CHAPITRE LXIII.

_Chacun va se coucher._

Mon père, dans toutes ses disputes, avoit un genre d'escarmouche si

tranchant, si aigre, si peu ménagé,--poussant à droite, sabrant à

gauche, et tombant sur tout le monde indistinctement,--que s'il y avoit

vingt personnes dans un cercle, en moins d'une demi-heure il étoit sûr

de les avoir toutes contre lui; ce qui ne contribuoit pas peu à le

laisser ainsi sans alliés, c'est que s'il y avoit un poste tout-à-fait

_intenable_, c'est-là qu'il alloit se jeter.--Mais il faut lui rendre

justice. Une fois qu'il y étoit établi, il s'y défendoit si vaillamment,

que tout brave et galant homme ne l'en voyoit chasser qu'avec peine.

Aussi Yorick en l'attaquant, ce qui lui arrivoit souvent, se gardoit

bien d'employer toute sa force.--

Mais la remarque du docteur Slop sur les vierges, à la fin du dernier

chapitre, avoit rangé Yorick du côté de mon père; et il commençoit à

désoler le pauvre docteur par l'énumération de tous les couvens de la

chrétienté,--quand le caporal Trim entra dans la salle, et raconta à mon

oncle Tobie que ses culottes d'écarlate ne pourroient servir, comme ils

l'avoient projeté, pour l'attaque de la veuve Wadman, attendu que le

tailleur, en les décousant, s'étoit aperçu qu'elles avoient déjà été

retournées.

«Eh bien! qu'il les retourne encore, dit brusquement mon père; car on

les retournera encore plus d'une fois avant que l'affaire soit

finie.--Elles n'en valent pas la façon, dit le caporal.--Alors, frère,

dit mon père, il faut nécessairement que vous en commandiez d'autres.

Car quoique je sache, continua-t-il, en s'adressant à la compagnie, que

la veuve Wadman aime mon frère Tobie depuis longtemps, et qu'elle a mis

en usage toute l'adresse et tous les artifices d'une femme pour s'en

faire aimer,--maintenant qu'elle l'a enrôlé, sa passion n'est plus aussi

vive.»

«Elle a obtenu ce qu'elle vouloit.»--

«Sous ce rapport, continua mon père; sous ce rapport, auquel je suis

persuadé que Platon n'a jamais pensé, vous voyez que l'amour est moins

un sentiment qu'un état, une condition, et qu'on s'y engage (à-peu-près,

diroit mon frère Tobie, comme dans un régiment).--Or, dès qu'un homme

est aggrégé à un corps, soit qu'il aime le service ou non, il se

comporte comme s'il l'aimoit, et cherche partout à se montrer homme de

courage.»

Cette hypothèse, comme toutes celles de mon père, étoit assez plausible;

et mon oncle Tobie n'avoit qu'une seule objection à y faire. Trim se

tenoit prêt à le seconder; mais mon père n'avoit pas encore tiré sa

conclusion.

«C'est pourquoi, continua mon père, reprenant sa supposition, quoique

tout le monde sache que mistriss Wadman et mon frère Tobie se plaisent

l'un à l'autre, et se conviennent réciproquement,--quoique je ne

connoisse dans la nature aucun obstacle qui puisse empêcher les violons

de jouer dès ce soir,--je répondrois que ce ne sera pas d'un an que

leurs instrumens se mettront à l'unisson.»--

«Je crains que nous n'ayions mal pris nos mesures, dit mon oncle Tobie,

en regardant Trim, comme pour lui demander son avis.»--

«Je gagerois, dit Trim, mon bonnet de housard.--(Son bonnet de housard,

comme je vous l'ai dit, étoit son enjeu ordinaire; mais ayant été

rajusté et presque remis à neuf pour l'attaque projetée, l'enjeu

devenoit plus important.--) Je gagerois, avec la permission de monsieur,

mon bonnet de housard contre un schelling... si j'osois, continua Trim,

faisant une révérence, gager contre monsieur.»--

«Il n'y a point de mal à cela, dit mon père; car en disant que tu

gagerois ton bonnet, tout ce que tu entends par-là, c'est que tu

crois... Qu'est-ce que tu crois?»--

«Je crois que la veuve Wadman, sauf le respect de monsieur, n'est pas en

état de tenir dix jours.»--

«Et où diantre, s'écria Slop, d'un air goguenard, où diantre, l'ami,

as-tu si bien appris à connoître les femmes?»--

«Dans mes amours avec une religieuse, dit Trim.--Ce n'étoit qu'une

_béguine_, dit mon oncle Tobie.»

Le docteur Slop étoit trop en colère pour écouter cette distinction; et

mon père profitant de l'occasion pour tomber sur les religieuses d'estoc

et de taille, en les traitant de folles, le docteur Slop ne put y

tenir.--Mon oncle Tobie avoit encore quelques mesures à prendre pour ses

culottes, et Yorick pour la seconde partie de son prochain sermon; toute

la compagnie se sépara. Et comme il restoit une demi-heure avant le

temps de se mettre au lit, mon père qui étoit demeuré seul, demanda une

plume, de l'encre et du papier, et se mit à écrire pour mon oncle Tobie

l'instruction suivante en forme de lettre.

_Mon cher frère Tobie._

Ce que je vais te dire a rapport à la nature des femmes, et à la manière

de leur faire l'amour. Et peut-être est-il heureux pour toi (quoiqu'il

ne le soit pas autant pour moi) que l'occasion se soit offerte, et que

je me sois trouvé capable de t'écrire quelques instructions sur ce

sujet.--

Si c'eût été le bon plaisir de celui qui distribue nos lots, et qu'il

t'eût départi plus de connoissances qu'à moi, j'aurois été charmé que tu

te fusses assis à ma place, et que cette plume fût entre tes

mains;--mais puisque c'est à moi à t'instruire, et que madame Shandy est

là auprès de moi, se disposant à se mettre au lit,--je vais jeter

ensemble et sans ordre sur le papier des idées et des préceptes

concernant le mariage, tels qu'ils me viendront à l'esprit, et que je

croirai qu'ils pourront être d'usage pour toi; voulant en cela te donner

un gage de mon amitié, et ne doutant pas, mon cher Tobie, de la

reconnoissance avec laquelle tu le recevras.--

--En premier lieu, à l'égard de ce qui concerne la religion dans cette

affaire--(quoique le feu qui me monte au visage me fasse apercevoir que

je rougis en te parlant sur ce sujet;--quoique je sache, en dépit de ta

modestie qui nous le laisseroit ignorer, que tu ne négliges aucune de

ses pieuses pratiques), il en est une cependant que je voudrois te

recommander d'une manière plus particulière, pour que tu ne l'oubliasses

point, du moins pendant tout le temps que dureront tes amours.--Cette

pratique, frère Tobie, c'est de ne jamais te présenter chez celle qui

est l'objet de tes poursuites, soit le matin, soit le soir, sans te

recommander auparavant à la protection du Dieu tout puissant, pour qu'il

te préserve de tout malheur.--

Tu te raseras la tête, et tu la laveras tous les quatre ou cinq jours,

et même plus souvent, si tu le peux, de peur qu'en ôtant ta perruque

dans un moment de distraction, elle ne distingue combien de tes cheveux

sont tombés sous la main du temps, et combien sous celle de Trim.--

Il faut, autant que tu le pourras, éloigner de son imagination toute

idée de tête chauve.--

--Mets-toi bien dans l'esprit, Tobie, et suis cette maxime comme sûre:

_Toutes les femmes sont timides._--Et il est heureux qu'elles le soient;

autrement, qui voudroit avoir affaire avec elles?--

--Que tes culottes ne soient ni trop étroites ni trop larges, et ne

ressemblent pas à ces grandes culottes de nos ancêtres.

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 93 / 134 题