CHAPITRE LXXII.

_Contre-marche._

«Toutes les femmes, continua Trim, en commentant son histoire, depuis la

première jusqu'à la dernière, aiment la plaisanterie. La difficulté est

de savoir celle qui leur convient; et pour le connoître, il n'y a

d'autre moyen que de faire quelques essais; de même qu'avec une pièce

d'artillerie on élève ou on rabaisse la culasse, jusqu'à ce qu'on donne

dans le blanc.»

«Je goûte cette comparaison, dit mon oncle Tobie, encore plus que la

chose même.»

«Parce que monsieur, dit le caporal, aime mieux la gloire que le

plaisir.»--

«J'espère, Trim, répondit mon oncle Tobie, que j'aime l'humanité

au-dessus de tout;--et comme la science des armes tend évidemment au

bonheur et au repos des hommes,--et que la branche, surtout de cet art,

dans laquelle nous nous sommes exercés ensemble au boulingrin, n'a pour

but que d'arrêter les entreprises de l'ambition, et de retrancher la vie

et la fortune du plus foible, contre l'invasion et le pillage du plus

fort;--toutes les fois que le tambour se fera entendre, je me flatte,

caporal, que l'un et l'autre nous aimons trop l'humanité et nos frères,

pour ne pas nous armer et voler à leur secours.»--

En disant ces mots, mon oncle Tobie se retourna, et marcha fièrement

comme à la tête de sa compagnie.--Et le fidèle caporal, portant son

bâton à l'épaule et frappant de la main sur le pan de son habit pour

marcher en seconde ligne derrière son maître, le long de l'avenue qui

les ramenoit chez eux.--

«Que diantre se passe-t-il dans leurs deux caboches, s'écria mon père à

ma mère? Sur ma parole ils assiégent mistriss Wadman en forme; et ils

font le tour de sa maison pour marquer la ligne de circonvallation.»--

«J'ose dire, répliqua ma mère...»

Mais un moment, mon cher monsieur. Ce que ma mère osa dire, ce que mon

père osa lui répondre, enfin leurs demandes, leurs réponses et leurs

répliques, seront certainement lues, relues, discutées, commentées,

paraphrasées par la postérité;--mais dans un chapitre à part. Je dis:

_par la postérité_, et je le répète.--Qu'a fait mon livre pour ne pas

surnager sur l'abyme des temps avec l'_Eloge de la Folie_, le _Comte du

Tonneau_, et tant d'autres?

Mais pourquoi jeter de si loin les yeux sur l'avenir?--Ah! fermons-les

bien plutôt.--Le temps vole et détruit tout.--Chacune des lettres que je

trace, me dit avec quelle rapidité la vie suit ma plume.--Nos journées

et nos heures, (plus précieuses, ma chère Jenny, que ces rubis qui

brillent à ton cou) s'envolent sur nos têtes comme ces nuages légers,

que chasse l'aquilon et qui ne reviennent plus.--Tout disparoît,--tout

se détruit.--Ces cheveux que tu prends soin d'arranger sur ton front;...

regarde,... ils blanchissent sous ta main.--Et chaque baiser que je te

donne en te quittant, chaque absence qui le suit, est le prélude de

cette séparation éternelle qui nous attend bientôt.--

Ciel! ô ciel! prends pitié de ma Jenny,--prends pitié de celui qui

l'aime.--

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 104 / 134 题