_Contre-marche._
«Toutes les femmes, continua Trim, en commentant son histoire, depuis la
première jusqu'à la dernière, aiment la plaisanterie. La difficulté est
de savoir celle qui leur convient; et pour le connoître, il n'y a
d'autre moyen que de faire quelques essais; de même qu'avec une pièce
d'artillerie on élève ou on rabaisse la culasse, jusqu'à ce qu'on donne
dans le blanc.»
«Je goûte cette comparaison, dit mon oncle Tobie, encore plus que la
chose même.»
«Parce que monsieur, dit le caporal, aime mieux la gloire que le
plaisir.»--
«J'espère, Trim, répondit mon oncle Tobie, que j'aime l'humanité
au-dessus de tout;--et comme la science des armes tend évidemment au
bonheur et au repos des hommes,--et que la branche, surtout de cet art,
dans laquelle nous nous sommes exercés ensemble au boulingrin, n'a pour
but que d'arrêter les entreprises de l'ambition, et de retrancher la vie
et la fortune du plus foible, contre l'invasion et le pillage du plus
fort;--toutes les fois que le tambour se fera entendre, je me flatte,
caporal, que l'un et l'autre nous aimons trop l'humanité et nos frères,
pour ne pas nous armer et voler à leur secours.»--
En disant ces mots, mon oncle Tobie se retourna, et marcha fièrement
comme à la tête de sa compagnie.--Et le fidèle caporal, portant son
bâton à l'épaule et frappant de la main sur le pan de son habit pour
marcher en seconde ligne derrière son maître, le long de l'avenue qui
les ramenoit chez eux.--
«Que diantre se passe-t-il dans leurs deux caboches, s'écria mon père à
ma mère? Sur ma parole ils assiégent mistriss Wadman en forme; et ils
font le tour de sa maison pour marquer la ligne de circonvallation.»--
«J'ose dire, répliqua ma mère...»
Mais un moment, mon cher monsieur. Ce que ma mère osa dire, ce que mon
père osa lui répondre, enfin leurs demandes, leurs réponses et leurs
répliques, seront certainement lues, relues, discutées, commentées,
paraphrasées par la postérité;--mais dans un chapitre à part. Je dis:
_par la postérité_, et je le répète.--Qu'a fait mon livre pour ne pas
surnager sur l'abyme des temps avec l'_Eloge de la Folie_, le _Comte du
Tonneau_, et tant d'autres?
Mais pourquoi jeter de si loin les yeux sur l'avenir?--Ah! fermons-les
bien plutôt.--Le temps vole et détruit tout.--Chacune des lettres que je
trace, me dit avec quelle rapidité la vie suit ma plume.--Nos journées
et nos heures, (plus précieuses, ma chère Jenny, que ces rubis qui
brillent à ton cou) s'envolent sur nos têtes comme ces nuages légers,
que chasse l'aquilon et qui ne reviennent plus.--Tout disparoît,--tout
se détruit.--Ces cheveux que tu prends soin d'arranger sur ton front;...
regarde,... ils blanchissent sous ta main.--Et chaque baiser que je te
donne en te quittant, chaque absence qui le suit, est le prélude de
cette séparation éternelle qui nous attend bientôt.--
Ciel! ô ciel! prends pitié de ma Jenny,--prends pitié de celui qui
l'aime.--