CHAPITRE LXVI.

_Parure de mon Oncle Tobie._

Quoique le caporal eût tenu parole en retapant de son mieux la grande

perruque _à la Ramillies_ de mon oncle Tobie, il avoit eu trop peu de

temps, et tous ses soins n'avoient produit qu'un effet assez mince.

Cette fameuse perruque avoit passé plusieurs années applatie dans le

fond d'une vieille armoire; et comme les mauvais plis ne s'effacent pas

aisément, et que l'usage des bouts de chandelle n'est pas toujours sûr,

l'entreprise du caporal n'étoit pas une chose aussi facile qu'on

pourroit le croire. Il s'employoit pourtant de son mieux;--il

pomadoit,--il crêpoit,--il retapoit,--puis se reculoit d'un air joyeux,

et les deux bras tendus vers la perruque, comme pour l'engager à prendre

un meilleur air.--Mais le tout en vain; elle frisoit en dépit du

caporal, par tout où le caporal ne vouloit pas qu'elle frisât; et quand

une boucle ou deux auroient pu l'embellir, chaque cheveu s'applatissoit

comme s'il eût été trempé dans l'eau bouillante.

La déesse du Spléen elle-même n'auroit pu la voir sans sourire.

Telle étoit la perruque de mon oncle Tobie,--ou plutôt telle elle auroit

paru sur tout autre front que le sien. Mais le front de mon oncle Tobie

étoit le siége aimable de la douceur et de la bonté; et ce charme se

répandoit sur tout ce qui l'environnoit.--D'ailleurs, monsieur, la

nature avoit dans toute sa personne tracé le mot _gentilhomme_ en si

beaux caractères, que jusqu'à son chapeau bordé en vieux point d'Espagne

tout terni, et surmonté d'une large cocarde de taffetas fripé;--ce

chapeau, dis-je, qui en lui-même ne valoit pas quatre sols, acquéroit de

l'importance, dès qu'il étoit sur la tête de mon oncle Tobie. On eût dit

qu'une Fée elle-même l'avoit composé de sa main, pour mieux aller à

l'air de son visage.

Rien n'auroit mieux prouvé ce que j'avance, que l'habit bleu et or de

mon oncle Tobie, si, à quelques égards, la proportion n'étoit pas

nécessaire à la grâce; mais depuis quinze ou seize ans qu'il étoit fait,

depuis que l'inactivité de mon oncle Tobie (dont les promenades étoient

presque bornées à son boulingrin,) avoit doublé son embonpoint,--son

habit bleu et or étoit devenu si misérablement étroit, que ce n'étoit

qu'avec la plus grande peine que le caporal avoit pu l'y faire entrer;

et le raccommodage des manches n'avoit servi de rien;--il étoit

cependant galonné en plein, et sur toutes les coutures, et devant et

derrière, comme au temps du roi Guillaume; et pour finir la description,

il jetoit tant d'éclat au soleil, il avoit un air si métallique et si

guerrier, que si le projet de mon oncle Tobie eût été d'attaquer la

veuve en armure, il auroit pu lui-même s'y méprendre.

Quant aux culottes d'écarlate, on sait que le tailleur les avoit

décousues et les avoit abandonnées. On auroit pu à la rigueur s'en

accommoder, mais c'étoit assez que le soir d'auparavant on les eût

déclarées incapables de servir, et comme il n'y avoit point

d'alternative dans la garderobe de mon oncle Tobie, mon oncle Tobie

sortit en culottes de pluche rouge.--

Le caporal avoit endossé l'uniforme du pauvre Lefèvre. Il avoit

retroussé ses cheveux sous son bonnet de housard, lequel, comme on sait,

avoit été remis presque à neuf.--Il suivoit son maître à trois pas de

distance.--Sa chemise, renflée à son jabot et autour de ses poignets,

annonçoit l'orgueil de son ancienne profession; et son bâton, suspendu

par un petit cordon de cuir noir, dont les deux bouts renoués ensemble

finissoient par un gland, balançoit au-dessous de son poignet

gauche.--Mon oncle Tobie portoit sa canne comme une hallebarde.

«Vraiment, dit mon père en lui-même, ils ont assez bon air.»

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 97 / 134 题