CHAPITRE LXV.

_Jugement téméraire._

Je prends à témoin toutes les puissances du temps et du hasard qui sans

cesse nous arrêtent dans notre carrière, que mon esprit étoit à bout, et

que je ne savois comment poursuivre l'histoire des amours de mon oncle

Tobie, lorsque ma mère, _par curiosité_, disoit-elle, (mon père lui

soupçonnoit un autre motif,) désira pouvoir les regarder par le trou de

la serrure.

«Appelez chaque chose par son nom, dit mon père; et regardez ensuite par

le trou de la serrure tant qu'il vous plaira.»

C'étoit uniquement la fermentation de cette humeur un peu acide, qui

entroit dans le tempérament de mon père, et de laquelle j'ai souvent

parlé, qui donna lieu à une pareille insinuation de sa part. Cependant

comme il étoit naturellement franc et généreux, et toujours ouvert à la

conviction, il eut à peine lâché le dernier mot de cette réplique peu

obligeante, que sa conscience lui en fit un reproche.

Ma mère avoit en ce moment son bras gauche conjugalement passé dans le

bras droit de mon père, de telle sorte que sa main appuyoit sur la

sienne.--Elle leva les doigts et les laissa retomber. On auroit pu

difficilement prononcer si c'étoit là un coup ou une caresse;--le

casuiste le plus habile auroit été bien embarrassé à décider si ce geste

signifioit un reproche ou un aveu. Mon père qui étoit rempli de

sensibilité de la tête aux pieds, n'y vit que l'expression d'une femme

timide et faussement accusée.--Les reproches de sa conscience

redoublèrent;--il détourna la tête.--Ma mère pensa que son corps alloit

suivre, et que son projet étoit de reprendre le chemin de sa maison;

aussitôt en croisant sa jambe droite par-dessus sa gauche qui ne bougea

pas, elle se trouva en face de mon père, qui, en ramenant sa tête,

rencontra subitement les yeux de ma mère.--

--Nouvelle confusion!--

Tout détruisoit le premier soupçon qu'il avoit formé.--Tout augmentoit

ses remords. Un cristal mince, bleu, calme et brillant, sans tache, sans

eau, et tellement tranquille, qu'on auroit pu appercevoir jusqu'au fond

la moindre particule ou la moindre expression de desir, s'il en eût

existé chez ma mère;--mais il n'y en avoit pas le plus léger vestige. Et

je ne sais comment il arrive que moi, son fils, formé de son sang, je me

trouve si enclin à la bagatelle, surtout vers les équinoxes de printemps

et d'automne.--

Ma mère, madame, n'étoit telle en aucune saison de l'année, ni par

nature, ni par éducation, ni par imitation.

Un sang doux et sage circuloit paisiblement dans ses veines, en tout

temps, le jour et la nuit, dans les occasions même les plus critiques.

Son imagination calme et paisible n'étoit point échauffée par ces

pratiques ascétiques, par ces lectures mystiques, qui n'ayant aucun sens

en elles-mêmes, forcent l'esprit à se replier dans la nature pour leur

en trouver un. Et quant à mon père, il étoit si loin de chercher à

enflammer ses idées là-dessus, que son plus grand soin étoit d'éloigner

de sa tête toute image ou propos de ce genre.

Au reste, la nature avoit fait tous les frais de la sagesse de ma mère,

et rendu superflues les précautions de mon père. Et mon père le

savoit!--Et mon père n'en continuoit pas moins ses précautions!--Et moi,

Tristram Shandy, me voilà assis en gillet brun et en pantoufles jaunes,

sans perruque ni bonnet, ce douze août mil sept cent soixante six,

accomplissant une de ses prédictions les plus tragi-comiques; savoir que

je ne penserois ni n'agirois en rien comme les autres enfans des

hommes.--

La méprise de mon père vint de ce qu'il attaqua le motif de ma mère, au

lieu de l'action elle-même; car certainement les trous de serrures ne

sont pas destinés à servir de lorgnettes; et en considérant l'action de

ma mère comme tendant à nier une vérité reconnue, et à faire qu'un trou

de serrure ne fût pas un trou de serrure, l'action alors étoit une

violation de la nature des choses, et comme telle assez criminelle.

C'est pourquoi, n'en déplaise aux prédicateurs, les trous de serrure

sont l'occasion de plus de péchés, je dis même de péchés énormes, que

tous les autres trous du monde.

C'est ce qui me ramène aux amours de mon oncle Tobie.

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 96 / 134 题