Ce Valdès possédait, Young de la peinture,

Les secrets de la mort et de la sépulture,

Comme le Titien les splendides couleurs,

Il aimait les tons verts, les blafardes pâleurs,

Le sang de la blessure et le pus de la plaie,

Les martyrs en lambeaux étalés sur la claie,

Les cadavres pourris, et dans des plats d'argent,

Parmi du sang caillé, les têtes de saint Jean;

--Un vrai peintre espagnol, catholique et féroce,

Par la laideur terrible et la souffrance atroce,

Redoublant dans le cœur de l'homme épouvanté

L'angoisse de l'enfer et de l'éternité.

Le premier,--toile étrange où manquent les figures.--

N'est qu'un vaste fouillis d'étoffes, de dorures,

De vases, d'objets d'art, de brocarts opulents,

Miroités de lumière et de rayons tremblants.

Tous les trésors du monde et toutes les richesses:

Les coffres-forts des juifs, les écrins des duchesses,

Sur de beaux tapis turcs de grandes fleurs brodés,

Rompant leur ventre d'or, semblent s'être vidés.

Ce ne sont que ducats, quadruples et cruzades,

Un Pactole gonflé débordant en cascades,

Une mine livrant aux regards éblouis

Ses diamants en fleur dans l'ombre épanouis;

L'éventail pailleté comme un papillon brille;

Sur la guitare encor vibre une séguidille;

Et, parmi les flacons, un coquet masque noir

De ses yeux de velours semble rire au miroir;

Des bracelets rompus les perles défilées

S'égrènent au hasard avec les fleurs mêlées,

Et l'on voit s'échapper les billets et les vers

Des cassettes de laque aux tiroirs entr'ouverts.

En prodiguant ainsi les attributs de fête,

Quelle noire antithèse avais-tu dans la tête?

Quel sombre épouvantail ton pinceau sépulcral

Voulait-il évoquer, pâle Valdès Léal?

Pour te montrer si gai, si clair, si coloriste,

Il fallait, à coup sûr, que tu fusses bien triste;

Car tu n'as pas pour but de faire luire aux yeux

Un bouquet de palette, un prisme radieux,

Comme un Vénitien qui, dans sa folle joie,

Verse à flots le velours et chiffonne la soie.

Tu voulais, au milieu de ce luxe éperdu,

Faire surgir plus morne et plus inattendu

Le convive importun, l'affamé parasite,

Dont nul amphitryon n'élude la visite.

En effet,--le voici, l'œil cave et le front ras,

Qui dans la fête arrive, un cercueil sous le bras,

Ricane affreusement de sa bouche élargie,

Et met, brusque éteignoir, sa main sur la bougie.

Les heureux, les puissants, les sages et les fous,

Ainsi la maigre main doit nous éteindre tous!

Hélas! depuis le temps que le vieux monde dure,

Nous la savons assez, cette vérité dure,

Sans nous montrer, Valdès, ce cauchemar affreux,

Ce masque au nez de trèfle, aux grands orbites creux,

Trous ouverts sur le vide, et qui font voir dans l'ombre

Les abîmes béants de l'éternité sombre!

Un autre eût borné là sa terrible leçon

Et se fût contenté de ce premier frisson,

Mais Valdès te connaît, bienheureuse Séville,

De l'Espagne moresque ô la plus belle fille!

Toi, dont le petit pied trempe au Guadalquivir,

Et qui reçus du ciel tout ce qui peut ravir:

Les orangers vermeils et les frais lauriers-roses,

Le plaisir nonchalant, l'oubli de toutes choses,

L'amour et la beauté sous un soleil de feu,

Les plus riches présents qu'à la terre ait faits Dieu!

Il sait que, pour jeter à ton âme distraite

La morose pensée et l'angoisse secrète,

Pour faire dans ta joie apparaître la mort,

Il faut crier bien haut, il faut frapper bien fort!

Dans la seconde toile, où d'une lampe avare

Tombe sinistrement une lumière rare,

Des cercueils tout ouverts sont par file rangés,

Avec leurs habitants gravement allongés.

D'abord, c'est un évêque ayant encor sa mitre,

Qui semble présider le lugubre chapitre;

D'un geste machinal il bénit vaguement

Tout le peuple livide autour de lui dormant.

Son front luit comme un os, et, dans ses dures pinces,

L'agonie a serré son nez aux ailes minces;

Aux angles de sa bouche, aux plis de son menton,

Déjà la moisissure a jeté son coton;

Le ver ourdit sa toile au fond de ses yeux caves,

Et, marquant leur chemin par l'argent de leurs baves,

Les hideux travailleurs de la destruction

Font sur ce maigre corps leur plaie ou leur sillon;

Par ses gants décousus entre la mouche noire,

Et le gusano court sur ses habits de moire.

Tous ces affreux détails sont peints complaisamment,

Comme un portrait chéri tracé par un amant,

Et nul Italien rêvant de sa madone,

Dans l'outremer limpide et dans l'air qui rayonne,

Plus amoureusement n'a caressé les traits

De quelque Fornarine aux célestes attraits.

Plus loin, c'est un bravache à la moustache épaisse,

Armé de pied en cap en son étroite caisse.

La putréfaction qui lui gonfle les chairs

Au bistre de son teint a mêlé des tons verts;

Sa tête va rouler comme une orange mûre,

Car le ver a trouvé le joint de son armure.

Hélas! fier capitan, le maigre spadassin

A sa botte secrète et son coup assassin!

Fût-on prévôt de salle ou maître en fait d'escrime,

Dans ce duel suprême on est toujours victime.

Au dernier plan, couverts de linceuls en lambeaux,

Des morts de tout état, jadis jeunes et beaux,

Élégants cavaliers, superbes courtisanes,

Dont un jaune rayon fait reluire les crânes,

Cauchemars grimaçants, monstrueuses laideurs,

Du sinistre caveau peuplent les profondeurs.

Jamais ce lourd sommeil, plein de rêves étranges,

Qui fait voir aux dormeurs les démons ou les anges;

Cette attitude morne et cet abattement

Du pécheur sans espoir qui pense au jugement;

Cet ennui de la mort qui regrette la vie,

Le soleil, le ciel bleu, la lumière ravie,

N'ont été mieux rendus qu'en ce dernier tableau,

Qui fait Valdès Réal rival de Murillo.

Pour que l'allégorie aux yeux n'offre aucun doute,

Perçant dans un éclair les ombres de la voûte,

La main de l'inconnu, la main que Balthazar

Vit écrire à son mur des mots compris trop tard,

Apparaît soutenant des balances égales:

Un des plateaux chargé de tiares papales,

De couronnes de rois, de sceptres, d'écussons;

L'autre, de vils rebuts, d'ordure et de tessons.

Tout a le même poids aux balances suprêmes.

Voilà donc votre sens, mystérieux emblèmes!

Et vous nous promettez, pour consolation,

La triste égalité de la corruption!

Séville, 1841.

A ZURBARAN

Moines de Zurbaran, blancs chartreux qui, dans l'ombre,

Glissez silencieux sur les dalles des morts,

Murmurant des _Pater_ et des _Ave_ sans nombre,

Quel crime expiez-vous par de si grands remords?

Fantômes tonsurés, bourreaux à face blême,

Pour le traiter ainsi, qu'a donc fait votre corps?

Votre corps, modelé par le doigt de Dieu même,

Que Jésus-Christ, son fils, a daigné revêtir,

Vous n'avez pas le droit de lui dire: Anathème!

Je conçois les tourments et la foi du martyr,

Les jets de plomb fondu, les bains de poix liquide,

La gueule des lions prête à vous engloutir,

Sur un rouet de fer les boyaux qu'on dévide,

Toutes les cruautés des empereurs romains;

Mais je ne comprends pas ce morne suicide!

Pourquoi donc, chaque nuit, pour vous seuls inhumains,

Déchirer votre épaule à coups de discipline,

Jusqu'à ce que le sang ruisselle sur vos reins?

Pourquoi ceindre toujours la couronne d'épine,

Que Jésus sur son front ne mit que pour mourir,

Et frapper à plein poing votre maigre poitrine?

Croyez-vous donc que Dieu s'amuse à voir souffrir,

Et que ce meurtre lent, cette froide agonie,

Fasse pour vous le ciel plus facile à s'ouvrir?

Cette tête de mort entre vos doigts jaunie,

Pour ne plus en sortir, qu'elle rentre au charnier;

Que votre fosse soit par un autre finie.

L'esprit est immortel, on ne peut le nier;

Mais dire, comme vous, que la chair est infâme,

Statuaire divin, c'est te calomnier!

Pourtant quelle énergie et quelle force d'âme

Ils avaient, ces chartreux, sous leur pâle linceul,

Pour vivre, sans amis, sans famille et sans femme,

Tout jeunes, et déjà plus glacés qu'un aïeul,

N'ayant pour horizon qu'un long cloître en arcades,

Avec une pensée, en face de Dieu seul!

Tes moines, Lesueur, près de ceux-là sont fades.

Zurbaran de Séville a mieux rendu que toi

Leurs yeux plombés d'extase et leurs têtes malades,

Le vertige divin, l'enivrement de foi

Qui les fait rayonner d'une clarté fiévreuse,

Et leur aspect étrange, à vous donner l'effroi.

Comme son dur pinceau les laboure et les creuse!

Aux pleurs du repentir comme il ouvre des lits

Dans les rides sans fond de leur face terreuse!

Comme du froc sinistre il allonge les plis;

Comme il sait lui donner les pâleurs du suaire.

Si bien que l'on dirait des morts ensevelis!

Qu'il vous peigne en extase au fond du sanctuaire,

Du cadavre divin baisant les pieds sanglants,

Fouettant votre dos bleu comme un fléau bat l'aire,

Vous promenant rêveurs le long des cloîtres blancs,

Par file assis à table au frugal réfectoire,

Toujours il fait de vous des portraits ressemblants.

Deux teintes seulement, clair livide, ombre noire;

Deux poses, l'une droite et l'autre à deux genoux,

A l'artiste ont suffi pour peindre votre histoire.

Forme, rayon, couleur, rien n'existe pour vous,

A tout objet réel vous êtes insensibles,

Car le ciel vous enivre et la croix vous rend fous;

Et vous vivez muets, inclinés sur vos bibles,

Croyant toujours entendre aux plafonds entr'ouverts

Éclater brusquement les trompettes terribles!

Ô moines! maintenant, en tapis frais et verts,

Sur les fosses par vous à vous-mêmes creusées,

L'herbe s'étend:--Eh bien! que dites-vous aux vers?

Quels rêves faites-vous? quelles sont vos pensées?

Ne regrettez-vous pas d'avoir usé vos jours

Entre ces murs étroits, sous ces voûtes glacées?

Ce que vous avez fait, le feriez-vous toujours?...

Séville, 1844.

PERSPECTIVE

SONNET

Sur le Guadalquivir, en sortant de Séville,

Quand l'œil à l'horizon se tourne avec regret,

Les dômes, les clochers font comme une forêt;

A chaque tour de roue il surgit une aiguille.

D'abord la Giralda, dont l'ange d'or scintille,

Rose dans le ciel bleu, darde son minaret;

La cathédrale énorme à son tour apparaît

Par-dessus les maisons, qui vont à sa cheville.

De près, l'on n'aperçoit que des fragments d'arceaux

Un pignon biscornu, l'angle d'un mur maussade

Cache la flèche ouvrée et la riche façade.

Grands hommes, obstrués et masqués par les sots,

Comme les hautes tours par les toits de la ville,

De loin vos fronts grandis montent dans l'air tranquille!

Sur le Guadalquivir, 1844.

AU BORD DE LA MER

La lune de ses mains distraites

A laissé choir, du haut de l'air,

Son grand éventail à paillettes

Sur le bleu tapis de la mer.

Pour le ravoir elle se penche

Et tend son beau bras argenté,

Mais l'éventail fuit sa main blanche,

Par le flot qui passe emporté.

Au gouffre amer pour te le rendre,

Lune, j'irais bien me jeter,

Si tu voulais du ciel descendre,

Au ciel si je pouvais monter!

Malaga, 1841.

SAINT CHRISTOPHE D'ECIJA

J'ai vu dans Ecija, vieille ville moresque,

Aux clochers de faïence, aux palais peints à fresque,

Sous les rayons de plomb du soleil étouffant,

Un colosse doré qui portait un enfant.

Un pilier de granit, d'ordre salomonique,

Servait de piédestal au vieillard athlétique;

Sa colossale main sur un tronc de palmier

S'appuyait largement et le faisait plier;

Et tous ses nerfs roidis par un effort étrange,

Comme ceux de Jacob dans sa lutte avec l'ange,

Semblaient suffire à peine à soutenir le poids

De ce petit enfant qui tenait une croix!

--Quoi! géant aux bras forts, à la poitrine large,

Tu te courbes vaincu par cette faible charge,

Et ta dorure, où tremble une fauve lueur,

Semble fondre et couler sur ton corps en sueur!

--Ne sois pas étonné si mes genoux chancellent,

Si mes nerfs sont roidis, si mes tempes ruissellent.

Certes, je suis de bronze et taillé de façon

A passer les vigueurs d'Hercule et de Samson!

Mon poignet vaut celui du vieux Crotoniate;

Il n'est pas de taureau que d'un coup je n'abatte,

Et je fends les lions avec mes doigts nerveux;

Car nulle Dalila n'a touché mes cheveux.

Je pourrais, comme Atlas, poser sur mes épaules

La corniche du ciel et les essieux des pôles;

Mais je ne puis porter cet enfant de six mois

Avec son globe bleu surmonté d'une croix;

Car c'est le fruit divin de la Vierge féconde,

L'enfant prédestiné, le rédempteur du monde;

C'est l'esprit triomphant, le Verbe souverain:

Un tel poids fait plier même un géant d'airain!

Ecija, 1841.

PENDANT LA TEMPÊTE

La barque est petite et la mer immense;

La vague nous jette au ciel en courroux,

Le ciel nous renvoie au flot en démence:

Près du mât rompu prions à genoux!

De nous à la tombe il n'est qu'une planche.

Peut-être ce soir, dans un lit amer,

Sous un froid linceul fait d'écume blanche,

Irons-nous dormir, veillés par l'éclair!

Fleur du paradis, sainte Notre-Dame,

Si bonne aux marins en péril de mort,

Apaise le vent, fais taire la lame,

Et pousse du doigt notre esquif au port.

Nous te donnerons, si tu nous délivres,

Une belle robe en papier d'argent,

Un cierge à festons pesant quatre livres,

Et, pour ton Jésus, un petit saint Jean.

Cadix, 1844.

LES AFFRES DE LA MORT

(SUR LES MURS D'UNE CHARTREUSE)

O toi qui passes par ce cloître,

Songe à la mort!--Tu n'es pas sûr

De voir s'allonger et décroître,

Une autre fois, ton ombre au mur.

Frère, peut-être cette dalle

Qu'aujourd'hui, sans songer aux morts,

Tu soufflettes de ta sandale,

Demain pèsera sur ton corps!

La vie est un plancher qui couvre

L'abîme de l'éternité:

Une trappe soudain s'entr'ouvre

Sous le pécheur épouvanté;

Le pied lui manque, il tombe, il glisse:

Que va-t-il trouver? le ciel bleu

Ou l'enfer rouge? le supplice

Ou la palme? Satan ou Dieu?...

Souvent sur cette idée affreuse

Fixe ton esprit éperdu:

Le teint jaune et la peau terreuse,

Vois-toi sur un lit étendu.

Vois-toi brûlé, transi de fièvre,

Tordu comme un bois vert au feu,

Le fiel crevé, l'âme à la lèvre,

Sanglotant le suprême adieu,

Entre deux draps, dont l'un doit être

Le linceul où l'on te coudra;

Triste habit que nul ne veut mettre,

Et que pourtant chacun mettra.

Représente-toi bien l'angoisse

De ta chair flairant le tombeau,

Tes pieds crispés, ta main qui froisse

Tes couvertures en lambeau.

En pensée, écoute le râle,

Bramant comme un cerf aux abois,

Pousser sa note sépulcrale

Par ton gosier rauque et sans voix.

Le sang quitte tes jambes roides,

Les ombres gagnent ton cerveau,

Et sur ton front les perles froides

Coulent comme aux murs d'un caveau.

Les prêtres à soutane noire,

Toujours en deuil de nos péchés,

Apportent l'huile et le ciboire,

Autour de ton grabat penchés.

Tes enfants, ta femme et tes proches

Pleurent en se tordant les bras,

Et déjà le sonneur aux cloches

Se suspend pour sonner ton glas.

Le fossoyeur a pris sa bêche

Pour te creuser ton dernier lit,

Et d'une terre brune et fraîche

Bientôt ta fosse se remplit.

Ta chair délicate et superbe

Va servir de pâture aux vers,

Et tu feras pousser de l'herbe

Plus drue avec des brins plus verts.

Donc, pour n'être pas surpris, frère,

Aux transes du dernier moment,

Réfléchis!--La mort est amère

A qui vécut trop doucement.

Sur ce, frère, que Dieu t'accorde

De trépasser en bon chrétien,

Et te fasse miséricorde;

Ici-bas, nul ne peut plus rien!

1843.

ADIEUX A LA POÉSIE

SONNET

Allons, ange déchu, ferme ton aile rose;

Ote ta robe blanche et tes beaux rayons d'or;

Il faut, du haut des cieux où tendait ton essor,

Filer comme une étoile, et tomber dans la prose.

Il faut que sur le sol ton pied d'oiseau se pose.

Marche au lieu de voler: il n'est pas temps encor;

Renferme dans ton cœur l'harmonieux trésor;

Que ta harpe un moment se détende et repose.

O pauvre enfant du ciel, tu chanterais en vain:

Ils ne comprendraient pas ton langage divin;

A tes plus doux accords leur oreille est fermée!

Mais, avant de partir, mon bel ange à l'œil bleu,

Va trouver de ma part ma pâle bien-aimée,

Et pose sur son front un long baiser d'adieu!

1844.

POÉSIES NOUVELLES

POÉSIES INÉDITES ET POÉSIES POSTHUMES

--1831-1872--

POÉSIES NOUVELLES

POÉSIES INÉDITES ET POÉSIES POSTHUMES

--1831-1872--

A JEAN DUSEIGNEUR

SCULPTEUR

ODE

I

Oh! mon Jean Duseigneur, que le siècle où nous sommes

Est mauvais pour nous tous, oseurs et jeunes hommes,

Religieux de l'art que l'on nous a gâté!

L'on ne croit plus à rien;--le stylet du sarcasme

A tué tout amour et tout enthousiasme;

Le présent est désenchanté.

L'on cherche, l'on raisonne; au fond de chaque chose

On fouille avidement, jusqu'à trouver la prose,

Comme si l'on voulait se prouver son néant.

Tout est grêle et mesquin dans cette époque étroite

Où Victor Hugo, seul, porte sa tête droite

Et crève les plafonds de son crâne géant.

L'avenir menaçant, dans ses noires ténèbres,

Ne présente à nos yeux que visions funèbres,

Un aveugle destin au gouffre nous conduit;

Pour guider notre esquif sur cette mer profonde,

Dont tous les vents ligués fouettent, en grondant, l'onde,

Pas une étoile dans la nuit!

L'art et les dieux s'en vont.--La jeune poésie

Fait de la terre au ciel voler sa fantaisie

Et plie à tous les tons sa pure et chaste voix.

On ne l'écoute pas.--Ses chants que rien n'égale

Sont perdus comme ceux de la pauvre cigale,

Du grillon du foyer ou de l'oiseau des bois.

Craignant le temps rongeur pour son œuvre fragile,

Le sculpteur veut changer son plâtre et son argile

A l'airain de Corinthe, au marbre de Paros:

Le riche, gorgé d'or, marchande son salaire,

Hésite, et n'ose pas lui jeter de quoi faire

L'éternité de ses héros.

Le peintre, tourmentant sa palette féconde,

D'un pinceau créateur fait entrer tout un monde

Dans quelques pieds de toile, et, vrai comme un miroir,

A chaque objet doublé redonne une autre vie.

--Par d'ignobles pensers la foule poursuivie,

Sans avoir compris rien, retourne à son comptoir.

II

Qu'est devenu ce temps où, dans leur gloire étrange,

Le jeune Raphaël et le vieux Michel-Ange

Éblouissaient l'époque à genoux devant eux,

Où, comme les autels, la peinture était sainte?

L'artiste conservait à son front une teinte

Du nimbe de ses bienheureux.

Et Jules-Deux régnait, nature riche et large

Qui portait tout un siècle et jouait sous la charge;

Il ployait Michel-Ange avec son bras de fer,

Et, le voyant trembler, sachant qu'il n'était qu'homme,

Au dôme colossal de Saint-Pierre de Rome

Le traînait, en jurant, allumer son enfer.

Tout était grand alors comme l'âme du maître;

Car il avait au cœur--ce Bonaparte prêtre--

Des choses que n'ont point les rois de ce temps-ci;

De tout homme ici-bas il pressentait le rôle,

Et disait à chacun, lui frappant sur l'épaule:

«Marche! ta gloire est par ici!»

III

Et puis, là-bas, à Rome, au pied des sept collines,

Parmi ces ponts, ces arcs, immortelles ruines,

Ces marbres animés par de puissantes mains,

Ces vases, ces tableaux, ces bronzes et ces fresques,

Ces édifices grecs, latins, goths ou mauresques,

Ces chefs-d'œuvre de l'art qui pavent les chemins,

Tout dans ce beau climat offre une poésie

Dont, si rude qu'on soit, on a l'âme saisie.

Qui ne serait poëte en face de ce ciel,

Baldaquin de saphir, coupole transparente,

Où, par les citronniers la tiède brise errante,

Ressemble aux chansons d'Ariel?...

Quel plaisir! quel bonheur!--Une lumière nette

Découpe au front des tours la moindre colonnette;

Les palais, les villas, les couvents dans le bleu

Profilent hardiment leur silhouette blanche;

Une fleur, un oiseau pendent de chaque branche,

Chaque prunelle roule un diamant de feu.

Le petit chevrier hâlé de la Sabine,

Le bandit de l'Abruzze avec sa carabine,

Le moine à trois mentons qui dit son chapelet,

Le chariot toscan, traîné de bœufs difformes

Qui fixent gravement sur vous leurs yeux énormes,

Le pêcheur drapé d'un filet;

La vieille mendiante au pied de la Madone,

L'enfant qui joue auprès, tout pose, tout vous donne

Des formes et des tons qui ne sont point ailleurs.

Baigné du même jour qui fit Paul Véronèse

Le coloriste fier doit se sentir à l'aise,

Loin du public bourgeois, loin des écrivailleurs.

Partout de l'harmonie! En ce pays de fées,

La voix ne connaît pas de notes étouffées;

Tout vibre et retentit, les mots y sont des chants,

La musique est dans l'air,--parler bientôt s'oublie:

Comme ailleurs on respire, on chante en Italie;

Le grand opéra court les champs.

C'est là, mon Duseigneur, qu'on peut aimer et vivre.

Oh! respirer cet air si doux qu'il vous enivre,

Ce parfum d'oranger, de femme et de soleil,

Près de la mer d'azur aux bruissements vagues,

Dont le vent frais des nuits baise en passant les vagues,

Se sentir en aller dans un demi-sommeil!

Oh! sur le fût brisé d'une colonne antique,

Sous le pampre qui grimpe au long du blanc portique,

Avoir à ses genoux une comtadina

Au collier de corail, à la jupe écarlate,

Cheveux de jais, œil brun où la pensée éclate,

Une sœur de Fornarina!

IV

Tout cela, c'est un rêve.--Il nous faut, dans la brume

De ce Paris grouillant qui bourdonne et qui fume,

Traîner des jours éteints, dès leur aube ternis;

Pour perspective avoir des façades blafardes,

Ouïr le bruit des chars et ces plaintes criardes

De l'ouragan qui bat à nos carreaux jaunis!

Voir sur le ciel de plomb courir les pâles nues,

Les grêles marronniers bercer leurs cimes nues

Longtemps avant le soir, derrière les toits gris,

Le soleil s'enfoncer comme un vaisseau qui sombre,

Et le noir crépuscule ouvrir son aile sombre,

Son aile de chauve-souris...

Et jamais de rayon qui brille dans l'ondée!

Dans cette vie abstraite et d'ombres inondée,

Jamais de point de feu, de paillette de jour;

C'est un intérieur de Rembrandt dont on voile

La dalle lumineuse et la mystique étoile;

C'est une nuit profonde où se perd tout contour!

V

Pourtant l'ange aux yeux bleus, aux ailes roses, l'ange

De l'inspiration, sur les chemins de fange,

Pour arriver à toi, pose ses beaux pieds blancs,

Et l'auréole d'or qui couronne sa tête

Dans ses cils diaprés des sept couleurs, projette

Des fantômes étincelants.

Alors, devant les yeux de ton âme en extase,

Chatoyante d'or faux, toute folle de gaze,

Comme aux pages d'Hugo ton cœur la demanda,

Avec ses longs cheveux que le vent roule et crêpe,

Jambe fine, pied leste et corsage de guêpe,

Vrai rêve oriental, passe l'Esméralda.

Roland le paladin, qui, l'écume à la bouche,

Sous un sourcil froncé, roule un œil fauve et louche,

Et sur les rocs aigus qu'il a déracinés,

Nud, enragé d'amour, du feu dans la narine,

Fait saillir les grands os de sa forte poitrine

Et tord ses membres enchaînés.

Puis la tête homérique et napoléonienne

De notre roi Victor!--que sais-je, moi? la mienne,

Celle de mon Gérard et de Pétrus Borel,

Et d'autres qu'en jouant tu fais, d'un doigt agile,

Palpiter dans la cire et vivre dans l'argile;

--Assez pour, autrefois, rendre un nom immortel!

Si trois cents ans plus tôt Dieu nous avait fait naître,

Parmi tous ces hauts noms, l'on en eût mis peut-être

D'autres qui maintenant meurent désavoués;

Car nous n'étions pas faits pour cette époque immonde

Et nous avons manqué notre entrée en ce monde,

Où nos rôles étaient joués...

Septembre 1831.

ÉPIGRAPHE

PLACÉE EN TÊTE DE: _SOUS LA TABLE_

(Dans _les Jeunes-France_)

Qu'est-ce que la vertu? Rien, moins que rien, un mot

A rayer de la langue. Il faudrait être sot

Comme un provincial débarqué par le coche,

Pour y croire. Un filou, la main dans votre poche,

Concourra pour le prix Monthyon. Chaude encor

D'adultères baisers payés au poids de l'or,

Votre femme dira: Je suis honnête femme.

Mentez, pillez, tuez, soyez un homme infâme,

Ne croyez pas en Dieu, vous serez marguillier;

Et, quand vous serez mort, un joyeux héritier,

Ponctuant chaque mot de larmes ridicules,

Fera, sur votre tombe, en lettres majuscules

Ecrire: Bon ami, bon père, bon époux,

Excellent citoyen, et regretté de tous.

La vertu! c'était bon quand on était dans l'arche.

La mode en est passée, et le siècle qui marche

Laisse au bord du chemin, ainsi que des haillons,

Toutes les vieilles lois des vieilles nations.

Donc, sans nous soucier de la morale antique,

Nous tous, enfants perdus de cet âge critique,

Au bruit sourd du passé qui s'écroule au néant,

Dansons gaîment au bord de l'abîme béant,

Voici le punch qui bout et siffle dans la coupe:

Que la bande joyeuse autour du bol se groupe!

En avant les viveurs! Usons bien nos beaux ans;

Faisons les lords Byrons et les petits dons Juans;

Fumons notre cigare, embrassons nos maîtresses;

Enivrons-nous, amis, de toutes les ivresses,

Jusqu'à ce que la Mort, cette vieille catin,

Nous tire par la manche au sortir d'un festin,

Et, nous amadouant de sa voix douce et fausse,

Nous fasse aller cuver notre vin dans la fosse.

(LA FARCE DU MONDE, _Moralité_.)

ÉPIGRAPHES

PLACÉES EN TÊTE DE _DANIEL JOVARD_

(Dans _les Jeunes-France_)

I

Quel saint transport m'agite, et quel est mon délire!

Un souffle a fait vibrer les cordes de ma lyre;

O Muses, chastes sœurs, et toi, grand Apollon,

Daignez guider mes pas dans le sacré vallon!

Soutenez mon essor, faites couler ma veine,

Je veux boire à longs traits les eaux de l'Hyppocrène,

Et, couché sur leurs bords, au pied des myrtes verts,

Occuper les échos à redire mes vers.

DANIEL JOVARD, _avant sa conversion_.

II

Par l'enfer! je me sens un immense désir

De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,

Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,

Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte.

_Le même_ DANIEL JOVARD, _après sa conversion_.

WLADISLAS III

SURNOMMÉ LE VARNÉNIEN (1424-1444)

CHANT HISTORIQUE

(Traduit littéralement du polonais)

En quelque sorte que ce soit, il ne lui fut jamais possible de

faire retourner le Roy; car il estimoit trop indigne du lieu

qu'il tenoit et du sang dont il estoit sorty, qu'on l'eust veu

desmarcher un seul pas en arrière.

Tout que vers le soir son cheval ayant par les janissaires esté

tué sous luy, fut à la fin mis à mort ce très-valeureux et

invincible Prince, digne certes d'une plus longue vie.

(BLAISE DE VIGENÈRE, _Les Chroniques et

Annales de Pologne_, 1573)

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Poésies Complètes - Tome 2 · 第 5 / 10 段