CHAPITRE XLIX.

_La Béguine._

«La douleur de mon genou, continua le caporal, étoit excessive en

elle-même, mais les cahots de la charrette sur un chemin extrêmement

raboteux, la rendoient encore plus vive, et chaque pas étoit la mort

pour moi;--le sang que je perdois, le manque de soin, la fièvre que je

sentois venir...--Pauvre garçon! dit mon oncle Tobie!--C'en étoit plus,

dit le caporal, que je n'en pouvois supporter.

»Je racontois mes souffrances à une jeune femme, dans une maison de

paysan où notre charrette qui étoit la dernière de la ligne avoit fait

halte, et où l'on m'avoit fait entrer.--La jeune femme avoit tiré un

cordial de sa poche, en avoit versé quelques gouttes sur du sucre, et

voyant que cela me ranimoit, elle m'en avoit donné deux ou trois

fois.--Je lui racontois donc la violence de la douleur que je sentois;

elle est si poignante, lui disois-je, que j'aimerois mieux ne jamais me

relever de ce lit que je vois dans le coin de la chambre, et y mourir

tranquillement, que de faire un pas de plus dans la maudite charrette.

«Elle essaya de me conduire à ce lit que je lui montrois; mais je

m'évanouis dans ses bras.--Elle avoit un excellent cœur, comme monsieur

pourra le voir, dit le caporal en essuyant ses yeux.»--

«Je croyois l'amour une chose joyeuse, dit mon oncle Tobie.»--

«N'en déplaise à monsieur, c'est quelquefois la chose la plus sérieuse

du monde.

»A la persuasion de la jeune femme, la charrette et les autres blessés

étoient partis sans moi; elle avoit assuré que j'expirerois en y

rentrant. Tellement que lorsque je revins à moi, je me trouvai dans une

cabane tranquille et paisible, où il n'y avoit plus que la jeune femme,

le paysan et la femme du paysan. J'étois couché en travers sur le lit

qui étoit dans le coin de la chambre; ma jambe blessée reposoit sur une

chaise, et la jeune femme à côté de mon lit tenoit d'une main sous mon

nez le coin de son mouchoir imbibé de vinaigre, et de l'autre m'en

frottoit les tempes.

»Je la pris d'abord pour la fille du paysan; car ce n'étoit pas une

auberge;--et je lui offris une petite bourse où il y avoit dix-huit

florins.--C'étoit encore un gage, continua Trim, en essuyant ses yeux,

que ce pauvre Tom en partant pour Lisbonne m'avoit envoyé par un soldat

de recrue.

»Je n'avois jamais fait ces tristes détails à monsieur.» Trim essuya ses

yeux une troisième fois.--

«La jeune femme appella le vieillard et sa femme, et leur montra

l'argent, sans doute pour m'obtenir d'eux un lit et toutes les petites

choses dont je pourrois avoir besoin, jusqu'à ce que je fusse en état

d'être transporté à l'hôpital.--_Allons_, dit-elle ensuite en serrant la

petite bourse, _je serai votre banquier; mais comme cette charge ne

remplira pas tout mon temps, je serai aussi votre garde-malade._»

«A la manière dont elle me parla, et à son habillement que je commençai

à regarder alors plus attentivement, je vis que la jeune femme ne

pouvoit pas être la fille du paysan.

»Elle étoit vêtue de noir de la tête aux pieds, et ses cheveux étoient

cachés sous une bande de batiste qui serroit son front. C'étoit une de

ces religieuses dont monsieur sait qu'il y a un grand nombre en Flandre,

et qui ne sont pas cloîtrées.»--

«D'après ta description, Trim, dit mon oncle Tobie, je juge que c'étoit

une jeune _béguine_.--C'est une espèce de religieuse qui ne se trouve

qu'en Flandre et à Amsterdam. Elles différent des religieuses

ordinaires, en ce qu'elles peuvent quitter le cloître pour se marier.

Leur _profession_ est de visiter et de soigner les malades; j'aimerois

mieux, je l'avoue, que ce fût leur _inclination_.»--

«Celle-ci m'a souvent dit, répliqua Trim, qu'elle me rendoit tous ces

soins pour l'amour de Jésus-Christ.--Je n'aimois pas cela.--J'aurois

voulu que ce fût un peu pour l'amour de moi.--Je crois, Trim, dit mon

oncle Tobie, que nous pourrions bien avoir tort tous les deux; nous le

demanderons ce soir à M. Yorick, chez mon frère Shandy; n'oublie pas,

Trim, de m'en faire souvenir.»--

«La jeune _béguine_, continua le caporal, m'avoit à peine dit qu'elle

seroit ma garde-malade, qu'elle se mit en devoir d'en remplir les

fonctions. Elle sortit, et au bout de quelques minutes qui me parurent

bien longues, elle me rapporta des flanelles et des drogues pour mon

genou, qu'elle bassina et fomenta pendant une couple d'heures; puis elle

me prépara une écuelle de gruau pour mon souper; et quand je l'eus

prise, elle me promit de revenir de grand matin, et me souhaita une

bonne nuit.--

»En dépit de son souhait, ma nuit fut bien mauvaise.--La fièvre fut

très-violente;--la figure de la _béguine_ ne cessa de me tourmenter.--A

chaque instant j'aurois voulu partager le monde en deux, et lui en

donner la moitié.--A chaque instant je m'écriois: Pourquoi n'ai-je qu'un

havresac et dix-huit florins à partager avec elle!--Tant que la nuit

dura, je vis la belle _béguine_ comme un ange bienfaisant, se tenir près

de mon lit, en soulever les rideaux, et m'offrir des potions cordiales.

Je ne fus tiré de mon songe que par la belle _béguine_ elle-même, qui

revint auprès de moi à l'heure promise, et qui me rendit en réalité les

mêmes services dont je venois de rêver.--En vérité elle me quittoit à

peine; et je m'accoutumai tellement à recevoir la vie de ses mains, que

je pâlissois et que mon cœur défailloit quand elle sortoit de la

chambre.--Et cependant, continua le caporal, en faisant la réflexion du

monde la plus étrange,...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... _je n'étois pas amoureux_.--Car pendant les trois semaines qu'elle

fut auprès de moi, nuit et jour occupée à panser mon genou, et à me

rendre tous les soins les plus familiers; je puis bien dire à monsieur

que je ne sentis pas une seule fois ce que j'entends par amour.»--

«Cela est très-singulier, Trim, dit mon oncle Tobie.»--

«Très-étonnant, dit la veuve Wadman.»--

«Rien n'est cependant plus vrai, dit le caporal.»--

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 74 / 134 题