CHAPITRE LXX.

_La négresse._

«Lorsque Tom arriva à la boutique, il n'y trouva qu'une pauvre négresse,

occupée à chasser les mouches avec une touffe de plumes blanches qu'elle

avoit attachées au bout d'un bâton. Mais, tout en les chassant, elle

prenoit garde de les blesser.--Touchant tableau, s'écria mon oncle

Tobie! la malheureuse avoit beaucoup souffert; et elle avoit appris à

compatir.»--

«C'étoit, sauf le respect de monsieur, une excellente créature aussi

bien qu'une excellente ouvrière. Il y a, continua Trim, dans l'histoire

de cette pauvre malheureuse, des circonstances qui attendriroient un

cœur de roche; et dans quelqu'une de nos soirées d'hiver, quand monsieur

sera disposé à les entendre, je les raconterai à monsieur, avec le reste

de l'histoire de Tom, dont elles font partie.»--

«Ne l'oublie donc pas, Trim, dit mon oncle Tobie.»--

«Mais, monsieur, dit le caporal, avec un air de doute, un nègre a-t-il

une ame?»--

«Je suis peu versé, caporal, dit mon oncle Tobie, dans les choses de

cette nature. Mais je suppose que Dieu n'auroit pas voulu laisser un

nègre sans ame, plutôt que toi ou que moi.»--

«Ce seroit une affreuse injustice, dit le caporal.»--

«Assurément, dit mon oncle Tobie.»--

«Pourquoi donc, oserois-je demander à monsieur, traite-t-on plus mal une

servante noire qu'une blanche?»--

«Je ne puis t'en donner aucune raison, dit mon oncle Tobie.»--

«C'est sans doute qu'elle n'a point d'amis, dit le caporal en secouant

la tête, ni personne pour prendre sa défense.»--

«Trim, dit mon oncle Tobie, c'est-là ce qui devroit lui assurer, ainsi

qu'à ses frères, notre protection.--C'est le hasard de la guerre qui les

a mis en notre pouvoir, qui a placé la verge dans nos mains.--Où elle

sera ensuite, le ciel le sait; mais en quelques mains qu'elle tombe,

Trim, le brave homme n'en usera pas d'une manière barbare.»--

«Le ciel l'en préserve, dit le caporal!»--

«_Amen_, répondit mon oncle Tobie, en posant la main sur son cœur.»--

Le caporal reprit son histoire pour la continuer; mais avec une espèce

d'embarras, dont le lecteur ne devine peut-être pas la cause.--

Par toutes ces transitions soudaines, et la plupart touchantes, dont le

caporal avoit entre-mêlé son récit, il avoit perdu la clef sur laquelle

il l'avoit commencé. Son projet avoit été de distraire son maître, et

son maître s'attendrissoit. Deux fois il toussa, deux fois il essaya de

se remettre sans pouvoir y parvenir; enfin il rappela ses esprits,

replaça sa main gauche sur sa hanche, le coude relevé en arc d'un air

vainqueur; et conservant la liberté de son bras droit, pour aider son

débit par ses gestes, il se rapprocha autant qu'il put du ton qu'il

avoit perdu.--Et dans cette attitude, il continua son histoire.

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 102 / 134 题