_Demandez à ma blanchisseuse._
Je dis donc que dans les occasions ordinaires,--c'est-à-dire, quand je
me trouve stupide, que mes idées s'enfantent pésamment, et se
débrouillent avec peine.--
Ou que je me trouve, je ne sais comment, dans une veine de licence et de
libertinage, et que je fais de vains efforts pour en sortir.--
Dans tous ces cas et autres semblables, je ne dispute pas un moment avec
ma plume.--Si une prise de tabac, si un tour ou deux par la chambre ne
me suffisent pas,--je prends mon rasoir, j'en essaie le tranchant sur la
paume de ma main, je me savonne le menton, et sans plus de cérémonie je
me fais la barbe; et si par malheur je laisse un poil, j'ai soin du
moins que ce n'en soit pas un blanc.--Cela fait, je passe ma chemise, je
change d'habit, je mets ma perruque, je prends ma bague de topaze; en un
mot, je m'habille de la tête aux pieds.--
Or, il faut que le diable s'en mêle, si je n'y gagne rien.--Car
considérez, monsieur, que tout le monde voulant être présent quand on le
rase, (quoiqu'il n'y ait aucune règle sans exception) et personne ne
voulant se raser sans miroir, crainte d'accident,--cette situation,
comme toute autre, laisse nécessairement des impressions particulières
sur le cerveau.--
Oui, je le maintiens. Les idées d'un homme dont la barbe est forte,
deviennent sept fois plus nettes et plus fraîches sous le rasoir;--et si
cet homme pouvoit, sans inconvénient, se raser du matin au soir, ses
idées parviendroient au plus haut degré du sublime.--Je ne sais comment
Homère a pu si bien écrire avec une barbe de capucin;--mais comme son
talent contredit mon système, je ne veux pas m'y arrêter, et je retourne
à ma toilette.
Louis de Sorbonne dit que la toilette n'est qu'_une affaire de corps_;
mais il se trompe. L'ame et le corps ne sauroient se séparer; un homme
ne sauroit s'habiller, sans que ses idées se portent sur son
habillement; et s'il se met en gentilhomme, ses idées s'ennoblissent; de
sorte qu'il n'a qu'à prendre la plume et se peindre dans son style.
Ainsi, messieurs, quand vous voudrez savoir si ce que j'écris peut se
lire, et si rien n'a sali ma plume, voyez le mémoire de ma
blanchisseuse; c'est comme si vous lisiez mon livre.--Il y a un certain
mois où je suis en état de prouver que j'ai sali trente et une chemises.
On ne sauroit pousser la propreté plus loin.--Eh bien! j'ai été plus
maudit, plus vexé, plus critiqué, pour ce que j'ai écrit dans ce
mois-là, que par tout ce que j'ai écrit dans le reste de l'année.
Mais je n'avois pas montré à ces messieurs les mémoires de ma
blanchisseuse.