CHAPITRE LXXI.

_Les saucisses._

«Tom qui n'avoit rien à démêler avec la négresse, passa dans la chambre

qui étoit au-delà de la boutique pour parler à la veuve du juif--de son

amour... et de son aulne de saucisses.--C'étoit, comme je l'ai dit à

monsieur, un garçon honnête et de joyeuse humeur, et il portoit ce

caractère écrit sur toute sa personne. Il prit donc une chaise, il se

plaça près d'elle et contre la table, et s'assit sans plus de cérémonie,

mais avec la plus grande politesse.»

«Pour un galant, c'est la plus sotte chose du monde, s'il m'est permis

de le dire à monsieur, que de débuter auprès d'une femme qui fait des

saucisses.--En effet, quelle fleurette lui conter?--Tom débuta

gravement, en demandant d'abord à la veuve comment se faisoient les

saucisses,--quelle espèce de viande, quelles herbes, quelles épices y

entroient.--Ensuite, d'un ton un peu plus gai, avec quels boyaux,--si

les plus gros étoient les meilleurs,--s'ils ne crevoient jamais,--etc.?

Ayant seulement l'attention de rester plutôt en arrière que de trop

s'avancer, et de ne rien risquer sans être à-peu-près assuré du

succès.»--

«C'est pour avoir négligé cette précaution, Trim, dit mon oncle Tobie en

s'appuyant sur l'épaule du caporal, que le comte de la Motte perdit la

bataille de Wynendale. Il s'avança imprudemment dans le bois; et sans

cela Lille ne seroit pas tombé dans nos mains, non plus que Gand et

Bruges, qui suivirent son exemple. L'année étoit si avancée, continua

mon oncle Tobie, et la saison devint si mauvaise, que si les choses

n'avoient pas tourné comme elles firent, nos troupes auroient péri en

pleine campagne.»--

«Mais, dit Trim, ne seroit-ce pas que les batailles, ainsi que les

mariages, sont écrites dans le ciel?»

Mon oncle Tobie rêva.

Sa religion l'engageoit à dire d'une façon.--Sa haute idée de l'art

militaire le poussoit à dire d'une autre.--Ne pouvant les accorder

ensemble, mon oncle Tobie préféra de ne rien dire; et le caporal acheva

son histoire.

«Tom, s'apercevant qu'il gagnoit un peu de terrein, et que tout ce qu'il

avoit dit sur les saucisses avoit été bien reçu de la belle, se hasarda

à lui offrir de l'aider un peu. D'abord il prit l'entonnoir, et le tint,

pendant que la veuve avec son pouce faisoit entrer la viande dans le

boyau; ensuite il coupa des attaches de longueur convenable, et les tint

dans sa main pendant qu'elle les prenoit une à une;--après cela il les

mit dans la bouche de la veuve, où elle pouvoit les prendre selon le

besoin;--enfin, peu-à-peu il en vint à lier les saucisses à son tour,

tandis que la veuve en tenoit le bout dans ses dents.

»Or, monsieur saura qu'une veuve tâche toujours de choisir son second

mari entièrement différent du premier.--Si bien que l'affaire étoit

d'à-moitié réglée dans l'esprit de la juive, avant que Tom eût parlé de

rien.

»Elle feignit pourtant de vouloir se défendre, et se saisit d'une

saucisse, mais Tom à l'instant se saisit d'une autre...

»Monsieur comprend bien que la veuve ne fut pas la plus forte.

»Elle signa la capitulation, Tom la ratifia, et l'affaire fut finie.»

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 103 / 134 题