CHAPITRE XCVI.

_Mon Père est indigné._

Tandis que mon oncle Tobie et le caporal sont sur le chemin du château

de Shandy, il convient d'apprendre au lecteur que Mistriss Wadman,

quelque temps auparavant, avoit fait sa confidence à ma mère, et que

Brigitte, qui avoit à porter le double fardeau du secret de sa maîtresse

et du sien, s'étoit heureusement débarrassée de l'un et de l'autre en

faveur de Suzanne derrière le mur du jardin.

Ma mère ne vit rien dans tout cela qui méritât de faire tant de

bruit.--Mais Suzanne avoit toutes les qualités requises pour divulguer

un secret de famille. Elle fit entendre celui-ci par signe à Jonathan;

et Jonathan trouva aussi le moyen de le faire comprendre à la

cuisinière, pendant que celle-ci préparoit des queues de mouton; la

cuisinière le vendit au postillon avec quelques rogatons du souper,

moyennant quatre patards; et celui-ci le troqua contre la fille de

journée, pour la même valeur à-peu-près.--Et quoique le marché se fût

conclu dans le grenier à foin, la renommée s'en étoit saisie, et l'avoit

fait retentir sur le toît de sa maison avec la trompette d'airain. En un

mot, il n'y eut pas de commère dans tout le village de Shandy, ni à cinq

milles à la ronde, qui ne sût les difficultés du siége qu'avoit

entrepris mon oncle Tobie, et les articles secrets qui retardoient la

capitulation.

Il ne se passoit aucun événement dans le monde, qui ne fournît à mon

père le sujet d'une hypothèse. Aussi jamais homme ne crucifia la vérité

comme lui.--On venoit justement de lui apprendre tous les détails qu'il

avoit ignorés jusques-là, au moment que mon oncle Tobie se mit en marche

pour l'aller trouver.

Au récit de l'affront fait à son frère, il prit feu; et, sans égard pour

ma mère qui étoit-là présente, il s'efforça de démontrer à Yorick, que

non-seulement les femmes avoient le diable au corps, et étoient toutes

libertines au fond de l'ame;--mais encore que, depuis la première chute

d'Adam jusqu'à celle de mon oncle Tobie inclusivement, tous les maux et

tous les désordres arrivés en ce monde, de quelque genre ou nature

qu'ils pussent être, avoient toujours pour principe, avoué ou caché, ce

même appétit déréglé d'un sexe pour l'autre.

Yorick s'efforçoit d'adoucir l'hypothèse rigoureuse de mon père, quand

mon oncle Tobie fit son entrée dans la chambre.--La bienveillance et le

pardon étoient écrits sur son visage.--Cette vue ne fit que rallumer la

bile de mon père; et comme il n'étoit pas délicat sur le choix de ses

expressions quand il étoit en colère, aussitôt que mon oncle Tobie se

fut assis près du feu, et qu'il eut rempli sa pipe, mon père éclata en

ces termes.

CHAPITRE XCVII et dernier.

_La Femme et la Vache._

«Tout ce bagage, dira-t-on, est nécessaire pour continuer l'espèce d'une

créature aussi grande, aussi sublime, aussi divine que l'homme! Je le

sais,--j'en conviens,--je suis loin de le nier;--mais un philosophe dit

hardiment sa pensée; quant à moi, je persiste à croire et à soutenir que

c'est une pitié qu'il faille que notre race se perpétue par les moyens

d'une passion qui ravale toutes nos facultés, fait échouer notre

sagesse, et anéantit toutes les opérations et les combinaisons de notre

ame.--D'une passion, ma chère, continua mon père en s'adressant à ma

mère, qui réunit et assimile les sages avec les fous; et qui nous fait

sortir de nos cavernes et de nos retraites plutôt comme des satyres et

des animaux, que comme des hommes.

»Je sais que l'on me dira, continua mon père, employant la _prolepsie_,

qu'en lui-même et dépouillé de ses accessoires, ce besoin est comme la

faim, la soif, le sommeil, et ne peut être regardé comme bon ni comme

mauvais, comme honteux ni autrement.--Mais pourquoi donc la délicatesse

de Diogène et de Platon s'en est-elle si fort révoltée? Pourquoi

n'osons-nous nous y livrer que dans les ténèbres? Pourquoi ses mystères,

ses préparations, ses instrumens, enfin tout ce qui y a rapport, ne

peut-il être décemment exprimé par aucun langage, aucune traduction,

aucune périphrase quelconque?

»L'action de tuer un homme et de le détruire, continua mon père, en

haussant la voix et s'adressant à mon oncle Tobie,--cette action, vous

le savez, passe pour glorieuse. Les armes que nous y employons sont

honorables; nous les portons fiérement sur l'épaule; nous les laissons

pendre orgueilleusement à notre côté; nous les dorons; nous les gravons;

nous les cizelons; nous les enrichissons.--Eh quoi! nous prodiguons des

ornemens à la culasse même d'un coquin de canon.»

Mon oncle Tobie posa sa pipe pour tâcher d'obtenir une meilleure

épithète; et Yorick se levoit pour battre en ruine toute l'hypothèse de

mon père.--

Quand Obadiah entra brusquement dans la salle, se plaignant amérement,

et demandant à grands cris qu'on voulût bien l'entendre sur-le-champ.

Voici l'aventure.

Mon père, soit par les anciennes coutumes de l'endroit, soit comme

possesseur de dixmes considérables, étoit obligé d'entretenir un taureau

pour le service de la paroisse; or Obadiah avoit mené sa vache rendre

une visite audit taureau, je ne sais quel jour de l'été précédent.--

Je dis, _je ne sais quel jour_; mais le hasard avoit voulu que ce fût le

même où il avoit épousé la servante de mon père; ainsi une époque

servoit à rappeler l'autre.

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 130 / 134 题