CHAPITRE LXXXVIII.

_Marie._

Ma foi quittons l'histoire aussi, s'il vous plaît. Car quoique j'aie eu

la plus grande hâte d'arriver à cet endroit de mon ouvrage; quoique je

l'aie annoncé et que je le regarde encore comme le morceau le plus

exquis que j'aie à donner au public, maintenant que m'y voilà, je

voudrois que quelqu'un prît la plume et achevât l'histoire à ma place.

Je vois toutes les difficultés qui se présentent, et je sens la

foiblesse de mon talent.--

J'ai pourtant une petite ressource.--C'est que l'on m'a tiré cette

semaine vingt-quatre onces de sang, à cause d'une fièvre terrible dont

j'ai été attaqué en commençant ce chapitre; de sorte qu'il me reste

quelques espérance que ma cervelle se trouvant plus dégagée, mes

vaisseaux moins tendus... Dans tous les cas, une invocation ne sauroit

nuire. Je m'abandonne donc entièrement à celui que j'invoque; c'est à

lui à m'inspirer ou à m'injecter ce qu'il croira de meilleur.

_INVOCATION._

Aimable et doux génie, qui conduisis jadis la plume de mon ami

Cervantes;--toi qui te glissois par sa jalousie, et qui, par ta

présence, changeois en un beau jour le crépuscule de sa retraite;--toi

qui versois le nectar des dieux à ce charmant auteur qu'ils avoient

animé de leur esprit;--toi enfin qui le couvris de tes aîles pendant

qu'il traçoit le portrait de Sancho et de son aventureux maître,--et qui

veillas constamment pour le défendre contre la pauvreté et les autres

misères de cette vie;--écoute-moi, je t'en conjure! regarde,--vois ces

culottes,--ce sont les seules que je possède; et cette déchirure me fut

faite à Lyon par un âne.

Vois mes chemises,--en quel état elles sont! une partie en est restée en

Lombardie; je n'en ai rapporté que les débris; je n'en avois que six, et

une maudite blanchisseuse de Milan m'en a rogné cinq; elle croyoit avoir

ses raisons,--à la bonne heure.--

Cependant malgré ces accidens, malgré un fourreau de pistolet qui me fut

volé à Sienne; malgré deux œufs que l'on m'a fait payer cinq _paules_,

l'un à Raddicossini, et l'autre à Capoue, je ne trouve pas qu'un voyage

de France et d'Italie soit une chose aussi effrayante que beaucoup de

gens voudroient le persuader. Il y a par-ci par-là un peu de mal, mais

ce n'est pas trop acheter le plaisir de parcourir ces campagnes riantes,

que la nature semble étaler devant vous pour le plaisir de vos yeux.--Il

est ridicule de penser que l'on vous présentera pour rien des voitures,

que l'on expose à être brisées par vous et pour vous.--Ce sont les deux

sols que vous donnez à cet homme qui graisse vos roues, qui le mettent

en état d'avoir du beurre sur son pain.--Nous sommes en vérité trop

exigeans. Eh quoi! pour trente ou quarante sols que l'on vous demandera

de trop pour votre souper et votre lit, votre philosophie sera

déconcertée! Qu'est-ce donc qu'un schelling et quelques sols!

Payez,--pour l'amour de Dieu et pour le vôtre; payez,--et payez les deux

mains ouvertes, plutôt que de laisser le mécontentement s'asseoir sur le

front de votre belle hôtesse et de ses demoiselles, qui se tiendront

d'un air affligé sur la porte de l'auberge au moment de votre

départ.--D'ailleurs, mon cher monsieur, le baiser fraternel que chacune

d'elles vous auroit donné, ne valoit-il pas mieux que vos vingt sols?--à

mon gré du moins.--

Pendant mes voyages j'avois la tête remplie des amours de mon oncle

Tobie. C'étoit comme si j'eusse été amoureux moi-même.--J'étois dans un

état parfait de bonté et de bienveillance; à chaque mouvement de ma

chaise je sentois en moi la vibration délicieuse de la plus douce

harmonie. Il m'étoit indifférent que la route fût unie ou raboteuse;

tout ce que je voyois, tout ce que j'entendois, touchoit toujours

quelque ressort secret de sentiment ou de plaisir.--

Un soir;--c'étoit les plus doux sons que j'eusse jamais entendus.--Je

baissai ma glace pour les mieux entendre. «C'est Marie[1], me dit le

postillon, observant que j'écoutois.--Pauvre Marie, continua-t-il, en se

penchant de côté, parce que son corps m'empêchoit de la voir! Elle est

assise sur un banc, jouant son hymne du soir sur son chalumeau, et sa

petite chèvre à côté d'elle.»

[1] Dans la traduction du Voyage Sentimental, le traducteur a changé

le nom de _Marie_ en celui de _Juliette_; il a transporté la scène

de _Moulins_ à _Amboise_. On a conservé à la pauvre Marie son nom et

son pays, que Sterne appelle dans son Voyage Sentimental, _la plus

douce partie de la France_. (Note de l'éditeur).

En me parlant de Marie, le postillon avoit l'air si touché, le son même

de sa voix annonçoit un cœur si compatissant, que je me promis de lui

donner une pièce de vingt-quatre sous en arrivant à _Moulins_.--

«Et qui est la pauvre Marie, lui dis-je?»--

«L'amour et la pitié de tous les villages d'alentour, dit le

postillon.--Il y a trois ans que le soleil ne luit plus pour cette fille

si belle, si aimable, si spirituelle.--Sa raison est égarée.--Pauvre

Marie, répéta-t-il, tu méritois un meilleur sort! Devois-tu voir ainsi

tes bans arrêtés par les intrigues du vicaire de ta paroisse?»

Il alloit continuer, quand Marie, après un moment de silence, reprit son

chalumeau, et recommença son air.--C'étoit les mêmes sons; pourtant ils

étoient dix fois plus doux.--«C'est l'hymne de la Vierge, dit le jeune

homme; c'est celle qu'elle chante tous les soirs. Mais d'où la

sait-elle? Mais qui lui a montré à jouer du chalumeau? C'est ce que nous

ne savons pas; nous croyons que le ciel qui la protège lui a ménagé

cette foible consolation.--Depuis qu'elle n'a plus l'usage de sa raison,

c'est la seule qui lui reste. Elle ne quitte jamais son chalumeau; et

jour et nuit elle joue cette prière que vous entendez.»

Le postillon me raconta tout cela d'un air si honnête, avec une

éloquence si naturelle, que malgré moi, je crus appercevoir en lui

quelque chose au-dessus de son état; et j'aurois voulu savoir sa propre

histoire, si la pauvre Marie ne s'étoit pas entiérement emparée de

moi.--

Cependant nous approchions du banc où Marie étoit assise. Elle étoit

vêtue de blanc; ses cheveux relevés en deux tresses, et rattachés sous

un réseau de soie, avec quelques feuilles d'olivier placées sur le côté

d'une manière assez bizarre.--Elle étoit belle; et si j'ai jamais

éprouvé dans toute sa force la douleur d'un cœur honnête, ce fut en

voyant la pauvre Marie.

«Le ciel ait pitié d'elle, dit le postillon! pauvre fille! On a fait

dire plus de cent messes dans toutes les paroisses et tous les couvens

d'alentour; mais sans effet.--Comme sa raison lui revient par petits

intervalles, nous espérons encore qu'à la fin la sainte Vierge la

guérira. Mais ses parens, qui en savent plus que nous, sont tout-à-fait

sans espérance, et croient que sa raison est perdue pour toujours.»

Comme le postillon parloit, Marie fit une cadence si mélancolique, si

tendre, si plaintive,--que je m'élançai de ma chaise pour courir à elle,

je me trouvai assis entre elle et sa chèvre, avant d'être revenu de mon

extase.

Marie me fixa attentivement,--puis regarda sa chèvre,--et puis revint à

moi,--et puis à sa chèvre,--et continua ainsi pendant quelque temps.

«Eh bien! Marie, lui dis-je doucement, quelle ressemblance

trouvez-vous?»

Je supplie le candide lecteur de croire que je ne fis cette question,

que d'après l'humble conviction où je suis, que l'homme n'est pas si

éloigné de l'animal qu'on le pense.--Je le supplie de croire surtout,

que, pour tout l'esprit de Rabelais, je n'aurois pas voulu laisser

échapper une plaisanterie déplacée en la vénérable présence de la

misère.--Et cependant,--mon cœur m'a reproché cette question faite à

Marie, quand je me la suis rappelée.--Il me l'a reprochée si vivement,

que j'ai juré de ne vivre désormais que pour la sagesse, et de ne

prononcer le reste de mes jours que de graves sentences.--Et jamais,

jamais, à quelque âge que je parvienne, il ne m'échappera de dire une

plaisanterie devant homme, femme, ni enfant.

--Quant à en écrire!--oh! je crois que j'ai fait une réserve exprès;

j'en prends le public pour juge.

«Adieu, Marie,--adieu, pauvre infortunée.--Un temps viendra, mais non

pas aujourd'hui, que je pourrai entendre tes malheurs de ta propre

bouche...» Je me trompois.--En ce moment même elle prit son chalumeau,

et m'apprit une suite de malheurs et de détails si touchans, que je

regagnai ma chaise d'un pas incertain et chancelant, sans avoir la force

de l'écouter davantage.--

--Il y a, ma foi, à Moulins une excellente auberge.--Arrêtez-vous y

cependant le moins que vous pourrez.

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 121 / 134 题