Quelque chose que tu aies à dire, soit que tu aies peu ou beaucoup à
parler, modère toujours le son de ta voix. Le silence et tout ce qui en
approche grave dans la mémoire les mystères de la nuit. C'est pourquoi,
si tu peux l'éviter, ne laisse jamais tomber la pelle ni les
pincettes.--
Dans tes conversations avec elle, évite toute plaisanterie et toute
raillerie; et autant que tu pourras, ne lui laisse lire aucun livre
jovial. Il y a quelques traités de dévotion que tu peux lui permettre,
(quoique j'aimasse mieux qu'elle ne les lût point,) mais ne souffre pas
qu'elle lise Rabelais, Scarron, ou Dom-Quichotte.
Tous ces livres excitent le rire; et tu sais, cher Tobie, que rien n'est
plus sérieux que les fins du mariage.--
--Attache toujours une épingle à ton jabot avant d'entrer chez elle.--
Si elle te permet de t'asseoir sur le même sopha, et qu'elle te donne la
facilité de poser ta main sur la sienne, résiste à cette tentation.--Tu
ne saurois toucher sa main, sans que la température de la tienne lui
fasse deviner ce qui se passe en toi. Laisse-là toujours dans
l'indécision sur ce point et sur beaucoup d'autres.--En te conduisant
ainsi, tu auras au moins sa curiosité pour toi; et si ta belle n'est pas
encore entièrement soumise, et que ton _âne_ continue à regimber, (ce
qui est fort probable) tu te feras tirer quelques onces de sang
au-dessous des oreilles, suivant la pratique des anciens Scythes, qui
guérissoient par ce moyen les appétits les plus désordonnés de nos sens.
Avicenne est d'avis que l'on se frotte ensuite avec de l'extrait
d'ellébore, après les évacuations et purgations convenables;--et je
penserois assez comme lui. Mais surtout ne mange que peu, ou point de
bouc ni de cerf;--et abstiens-toi soigneusement, c'est-à-dire, autant
que tu le pourras, de paons, de grues, de foulques, de plongeons, et de
poules d'eau.
Pour ta boisson, je n'ai pas besoin de te dire que ce doit être une
infusion de verveine et d'herbe hanéa, de laquelle Elien rapporte des
effets surprenans.--Mais si ton estomach en souffroit, tu devrois en
discontinuer l'usage, et vivre de concombres, de melons, de pourpier et
de laitue.--
Il ne se présente pas pour le moment autre chose à te dire.
A moins que la guerre venant à se déclarer...
Ainsi, mon cher Tobie, je desire que tout aille pour le mieux;
Et je suis ton affectionné frère,
_Gauthier SHANDY._