CHAPITRE XVIII.

_L'Ane._

C'étoit un pauvre âne avec de grands paniers sur le dos, qui ramassoit,

comme par charité, des feuilles de raves et des trognons de choux.--Il

étoit indécis,--ses deux pieds de devant sur le seuil, et à moitié

engagés dans la porte,--ses deux pieds de derrière dans la rue;--et ne

sachant pas bien s'il entreroit ou non.

[Illustration]

Or, un âne est pour moi une espèce d'animal sacré. Quelque pressé que je

sois, il m'est impossible de le frapper. La patience avec laquelle il

endure les mauvais traitemens, est écrite d'une manière si naturelle sur

sa physionomie et dans tout son maintien! elle plaide si puissamment

pour lui!--qu'elle me désarme toujours, tellement que je ne saurois même

lui parler brutalement.

Au contraire,--quelque part que je le rencontre, à la ville ou à la

campagne, à la charrette ou sous des paniers, en esclavage ou en

liberté, j'ai toujours quelque chose d'honnête à lui dire:--et comme un

mot en amène un autre, s'il est aussi désœuvré que moi, j'entre en

conversation avec lui. Sûrement mon imagination n'est jamais plus

sérieusement occupée que lorsqu'elle m'aide à traduire ses réponses

d'après sa contenance. Et si sa contenance ne s'explique pas assez

clairement, je descends au fond de mon cœur et ensuite au fond du sien,

pour y trouver ce que, suivant l'occasion, il est naturel, soit à un

homme, soit à un âne de penser.

--De toutes les espèces qui sont au-dessous de moi, c'est, en vérité, la

seule avec laquelle je puisse converser ainsi. Quant aux perroquets et

aux autres oiseaux jaseurs, je n'ai jamais un mot à leur dire: non plus

qu'aux singes, et par la même raison.--Les uns parlent, les autres

agissent par routine; et tous me rendent également silencieux.

Bien plus! mon chien et mon chat... je les aime beaucoup, et mon chien,

surtout, qui est au désespoir de ne pouvoir parler.--Mais quelle qu'en

soit la raison, il est certain que ni l'un ni l'autre ne possèdent le

talent de la conversation.--La mienne avec eux, (de même que celles de

mon père avec ma mère dans ses lits de justice,) ne sauroit aller plus

loin qu'une demande, une réponse et une réplique; une fois ces trois

choses dites, le dialogue finit.--

Mais avec un âne! je causerois toute ma vie.

«Viens, honnête animal, lui dis-je, voyant qu'il m'étoit impossible de

passer entre la porte et lui,--veux-tu entrer? ou veux-tu sortir?--»

Oeuvres complètes, tome 4 · 第 35 / 134 题