«Bien plus, mon cher frère, continua mon père,--formé comme tu l'es de
tout ce qu'il y a de plus doux dans la nature humaine, ayant si peu de
ses aspérités, c'est une pitié que la terre ne soit pas toute peuplée
d'habitans qui te ressemblent.--Et si j'étois monarque d'Asie, ajouta
mon père, en s'échauffant pour ce nouveau projet, je t'obligerois
(pourvu que la chose ne fût pas au-dessus de tes forces, et ne desséchât
pas trop promptement ton humide radical,--pourvu enfin que cet exercice
ne fît aucun tort à ton imagination ni à ta mémoire, ce qui arrive quand
on s'y livre inconsidérément) oui, frère Tobie, je te procurerois les
plus belles femmes de mon empire, et je t'obligerois, _nolens et
volens_, de me faire un sujet tous les mois.»--
«Tous les mois, dit ma mère, en prenant une prise de tabac!»--
«Je ne voudrois pas, dit mon oncle Tobie, faire un enfant, _nolens et
volens_, ce qui signifie, je crois, que je le voulusse ou non, pour
plaire au plus grand prince de la terre.»--
«J'avoue, dit mon père, qu'il y auroit de ma part un peu de cruauté à
t'y contraindre.--Mais c'est une supposition que j'ai faite, frère
Tobie, pour te montrer que ce n'est pas sur ton projet de faire des
enfans (en cas que tu en sois capable) mais sur les systèmes que tu as
sur l'amour et le mariage, que je veux te redresser.»
«Mais, dit Yorick, il y a beaucoup de raison et de bons sens dans
l'opinion que le capitaine Shandy se forme de l'amour; et dans les
heures perdues de ma vie, dont je rendrai compte un jour; j'ai lu
beaucoup de poëtes et de rhéteurs, desquels je n'aurois jamais pu en
extraire autant.»--
«Je voudrois, Yorick, dit mon père, que vous eussiez lu Platon, il vous
auroit appris qu'il y a deux amours.--Je sais, dit Yorick, qu'il y avoit
deux religions parmi les anciens; l'une pour le peuple, et l'autre pour
les savans. Mais je pense qu'un seul amour pouvoit suffire aux uns et
aux autres.--Point du tout, dit mon père, et par les mêmes raisons;--car
de ces deux amours, suivant le commentaire de Ficinus sur Velasius, l'un
est spirituel, l'autre est matériel.
»Le premier est le plus ancien, n'a point eu de mère, et n'a rien à
démêler avec Vénus; le second est engendré de Jupiter et de Dioné.»--
«De grace, frère, dit mon oncle Tobie, qu'est-ce qu'un homme qui croit
en Dieu a besoin de tout cela?» Mon père ne s'arrêta point à lui
répondre, de crainte de perdre le fil de son discours.
«Ce dernier, continua-t-il, participe entièrement de la nature de Vénus.
»Le premier est la chaîne d'or qui lie le ciel à la terre, c'est lui qui
nous excite à l'amour héroïque, lequel renferme et fait naître le désir
de la philosophie et de la vérité; le second excite seulement le
désir.»--
«Je crois, dit mon oncle Tobie, que la procréation des enfans est bien
aussi utile au monde, que la découverte des moyens de déterminer les
longitudes en mer.»--
«Il est certain, dit ma mère, que l'amour entretient la paix dans le
monde.»--
«Et qu'il la détruit dans les familles, s'écria mon père.»--
«C'est lui qui peuple la terre, dit ma mère.»--
«Et qui dépeuple le ciel, dit mon père.»--
«C'est la virginité, dit Slop d'un air triomphant, qui peuple le
paradis.»--
«Propos de nonne, répliqua mon père.»--