CHAPITRE LV.

_Un clou ne chasse pas l'autre._

Rien ne fait voir les caractères de mon père et de mon oncle Tobie sous

un point-de-vue plus plaisant, que leur différente manière d'agir dans

les mêmes accidens. J'appelle l'amour accident et non pas malheur, dans

l'opinion où l'on sait que je suis qu'il rend toujours le cœur d'un

homme meilleur.--Grand Dieu! comment devoit être le cœur de mon oncle

Tobie quand il étoit amoureux,--étant déjà si parfaitement bon quand il

ne l'étoit pas?

Mon père, comme il paroît par quelques-uns des papiers qu'il a laissés,

étoit très-sujet à cette passion avant son mariage. Mais c'étoit

toujours avec une sorte d'impatience originale, et même un peu acide; et

quand l'_accident_ lui arrivoit, au lieu de s'y soumettre en bon

chrétien, il enrageoit, se démenoit, tapoit des pieds, faisoit le diable

à quatre; et écrivoit contre l'objet de sa passion la diatribe la plus

amère dont il pût s'aviser.

J'en ai retrouvé une en vers, qui s'adresse à je ne sais quel œil qui

avoit troublé son repos pendant deux ou trois nuits. Dans le premier

transport de son ressentiment, voici comme il commence:

Maudit œil que l'enfer confonde!

Œil né pour le malheur du monde!

Qui mets les gens en pire état,

Que payen, turc ou renégat!...

En un mot, tout le temps que duroit le paroxisme, mon père n'avoit

à la bouche qu'injures, qu'imprécations, et presque des

malédictions.--Seulement il étoit trop impétueux pour suivre la méthode

d'Ernulphe, pour suivre même sa réserve. Mon père qui étoit de l'esprit

le plus intolérant, ne se contentoit pas de maudire sans exception tout

ce qui sous le ciel pouvoit entretenir ou exciter son amour; jamais il

n'achevoit sa litanie de malédictions sans se maudire lui-même à son

tour, comme un des fous et des imbécilles les plus fieffés, disoit-il,

qui eût jamais été lâché dans le monde.

Mon oncle Tobie au contraire prit le tout comme un agneau; il s'assit

tranquillement, et laissa le poison travailler dans ses veines sans

résistance.--Dans les douleurs les plus aiguës de sa blessure (comme au

temps de celle qu'il avoit reçue à l'aîne) il ne lui échappa pas une

expression chagrine ou de mécontentement; il ne s'en prit ni au ciel ni

à la terre; il ne pensa ni ne parla mal de qui que ce soit. Pensif et

solitaire, il s'assit, sa pipe à la bouche, les yeux fixés sur sa jambe

boiteuse, poussant de temps à autre quelque soupir sentimental,--qui,

mêlé avec les bouffées de tabac, ne pouvoit incommoder personne.

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 81 / 134 题