_Amours de Trim._
«N'est-ce pas, monsieur, une grande pitié?... Mais je crains que ce que
je vais dire à monsieur ne soit une sottise dans la bouche d'un
soldat.»--
«Et pourquoi, Trim, dit mon oncle Tobie, un soldat seroit-il plus exempt
d'en dire qu'un homme de lettres?--Il en a moins d'occasions, répondit
le caporal.» Mon oncle Tobie fit un signe de tête.
--«N'est-ce donc pas une grande pitié, dit le caporal, en jetant les
yeux sur Dunkerque et sur le môle,--comme Servius Sulpicius, à son
retour d'Asie et de sa traversée d'Egine à Mégare, jetoit les siens sur
Corinthe et le Pirée.
«N'est-ce pas, dis-je, une grande pitié, sauf le respect de monsieur,
d'avoir détruit de si beaux ouvrages? Et n'en seroit-ce pas une toute
aussi grande, de les avoir laissé subsister?»--
«Tu as raison, Trim, dans les deux cas, dit mon oncle Tobie.--Aussi,
poursuivit le caporal, monsieur a pu remarquer que depuis le
commencement de la démolition jusqu'à la fin, je n'ai pas une seule fois
sifflé, ni chanté, ni ri, ni pleuré, ni parlé de nos anciennes guerres,
ni raconté à monsieur une seule histoire, bonne ou mauvaise.»--
«Tu es, Trim, dit mon oncle Tobie, rempli d'excellentes qualités; et je
ne regarde pas comme la moindre (étant conteur d'histoires comme tu
l'es) d'avoir su au travers de toutes celles que tu m'a dites, soit pour
me divertir dans mes travaux, soit pour me distraire dans mes chagrins,
d'avoir su, dis-je, ne m'en raconter presque jamais que de bonnes.»--
«Avec la permission de monsieur, c'est qu'à l'exception _du roi de
Bohême et de ses sept châteaux_, il n'y en a pas une qui ne soit vraie;
car elles me regardent toutes.»
«C'est ce qui fait, Trim, dit mon oncle Tobie, que je les aime
davantage.--Mais quelle est cette nouvelle histoire? tu viens d'exciter
ma curiosité.»
«Je vais, dit le caporal, la raconter à monsieur.--Pourvu, dit mon oncle
Tobie, en regardant tristement Dunkerque et le môle,--pourvu que ce ne
soit pas une histoire enjouée; car à des histoires de ce genre, il faut
que l'auditeur apporte avec lui la moitié du plaisir,--et la disposition
où je me trouve en ce moment nuiroit à toi, Trim, et à ton histoire.--Il
n'y a, dit le caporal, rien d'enjoué dans mon histoire.--Je ne voudrois
pas non plus, ajouta mon oncle Tobie, qu'elle fût trop triste.--Elle ne
l'est pas non plus, répliqua le caporal;--en un mot elle convient
parfaitement à monsieur.--Eh bien! je t'en remercie de tout mon cœur,
s'écria mon oncle Tobie, et tu me feras plaisir de la commencer.»--
Le caporal fit la révérence.--Quoi qu'il ne soit pas aussi aisé que le
monde l'imagine, d'ôter avec grace un bonnet de housard qui n'a point de
consistance,--ni moins difficile, à mon avis, quand on est assis par
terre, de faire une révérence aussi remplie de respect que les
révérences ordinaires du caporal,--cependant en faisant glisser la
paulme de sa main droite, laquelle étoit du côté de son maître; en la
faisant glisser, dis-je, en arrière sur le gazon, et un peu plus loin
que son corps, pour donner à celle-ci plus de courbure,--saisissant en
même-temps son bonnet sans effort avec le pouce et les deux premiers
doigts de la main gauche, ce qui réduisoit insensiblement le diamètre du
bonnet, lui faisoit perdre sa rondeur, et l'applatissoit
presqu'entièrement,--le caporal satisfit à tout beaucoup mieux que sa
posture ne sembloit le promettre.--Et, ayant craché deux fois, pour
chercher la clef sur laquelle son histoire iroit le mieux, et plairoit
davantage à son maître,--il jeta sur lui un regard de tendresse qui lui
fut rendu, et il commença ainsi.
_Histoire du roi de Bohême et des sept châteaux._
«Il étoit une fois un certain roi de Bo--hê.--»
Le mot _Bohême_ n'étoit pas encore tout-à-fait prononcé, que mon oncle
Tobie obligea le caporal à faire halte pour un moment.--Le caporal avoit
commencé son histoire nue tête, ayant laissé son bonnet par terre depuis
qu'il l'avoit ôté à la fin du dernier chapitre.--
L'œil de la bonté épie tout.--Le caporal n'avoit pas achevé les quatre
premiers mots de son histoire, que mon oncle Tobie avoit déjà touché son
bonnet deux fois du bout de sa canne, comme pour dire: pourquoi, Trim,
n'est-il pas sur votre tête?--Trim le ramassa avec la plus respectueuse
lenteur; puis jetant un coup-d'œil humilié sur la broderie de devant,
laquelle étoit terriblement ternie, et même usée dans les parties les
plus apparentes, il posa de nouveau son bonnet à ses pieds pour
moraliser à son sujet.--
«Je t'entends trop bien, s'écria mon oncle Tobie! et tout ce que tu
dis-là n'est que trop vrai.--Mais, Trim, _rien n'est fait en ce monde
pour toujours durer_.»--
«O mon cher Tom! s'écria Trim,--quand ces gages de ton amour et de ton
souvenir seront tout-à-fait usés, que dirai-je?»--
«Il n'y a, Trim, répliqua mon oncle Tobie, autre chose à dire que ce que
je t'ai dit; _rien n'est fait en ce monde pour toujours durer_. On se
creuseroit la cervelle jusqu'au jour du jugement, qu'on ne trouveroit
rien de mieux.»
Le caporal reconnut que mon oncle Tobie avoit raison, et qu'il seroit
inutile, quelque esprit qu'on eût, de chercher à tirer de son bonnet une
morale plus saine. Il mit donc son bonnet sur sa tête sans chercher
davantage; et, passant la main sur son front pour effacer une ride
pensive que le texte et le commentaire y avoient fait naître, il
retourna, avec le même regard et le même son de voix, à son histoire du
roi de Bohême et de ses sept châteaux.
_Suite de l'histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux._
«Il étoit une fois un certain roi de Bohême...--Mais sous quel règne?
c'est ce que je ne saurois dire à monsieur.»--
«Je ne te le demande en aucune sorte, s'écria mon oncle Tobie.»--
«C'étoit, sauf le respect de monsieur, un peu avant le temps où les
géans cessèrent d'engendrer.--Mais en quelle année de notre Seigneur
c'étoit?...»--
«Je ne donnerois pas deux sous pour le savoir, dit mon oncle Tobie.»--
«Seulement, n'en déplaise à monsieur, cela donne meilleur air à une
histoire.»--
«C'est ton affaire, Trim, de l'embellir à ta mode;--et choisis, continua
mon oncle Tobie, choisis dans tout le monde entier la date que tu
voudras, et applique-la à ton histoire, c'est celle-là que je
préférerai.»
Le caporal s'inclina d'un air pénétré de reconnoissance.--En effet,
depuis la création du monde jusqu'au déluge de Noé,--depuis le déluge
jusqu'à la naissance d'Abraham, depuis les patriarches et leur
pélerinage jusqu'à la sortie d'Egypte des Israélites;--de-là à travers
toutes les dynasties, olympiades, villes fondées et détruites, et autres
époques mémorables de chaque peuple, jusqu'à la venue de
Jésus-Christ,--et de cette venue au moment où Trim racontoit son
histoire;--chaque siècle, chaque année, chaque mois, chaque heure,
chaque minute;--mon oncle Tobie mettoit aux pieds du caporal le vaste
empire des temps et tous ses abîmes.
Mais comme la modestie touche à peine du bout du doigt à ce que la
libéralité lui présente les mains ouvertes, le caporal se contenta de ce
qu'il y avoit de plus mauvais dans tout le paquet;--et pour que nos
seigneurs du parti ministériel et de celui de l'opposition ne se mangent
pas le blanc des yeux en disputant sur l'époque choisie par le caporal,
je la leur dirai sans me faire prier.
Il prit l'année de notre Seigneur mil sept cent douze, qui fut celle où
le duc d'Ormond se comporta si mal en Flandre; et il reprit ainsi son
expédition de Bohême.
_Suite de l'histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux._
«En l'an de notre Seigneur mil sept cent douze, il étoit, comme je le
disois à monsieur...»--
«A te dire vrai, Trim, dit mon oncle Tobie, toute autre date m'auroit
plu davantage; non-seulement à cause de la tache honteuse qui souille
notre histoire de cette année-là, quand nos troupes se débandèrent, et
refusèrent de couvrir le siége du Quesnoy, où Fayel cependant poussoit
les ouvrages avec une vigueur incroyable;--mais encore, Trim, pour
l'intérêt même de ton histoire; parce que s'il y a (et ce qui t'est
échappé à ce sujet m'en laisse quelque soupçon)--s'il y a, dis-je,
quelques géans...»--
«En vérité, monsieur, il n'y en a qu'un.--C'est tout comme vingt,
s'écria mon oncle Tobie!--mais alors tu aurois dû te reculer de quelque
sept ou huit cents ans, pour te mettre hors de la portée des critiques.
Et je te conseille, pour l'honneur de ton histoire, si tu dois jamais la
raconter encore...»--
«Si je peux l'achever une bonne fois, dit Trim, je jure à monsieur que
je ne la raconterai de ma vie, ni à homme, ni à femme, ni à enfant. A
d'autres, s'écria mon oncle Tobie!» mais d'un ton de voix si bon, si
encourageant, que le caporal reprit son histoire avec plus d'allégresse
que jamais.--
_Suite de l'histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux._
«Il étoit, sauf le respect de monsieur, dit le caporal, en élevant la
voix et frottant joyeusement les deux paumes de ses mains l'une contre
l'autre,--il étoit une fois un certain roi de Bohême...»--
«Laisse la date entièrement, Trim, dit mon oncle Tobie, en se penchant
vers le caporal, et appuyant doucement sa main sur son épaule
pour adoucir la petite peine qu'il pouvoit lui faire en
l'interrompant,--laisse la date entièrement, Trim. Une histoire passe à
merveille sans tant de précision; et à moins qu'on n'en soit bien
sûr...--Bien sûr, dit le caporal, en secouant la tête!--J'en conviens,
répondit mon oncle Tobie.--Il n'est pas aisé, Trim, qu'un homme comme
toi et moi, nourri dans les armées, qui a rarement regardé devant lui
plus loin que le bout de son fusil, et derrière lui au-delà de son
havresac, en sache beaucoup sur cette matière.»
«Morbleu, dit Trim, vaincu par la manière de raisonner de mon oncle
Tobie, autant que par le raisonnement lui-même!--un soldat a bien autre
chose à faire;--car, sans parler des batailles, des marches, ni du
service de garnison, n'a-t-il pas son fusil à éclaircir,--son habit à
nétoyer,--ses moustaches à cirer; lui-même enfin à raser et à tenir
propre, de manière à paroître toujours comme à la parade?--Quel besoin,
ajouta le caporal, d'un air triomphant, quel besoin, (je le demande à
monsieur)--un soldat peut-il avoir de savoir un seul mot de
géographie?»--
«Tu devois dire, _chronologie_, Trim, dit mon oncle Tobie; car pour la
_géographie_, elle est pour lui d'un usage indispensable. Il faut qu'il
connoisse parfaitement tous les pays où son métier l'entraîne, et les
confins de ces pays;--il faut qu'il en connoisse chaque ville, village,
bourg, hameau, avec les routes, les canaux et les chemins creux qui y
aboutissent.--S'il passe une rivière ou un ruisseau, il faut, Trim, qu'à
la première vue il puisse en dire le nom,--dans quelle montagne il prend
sa source,--quel est son cours,--à quelle distance il est navigable,--où
il est guéable, où il ne l'est pas.--Il faut que le sol de chaque vallée
lui soit aussi connu qu'au laboureur qui la cultive, et qu'il soit en
état, si le cas le requiert, de donner un plan exact de toutes les
plaines et défilés, des forts, des collines, des bois et des marais, à
travers lesquels son armée doit marcher.--Il faut enfin qu'il connoisse
leurs produits, leurs plantes, leurs minéraux, leurs eaux thermales,
leurs animaux, leurs saisons, leurs climats, leurs degrés de froid et de
chaud, leurs habitans, leurs coutumes, leurs langages, leur politique,
et même leur religion.--Autrement, caporal, continua mon oncle Tobie, se
levant dans la guérite, et commençant à s'échauffer à cet endroit de son
discours,--concevroit-on comment Malborough a pu faire marcher son
armée, des bords de la Meuse à Belbourg, de Belbourg à Kerpenord,--(Il
fut impossible au caporal de rester assis plus long-temps) de Kerpenord,
Trim, à Kalsaken, de Kalsaken à Newdorf, de Newdorf à Laudenbourg, de
Laudenbourg à Mildenheim, de Mildenheim à Elchingen, d'Elchingen à
Gingen, de Gingen à Belmerchoffen, de Belmerchoffen à Skellenbourg,--où
il fondit sur les retranchemens des ennemis, les força à passer le
Danube, traversa la Lech, poussa ses troupes jusques dans le cœur de
l'empire,--et marchant à leur tête par Fribourg, Hokenwert et
Schonevelt, il arriva aux plaines de Blenheim et d'Hochstet.--Ce grand
homme, caporal, malgré tout son talent, n'auroit pas fait un pas ni un
seul jour de marche, sans le secours de la _géographie_».
«Car pour la _chronologie_, j'avoue, Trim, continua mon oncle Tobie, en
se rasseyant froidement dans sa guérite, que de toutes les sciences, il
me semble que c'est celle dont un soldat peut le mieux se dispenser;--à
moins que ce ne soit pour les éclaircissemens qu'il peut un jour en
retirer, relativement à l'époque de l'invention de la poudre; car les
terribles effets de cette composition, pareille à la foudre et
renversant tout devant elle, l'ont rendue pour nous une espèce d'ère
militaire. Elle a si totalement changé la nature de l'attaque et de la
défense, soit pour la guerre de terre, soit pour la guerre de mer, elle
a tellement étendu les bornes de l'art et de la science militaire, qu'on
ne sauroit être trop exact à fixer le temps précis de sa découverte, et
trop soigneux à rechercher le nom de son inventeur, et les circonstances
qui lui ont donné naissance.
»Je suis loin de contester, continua mon oncle Tobie, ce dont les
historiens conviennent; savoir qu'en l'an de Notre Seigneur treize cent
quatre-vingt, sous le règne de Vinceslas, fils de Charles IV, un certain
prêtre, nommé _Schwartz_, apprit aux Vénitiens l'usage de la poudre dans
leurs guerres contre les Génois. Mais il est certain qu'il ne fut pas le
premier;--car si nous en croyons dom Pèdre, évêque de Léon...--Bon Dieu,
dit Trim, qu'est-ce que des prêtres et des évêques avoient à faire de se
creuser la tête pour la poudre à canon?--Dieu le sait, dit mon oncle
Tobie, sa providence opère le bien par qui il lui plaît.--Dom Pèdre donc
affirme, en sa chronique du roi Alphonse, lequel subjugua Tolède, qu'en
l'an treize cent quarante-trois, (c'est-à-dire trente-sept avant l'autre
époque,) le secret de la poudre étoit bien connu, et qu'elle étoit
dès-lors employée avec succès, tant par les Maures que par les
Chrétiens, non-seulement sur mer, mais dans plusieurs de leurs siéges
les plus mémorables en Espagne et en Barbarie.--Et tout le monde sait
que le moine Bacon a écrit expressément sur la poudre à canon, et en a
généreusement donné la recette au public, plus de cent cinquante ans
avant la naissance de Schwartz.--Mais, ajouta mon oncle Tobie, ce qui
nous embarrasse bien davantage, et ce qui confond toutes nos relations,
ce sont les Chinois qui prétendent avoir connu la poudre plusieurs
centaines d'années avant Bacon.»--
«Je gage, s'écria Trim, qu'il n'y a pas un mot de vrai.»--
«Je croirois volontiers qu'ils se trompent, reprit mon oncle Tobie; du
moins si l'on peut en juger par le misérable état de leur tactique
actuelle, surtout en ce qui regarde les fortifications.--Les leurs ne
consistent que dans un fossé revêtu d'un mur de brique, et entiérement
dépourvu de flancs. Quant à ce qu'ils placent dans les angles, et qu'ils
nous donnent pour des _bastions_, ils sont construits d'une manière si
barbare, qu'on les prendroit...--pour un de mes sept châteaux,
interrompit le caporal.»--
Mon oncle Tobie, quoique embarrassé lui-même à trouver une comparaison,
ne fut pas content de celle de Trim. Mais Trim lui disant qu'il lui
restoit en Bohême une demi-douzaine de châteaux pareils, dont il ne
savoit comment se défaire. Mon oncle Tobie fut si touché de la
plaisanterie naïve du caporal, qu'il cessa sa dissertation sur la poudre
à canon, et pria le caporal de continuer son histoire du roi de Bohême
et de ses sept châteaux.
_Suite de l'histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux._
«Ce malheureux roi de Bohême, dit Trim...»--
«Il étoit donc malheureux, dit mon oncle Tobie!» Car ses dissertations
sur la poudre à canon et sur les autres parties de l'art militaire,
l'avoient rudement embrouillé; et quoiqu'il eût prié le caporal de
poursuivre son histoire, les fréquentes interruptions qu'il avoit faites
ne lui avoient pas laissé ses idées assez présentes pour expliquer
l'épithète.--
«Il étoit donc malheureux, Trim, dit mon oncle Tobie, d'un ton
pathétique?» Le caporal qui auroit voulu que le mot et tous ses
synonimes fussent à tous les diables, commença à repasser dans son
esprit les principaux événemens de l'histoire du roi de Bohême, lesquels
prouvoient tous que jamais homme n'avoit été plus heureux que lui.--Le
pauvre caporal se trouva alors dans un embarras extrême; et ne se
souciant pas de rétracter son épithète, encore moins de l'expliquer,--et
moins que tout cela d'ériger son conte en système à la manière des
savans,--il regarda mon oncle Tobie, espérant qu'il viendroit à son
secours; mais voyant que mon oncle Tobie restoit assis en attendant un
explication, il hésita un moment et continua ainsi:
«Monsieur me permettra de lui dire que le roi de Bohême étoit
malheureux, en ce qu'aimant la navigation et tout ce qui y a rapport, il
ne se trouvoit pas un seul port de mer dans toute la Bohême.»--
«Et comment diable y en auroit-il eu, Trim, s'écria mon oncle Tobie?--La
Bohême ne touchant à la mer d'aucun côté, cela ne pouvoit être
autrement.--Cela se pouvoit, dit Trim, si Dieu l'avoit voulu.»
--Mon oncle Tobie ne parloit jamais de l'essence de Dieu et de ses
attributs, qu'avec respect et retenue.--
«Je ne le crois pas, répliqua mon oncle Tobie, après une pause;--car ne
touchant à la mer d'aucun côté,--ayant la Silésie et la Moravie à
l'est,--la Lusace et la Haute-Saxe au nord,--la Franconie à l'ouest, et
la Bavière au sud;--la Bohême ne pouvoit se rapprocher de la mer sans
cesser d'être Bohême; et la mer d'un autre côté, ne pouvoit arriver à la
Bohême sans couvrir une grande partie de l'Allemagne, et noyer des
millions de malheureux habitans qui se seroient trouvés sans défense
contre un tel déluge.--A Dieu ne plaise, s'écria Trim!--Un tel déluge,
ajouta mon oncle Tobie avec bonté, montreroit un tel manque de
compassion dans celui qui est notre père commun, que je pense, Trim,
qu'il étoit réellement impossible que la Bohême eût des ports de mer.»
Le caporal fit sa révérence en homme intimement convaincu, et continua.
«Or, il _arriva_ que par une belle soirée d'été, le roi de Bohême sortit
avec la reine et ses courtisans.--Tu as raison, Trim, dit mon oncle
Tobie, de dire qu'il _arriva_; car le roi de Bohême, ainsi que la reine,
pouvoient également sortir ou rester chez eux.--Et c'est là une matière
de _futur contingent_, qui peut _arriver_ ou _ne pas arriver_, suivant
que le hasard en ordonne.»--
«Le roi Guillaume, dit Trim, avoit là-dessus une opinion particulière.
Il pensoit qu'il ne nous arrivoit rien en ce monde qui ne fût arrêté de
toute éternité. Aussi, disoit-il souvent à ses soldats: _que chaque
balle avoit son billet_.--C'étoit un grand homme, dit mon oncle
Tobie!--Et je crois à présent, continua Trim, que le coup qui me mit
hors de combat à Landen ne fut visé à mon genou, que pour m'ôter du
service du roi et me mettre à celui de monsieur, où je serai sûrement
mieux soigné dans ma vieillesse.--Tu peux y compter, Trim, s'écria mon
oncle Tobie avec la dernière vivacité.»
Le cœur du maître et celui du valet étoient également sujets à ces
épanchemens imprévus.--Le caporal voulut parler, il voulut remercier son
maître;--les larmes l'inondèrent,--il resta sans parole, sans
mouvement;--il resta les yeux fixés sur mon oncle Tobie; mais son visage
exprimoit sa reconnoissance, et payoit les marques de bonté de son
maître. Une larme alors coula sur la joue de mon oncle Tobie, et paya
l'attachement du serviteur.--
Cette scène fut suivie d'un long silence.--Trim le rompit le premier, et
s'efforçant de prendre un ton plus gai pour tâcher de distraire son
maître:--«D'ailleurs, monsieur, dit-il, sans cette blessure que j'ai
reçue à Landen, je n'aurois jamais été amoureux?»--
«Tu as donc été amoureux, Trim, dit mon oncle Tobie en souriant?»--
«Amoureux, dit le caporal, par-dessus la tête.--Et je te prie, Trim, dit
mon oncle Tobie, où, quand et comment cela s'est-il passé?--tu ne m'en
as jamais dit un mot.--J'ose dire à monsieur, répondit Trim, qu'il n'y
avoit pas dans tout le régiment un tambour ni un fils de sergent qui ne
sût cette histoire.--Et comment ne la sais-je pas encore, dit mon oncle
Tobie?»--
«Monsieur doit se rappeller, et sûrement avec douleur, dit le caporal,
notre déroute totale à Landen, et la confusion horrible du camp et de
l'armée. Il fallut que chacun songeât à soi; et sans les régimens de
Wyndham, de Lumley et de Galway qui couvrirent la retraite sur
Neerspeeken, le roi lui-même auroit eu de la peine à gagner le pont.--Il
fut pressé vivement, comme monsieur le sait mieux que moi.»--
«Vaillant prince, s'écria mon oncle Tobie avec enthousiasme! au moment
où tout est perdu, je le vois passer devant moi à toute bride.--Il court
à la gauche chercher le reste de la cavalerie angloise, et revient avec
elle pour soutenir la droite, et arracher, s'il en est encore temps, le
laurier des mains de Luxembourg.--Je le vois avec son écharpe flottante
ranimant le courage de ce pauvre régiment de Galway. Je le vois courant
le long de la ligne, se retournant aussi-tôt, et chargeant Conti à la
tête des siens.--Brave,--brave prince, s'écria mon oncle Tobie! par le
ciel, il mérite la couronne!--Comme un voleur mérite la corde, s'écria
Trim.»
Mon oncle Tobie connoissoit la loyauté du caporal, autrement la
comparaison n'auroit pas été de son goût. Mais le caporal n'y avoit pas
songé en la faisant.--Au reste, il n'y avoit pas moyen de revenir sur
ses pas; ce que le caporal avoit de mieux à faire étoit de continuer son
récit.
«Le nombre des blessés étoit prodigieux; chacun ne pensoit qu'à sa
propre sûreté.--Cependant, dit mon oncle Tobie, Talmash fit la retraite
de l'infanterie avec beaucoup d'ordre.--Je n'en restai pas moins sur le
champ de bataille, dit le caporal.--Misérable garçon, répliqua mon oncle
Tobie!--Tellement qu'il étoit midi du lendemain, continua le caporal,
avant que je fusse échangé et mis dans une charrette avec trente ou
quarante autres blessés, pour être conduit à notre hôpital.
»Il n'y a aucune partie du corps, sauf le respect de monsieur, où une
blessure cause une douleur plus insupportable qu'au genou.»--
«Excepté l'aîne, dit mon oncle Tobie.--Avec la permission de monsieur,
répliqua le caporal, le genou, à mon avis, doit être plus
sensible,--ayant beaucoup plus de tendons et de tout ce qu'ils
appellent... qu'il appellent...--
»C'est pour cette raison, dit mon oncle Tobie, que l'aîne est infiniment
plus sensible; non-seulement parce qu'elle a autant de tendons, et de
ces autres choses dont je ne sais pas plus le nom que toi; mais parce
que...»--
Ici la veuve Wadman, qui s'étoit tenue cachée dans son arbre pendant
toute la conversation, retint son haleine, détacha sa coiffe de dessous
son menton, se tint le corps en avant porté sur une jambe, et prêta
l'oreille plus attentivement que jamais.--
La dispute se soutint amicalement et à forces égales pendant quelque
temps entre mon oncle Tobie et Trim,--jusqu'à ce qu'enfin Trim se
ressouvenant qu'il avoit souvent pleuré pour les souffrances de son
maître et jamais pour les siennes, abandonna son opinion. Mais mon oncle
Tobie n'accepta pas son désistement; «cela ne prouve autre chose, Trim,
que la bonté de ton cœur.»
Tellement qu'on ne sait pas encore si la douleur d'une blessure à l'aîne
est plus forte, toutes choses égales d'ailleurs, que la douleur d'une
blessure au genou.--
Ou si la douleur d'une blessure au genou est plus forte que la douleur
d'une blessure à l'aîne.