_Marie._
Ma foi quittons l'histoire aussi, s'il vous plaît. Car quoique j'aie eu
la plus grande hâte d'arriver à cet endroit de mon ouvrage; quoique je
l'aie annoncé et que je le regarde encore comme le morceau le plus
exquis que j'aie à donner au public, maintenant que m'y voilà, je
voudrois que quelqu'un prît la plume et achevât l'histoire à ma place.
Je vois toutes les difficultés qui se présentent, et je sens la
foiblesse de mon talent.--
J'ai pourtant une petite ressource.--C'est que l'on m'a tiré cette
semaine vingt-quatre onces de sang, à cause d'une fièvre terrible dont
j'ai été attaqué en commençant ce chapitre; de sorte qu'il me reste
quelques espérance que ma cervelle se trouvant plus dégagée, mes
vaisseaux moins tendus... Dans tous les cas, une invocation ne sauroit
nuire. Je m'abandonne donc entièrement à celui que j'invoque; c'est à
lui à m'inspirer ou à m'injecter ce qu'il croira de meilleur.
_INVOCATION._
Aimable et doux génie, qui conduisis jadis la plume de mon ami
Cervantes;--toi qui te glissois par sa jalousie, et qui, par ta
présence, changeois en un beau jour le crépuscule de sa retraite;--toi
qui versois le nectar des dieux à ce charmant auteur qu'ils avoient
animé de leur esprit;--toi enfin qui le couvris de tes aîles pendant
qu'il traçoit le portrait de Sancho et de son aventureux maître,--et qui
veillas constamment pour le défendre contre la pauvreté et les autres
misères de cette vie;--écoute-moi, je t'en conjure! regarde,--vois ces
culottes,--ce sont les seules que je possède; et cette déchirure me fut
faite à Lyon par un âne.
Vois mes chemises,--en quel état elles sont! une partie en est restée en
Lombardie; je n'en ai rapporté que les débris; je n'en avois que six, et
une maudite blanchisseuse de Milan m'en a rogné cinq; elle croyoit avoir
ses raisons,--à la bonne heure.--
Cependant malgré ces accidens, malgré un fourreau de pistolet qui me fut
volé à Sienne; malgré deux œufs que l'on m'a fait payer cinq _paules_,
l'un à Raddicossini, et l'autre à Capoue, je ne trouve pas qu'un voyage
de France et d'Italie soit une chose aussi effrayante que beaucoup de
gens voudroient le persuader. Il y a par-ci par-là un peu de mal, mais
ce n'est pas trop acheter le plaisir de parcourir ces campagnes riantes,
que la nature semble étaler devant vous pour le plaisir de vos yeux.--Il
est ridicule de penser que l'on vous présentera pour rien des voitures,
que l'on expose à être brisées par vous et pour vous.--Ce sont les deux
sols que vous donnez à cet homme qui graisse vos roues, qui le mettent
en état d'avoir du beurre sur son pain.--Nous sommes en vérité trop
exigeans. Eh quoi! pour trente ou quarante sols que l'on vous demandera
de trop pour votre souper et votre lit, votre philosophie sera
déconcertée! Qu'est-ce donc qu'un schelling et quelques sols!
Payez,--pour l'amour de Dieu et pour le vôtre; payez,--et payez les deux
mains ouvertes, plutôt que de laisser le mécontentement s'asseoir sur le
front de votre belle hôtesse et de ses demoiselles, qui se tiendront
d'un air affligé sur la porte de l'auberge au moment de votre
départ.--D'ailleurs, mon cher monsieur, le baiser fraternel que chacune
d'elles vous auroit donné, ne valoit-il pas mieux que vos vingt sols?--à
mon gré du moins.--
Pendant mes voyages j'avois la tête remplie des amours de mon oncle
Tobie. C'étoit comme si j'eusse été amoureux moi-même.--J'étois dans un
état parfait de bonté et de bienveillance; à chaque mouvement de ma
chaise je sentois en moi la vibration délicieuse de la plus douce
harmonie. Il m'étoit indifférent que la route fût unie ou raboteuse;
tout ce que je voyois, tout ce que j'entendois, touchoit toujours
quelque ressort secret de sentiment ou de plaisir.--
Un soir;--c'étoit les plus doux sons que j'eusse jamais entendus.--Je
baissai ma glace pour les mieux entendre. «C'est Marie[1], me dit le
postillon, observant que j'écoutois.--Pauvre Marie, continua-t-il, en se
penchant de côté, parce que son corps m'empêchoit de la voir! Elle est
assise sur un banc, jouant son hymne du soir sur son chalumeau, et sa
petite chèvre à côté d'elle.»
[1] Dans la traduction du Voyage Sentimental, le traducteur a changé
le nom de _Marie_ en celui de _Juliette_; il a transporté la scène
de _Moulins_ à _Amboise_. On a conservé à la pauvre Marie son nom et
son pays, que Sterne appelle dans son Voyage Sentimental, _la plus
douce partie de la France_. (Note de l'éditeur).
En me parlant de Marie, le postillon avoit l'air si touché, le son même
de sa voix annonçoit un cœur si compatissant, que je me promis de lui
donner une pièce de vingt-quatre sous en arrivant à _Moulins_.--
«Et qui est la pauvre Marie, lui dis-je?»--
«L'amour et la pitié de tous les villages d'alentour, dit le
postillon.--Il y a trois ans que le soleil ne luit plus pour cette fille
si belle, si aimable, si spirituelle.--Sa raison est égarée.--Pauvre
Marie, répéta-t-il, tu méritois un meilleur sort! Devois-tu voir ainsi
tes bans arrêtés par les intrigues du vicaire de ta paroisse?»
Il alloit continuer, quand Marie, après un moment de silence, reprit son
chalumeau, et recommença son air.--C'étoit les mêmes sons; pourtant ils
étoient dix fois plus doux.--«C'est l'hymne de la Vierge, dit le jeune
homme; c'est celle qu'elle chante tous les soirs. Mais d'où la
sait-elle? Mais qui lui a montré à jouer du chalumeau? C'est ce que nous
ne savons pas; nous croyons que le ciel qui la protège lui a ménagé
cette foible consolation.--Depuis qu'elle n'a plus l'usage de sa raison,
c'est la seule qui lui reste. Elle ne quitte jamais son chalumeau; et
jour et nuit elle joue cette prière que vous entendez.»
Le postillon me raconta tout cela d'un air si honnête, avec une
éloquence si naturelle, que malgré moi, je crus appercevoir en lui
quelque chose au-dessus de son état; et j'aurois voulu savoir sa propre
histoire, si la pauvre Marie ne s'étoit pas entiérement emparée de
moi.--
Cependant nous approchions du banc où Marie étoit assise. Elle étoit
vêtue de blanc; ses cheveux relevés en deux tresses, et rattachés sous
un réseau de soie, avec quelques feuilles d'olivier placées sur le côté
d'une manière assez bizarre.--Elle étoit belle; et si j'ai jamais
éprouvé dans toute sa force la douleur d'un cœur honnête, ce fut en
voyant la pauvre Marie.
«Le ciel ait pitié d'elle, dit le postillon! pauvre fille! On a fait
dire plus de cent messes dans toutes les paroisses et tous les couvens
d'alentour; mais sans effet.--Comme sa raison lui revient par petits
intervalles, nous espérons encore qu'à la fin la sainte Vierge la
guérira. Mais ses parens, qui en savent plus que nous, sont tout-à-fait
sans espérance, et croient que sa raison est perdue pour toujours.»
Comme le postillon parloit, Marie fit une cadence si mélancolique, si
tendre, si plaintive,--que je m'élançai de ma chaise pour courir à elle,
je me trouvai assis entre elle et sa chèvre, avant d'être revenu de mon
extase.
Marie me fixa attentivement,--puis regarda sa chèvre,--et puis revint à
moi,--et puis à sa chèvre,--et continua ainsi pendant quelque temps.
«Eh bien! Marie, lui dis-je doucement, quelle ressemblance
trouvez-vous?»
Je supplie le candide lecteur de croire que je ne fis cette question,
que d'après l'humble conviction où je suis, que l'homme n'est pas si
éloigné de l'animal qu'on le pense.--Je le supplie de croire surtout,
que, pour tout l'esprit de Rabelais, je n'aurois pas voulu laisser
échapper une plaisanterie déplacée en la vénérable présence de la
misère.--Et cependant,--mon cœur m'a reproché cette question faite à
Marie, quand je me la suis rappelée.--Il me l'a reprochée si vivement,
que j'ai juré de ne vivre désormais que pour la sagesse, et de ne
prononcer le reste de mes jours que de graves sentences.--Et jamais,
jamais, à quelque âge que je parvienne, il ne m'échappera de dire une
plaisanterie devant homme, femme, ni enfant.
--Quant à en écrire!--oh! je crois que j'ai fait une réserve exprès;
j'en prends le public pour juge.
«Adieu, Marie,--adieu, pauvre infortunée.--Un temps viendra, mais non
pas aujourd'hui, que je pourrai entendre tes malheurs de ta propre
bouche...» Je me trompois.--En ce moment même elle prit son chalumeau,
et m'apprit une suite de malheurs et de détails si touchans, que je
regagnai ma chaise d'un pas incertain et chancelant, sans avoir la force
de l'écouter davantage.--
--Il y a, ma foi, à Moulins une excellente auberge.--Arrêtez-vous y
cependant le moins que vous pourrez.