombre diaphane

La cadine aux longs yeux que brunit le surmé.

Mais toi, le même soir, sur ton lit parfumé,

Tu m'as fait voir Vénus, Zoraïde et Diane,

Corps de déesse grecque, à tête de sultane!

1850.

MODES ET CHIFFONS

SONNET

Si comme Pétrarque et le vieux Ronsard,

Viole d'amour ou lyre païenne,

De fins concettis à l'italienne,

Je savais orner un sonnet plein d'art;

Je vous en ferais, fée au bleu regard,

Dans le pur toscan que l'on parle à Sienne,

Ou dans un gaulois de saveur ancienne,

Sur votre arrivée ou votre départ;

Poésies Complètes - Tome 2 · 第 6 / 10 段